Tircis Et Amarante

Pour Mademoiselle de Sillery

J’avais Ésope quitté

Pour être tout à Boccace ;

Mais une divinité

Veut revoir sur le Parnasse

Des fables de ma façon ;

Or, d’aller lui dire : Non,

Sans quelque valable excuse,

Ce n’est pas comme on en use

Avec des Divinités,

Surtout quand ce sont de celles

Que la qualité de belles

Fait reines des volontés.

Car, afin que l’on le sache,

C’est Sillery qui s’attache

À vouloir que, de nouveau,

Sire Loup, Sire Corbeau

Chez moi se parlent en rime.

Qui dit Sillery dit tout ;

Peu de gens en leur estime

Lui refusent le haut bout ;

Comment le pourrait-on faire ?

Pour venir à notre affaire,

Mes contes, à son avis,

Sont obscurs : les beaux esprits

N’entendent pas toute chose.

Faisons donc quelques récits

Qu’elle déchiffre sans glose :

Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons

Ce que disent entre eux les loups et les moutons.

Tircis disait un jour à la jeune Amarante :

 » Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal

Qui nous plaît et qui nous enchante,

Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !

Souffrez qu’on vous le communique ;

Croyez-moi, n’ayez point de peur :

Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique

Des plus doux sentiments que puisse avoir un coeur ?  »

Amarante aussitôt réplique :

 » Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?

– L’amour. Ce mot est beau : dites-moi quelques marques

À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?

– Des peines près de qui le plaisir des monarques

Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît

Toute seule en une forêt.

Se mire-t-on près un rivage,

Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image

Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :

Pour tout le reste on est sans yeux.

Il est un berger du village

Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :

On soupire à son souvenir ;

On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,

On a peur de le voir, encore qu’on le désire.  »

Amarante dit à l’instant :

 » Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?

Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître.  »

Tircis à son but croyait être,

Quand la belle ajouta :  » Voilà tout justement

Ce que je sens pour Clidamant.  »

L’autre pensa mourir de dépit et de honte.

Il est force gens comme lui,

Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,

Et qui font le marché d’autrui.

L’ours Et L’amateur Des Jardins

Certain Ours montagnard, ours à demi léché,

Confiné par le Sort dans un bois solitaire,

Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché.

Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire

N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.

Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;

Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.

Nul animal n’avait affaire

Dans les lieux que l’Ours habitait ;

Si bien que tout Ours qu’il était,

Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.

Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,

Non loin de là certain Vieillard

S’ennuyait aussi de sa part.

Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,

Il l’était de Pomone encore.

Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi

Quelque doux et discret ami.

Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :

De façon que, lassé de vivre

Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,

Va chercher compagnie, et se met en campagne.

L’Ours, porté d’un même dessein,

Venait de quitter sa montagne.

Tous deux, par un cas surprenant,

Se rencontrent en un tournant.

L’Homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?

Se tirer en Gascon d’une semblable affaire

Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.

L’Ours, très mauvais complimenteur,

Lui dit :  » Viens-t’en me voir.  » L’autre reprit :  » Seigneur,

Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire

Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,

J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas

De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire ;

Mais j’offre ce que j’ai.  » L’Ours l’accepte et d’aller.

Les voilà bons amis avant que d’arriver ;

Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :

Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,

Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,

Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,

L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.

L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier ;

Faisait son principal métier

D’être bon émoucheur ; écartait du visage

De son ami dormant ce parasite ailé,

Que nous avons mouche appelé.

Un jour que le Vieillard dormait d’un profond somme,

Sur le bout de son nez une allant se placer

Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.

 » Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme.  »

Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur

Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,

Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche ;

Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,

Raide mort étendu sur la place il le couche.

Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;

Mieux vaudrait un sage ennemi.

Les Femmes Et Le Secret

Rien ne pèse tant qu’un secret ;

Le porter loin est difficile aux dames ;

Et je sais même sur ce fait

Bon nombre d’hommes qui sont femmes.

Pour éprouver la sienne un mari s’écria,

La nuit, étant près d’elle :  » Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?

Je n’en puis plus ; on me déchire ;

Quoi j’accouche d’un oeuf ! D’un oeuf ? Oui, le voilà,

Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;

On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas.  »

La Femme, neuve sur ce cas,

Ainsi que sur mainte autre affaire,

Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;

Mais ce serment s’évanouit

Avec les ombres de la nuit.

L’épouse, indiscrète et peu fine,

Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;

Et de courir chez sa voisine :

 » Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;

N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :

Mon mari vient de pondre un oeuf gros comme quatre.

Au nom de Dieu, gardez-vous bien

D’aller publier ce mystère.

– Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère

Quelle je suis. Allez, ne craignez rien.  »

La femme du pondeur s’en retourne chez elle.

L’autre grille déjà de conter la nouvelle :

Elle va la répandre en plus de dix endroits :

Au lieu d’un oeuf elle en dit trois.

Ce n’est pas encore tout ; car une autre commère

En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :

Précaution peu nécessaire ;

Car ce n’était plus secret.

Comme le nombre d’oeufs, grâce à la Renommée,

De bouche en bouche allait croissant,

Avant la fin de la journée

Ils se montaient à plus d’un cent.

Les Obsèques De La Lionne

La femme du Lion mourut ;

Aussitôt chacun accourut

Pour s’acquitter envers le Prince

De certains compliments de consolation,

Qui sont surcroît d’affliction.

Il fit avertir sa province

Que les obsèques se feraient

Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient

Pour régler la cérémonie,

Et pour placer la compagnie.

Jugez si chacun s’y trouva.

Le Prince aux cris s’abandonna,

Et tout son antre en résonna :

Les lions n’ont point d’autre temple.

On entendit, à son exemple,

Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.

Je définis la cour un pays où les gens

Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,

Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,

Tâchent au moins de le paraître.

Peuple caméléon, peuple singe du maître ;

On dirait qu’un esprit anime mille corps ;

C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.

Pour revenir à notre affaire,

Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?

Cette mort le vengeait : la reine avait jadis

Étranglé sa femme et son fils.

Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,

Et soutint qu’il l’avait vu rire.

La colère du Roi, comme dit Salomon,

Est terrible, et surtout celle du Roi Lion ;

Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.

Le Monarque lui dit :  » Chétif hôte des bois

Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.

Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes

Nos sacrés ongles ; venez, Loups,

Vengez la Reine ; immolez tous

Ce traître à ses augustes mânes.

Le Cerf reprit alors :  » Sire, le temps de pleurs

Est passé ; la douleur est ici superflue.

Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,

Tout près d’ici m’est apparue ;

Et je l’ai d’abord reconnue.

 » Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,

 » Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.

 » Aux Champs-Élysiens j’ai goûté mille charmes,

 » Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.

 » Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :

 » J’y prends plaisir.  » À peine on eut ouï la chose,

Qu’on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !

Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.

Amusez les rois par des songes,

Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :

Quelque indignation dont leur coeur soit rempli,

Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.

L’homme Et La Puce

Par des voeux importuns nous fatiguons les Dieux,

Souvent pour des sujets même indignes des hommes.

Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes

Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,

Et que le plus petit de la race mortelle,

À chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,

Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,

Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.

Un sot par une Puce eut l’épaule mordue.

Dans les plis de ses draps elle alla se loger.

 » Hercule, se dit-il, tu devais bien purger

La terre de cette hydre au printemps revenue !

Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue

Tu n’en perdes la race afin de me venger ?  »

Pour tuer une Puce, il voulait obliger

Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.

Le Rieur Et Les Poissons

On cherche les rieurs ; et moi je les évite.

Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite :

Dieu ne créa que pour les sots

Les méchants diseurs de bons mots.

J’en vais peut-être en une fable

Introduire un ; peut-être aussi

Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.

Un Rieur était à la table

D’un financier, et n’avait en son coin

Que de petits poissons : tous les gros étaient loin.

Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,

Et puis il feint, à la pareille,

D’écouter leur réponse. On demeura surpris :

Cela suspendit les esprits.

Le Rieur alors, d’un ton sage,

Dit qu’il craignait qu’un sien ami

Pour les grandes Indes parti,

N’eût depuis un an fait naufrage.

Il s’en informait donc à ce menu fretin :

Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge

À savoir au vrai son destin ;

Les gros en sauraient davantage.

 » N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger ?  »

De dire si la compagnie

Prit goût à sa plaisanterie,

J’en doute ; mais enfin il les sut engager

À lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire

Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus

Qui n’en étaient pas revenus,

Et que depuis cent ans sous l’abîme avaient vus

Les Anciens du vaste Empire.

Le Torrent Et La Rivière

Avec grand bruit et grand fracas

Un torrent tombait des montagnes :

Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;

Il faisait trembler les campagnes.

Nul voyageur n’osait passer

Une barrière si puissante ;

Un seul vit des voleurs ; et se sentant presser,

Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.

Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :

Notre homme enfin n’eut que la peur.

Ce succès lui donnant courage,

Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,

Il rencontra sur son passage

Une rivière dont le cours

Image d’un sommeil doux, paisible, et tranquille,

Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :

Point de bords escarpés, un sable pur et net.

Il entre ; et son cheval le met

À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :

Tous deux au Styx allèrent boire ;

Tous deux, à nager malheureux,

Allèrent traverser, au séjour ténébreux,

Bien d’autres fleuves que les nôtres.

Les gens sans bruit sont dangereux :

Il n’en est pas ainsi des autres.

L’education

Laridon et César, frères dont l’origine
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
A deux maîtres divers échus au temps jadis,
Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;
Mais la diverse nourriture
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
Nomma celui-ci Laridon :
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
Mis maint Cerf aux abois, maint Sanglier abattu,
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang :
Laridon négligé témoignait sa tendresse
A l’objet le premier passant.
Il peupla tout de son engeance :
Tournebroches par lui rendus communs en France
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
Peuple antipode des Césars.
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère :
Faute de cultiver la nature et ses dons,
O combien de Césars deviendront Laridons !

Les Deux Amis

Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa :

L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :

Les amis de ce pays-là

Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.

Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,

Et mettait à profit l’absence du soleil,

Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;

Il court chez son intime, éveille les valets :

Morphée avait touché le seuil de ce palais.

L’Ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,

Vient trouver l’autre, et dit :  » Il vous arrive peu

De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme

À mieux user du temps destiné pour le somme :

N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?

En voici. S’il vous est venu quelque querelle,

J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point

De coucher toujours seul ? une esclave assez belle

Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?

– Non, dit l’Ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :

Je vous rends grâce de ce zèle.

Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;

J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause.  »

Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?

Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.

Qu’un ami véritable est une douce chose.

Il cherche vos besoins au fond de votre coeur ;

Il vous épargne la pudeur

De les lui découvrir vous-même :

Un songe, un rien, tout lui fait peur

Quand il s’agit de ce qu’il aime.

Les Deux Chiens Et L’âne Mort

Les vertus devraient être soeurs,

Ainsi que les vices sont frères.

Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos coeurs,

Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :

J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,

Peuvent loger sous même toit.

À l’égard des vertus, rarement on les voit

Toutes en un sujet éminemment placées

Se tenir par la main sans être dispersées.

L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent,

[ mais froid.

Parmi les animaux, le Chien se pique d’être

Soigneux et fidèle à son maître ;

Mais il est sot, il est gourmand :

Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,

Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.

Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.

 » Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :

Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;

J’y crois voir quelque chose. Est-ce un boeuf, un cheval ?

– Eh ! qu’importe quel animal ?

Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.

Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;

Et de plus il nous faut nager contre le vent.

Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée

En viendra bien à bout : ce corps demeurera

Bientôt à sec, et ce sera

Provision pour la semaine.  »

Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,

Et puis la vie ; ils firent tant

Qu’on les vit crever à l’instant.

L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,

L’impossibilité disparaît à son âme.

Combien fait-il de voeux, combien perd-il de pas,

S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !

Si j’arrondissais mes états !

Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !

Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !

Tout cela, c’est la mer à boire ;

Mais rien à l’homme ne suffit.

Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,

Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,

À mi-chemin je crois que tous demeureraient :

Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient

Mettre à fin ce qu’un seul désire.

Le Loup Et Le Chasseur

Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux

Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,

Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?

Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?

L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,

Ne dira-t-il jamais :  » C’est assez, jouissons  » ?

– Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.

Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :

Jouis. Je le ferai. Mais quand donc ? Dès demain.

– Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :

Jouis dès aujourd’hui ; redoute un sort semblable

À celui du Chasseur et du Loup de ma fable.  »

Le premier de son arc avait mis bas un daim.

Un faon de biche passe, et le voilà soudain

Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.

La proie était honnête, un daim avec un faon ;

Tout modeste chasseur en eût été content :

Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,

Tente encore notre archer, friand de tels morceaux.

Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux

Avec peine y mordaient ; la Déesse infernale

Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.

De la force du coup pourtant il s’abattit.

C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit

Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.

Dans le temps que le porc revient à soi, l’Archer

Voit le long d’un sillon une perdrix marcher ;

Surcroît chétif aux autres têtes :

De son arc toutefois il bande les ressorts.

Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,

Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;

Et la perdrix le remercie.

Cette part du récit s’adresse au Convoiteux ;

L’Avare aura pour lui le reste de l’exemple.

Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux :

 » Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.

Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant

Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.

(Ainsi s’excusent les avares.)

J’en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant :

Un, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines,

Si je sais compter, toutes pleines.

Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant

La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite

De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez.  »

En disant ces mots, il se jette

Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette

Un nouveau mort : mon Loup a les boyaux percés.

Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;

Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :

La convoitise perdit l’un ;

L’autre périt par l’avarice.

Le Pouvoir Des Fables

La qualité d’Ambassadeur

Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?

Vous puis je offrir mes vers et leurs grâces légères ?

S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,

Seront-ils point traités par vous de téméraires ?

Vous avez bien d’autres affaires

À démêler que les débats

Du Lapin et de la Belette :

Lisez les, ne les lisez pas ;

Mais empêchez qu’on ne nous mette

Toute l’Europe sur les bras.

Que de mille endroits de la terre

Il nous vienne des ennemis,

J’y consens ; mais que l’Angleterre

Veuille que nos deux Rois se lassent d’être amis,

J’ai peine à digérer la chose.

N’est-il point encor temps que Louis se repose ?

Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las

De combattre cette Hydre ? et faut-il qu’elle oppose

Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?

Si votre esprit plein de souplesse,

Par éloquence, et par adresse,

Peut adoucir les cœurs, et détourner ce coup,

Je vous sacrifierai cent moutons ; c’est beaucoup

Pour un habitant du Parnasse.

Cependant faites moi la grâce

De prendre en don ce peu d’encens.

Prenez en gré mes vœux ardents,

Et le récit en vers, qu’ici je vous dédie.

Son sujet vous convient ; je n’en dirai pas plus :

Sur les Éloges que l’envie

Doit avouer qui vous sont dus,

Vous ne voulez pas qu’on appuie.

Dans Athènes autrefois peuple vain et léger,

Un Orateur voyant sa patrie en danger,

Courut à la Tribune ; et d’un art tyrannique,

Voulant forcer les cœurs dans une république,

Il parla fortement sur le commun salut.

On ne l’écoutait pas : l’Orateur recourut

À ces figures violentes,

Qui savent exciter les âmes les plus lentes.

Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put.

Le vent emporta tout ; personne ne s’émut.

L’animal aux têtes frivoles

Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter.

Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter

À des combats d’enfants, et point à ses paroles.

Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.

Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour

Avec l’Anguille et l’Hirondelle :

Un fleuve les arrête ; et l’Anguille en nageant,

Comme l’Hirondelle en volant,

Le traversa bien-tôt. L’assemblée à l’instant

Cria tout d’une voix : Et Cérès, que fit-elle ?

Ce qu’elle fit ? un prompt courroux

L’anima d’abord contre vous.

Quoi, de contes d’enfants son peuple s’embarrasse !

Et du péril qui le menace

Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !

Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ?

À ce reproche l’assemblée

Par l’Apologue réveillée

Se donne entière à l’Orateur :

Un trait de Fable en eut l’honneur.

Nous sommes tous d’Athènes en ce point ; et moi-même,

Au moment que je fais cette moralité,

Si peau d’âne m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême,

Le monde est vieux, dit-on, je le crois, cependant

Il le faut amuser encore comme un enfant.

Le Rat Et L’éléphant

Se croire un personnage est fort commun en France :

On y fait l’homme d’importance,

Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.

C’est proprement le mal français.

La sotte vanité nous est particulière.

Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :

Leur orgueil me semble, en un mot,

Beaucoup plus fou, mais pas si sot.

Donnons quelque image du nôtre

Qui sans doute en vaut bien un autre.

Un Rat des plus petits voyait un Éléphant

Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent

De la bête de haut parage,

Qui marchait à gros équipage.

Sur l’animal à triple étage

Une sultane de renom,

Son Chien, son Chat et sa Guenon,

Son Perroquet, sa Vieille et toute sa maison,

S’en allait en pèlerinage.

Le Rat s’étonnait que les gens

Fussent touchés de voir cette pesante masse :

 » Comme si d’occuper ou plus ou moins de place

Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !

Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?

Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?

Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,

D’un grain moins que les éléphants.  »

Il en aurait dit davantage ;

Mais le Chat, sortant de sa cage,

Lui fit voir en moins d’un instant

Qu’un rat n’est pas un éléphant.

Le Rat Et L’huître

Un Rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,

Des lares paternels un jour se trouva sou.

Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,

Va courir le pays, abandonne son trou.

Sitôt qu’il fut hors de la case :

 » Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !

Voilà les Apennins, et voici le Caucase.  »

La moindre taupinée était mont à ses yeux.

Au bout de quelques jours, le voyageur arrive

En un certain canton où Thétys sur la rive

Avait laissé mainte huître ; et notre Rat d’abord

Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.

 » Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :

Il n’osait voyager, craintif au dernier point :

Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;

J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point.  »

D’un certain magister le Rat tenait ces choses,

Et les disait à travers champs,

N’étant pas de ces Rats qui, les livres rongeants,

Se font savants jusque’aux dents.

Parmi tant d’huîtres toutes closes,

Une s’était ouverte ; et, bâillant au soleil,

Par un doux zéphyr réjouie,

Humait l’air, respirait, était épanouie,

Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nompareil.

D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :

 » Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;

Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,

Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais.  »

Là-dessus, maître Rat, plein de belle espérance,

Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,

Se sent pris comme aux lacs ; car l’huître tout d’un coup

Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.

Cette fable contient plus d’un enseignement :

Nous y voyons premièrement :

Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience

Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement ;

Et puis nous y pouvons apprendre

Que tel est pris qui croyait prendre.

Le Faucon Et Le Chapon

Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;

Ne vous pressez donc nullement :

Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,

Que le Chien de Jean de Nivelle.

Un citoyen du Mans, chapon de son métier

Était sommé de comparaître

Par-devant les lares du maître,

Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.

Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose :

 » Petit, petit, petit !  » Mais, loin de s’y fier,

Le Normand et demi laissait les gens crier.

 » Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :

On ne m’y tient pas ; et pour cause.  »

Cependant un Faucon sur sa perche voyait

Notre Manceau qui s’enfuyait.

Les chapons ont en nous fort peu de confiance,

Soit instinct, soit expérience.

Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,

Devait, le lendemain, être d’un grand souper,

Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille

Se serait passée aisément.

L’oiseau chasseur lui dit :  » Ton peu d’entendement

Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,

Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.

Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.

Le vois-tu pas à la fenêtre ?

Il t’attend : es-tu sourd ? Je n’entends que trop bien,

Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire,

Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?

Reviendrais-tu pour cet appeau :

Laisse-moi fuir ; cesse de rire

De l’indocilité qui me fait envoler,

Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.

Si tu voyais mettre à la broche

Tous les jours autant de faucons

Que j’y vois mettre de chapons,

Tu ne me ferais pas un semblable reproche. «