Les Poissons Et Le Berger Qui Joue De La Flûte

Tircis, qui pour la seule Annette

Faisait résonner les accords

D’une voix et d’une musette

Capables de toucher les morts,

Chantait un jour le long des bords

D’une onde arrosant des prairies,

Dont Zéphyr habitait les campagnes fleuries.

Annette cependant à la ligne pêchait ;

Mais nul poisson ne s’approchait ;

La Bergère perdait ses peines.

Le Berger, qui, par ses chansons,

Eût attiré des inhumaines,

Crut, et crut mal, attirer des poissons.

Il leur chanta ceci :  » Citoyens de cette onde,

Laissez votre Naïade en sa grotte profonde.

Venez voir un objet mille fois plus charmant.

Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle ;

Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.

Vous serez traités doucement,

On n’en veut point à votre vie :

Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;

Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,

Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie.  »

Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;

L’auditoire était sourd aussi bien que muet :

Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées

S’en étant aux vents envolées,

Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;

Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.

Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,

Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits

D’une multitude étrangère,

Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.

Les Poissons Et Le Cormoran

Il n’était point d’étang dans tout le voisinage

Qu’un Cormoran n’eût mis à contribution :

Viviers et réservoirs lui payaient pension.

Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge

Eut glacé le pauvre animal,

La même cuisine alla mal.

Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.

Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,

N’ayant ni filets ni réseaux,

Souffrait une disette extrême.

Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,

Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang

Cormoran vit une écrevisse.

 » Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant

Porter un avis important

À ce peuple : il faut qu’il périsse ;

Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera.  »

L’Écrevisse en hâte s’en va

Conter le cas. Grande est l’émeute.

On court, on s’assemble, on députe

À l’oiseau :  » Seigneur Cormoran,

D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?

Êtes-vous sûr de cette affaire ?

N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?

– Changer de lieu, dit-il. Comment le ferons-nous ?

– N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,

L’un après l’autre, en ma retraite.

Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :

Il n’est demeure plus secrète.

Un vivier que Nature y creusa de ses mains,

Inconnu des traîtres humains,

Sauvera votre république.  »

On le crut. Le peuple aquatique

L’un après l’autre fut porté

Sous ce rocher peu fréquenté.

Là, Cormoran le bon apôtre,

Les ayant mis en un endroit

Transparent, peu creux, fort étroit,

Vous les prenait sans peine, un jour l’un, un jour l’autre ;

Il leur apprit à leurs dépens

Que l’on ne doit jamais avoir de confiance

En ceux qui sont mangeurs de gens.

Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance

En aurait aussi bien croqué sa bonne part.

Qu’importe qui vous mange, homme ou loup ; toute panse

Me paraît une à cet égard :

Un jour plus tôt, un jour plus tard,

Ce n’est pas grande différence.

L’enfouisseur Et Son Compère

Un pince-maille avait tant amassé

Qu’il ne savait où loger sa finance.

L’avarice, compagne et soeur de l’ignorance,

Le rendait fort embarrassé

Dans le choix d’un dépositaire ;

Car il en voulait un, et voici sa raison :

 » L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère,

Si je le laisse à la maison :

Moi-même de mon bien je serai le larron.

– Le larron ? Quoi ? jouir, c’est se voler soi-même !

Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;

Apprends de moi cette leçon :

Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire ;

Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver

Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?

La peine d’acquérir, le soin de conserver,

Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire.  »

Pour se décharger d’un tel soin,

Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin.

Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère,

Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.

Au bout de quelque temps l’homme va voir son or ;

Il ne retrouva que le gîte.

Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite

Lui dire :  » Apprêtez-vous ; car il me reste encore

Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse.  »

Le compère aussitôt va remettre en sa place

L’argent volé, prétendant bien

Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.

Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :

Il retint tout chez lui, résolu de jouir,

Plus n’entasser, plus n’enfouir ;

Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,

Pensa tomber de sa hauteur.

Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.

Les Deux Aventuriers Et Le Talisman

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.

Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :

Ce dieu n’a guère de rivaux :

J’en vois peu dans la fable, encore moins dans l’histoire.

En voici pourtant un, que de vieux talismans

Firent chercher fortune au pays des romans.

Il voyageait de compagnie ;

Son camarade et lui trouvèrent un poteau

Ayant au haut cet écriteau :

 » Seigneur Aventurier, s’il te prend quelque envie

 » De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,

 » Tu n’as qu’à passer ce torrent ;

 » Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre

 » Que tu verras couché par terre,

 » Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont

 » Qui menace les cieux de son superbe front.  »

L’un des deux chevaliers saigna du nez.  » Si l’onde

Est rapide autant que profonde,

Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,

Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?

Quelle ridicule entreprise !

Le sage l’aura fait par tel art et de guise

Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :

Mais jusqu’au haut du mont, d’une haleine, il n’est pas

Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure

Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,

Propre à mettre au bout d’un bâton :

Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?

On nous veut attraper dedans cette écriture ;

Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :

C’est pourquoi je vous laisse avec votre enfant.  »

Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeur ni violence

Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,

Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.

Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,

Rencontre une esplanade, et puis une cité.

Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :

Le peuple aussitôt sort en armes.

Tout autre aventurier au bruit de ces alarmes,

Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos

Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.

Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte

Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.

Il ne se fit prier que de la bonne sorte ;

Encore que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.

Sixte en disait autant quand on le fit saint Père :

(Serait-ce bien une misère

Que d’être pape ou d’être roi ?)

On reconnut bientôt son peu de bonne foi.

Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.

Le sage quelquefois fait bien d’exécuter

Avant que de donner le temps à la sagesse

D’envisager le fait, et sans la consulter.

Les Deux Perroquets, Le Roi Et Son Fils

Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,

Du rôt d’un Roi faisaient leur ordinaire ;

Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,

De ces oiseaux faisaient leurs favoris.

L’âge liait une amitié sincère

Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;

Les deux enfants, malgré leur coeur frivole,

L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,

Nourris ensemble, et compagnons d’école.

C’était beaucoup d’honneur au jeune Perroquet ;

Car l’enfant était prince, et son père monarque.

Par le tempérament que lui donna la Parque,

Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,

Et le plus amoureux de toute la province,

Faisait aussi sa part des délices du Prince.

Ces deux rivaux un jour ensemble se jouant,

Comme il arrive aux jeunes gens,

Le jeu devint une querelle.

Le passereau, peu circonspect,

S’attira de tels coups de bec,

Que demi-mort et traînant l’aile,

On crut qu’il n’en pourrait guérir

Le Prince indigné fit mourir

Son Perroquet. Le bruit en vint au père.

L’infortuné vieillard crie et se désespère,

Le tout en vain ; ses cris sont superflus ;

L’oiseau parleur est déjà dans la barque ;

Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus

Fait qu’en fureur sur le Fils du Monarque

Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.

Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile

Le haut d’un pin : là, dans le sein des Dieux,

Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.

Le Roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :

 » Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?

Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.

Je suis contraint de déclarer,

Encor que ma douleur soit forte,

Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur ;

Mon fils ! non ; c’est le Sort qui du coup est l’auteur.

La Parque avait écrit de tout temps en son livre,

Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,

L’autre de voir, par ce malheur.

Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage.  »

Le Perroquet dit :  » Sire Roi,

Crois-tu qu’après un tel outrage

Je me doive fier à toi ?

Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,

Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?

Mais que la Providence, ou bien que le Destin,

Règle les affaires du monde,

Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin

Ou dans quelque forêt profonde,

J’achèverai mes jours loin du fatal objet

Qui doit t’être un juste sujet

De haine et de fureur. Je sais que la vengeance

Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.

Tu veux oublier cette offense ;

Je le crois : cependant il me faut, pour le mieux,

Éviter ta main et tes yeux.

Sire Roi mon ami ; va-t’en, tu perds ta peine :

Ne me parle point de retour ;

L’absence est aussi bien un remède à la haine

Qu’un appareil contre l’amour. « 

Le Loup Et Les Bergers

Un Loup rempli d’humanité

(S’il en est de tels dans le monde)

Fit un jour sur sa cruauté,

Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,

Une réflexion profonde.

 » Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.

Le loup est l’ennemi commun :

Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;

Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :

C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte :

On y mit notre tête à prix.

Il n’est hobereau qui ne fasse

Contre nous tels bans publier ;

Il n’est marmot osant crier

Que du Loup aussitôt sa mère ne menace.

Le tout pour un âne rogneux,

Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,

Dont j’aurai passé mon envie.

Et bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie ;

Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.

Est-ce une chose si cruelle ?

Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ?  »

Disant ces mots, il vit des Bergers, pour leur rôt,

Mangeant un agneau cuit en broche.

 » Oh ! oh ! dit-il, je me reproche

Le sang de cette gent : voilà ses gardiens

S’en repaissant eux et leurs chiens ;

Et moi, Loup, j’en ferai scrupule ?

Non ; par tous les Dieux ! non ; je serais ridicule :

Thibaut l’agnelet passera

Sans qu’à la broche je le mette,

Et non seulement lui, mais la mère qu’il tette,

Et le père qui l’engendra.  »

Ce Loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie

Faire festin de toute proie,

Manger les animaux ; et nous les réduirons

Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?

Ils n’auront ni croc ni marmite ?

Bergers, Bergers, le Loup n’a tort

Que quand il n’est pas le plus fort :

Voulez-vous qu’il vive en ermite ?

Le Marchand, Le Gentilhomme, Le Pâtre Et Le Fils De Roi

Quatre chercheurs de nouveaux mondes,

Presque nus échappés à la fureur des ondes,

Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,

Réduits au sort de Bélisaire,

Demandaient aux passants de quoi

Pouvoir soulager leur misère.

De raconter quel sort les avait assemblés,

Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,

C’est un récit de longue haleine.

Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :

Là le conseil se tint entre les pauvres gens.

Le Prince s’étendit sur le malheur des grands.

Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée

De leur aventure passée,

Chacun fit de son mieux, et s’appliquât au soin

De pourvoir au commun besoin.

 » La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?

Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome.  »

Un Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on

Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées

De l’esprit et de la raison,

Et que de tout berger, comme de tout mouton,

Les connaissances soient bornées ?

L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon

Par les trois échoués au bord de l’Amérique.

L’un, c’était le Marchand, savait l’arithmétique :

 » À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.

– J’enseignerai la politique « ,

Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit :

 » Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école.  »

Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit,

La sotte vanité de ce jargon frivole !

Le Pâtre dit :  » Amis, vous parlez bien ; mais quoi !

Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance

Jeûnerons-nous, par votre foi ?

Vous me donnez une espérance

Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.

Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?

Ou plutôt sur quelle assurance

Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?

Avant tout autre, c’est celui

Dont il s’agit. Votre science

Est courte là-dessus : ma main y suppléera.  »

À ces mots, le Pâtre s’en va

Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,

Pendant cette journée et pendant la suivante,

Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant

Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.

Je conclus de cette aventure,

Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours,

Et grâce aux dons de la Nature,

La main est le plus sûr et le plus prompt secours.

L’araignée Et L’hirondelle

Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,

Par un secret d’accouchement nouveau,

Tirer Pallas, jadis, mon ennemie,

Entends ma plainte une fois en ta vie.

Progné me vient enlever les morceaux ;

Caracolant, frisant l’air et les eaux,

Elle me prend mes mouches à ma porte :

Miennes je puis les dire ; et mon réseau

En serait plein sans ce maudit oiseau :

Je l’ai tissu de matière assez forte.  »

Ainsi, d’un discours insolent,

Se plaignait l’Araignée, autrefois tapissière,

Et qui lors étant filandière,

Prétendait enlacer tout insecte volant.

La soeur de Philomèle, attentive à sa proie,

Malgré le bestion, happait mouches dans l’air,

Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,

Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,

D’un ton demi-formé, bégayante couvée,

Demandaient par des cris encore mal entendus.

La pauvre Aragne, n’ayant plus

Que la tête et les pieds, artisans superflus,

Se vit elle-même enlevée :

L’Hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,

Et l’animal pendant au bout.

Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :

L’adroit, le vigilant, et le fort sont assis

À la première ; et les petits

Mangent leur reste à la seconde.

Le Berger Et Le Roi

Deux démons à leur gré partagent notre vie,

Et de son patrimoine ont chassé la raison.

Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie.

Si vous me demandez leur état et leur nom,

J’appelle l’un, Amour ; et l’autre, Ambition.

Cette dernière étend le plus loin son empire ;

Car même elle entre dans l’amour.

Je le ferais bien voir : mais mon but est de dire

Comme un Roi fit venir un Berger à sa Cour.

Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.

Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,

Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,

Grâce aux soins du Berger, de trés-notables sommes.

Le Berger plut au Roi par ces soins diligens.

Tu mérites, dit-il, d’être Pasteur de gens ;

Laisse-là tes moutons, viens conduire des hommes.

Je te fais Juge Souverain.

Voilà notre Berger la balance à la main.

Quoi qu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un Ermite,

Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,

Il avait du bon sens ; le reste vient en suite.

Bref il en vint fort bien about.

L’Ermite son voisin accourut pour lui dire :

Veillé-je, et n’est-ce point un songe que je vois ?

Vous favori ! vous grand ! défiez-vous des Rois :

Leur faveur est glissante, on s’y trompe ; et le pire,

C’est qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs

Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.

Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage.

Je vous parle en ami. Craignez tout. L’autre rit,

Et notre Ermite poursuivit :

Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.

Je crois voir cet aveugle, à qui dans un voyage

Un serpent engourdi de froid

Vint s’offrir sous la main ; il le prit pour un fouet.

Le sien s’était perdu tombant de sa ceinture.

Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,

Quand un passant cria : Que tenez-vous ? ô Dieux !

Jetez cet animal traître et pernicieux,

Ce serpent. C’est un fouet. C’est un serpent, vous dis-je :

À me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?

Prétendez-vous garder ce trésor ? Pourquoi non ?

Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon ;

Vous n’en parlez que par envie.

L’aveugle enfin ne le crut pas,

Il en perdit bien-tôt la vie :

L’animal dégourdi piqua son homme au bras.

Quant à vous, j’ose vous prédire

Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.

Eh, que me saurait-il arriver que la mort ?

Mille dégoûts viendront, dit le Prophète Ermite.

Il en vint en effet ; l’Ermite n’eut pas tort.

Mainte peste de Cour, fit tant par maint ressort,

Que la candeur du Juge, ainsi que son mérite,

Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite

Accusateurs et gens grevés par ses arrêts.

De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un Palais.

Le Prince voulut voir ces richesses immenses,

Il ne trouva partout que médiocrité,

Louanges du désert et de la pauvreté ;

C’étaient là ses magnificences.

Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix.

Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.

Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris

Tous les machineurs d’impostures.

Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,

L’habit d’un gardeur de troupeaux,

Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,

Et je pense aussi sa musette.

Doux trésors, ce dit-il, chers gages qui jamais

N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,

Je vous reprends : sortons de ces riches Palais

Comme l’on sortirait d’un songe.

Sire, pardonnez-moi cette exclamation.

J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.

Je m’y suis trop complu ; mais qui n’a dans la tête

Un petit grain d’ambition ?

Le Chien À Qui On A Coupé Les Oreilles

 » Qu’ai-je fait pour me voir ainsi

Mutilé par mon propre Maître ?

Le bel état où me voici !

Devant les autres chiens oserai-je paraître ?

Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,

Qui vous ferait choses pareilles ?  »

Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens

Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,

Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.

Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps

Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature

À piller ses pareils, mainte mésaventure

L’aurait fait retourner chez lui

Avec cette partie en cent lieues altérée :

Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.

Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,

C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,

On le munit, de peur d’esclandre.

Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin,

Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main ;

Un loup n’eût su par où le prendre.

La Perdrix Et Les Coqs

Parmi de certains Coqs, incivils, peu galants,

Toujours en noise, et turbulents,

Une Perdrix était nourrie.

Son sexe, et l’hospitalité,

De la part de ces Coqs, peuple à l’amour porté

Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :

Ils feraient les honneurs de la ménagerie.

Ce peuple cependant, fort souvent en furie,

Pour la dame étrangère ayant peu de respect,

Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.

D’abord elle en fut affligée ;

Mais, sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée

S’entre-battre elle-même et se percer les flancs,

Elle se consola.  » Ce sont leurs moeurs, dit-elle ;

Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :

Jupiter sur un seul modèle

N’a pas formé tous les esprits ;

Il est des naturels de coqs et de perdrix.

S’il dépendait de moi, je passerais ma vie

En plus honnête compagnie.

Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;

Il nous prend avec des tonnelles,

Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :

C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.

La Lionne Et L’ourse

Mère Lionne avait perdu son fan :

Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée

Poussait un tel rugissement

Que toute la forêt était importunée.

La nuit ni son obscurité,

Son silence, et ses autres charmes,

De la reine des bois n’arrêtait les vacarmes :

Nul animal n’était du sommeil visité.

L’Ourse enfin lui dit :  » Ma commère,

Un mot sans plus : tous les enfants

Qui sont passés entre vos dents

N’avaient-ils ni père ni mère ?

– Ils en avaient. S’il est ainsi,

Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,

Si tant de mères se sont tues,

Que ne vous taisez-vous aussi ?

– Moi, me taire ! moi, malheureuse !

Ah ! j’ai perdu mon fils ? il me faudra traîner

Une vieillesse douloureuse !

– Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?

– Hélas ! c’est le Destin qui me hait. Ces paroles

Ont été de tout temps en la bouche de tous.  »

Misérables humains, ceci s’adresse à vous.

Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.

Quiconque, en pareil cas se croit haï des Cieux,

Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.

Discours À Monsieur Le Duc De La Rochefoucauld

Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte

L’homme agit et qu’il se comporte

En mille occasions, comme les animaux :

Le Roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts

Que ses sujets, et la nature

A mis dans chaque créature

Quelque grain d’une masse où puisent les esprits :

J’entends les esprits corps, et pétris de matière.

Je vais prouver ce que je dis.

A l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière

Précipite ses traits dans l’humide séjour,

Soit lorsque le Soleil rentre dans sa carrière,

Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encor jour,

Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe ;

Et nouveau Jupiter du haut de cet olympe,

Je foudroie, à discrétion,

Un lapin qui n’y pensait guère.

Je vois fuir aussitôt toute la nation

Des lapins qui sur la bruyère,

L’oeil éveillé, l’oreille au guet,

S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.

Le bruit du coup fait que la bande

S’en va chercher sa sûreté

Dans la souterraine cité ;

Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande

S’évanouit bientôt. Je revois les lapins

Plus gais qu’auparavant revenir sous mes mains.