L’oiseleur, L’autour Et L’alouette

Les injustices des pervers

Servent souvent d’excuse aux nôtres.

Telle est la loi de l’Univers :

Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres.

Un manant au miroir prenait des oisillons.

Le fantôme brillant attire une Alouette :

Aussitôt un Autour, planant sur les sillons,

Descend des airs, fond et se jette

Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.

Elle avait évité la fatale machine,

Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau,

Elle sent son ongle maline.

Pendant qu’à la plumer l’Autour est occupé,

Lui-même sous les rets demeure enveloppé ;

 » Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;

Je ne t’ai jamais fait de mal.  »

L’Oiseleur repartit :  » Ce petit animal

T’en avait-il fait davantage ? « 

Phébus Et Borée

Borée et le Soleil virent un voyageur

Qui s’était muni par bonheur

Contre le mauvais temps. On entrait dans l’automne,

Quand la précaution aux voyageurs est bonne :

Il pleut ; le soleil luit ; et l’écharpe d’Iris

Rend ceux qui sortent avertis

Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire :

Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.

Notre homme s’était donc à la pluie attendu :

Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.

 » Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu

À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu

Que je saurai souffler de sorte

Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,

Que le manteau s’en aille au diable.

L’ébattement pourrait nous en être agréable :

Vous plaît-il de l’avoir ? Eh bien ! gageons nous deux,

Dit Phébus, sans tant de paroles,

À qui plus tôt aura dégarni les épaules

Du cavalier que nous voyons.

Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons.  »

Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage

Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,

Fait un vacarme de démon,

Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage

Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :

Le tout au sujet d’un manteau.

Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage

Ne se pût engouffrer dedans.

Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ;

Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme :

Il eut beau faire agir le collet et les plis.

Sitôt qu’il fut au bout du terme

Qu’à la gageure on avait mis,

Le Soleil dissipe la nue,

Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,

Sous son balandras fait qu’il sue,

Le contraint de s’en dépouiller :

Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.

Plus fait douceur que violence.

Le Renard, Le Singe Et Les Animaux

Les Animaux, au décès d’un Lion,

En son vivant Prince de la contrée,

Pour faire un Roi s’assemblèrent, dit-on.

De son étui la couronne est tirée.

Dans une chartre un Dragon la gardait.

Il se trouva que sur tous essayée,

À pas un d’eux elle ne convenait.

Plusieurs avaient la tête trop menue,

Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.

Le Singe aussi fit l’épreuve en riant,

Et par plaisir la Tiare essayant,

Il fit autour force grimaceries,

Tours de souplesse, et mille singeries :

Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.

Aux Animaux cela sembla si beau,

Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.

Le Renard seul regretta son suffrage ;

Sans toutefois montrer son sentiment.

Quand il eut fait son petit compliment :

Il dit au Roi : Je sais, Sire, une cache ;

Et ne crois pas qu’autre que moi la sache.

Or tout trésor par droit de Royauté

Appartient, Sire, à votre Majesté.

Le nouveau Roi bâille après la Finance,

Lui-même y court pour n’être pas trompé.

C’était un piège : il y fut attrapé.

Le Renard dit, au nom de l’assistance :

Prétendrais-tu nous gouverner encor ;

Ne sachant pas te conduire toi-même ?

Il fut démis : et l’on tomba d’accord

Qu’à peu de gens convient le Diadème.

Le Soleil Et Les Grenouilles

Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse

Noyait son souci dans les pots.

Ésope seul trouvait que les gens étaient sots

De témoigner tant d’allégresse.

Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois

De songer à l’hyménée.

Aussitôt on ouït, d’une commune voix

Se plaindre de leur destinée

Les citoyennes des étangs.

 » Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?

Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine

Se peut souffrir ; une demi-douzaine

Mettra la mer à sec et tous ses habitants.

Adieu joncs et marais : notre race est détruite ;

Bientôt on la verra réduite

À l’eau du Styx.  » Pour un pauvre animal,

Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.

Le Vieillard Et L’ane

Un Vieillard sur son Ane aperçut en passant
Un Pré plein d’herbe et fleurissant.
Il y lâche sa bête, et le Grison se rue
Au travers de l’herbe menue,
Se vautrant, grattant, et frottant,
Gambadant, chantant et broutant,
Et faisant mainte place nette.
L’ennemi vient sur l’entrefaite :
Fuyons, dit alors le Vieillard.
– Pourquoi ? répondit le paillard.
Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
– Non pas, dit le Vieillard, qui prit d’abord le large.
– Et que m’importe donc, dit l’Ane, à qui je sois ?
Sauvez-vous, et me laissez paître :
Notre ennemi, c’est notre Maître :
Je vous le dis en bon François.

Le Villageois Et Le Serpent

Ésope conte qu’un manant,

Charitable autant que peu sage,

Un jour d’hiver se promenant

À l’entour de son héritage,

Aperçut un Serpent sur la neige étendu,

Transi, gelé, perclus, immobile rendu,

N’ayant pas à vivre un quart d’heure.

Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure,

Et, sans considérer quel sera le loyer

D’une action de ce mérite,

Il l’étend le long du foyer,

Le réchauffe, le ressuscite.

L’animal engourdi sent à peine le chaud,

Que l’âme lui revient avecque la colère.

Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ;

Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut

Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.

 » Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?

Tu mourras.  » À ces mots, plein d’un juste courroux,

Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;

Il fait trois serpents de deux coups,

Un tronçon, la queue, et la tête.

L’insecte, sautillant, cherche à se réunir ;

Mais il ne put y parvenir.

Il est bon d’être charitable :

Mais envers qui ? c’est là le point.

Quant aux ingrats, il n’en est point

Qui ne meure enfin misérable.

Le Mulet Se Vantant De Sa Généalogie

Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,

Et ne parlait incessamment

Que de sa mère la Jument,

Dont il contait mainte prouesse.

Elle avait fait ceci, puis avait été là.

Son fils prétendait pour cela

Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.

Il eût cru s’abaisser servant un médecin.

Étant devenu vieux, on le mit au moulin ;

Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.

Quand le malheur ne serait bon

Qu’à mettre un sot à la raison,

Toujours serait-ce à juste cause

Qu’on le dit bon à quelque chose.

Le Pâtre Et Le Lion

Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être ;

Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.

Une morale nue apporte de l’ennui :

Le conte fait passer le précepte avec lui.

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;

Et conter pour conter me semble peu d’affaire.

C’est par cette raison qu’égayant leur esprit,

Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.

Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue.

On ne voit point chez eux de parole perdue.

Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ;

Ésope en moins de mots s’est encore exprimé.

Mais sur tous certain Grec renchérit, et se pique

D’une élégance laconique ;

Il renferme toujours son conte en quatre vers ;

Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.

Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.

L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable.

J’ai suivi leur projet quant à l’événement,

Y cousant en chemin quelque trait seulement.

Voici comme, à peu près, Ésope le raconte :

Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte,

Voulut à toute force attraper le larron.

Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ

Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance.

Avant que partir de ces lieux :

 » Si tu fais, disait-il, ô monarque des Dieux,

Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence,

Et que je goûte ce plaisir,

Parmi vingt veaux je veux choisir

Le plus gras, et t’en faire offrande.  »

À ces mots sort de l’antre un Lion grand et fort ;

Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :

 » Que l’homme ne sait guère, hélas ! ce qu’il demande !

Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau,

Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,

Ô monarque des Dieux, je t’ai promis un veau :

Je te promets un boeuf si tu fais qu’il s’écarte.

C’est ainsi que l’a dit le principal auteur :

Passons à son imitateur.

Le Lion Et Le Chasseur

Un fanfaron, amateur de la chasse,

Venant de perdre un chien de bonne race

Qu’il soupçonnait dans le corps d’un Lion,

Vit un berger.  » Enseigne-moi, de grâce,

De mon voleur, lui dit-il, la maison,

Que de ce pas je me fasse raison.  »

Le berger dit :  » C’est vers cette montagne.

En lui payant de tribut un mouton

Par chaque mois, j’erre dans la campagne

Comme il me plaît ; et je suis en repos.  »

Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,

Le Lion sort, et vient d’un pas agile.

Le fanfaron aussitôt d’esquiver :

 » Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,

S’écria-t-il, qui me puisse sauver !  »

La vraie épreuve de courage

N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :

Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,

S’enfuit aussitôt qu’il le voit.

Le Lion Malade Et Le Renard

De par le Roi des animaux,

Qui dans son antre était malade,

Fut fait savoir à ses vassaux

Que chaque espèce en ambassade

Envoyât gens le visiter ;

Sous promesse de bien traiter

Les députés, eux et leur suite,

Foi de Lion, très bien écrite :

Bon passeport contre la dent,

Contre la griffe tout autant.

L’édit du prince s’exécute :

De chaque espèce on lui députe.

Les Renards gardant la maison,

Un d’eux en dit cette raison :

 » Les pas empreints sur la poussière

Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,

Tous, sans exception, regardent sa tanière ;

Pas un ne marque de retour :

Cela nous met en méfiance.

Que Sa Majesté nous dispense :

Grand merci de son passeport.

Je le crois bon : mais dans cet antre

Je vois fort bien comme l’on entre,

Et ne vois pas comme on en sort. « 

Le Charlatan

Le monde n’a jamais manqué de Charlatans.

Cette science de tout temps

Fut en Professeurs très fertile.

Tantôt l’un en Théâtre affronte l’Achéron :

Et l’autre affiche par la Ville

Qu’il est un Passe-Cicéron.

Un des derniers se vantait d’être

En Éloquence si grand Maître,

Qu’il rendrait disert un badaud,

Un manant, un rustre, un lourdaud,

Oui, Messieurs, un lourdaud, un Animal, un Âne :

Que l’on amène un Âne, un Âne renforcé,

Je le rendrai Maître passé ;

Et veux qu’il porte la soutane.

Le Prince sut la chose, il manda le Rhéteur.

J’ai, dit-il, dans mon écurie

Un fort beau Roussin d’Arcadie :

J’en voudrais faire un Orateur.

Sire, vous pouvez tout, reprit d’abord notre homme.

On lui donna certaine somme.

Il devait au bout de dix ans

Mettre son Âne sur les bancs :

Sinon, il consentait d’être en place publique

Guindé, la hart au col, étranglé court et net,

Ayant au dos sa Rhétorique,

Et les oreilles d’un Baudet.

Quelqu’un des Courtisans lui dit qu’à la potence

Il voulait l’aller voir ; et que pour un pendu

Il aurait bonne grâce, et beaucoup de prestance :

Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance

Un discours où son art fût au long étendu ;

Un discours pathétique, et dont le formulaire

Servît à certains Cicérons

Vulgairement nommés larrons.

L’autre reprit : Avant l’affaire

Le Roi, l’Âne ou moi nous mourrons.

Il avait raison. C’est folie

De compter sur dix ans de vie.

Soyons bien buvants, bien mangeants,

Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.

Le Cheval Et L’âne

En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :

Si ton voisin vient à mourir,

C’est sur toi que le fardeau tombe.

Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois,

Celui-ci ne portant que son simple harnois,

Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.

Il pria le Cheval de l’aider quelque peu ;

Autrement il mourrait devant qu’être à la ville.

 » La prière, dit-il, n’en est pas incivile :

Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu.  »

Le Cheval refusa, fit une pétarade ;

Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade,

Et reconnut qu’il avait tort.

Du baudet en cette aventure

On lui fit porter la voiture,

Et la peau par-dessus encore.

Le Chien Qui Lâche Sa Proie Pour L’ombre

Chacun se trompe ici-bas :

On voit courir après l’ombre

Tant de fous qu’on n’en sait pas

La plupart du temps le nombre.

Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.

Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée,

La quitta pour l’image, et pensa se noyer.

La rivière devint tout d’un coup agitée ;

À toute peine il regagna les bords,

Et n’eut ni l’ombre ni le corps.

L’âne Et Ses Maîtres

L’Âne d’un jardinier se plaignait au Destin

De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.

 » Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;

Je suis plus matineux encore.

Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.

Belle nécessité d’interrompre mon somme !  »

Le Sort, de sa plainte touché,

Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme

Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur.

La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur

Eurent bientôt choqué l’impertinente bête.

 » J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur.

Encore, quand il tournait la tête,

J’attrapais, s’il m’en souvient bien,

Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien :

Mais ici point d’aubaine, ou, si j’en ai quelqu’une,

C’est de coups.  » Il obtint changement de fortune ;

Et sur l’état d’un charbonnier

Il fut couché tout le dernier.

Autre plainte.  » Quoi donc ! dit le Sort en colère,

Ce baudet-ci m’occupe autant

Que cent monarques pourraient faire !

Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?

N’ai-je en l’esprit que son affaire ?  »

Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits :

Notre condition jamais ne nous contente ;

La pire est toujours la présente.

Nous fatiguons le Ciel à force de placets.

Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,

Nous lui romprons encore la tête.

Jupiter Et Le Métayer

Jupiter eut jadis une ferme à donner.

Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent,

Firent des offres, écoutèrent :

Ce ne fut pas sans bien tourner ;

L’un alléguait que l’héritage

Était frayant et rude, et l’autre un autre si.

Pendant qu’ils marchandaient ainsi,

Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,

Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter

Le laissât disposer de l’air,

Lui donnât saison à sa guise,

Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,

Enfin du sec et du mouillé,

Aussitôt qu’il aurait bâillé.

Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme

Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme

Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins

Ne s’en sentaient non plus que les Américains.

Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,

Pleine moisson, pleine vinée.

Monsieur le receveur fut très mal partagé.

L’an suivant, voilà tout changé :

Il ajuste d’une autre sorte

La température des cieux.

Son champ ne s’en trouve pas mieux ;

Celui de ses voisins fructifie et rapporte.

Que fait-il ? Il recourt au monarque des Dieux.

Il confesse son imprudence.

Jupiter en usa comme un maître fort doux.

Concluons que la Providence

Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.