Philémon Et Baucis

Ni l’or ni la grandeur ne nous rendent heureux ;

Ces deux Divinités n’accordent à nos vœux

Que des biens peu certains, qu’un plaisir peu tranquille,

Des soucis dévorans c’est l’éternel asile,

Véritables Vautours que le fils de Japet

Représente enchaîné sur son triste sommet.

L’humble toit est exempt d’un tribut si funeste ;

Le Sage y vit en paix, et méprise le reste.

Content de ces douceurs, errant parmi les bois,

Il regarde à ses pieds les favoris des Rois ;

Il lit au front de ceux qu’un vain luxe environne,

Que la Fortune vend ce qu’on croit qu’elle donne.

Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour,

Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.

Philémon et Baucis nous en offrent l’exemple,

Tous deux virent changer leur Cabane en un Temple.

Hyménée et l’Amour par des désirs constants,

Avaient uni leurs cœurs dès leur plus doux Printemps :

Ni le temps, ni l’hymen n’éteignirent leur flamme ;

Cloton prenait plaisir à filer cette trame.

Ils surent cultiver, sans se voir assistés,

Leur enclos et leur champ par deux fois vingt Étés.

Eux seuls ils composaient toute leur République :

Heureux de ne devoir à pas un domestique

Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.

Tout vieillit : sur leur front les rides s’étendaient ;

L’amitié modéra leurs feux sans les détruire.

Et par des traits d’amour sut encor se produire.

Ils habitaient un Bourg, plein de gens dont le cœur

Joignait aux duretés un sentiment moqueur.

Jupiter résolut d’abolir cette engeance.

Il part avec son fils le Dieu de l’Éloquence ;

Tous deux en Pèlerins vont visiter ces lieux :

Mille logis y sont, un seul ne s’ouvre aux Dieux.

Prêts enfin à quitter un séjour si profane,

Ils virent à l’écart une étroite cabane,

Demeure hospitalière, humble et chaste maison.

Mercure frappe, on ouvre ; aussi-tôt Philémon

Vient au-devant des Dieux, et leur tient ce langage :

Vous me semblez tous deux fatigués du voyage ;

Reposez-vous. Usez du peu que nous avons ;

L’aide des Dieux a fait que nous le conservons :

Usez-en ; saluez ces Pénates d’argile :

Jamais le Ciel ne fut aux humains si facile,

Que quand Jupiter même était de simple bois ;

Depuis qu’on l’a fait d’or il est sourd à nos voix.

Baucis, ne tardez point, faites tiédir cette onde ;

Encor que le pouvoir au désir ne réponde,

Nos Hôtes agréront les soins qui leur sont dus.

Quelques restes de feu sous la cendre épandus

D’un souffle haletant par Baucis s’allumèrent ;

Des branches de bois sec aussi-tôt s’enflammèrent.

L’onde tiède, on lava les pieds des Voyageurs.

Philémon les pria d’excuser ces longueurs :

Et pour tromper l’ennui d’une attente importune

Il entretint les Dieux, non point sur la fortune,

Sur ses jeux, sur la pompe et la grandeur des Rois,

Mais sur ce que les champs, les vergers et les bois

Ont de plus innocent, de plus doux, de plus rare ;

Cependant par Baucis le festin se prépare.

La table où l’on servit le champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas ;

Encore assure-t-on, si l’histoire en est crue,

Qu’en un de ses supports le temps l’avait rompue.

Baucis en égala les appuis chancelans

Du débris d’un vieux vase, autre injure des ans.

Un tapis tout usé couvrit deux escabelles :

Il ne servait pourtant qu’aux fêtes solennelles.

Le linge orné de fleurs fut couvert pour tous mets

D’un peu de lait, de fruits, et des dons de Cérès.

Les divins Voyageurs altérés de leur course,

Mêlaient au vin grossier le cristal d’une source.

Plus le vase versait, moins il s’allait vidant.

Philémon reconnut ce miracle évident ;

Baucis n’en fit pas moins : tous deux s’agenouillèrent ;

À ce signe d’abord leurs yeux se dessillèrent.

Jupiter leur parut avec ces noirs sourcils

Qui font trembler les Cieux sur leurs Pôles assis.

Grand Dieu, dit Philémon, excusez notre faute.

Quels humains auraient cru recevoir un tel Hôte ?

Ces mets, nous l’avouons, sont peu délicieux,

Mais quand nous serions Rois, que donner à des Dieux ?

C’est le cœur qui fait tout ; que la terre et que l’onde

Apprêtent un repas pour les Maîtres du monde,

Ils lui préféreront les seuls présents du cœur.

Baucis sort à ces mots pour réparer l’erreur ;

Dans le verger courait une perdrix privée,

Et par de tendres soins dès l’enfance élevée :

Elle en veut faire un mets, et la poursuit en vain ;

La volatile échappe à sa tremblante main ;

Entre les pieds des Dieux elle cherche un asile :

Ce recours à l’oiseau ne fut pas inutile ;

Jupiter intercède. Et déjà les vallons

Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.

Les Dieux sortent enfin, et font sortir leurs Hôtes.

De ce Bourg, dit Jupin, je veux punir les fautes ;

Suivez-nous : Toi, Mercure, appelle les vapeurs.

Ô gens durs, vous n’ouvrez vos logis ni vos cœurs.

Il dit : Et les Autans troublent déjà la plaine.

Nos deux Époux suivaient, ne marchant qu’avec peine.

Un appui de roseau soulageait leurs vieux ans.

Moitié secours des Dieux, moitié peur se hâtant,

Sur un mont assez proche enfin ils arrivèrent.

À leurs pieds aussi-tôt cent nuages crevèrent.

Des ministres du Dieu les escadrons flottans

Entraînèrent sans choix animaux, habitants,

Arbres, maisons, vergers, toute cette demeure ;

Sans vestige du Bourg, tout disparut sur l’heure.

Les vieillards déploraient ces sévères destins.

Les animaux périr ! car encor les humains,

Tous avaient dû tomber sous les célestes armes ;

Baucis en répandit en secret quelques larmes.

Cependant l’humble Toit devient Temple, et ses murs

Changent leur frêle enduit aux marbres les plus durs.

De pilastres massifs les cloisons revêtues

En moins de deux instants s’élèvent jusqu’aux nues,

Le chaume devient or ; tout brille en ce pourpris ;

Tous ces événements sont peints sur le lambris.

Loin, bien loin les tableaux de Zeuxis et d’Apelle,

Ceux-ci furent tracés d’une main immortelle.

Nos deux Époux surpris, étonnés, confondus,

Se crurent par miracle en l’Olympe rendus.

Vous comblez, dirent-ils, vos moindres créatures ;

Aurions-nous bien le cœur et les mains assez pures

Pour présider ici sur les honneurs divins,

Et Prêtres vous offrir les vœux des Pèlerins ?

Jupiter exauça leur prière innocente.

Hélas ! dit Philémon, si votre main puissante

Voulait favoriser jusqu’au bout deux mortels,

Ensemble nous mourrions en servant vos Autels ;

Cloton ferait d’un coup ce double sacrifice,

D’autres mains nous rendraient un vain et triste office :

Je ne pleurerais point celle-ci, ni ses yeux

Ne troubleraient non plus de leurs larmes ces lieux.

Jupiter à ce vœu fut encor favorable :

Mais oserai-je dire un fait presque incroyable ?

Un jour qu’assis tous deux dans le sacré parvis,

Ils contaient cette histoire aux Pèlerins ravis,

La troupe à l’entour d’eux debout prêtait l’oreille.

Philémon leur disait : Ce lieu plein de merveille

N’a pas toujours servi de Temple aux Immortels.

Un Bourg était autour ennemi des Autels,

Gens barbares, gens durs, habitacle d’impies ;

Du céleste courroux tous furent les hosties ;

Il ne resta que nous d’un si triste débris :

Vous en verrez tantôt la suite en nos lambris.

Jupiter l’y peignit. En contant ces Annales

Philémon regardait Baucis par intervalles ;

Elle devenait arbre, et lui tendait les bras ;

Il veut lui tendre aussi les siens, et ne peut pas.

Il veut parler l’écorce a sa langue pressée ;

L’un et l’autre se dit adieu de la pensée ;

Le corps n’est tantôt plus que feuillage et que bois.

D’étonnement la Troupe, ainsi qu’eux perd la voix ;

Même instant, même sort à leur fin les entraîne ;

Baucis devient Tilleul, Philémon devient Chêne.

On les va voir encore, afin de mériter

Les douceurs qu’en hymen Amour leur fit goûter.

Ils courbent sous le poids des offrandes sans nombre.

Pour peu que des Époux séjournent sous leur ombre,

Ils s’aiment jusqu’au bout, malgré l’effort des ans.

Ah si !…. mais autre-part j’ai porté mes présents.

Célébrons seulement cette Métamorphose.

Des fidèles témoins m’ayant conté la chose,

Clio me conseilla de l’étendre en ces Vers,

Qui pourront quelque jour l’apprendre à l’Univers.

Quelque jour on verra chez les Races futures,

Sous l’appui d’un grand nom passer ces Aventures.

Vendôme, consentez au los que j’en attends ;

Faites-moi triompher de l’Envie et du Temps.

Enchaînez ces démons, que sur nous ils n’attentent,

Ennemis des Héros et de ceux qui les chantent.

Je voudrais pouvoir dire en un style assez haut

Qu’ayant mille vertus, vous n’avez nul défaut.

Toutes les célébrer serait œuvre infinie :

L’entreprise demande un plus vaste génie ;

Car quel mérite enfin ne vous fait estimer ?

Sans parler de celui qui force à vous aimer ;

Vous joignez à ces dons l’amour des beaux Ouvrages,

Vous y joignez un goût plus sûr que nos suffrages ;

Don du Ciel, qui peut seul tenir lieu des présents

Que nous font à regret le travail et les ans.

Peu de gens élevés, peu d’autres encor même,

Font voir par ces faveurs que Jupiter les aime.

Si quelque enfant des Dieux les possède, c’est vous ;

Je l’ose dans ces Vers soutenir devant tous :

Clio sur son giron, à l’exemple d’Homère,

Vient de les retoucher attentive à vous plaire :

On dit qu’elle et ses Sœurs, par l’ordre d’Apollon,

Transportent dans Anet tout le sacré Vallon ;

Je le crois. Puissions-nous chanter sous les ombrages

Des arbres dont ce lieu va border ses rivages !

Puissent-ils tout d’un coup élever leurs sourcils !

Comme on vit autrefois Philémon et Baucis.

Les Filles De Minée

Je chante dans ces Vers les Filles de Minée,

Troupe aux arts de Pallas dès l’enfance adonnée,

Et de qui le travail fit entrer en courroux

Bacchus, à juste droit de ses honneurs jaloux.

Tout Dieu veut aux humains se faire reconnaître.

On ne voit point les champs répondre aux soins du Maître,

Si dans les jours sacrés autour de ses guérets,

Il ne marche en triomphe à l’honneur de Cérés.

La Grèce était en jeux pour le fils de Séméle ;

Seules on vit trois sœurs condamner ce saint zèle.

Alcithoé l’aînée ayant pris ses fuseaux,

Dit aux autres : Quoi donc toujours des Dieux nouveaux ?

L’Olympe ne peut plus contenir tant de têtes,

Ni l’an fournir de jours assez pour tant de Fêtes.

Je ne dis rien des vœux dus aux travaux divers

De ce Dieu qui purgea de monstres l’Univers ;

Mais à quoi sert Bacchus, qu’à causer des querelles ?

Affaiblir les plus sains ? enlaidir les plus belles ?

Souvent mener au Styx par de tristes chemins ?

Et nous irons chômer la peste des humains ?

Pour moi, j’ai résolu de poursuivre ma tâche.

Se donne qui voudra ce jour-ci du relâche :

Ces mains n’en prendront point. Je suis encor d’avis

Que nous rendions le temps moins long par des récits.

Toutes trois tour à tour racontons quelque histoire ;

Je pourrais retrouver sans peine en ma mémoire

Du Monarque des Dieux les divers changements ;

Mais comme chacun sait tous ces événements,

Disons ce que l’amour inspire à nos pareilles :

Non toutefois qu’il faille en contant ses merveilles,

Accoutumer nos cœurs à goûter son poison ;

Car, ainsi que Bacchus, il trouble la raison.

Récitons-nous les maux que ses biens nous attirent.

Alcithoé se tut, et ses sœurs applaudirent.

Après quelques moments, haussant un peu la voix,

Dans Thèbes, reprit-elle, on conte qu’autrefois

Deux jeunes cœurs s’aimaient d’une égale tendresse :

Pyrame, c’est l’amant, eut Thisbé pour maîtresse :

Jamais couple ne fut si bien assorti qu’eux ;

L’un bien fait, l’autre belle, agréables tous deux,

Tous deux dignes de plaire, ils s’aimèrent sans peine ;

D’autant plutôt épris, qu’une invincible haine

Divisant leurs parents, ces deux Amants unit,

Et concourut aux traits dont l’Amour se servit.

Le hasard, non le choix, avait rendu voisines

Leurs maisons où régnaient ces guerres intestines ;

Ce fut un avantage à leurs désirs naissants.

Le cours en commença par des jeux innocents :

La première étincelle eut embrasé leur âme

Qu’ils ignoraient encor ce que c’était que flamme.

Chacun favorisait leurs transports mutuels,

Mais c’était à l’insu de leurs parents cruels.

La défense est un charme ; on dit qu’elle assaisonne

Les plaisirs, et sur tout ceux que l’amour nous donne.

D’un des logis à l’autre, elle instruisit du moins

Nos Amants à se dire avec signe leurs soins.

Ce léger réconfort ne les put satisfaire ;

Il fallut recourir à quelque autre mystère.

Un vieux mur entr’ouvert séparait leurs maisons,

Le temps avait miné ses antiques cloisons.

Là souvent de leurs maux ils déploraient la cause ;

Les paroles passaient, mais c’était peu de chose.

Se plaignant d’un tel sort, Pyrame dit un jour,

Chère Thisbé, le Ciel veut qu’on s’aide en amour ;

Nous avons à nous voir une peine infinie ;

Fuyons de nos parents l’injuste tyrannie :

J’en ai d’autres en Grèce ; ils se tiendront heureux

Que vous daignez chercher un asile chez eux ;

Leur amitié, leurs biens, leur pouvoir, tout m’invite

À prendre le parti dont je vous sollicite.

C’est votre seul repos qui me le fait choisir,

Car je n’ose parler, hélas ! de mon désir ;

Faut-il à votre gloire en faire un sacrifice ?

De crainte des vains bruits faut-il que je languisse ?

Ordonnez, j’y consens, tout me semblera doux ;

Je vous aime Thisbé, moins pour moi que pour vous.

J’en pourrais dire autant, lui repartit l’Amante ;

Votre amour étant pure, encor que véhémente,

Je vous suivrai partout ; notre commun repos

Me doit mettre au-dessus de tous les vains propos ;

Tant que de ma vertu je serai satisfaite,

Je rirai des discours d’une langue indiscrète,

Et m’abandonnerai sans crainte à votre ardeur,

Contente que je suis des soins de ma pudeur.

Jugez ce que sentit Pyrame à ces paroles ;

Je n’en fais point ici de peintures frivoles.

Suppléez au peu d’art que le Ciel mit en moi :

Vous-mêmes peignez-vous cet Amant hors de soi.

Demain, dit-il, il faut sortir avant l’Aurore ;

N’attendez point les traits que son char fait éclore ;

Trouvez-vous aux degrés du terme de Cérès ;

Là nous nous attendrons ; le rivage est tout près :

Une barque est au bord ; Les Rameurs, le vent même,

Tout pour notre départ montre une hâte extrême ;

L’augure en est heureux, notre sort va changer ;

Et les Dieux sont pour nous, si je sais bien juger.

Thisbé consent à tout ; elle en donne pour gage

Deux baisers par le mur arrêtés au passage,

Heureux mur ! tu devais servir mieux leur désir ;

Ils n’obtinrent de toi qu’une ombre de plaisir.

Le lendemain Thisbé sort et prévient Pyrame ;

L’impatience, hélas ! maîtresse de son âme,

La fait arriver seule et sans guide aux degrés ;

L’ombre et le jour luttaient dans les champs azurés.

Une lionne vient, monstre imprimant la crainte ;

D’un carnage récent sa gueule est toute teinte.

Thisbé fuit, et son voile emporté par les airs,

Source d’un sort cruel, tombe dans ces déserts.

La lionne le voit, le souille, le déchire,

Et l’ayant teint de sang, aux forêts se retire.

Thisbé s’était cachée en un buisson épais.

Pyrame arrive, et voit ces vestiges tout frais.

Ô Dieux ! que devient-il ? un froid court dans ses veines ;

Il aperçoit le voile étendu dans ces plaines :

Il le lève ; et le sang joint aux traces des pas,

L’empêche de douter d’un funeste trépas.

Thisbé, s’écria-t-il, Thisbé, je t’ai perdue,

Te voilà par ma faute aux Enfers descendue !

Je l’ai voulu ; c’est moi qui suis le monstre affreux

Par qui tu t’en vas voir le séjour ténébreux :

Attends-moi, je te vais rejoindre aux rives sombres ;

Mais m’oserai-je à toi présenter chez les Ombres ?

Jouis au moins du sang que je te vais offrir,

Malheureux de n’avoir qu’une mort à souffrir.

Il dit, et d’un poignard coupe aussi-tôt sa trame.

Thisbé vient ; Thisbé voit tomber son cher Pyrame.

Que devint-elle aussi ? tout lui manque à la fois,

Le sens, et les esprits aussi bien que la voix.

Elle revient enfin ; Cloton pour l’amour d’elle

Laisse à Pyrame ouvrir sa mourante prunelle.

Il ne regarde point la lumière des Cieux ;

Sur Thisbé seulement il tourne encor les yeux.

Il voudrait lui parler, sa langue est retenue ;

Il témoigne mourir content de l’avoir vue.

Thisbé prend le poignard ; et découvrant son sein,

Je n’accuserai point, dit-elle, ton dessein ;

Bien moins encor l’erreur de ton âme alarmée ;

Ce serait t’accuser de m’avoir trop aimée.

Je ne t’aime pas moins : tu vas voir que mon cœur

N’a non plus que le tien mérité son malheur.

Cher Amant, reçois donc ce triste sacrifice.

Sa main et le poignard font alors leur office :

Elle tombe, et tombant range ses vétemens,

Dernier trait de pudeur, même aux derniers moments.

Les Nymphes d’alentour lui donnèrent des larmes ;

Et du sang des Amants teignirent par des charmes

Le fruit d’un Mûrier proche, et blanc jusqu’à ce jour,

Éternel monument d’un si parfait amour.

Cette histoire attendrit les filles de Minée :

L’une accusait l’Amant, l’autre la destinée,

Et toutes d’une voix conclurent que nos cœurs

De cette passion devraient être vainqueurs.

Elle meurt quelquefois avant qu’être contente ;

L’est-elle ? elle devient aussi-tôt languissante :

Sans l’hymen on n’en doit recueillir aucun fruit,

Et cependant l’hymen est ce qui la détruit.

Il y joint, dit Climène, une âpre jalousie.

Poison le plus cruel dont l’âme soit saisie.

Je n’en veux pour témoin que l’erreur de Procris.

Alcithoé ma sœur, attachant vos esprits,

Des tragiques amours vous a conté l’élite ;

Celles que je vais dire ont aussi leur mérite.

J’acourcirai le temps ainsi qu’elle, à mon tour.

Peu s’en faut que Phœbus ne partage le jour.

À ses rayons perçants opposons quelques voiles.

Voyons combien nos mains ont avancé nos toiles.

Je veux que sur la mienne, avant que d’être au soir,

Un progrès tout nouveau se fasse apercevoir :

Cependant donnez-moi quelque heure de silence,

Ne vous rebutez point de mon peu d’éloquence ;

Souffrez-en les défauts ; et songez seulement

Au fruit qu’on peut tirer de cet événement.

Céphale aimait Procris, il était aimé d’elle ;

Chacun se proposait leur Hymen pour modèle.

Ce qu’Amour fait sentir de piquant et de doux

Comblait abondamment les vœux de ces Époux.

Ils ne s’aimaient que trop ; leurs soins et leur tendresse

Approchaient des transports d’Amant et de Maîtresse ;

Le Ciel même envia cette félicité :

Céphale eut à combattre une Divinité.

Il était jeune et beau, l’Aurore en fut charmée ;

N’étant pas à ces biens, chez elle, accoutumée.

Nos belles cacheraient un pareil sentiment :

Chez les Divinités on en use autrement.

Celle-ci déclara son amour à Céphale.

Il eut beau lui parler de la foi conjugale ;

Les jeunes Déités qui n’ont qu’un vieil Époux,

Ne se soumettent point à ces lois comme nous.

La Déesse enleva ce Héros si fidèle :

De modérer ses feux il pria l’Immortelle.

Elle le fit ; l’amour devint simple amitié :

Retournez, dit l’Aurore, avec votre moitié.

Je ne troublerai plus votre ardeur ni la sienne ;

Recevez seulement ces marques de la mienne.

(C’était un javelot toujours sûr de ses coups.)

Un jour cette Procris qui ne vit que pour vous,

Fera le désespoir de votre âme charmée,

Et vous aurez regret de l’avoir tant aimée.

Tout Oracle est douteux, et porte un double sens ;

Celui-ci mit d’abord notre Époux en suspens :

J’aurai regret aux vœux que j’ai formés pour elle ;

Et comment ? N’est-ce point qu’elle m’est infidèle ?

Ah finissent mes jours plutôt que de le voir !

Éprouvons toutefois ce que peut son devoir.

Des Mages aussi-tôt consultant la science,

D’un feint adolescent il prend la ressemblance ;

S’en va trouver Procris, élève jusqu’aux Cieux

Ses beautés qu’il soutient être dignes des Dieux ;

Joint les pleurs aux soupirs comme un Amant sait faire,

Et ne peut s’éclaircir par cet art ordinaire.

Il fallut recourir à ce qui porte coup,

Aux présents ; il offrit, donna promit beaucoup,

Promit tant que Procris lui parut incertaine.

Toute chose a son prix : voilà Céphale en peine ;

Il renonce aux cités, s’en va dans les forêts,

Conte aux vents, conte aux bois ses déplaisirs secrets :

S’imagine en chassant dissiper son martyre.

C’était pendant ces mois où le chaud qu’on respire

Oblige d’implorer l’haleine des Zéphyrs.

Doux Vents, s’écriait-il, prêtez-moi des soupirs,

Venez, légers Démons par qui nos champs fleurissent :

Aure, fais-les venir ; je sais qu’ils t’obéissent ;

Ton emploi dans ces lieux est de tout ranimer.

On l’entendit, on crut qu’il venait de nommer

Quelque objet de ses vœux autre que son Épouse.

Elle en est avertie, et la voilà jalouse.

Maint voisin charitable entretient ses ennuis :

Je ne le puis plus voir, dit-elle, que les nuits.

Il aime donc cette Aure, et me quitte pour elle ?

Nous vous plaignons ; il l’aime, et sans cesse il l’appelle ;

Les échos de ces lieux n’ont plus d’autres emplois

Que celui d’enseigner le nom d’Aure à nos bois.

Dans tous les environs le nom d’Aure résonne.

Profitez d’un avis qu’en passant on vous donne.

L’intérêt qu’on y prend est de vous obliger.

Elle en profite, hélas ! et ne fait qu’y songer.

Les Amants sont toujours de légère croyance.

S’ils pouvaient conserver un rayon de prudence,

(Je demande un grand point, la prudence en amours)

Ils seraient aux rapports insensibles et sourds.

Notre Épouse ne fut l’une ni l’autre chose :

Elle se lève un jour ; et lorsque tout repose,

Que de l’aube au teint frais la charmante douceur

Force tout au sommeil, hormis quelque Chasseur,

Elle cherche Céphale ; un bois l’offre à sa vue.

Il invoquait déjà cette Aure prétendue.

Viens me voir, disait-il, chère Déesse accours :

Je n’en puis plus, je meurs, fais que par ton secours

La peine que je sens se trouve soulagée.

L’Épouse se prétend par ces mots outragée ;

Elle croit y trouver, non le sens qu’ils cachaient,

Mais celui seulement que ses soupçons cherchaient.

Ô triste jalousie ! ô passion amère !

Fille d’un fol amour, que l’erreur a pour mère !

Ce qu’on voit par tes yeux cause assez d’embarras,

Sans voir encor par eux ce que l’on ne voit pas.

Procris s’était cachée en la même retraite

Qu’un Faon de Biche avait pour demeure secrète :

Il en sort ; et le bruit trompe aussi-tôt l’Époux.

Céphale prend le dard toujours sûr de ses coups,

Le lance en cet endroit, et perce sa jalouse ;

Malheureux assassin d’une si chère Épouse.

Un cri lui fait d’abord soupçonner quelque erreur ;

Il accourt, voit sa faute, et tout plein de fureur,

Du même javelot il veut s’ôter la vie.

L’Aurore et les Destins arrêtent cette envie.

Cet office lui fut plus cruel qu’indulgent.

L’infortuné Mari sans cesse s’affligeant,

Eût accru par ses pleurs le nombre des fontaines,

Si la Déesse enfin, pour terminer ses peines,

N’eût obtenu du Sort que l’on tranchât ses jours ;

Triste fin d’un Hymen bien divers en son cours.

Fuyons ce nœud, mes Sœurs, je ne puis trop le dire.

Jugez par le meilleur quel peut être le pire.

S’il ne nous est permis d’aimer que sous ses lois,

N’aimons point. Ce dessein fut pris par toutes trois.

Toutes trois pour chasser de si tristes pensées,

À revoir leur travail se montrent empressées.

Climène en un tissu riche, pénible, et grand,

Avait presque achevé le fameux différend

D’entre le Dieu des eaux et Pallas la savante.

On voyait en lointain une ville naissante.

L’honneur de la nommer entre eux deux contesté,

Dépendait du présent de chaque Déité.

Neptune fit le sien d’un symbole de guerre.

Un coup de son trident fit sortir de la terre

Un animal fougueux, un Coursier plein d’ardeur.

Chacun de ce présent admirait la grandeur.

Minerve l’effaça, donnant à la contrée

L’Olivier, qui de paix est la marque assurée ;

Elle emporta le prix, et nomma la Cité.

Athènes offrit ses vœux à cette Déité.

Pour les lui présenter on choisit cent pucelles,

Toutes sachant broder, aussi sages que belles.

Les premières portaient force présents divers.

Tout le reste entourait la Déesse aux yeux pers.

Avec un doux sourire elle acceptait l’hommage.

Climène ayant enfin replié son ouvrage,

La jeune Iris commence en ces mots son récit.

Rarement pour les pleurs mon talent réussit,

Je suivrai toutefois la matière imposée.

Télamon pour Cloris avait l’âme embrasée :

Cloris pour Télamon brûlait de son côté.

La naissance, l’esprit, les grâces, la beauté ;

Tout se trouvait en eux, hormis ce que les hommes

Font marcher avant tout dans ce siècle où nous sommes.

Ce sont les biens, c’est l’or, mérite universel.

Ces Amants, Quoiqu’épris d’un désir mutuel,

N’osaient au blond Hymen sacrifier encore ;

Faute de ce métail que tout le monde adore.

Amour s’en passerait, l’autre état ne le peut :

Soit raison, soit abus, le Sort ainsi le veut.

Cette loi qui corrompt les douceurs de la vie,

Fut par le jeune Amant d’une autre erreur suivie.

Le Démon des Combats vint troubler l’Univers.

Un Pays contesté par des Peuples divers

Engagea Télamon dans un dur exercice.

Il quitta pour un temps l’amoureuse milice.

Cloris y consentit, mais non pas sans douleur.

Il voulut mériter son estime et son cœur.

Pendant que ses exploits terminent la querelle,

Un parent de Cloris meurt, et laisse à la belle

D’amples possessions et d’immenses trésors :

Il habitait les lieux où Mars régnait alors.

La Belle s’y transporte ; et partout révérée,

partout, des deux partis Cloris considérée,

Voit de ses propres yeux les champs où Télamon

Venait de consacrer un trophée à son nom.

Lui de sa part accourt, et, tout couvert de gloire

Il offre à ses amours les fruits de sa victoire.

Leur rencontre se fit non loin de l’élément

Qui doit être évité de tout heureux Amant.

dès ce jour l’âge d’or les eût joints sans mystère ;

L’âge de fer en tout a coutume d’en faire.

Cloris ne voulut donc couronner tous ces biens

Qu’au sein de sa Patrie, et de l’aveu des siens.

Tout chemin, hors la mer, allongeant leur souffrance,

Ils commettent aux flots cette douce espérance.

Zephyre les suivait quand presque en arrivant,

Un Pirate survient, prend le dessus du vent,

Les attaque, les bat. En vain par sa vaillance

Télamon jusqu’au bout porte la résistance.

Après un long combat son parti fut défait ;

Lui pris ; et ses efforts n’eurent pour tout effet

Qu’un esclavage indigne. Ô Dieux, qui l’eût pu croire !

Le sort sans respecter ni son sang ni sa gloire,

Ni son bonheur prochain, ni les vœux de Cloris,

Le fit être forçat aussi-tôt qu’il fut pris.

Le destin ne fut pas à Cloris si contraire ;

Un célèbre Marchand l’achète du Corsaire :

Il l’emmène ; et bien-tôt la Belle, malgré soi,

Au milieu de ses fers, range tout sous sa loi.

L’Épouse du Marchand la voit avec tendresse.

Ils en font leur Compagne, et leur fils sa Maîtresse.

Chacun veut cet Hymen : Cloris à leurs désirs

Répondait seulement par de profonds soupirs.

Damon, c’était ce fils, lui tient ce doux langage :

Vous soupirez toujours, toujours votre visage

Baigné de pleurs nous marque un déplaisir secret.

Qu’avez-vous ? vos beaux yeux verraient-ils à regret

Ce que peuvent leurs traits, et l’excès de ma flamme ?

Rien ne vous force ici, découvrez-nous votre âme ;

Cloris, c’est moi qui suis l’esclave, et non pas vous ;

Ces lieux, à votre gré, n’ont-ils rien d’assez doux ?

Parlez ; nous sommes prêts à changer de demeure ;

Mes parents m’ont promis de partir tout-à-l’heure.

Regrettez-vous les biens que vous avez perdus ?

Tout le nôtre est à vous, ne le dédaignez plus.

J’en sais qui l’agréeraient ; j’ai su plaire à plus d’une ;

Pour vous, vous méritez toute une autre fortune.

Quelle que soit la nôtre, usez-en ; vous voyez

Ce que nous possédons, et nous-même à vos pieds.

Ainsi parle Damon, et Cloris toute en larmes,

Lui répond en ces mots accompagnés de charmes.

Vos moindres qualités, et cet heureux séjour

Même aux Filles des Dieux donneraient de l’amour ;

Jugez donc si Cloris esclave et malheureuse,

Voit l’offre de ces biens d’une âme dédaigneuse.

Je sais quel est leur prix ; mais de les accepter,

Je ne puis ; et voudrais vous pouvoir écouter.

Ce qui me le défend, ce n’est point l’esclavage ;

Si toujours la naissance éleva mon courage,

Je me vois, grâce aux Dieux, en des mains où je puis

Garder ces sentiments malgré tous mes ennuis.

Je puis même avouer (hélas ! faut-il le dire ? )

Qu’un autre a sur mon cœur conservé son empire.

Je chéris un Amant, ou mort ou dans les fers ;

Je prétends le chérir encor dans les enfers.

Pourriez-vous estimer le cœur d’une inconstante ?

Je ne suis déjà plus aimable ni charmante,

Cloris n’a plus ces traits que l’on trouvait si doux,

Et doublement esclave est indigne de vous.

Touché de ce discours, Damon prend congé d’elle :

Fuyons, dit-il en soi, j’oublîrai cette Belle,

Tout passe, et même un jour ses larmes passeront :

Voyons ce que l’absence et le temps produiront.

À ces mots il s’embarque ; et, quittant le rivage,

Il court de mer en mer, aborde en lieu sauvage ;

Trouve des malheureux de leurs fers échappés,

Et sur le bord d’un bois à chasser occupés.

Télamon, de ce nombre, avait brisé sa chaîne ;

Aux regards de Damon il se présente à peine,

Que son air, sa fierté, son esprit, tout enfin

Fait qu’à l’abord Damon admire son destin,

Puis le plaint, puis l’emmène, et puis lui dit sa flamme.

D’une Esclave, dit-il, je n’ai pu toucher l’âme :

Elle chérit un mort ! Un mort ! ce qui n’est plus

L’emporte dans son cœur ! mes vœux sont superflus.

Là-dessus de Cloris il lui fait la peinture.

Télamon dans son âme admire l’aventure,

Dissimule, et se laisse emmener au séjour

Où Cloris lui conserve un si parfait amour.

Comme il voulait cacher avec soin sa fortune,

Nulle peine pour lui n’était vile et commune.

On apprend leur retour et leur débarquement ;

Cloris se présentant à l’un et l’autre Amant,

Reconnaît Télamon sous un faix qui l’accable ;

Ses chagrins le rendaient pourtant méconnaissable ;

Un œil indifferent à le voir eût erré,

Tant la peine et l’amour l’avaient défiguré.

Le fardeau qu’il portait ne fut qu’un vain obstacle ;

Cloris le reconnaît, et tombe à ce spectacle ;

Elle perd tous ses sens et de honte et d’amour.

Télamon d’autre part tombe presque à son tour ;

On demande à Cloris la cause de sa peine ?

Elle la dit, ce fut sans s’attirer de haine ;

Son récit ingénu redoubla la pitié

Dans des cœurs prévenus d’une juste amitié.

Damon dit que son zèle avait changé de face.

On le crut. Cependant, Quoiqu’on dise et qu’on fasse,

D’un triomphe si doux l’honneur et le plaisir

Ne se perd qu’en laissant des restes de désir.

On crut pourtant Damon. Il restreignit son zèle

À sceller de l’Hymen une union si belle ;

Et par un sentiment à qui rien n’est égal,

ll pria ses parents de doter son Rival.

Il l’obtint, renonçant dès-lors à l’Hyménée.

Le soir étant venu de l’heureuse journée,

Les noces se faisaient à l’ombre d’un ormeau :

L’enfant d’un voisin vit s’y percher un corbeau :

Il fait partir de l’arc une flèche maudite,

Perce les deux Époux d’une atteinte subite.

Cloris mourut du coup, non sans que son Amant

Attirât ses regards en ce dernier moment.

Il s’écrie en voyant finir ses destinées ;

Quoi ! la parque a tranché le cours de ses années ?

Dieux, qui l’avez voulu, ne suffisait-il pas

Que la haine du Sort avançât mon trépas ?

En achevant ces mots il acheva de vivre ;

Son amour, non le coup, l’obligea de la suivre ;

Blessé légèrement il passa chez les morts ;

Le Styx vit nos Époux accourir sur ses bords ;

Même accident finit leurs précieuses trames ;

Même tombe eut leurs corps, même séjour leurs âmes.

Quelques-uns ont écrit (mais ce fait est peu sûr)

Que chacun d’eux devint statue et marbre dur.

Le couple infortuné face à face repose,

Je ne garantis point cette métamorphose ;

On en doute. On le croit plus que vous ne pensez,

Dit Climène ; et cherchant dans les siècles passés

Quelque exemple d’amour et de vertu parfaite,

Tout ceci me fut dit par le sage Interprète.

J’admirai, je plaignis ces Amants malheureux ;

On les allait unir ; tout concourait pour eux ;

Ils touchaient au moment ; l’attente en était sûre ;

Hélas ! il n’en est point de telle en la nature ;

Sur le point de jouir tout s’enfuit de nos mains ;

Les Dieux se font un jeu de l’espoir des humains.

Laissons, reprit Iris, cette triste pensée.

La Fête est vers sa fin, grâce au Ciel avancée ;

Et nous avons passé tout ce temps en récits,

Capables d’affliger les moins sombres esprits !

Effaçons, s’il se peut, leur image funeste :

Je prétends de ce jour mieux employer le reste ;

Et dire un changement, non de corps, mais de cœur :

Le miracle en est grand ; Amour en fut l’auteur :

Il en fait tous les jours de diverse manière.

Je changerai de style en changeant de matière.

Zoon plaisait aux yeux, mais ce n’est pas assez :

Son peu d’esprit, son humeur sombre,

Rendaient ces talents mal placés :

Il fuyait les cités, il ne cherchait que l’ombre,

Vivait parmi les bois concitoyen des ours,

Et passait sans aimer les plus beaux de ses jours.

Nous avons condamné l’amour, m’allez-vous dire ;

J’en blâme en nous l’excès ; mais je n’approuve pas

Qu’insensible aux plus doux appas

Jamais un homme ne soupire.

hé quoi, ce long repos est-il d’un si grand prix ?

Les morts sont donc heureux ; ce n’est pas mon avis.

Je veux des passions ; et si l’état le pire

Est le néant, je ne sais point

De néant plus complet qu’un cœur froid à ce point.

Zoon n’aimant donc rien, ne s’aimant pas lui-même,

Vit Iole endormie, et le voilà frappé ;

Voilà son cœur développé.

Amour par son savoir suprême,

Ne l’eut pas fait amant qu’il en fit un héros

Zoon rend grâce au Dieu qui troublait son repos :

Il regarde en tremblant cette jeune merveille.

À la fin Iole s’éveille :

Surprise et dans l’étonnement,

Elle veut fuir, mais son Amant

L’arrête, et lui tient ce langage :

Rare et charmant objet, pourquoi me fuïez-vous ?

Je ne suis plus celui qu’on trouvait si sauvage :

C’est l’effet de vos traits, aussi puissants que doux :

Ils m’ont l’âme et l’esprit, et la raison donnée.

Souffrez que vivant sous vos lois

J’emploie à vous servir des biens que je vous dois.

Iole à ce discours encor plus étonnée,

Rougit, et sans répondre elle court au hameau,

Et raconte à chacun ce miracle nouveau.

Ses Compagnes d’abord s’assemblent autour d’elle :

Zoon suit en triomphe, et chacun applaudit.

Je ne vous dirai point, mes sœurs, tout ce qu’il fit,

Ni ses soins pour plaire à la Belle.

Leur hymen se conclut : un Satrape voisin,

Le propre jour de cette fête,

Enlève à Zoon sa conquête.

On ne soupçonnait point qu’il eût un tel dessein.

Zoon accourt au bruit, recouvre ce cher gage,

Poursuit le ravisseur, et le joint ,et l’engage

En un combat de main à main.

Iole en est le prix, aussi bien que le juge.

Le Satrape vaincu trouve encor du refuge

En la bonté de son rival.

Hélas ! cette bonté lui devint inutile ;

Il mourut du regret de cet hymen fatal.

Aux plus infortunez la tombe sert d’asile.

Il prit pour héritière, en finissant ses jours,

Iole, qui moüilla de pleurs son Mausolée.

Que sert-il d’être plaint quand l’âme est envolée ?

Ce Satrape eût mieux fait d’oublier ses amours.

La jeune Iris à peine achevait cette histoire ;

Et ses sœurs avoüoient qu’un chemin à la gloire

C’est l’amour : on fait tout pour se voir estimé ;

Est-il quelque chemin plus court pour être aimé ?

Quel charme de s’ouïr louer par une bouche

Qui même sans s’ouvrir nous enchante et nous touche.

Ainsi disaient ces Sœurs. Un orage soudain

Jette un secret remords dans leur profane sein.

Bacchus entre, et sa cour, confus et long cortège :

Où sont, dit-il, ces Sœurs à la main sacrilège ?

Que Pallas les défende, et vienne en leur faveur

Opposer son Ægide à ma juste fureur :

Rien ne m’empêchera de punir leur offence :

Voyez :; et qu’on se rie après de ma puissance.

Il n’eut pas dit, qu’on vit trois monstres au plancher,

Ailez, noirs et velus, en un coin s’attacher.

On cherche les trois Sœurs ; on n’en voit nulle trace :

Leurs métiers sont brisez, on élève en leur place

Une Chapelle au Dieu, père du vrai Nectar.

Pallas a beau se plaindre, elle a beau prendre part

Au destin de ces Sœurs par elle protégées.

Quand quelque Dieu voyant ses bontez négligées,

Nous fait sentir son ire ; un autre n’y peut rien :

L’Olympe s’entretient en paix par ce moyen.

Profitons, s’il se peut, d’un si fameux exemple.

Chômons : c’est faire assez qu’aller de Temple en Temple

Rendre à chaque Immortel les vœux qui lui sont dus :

Les jours donnez aux Dieux ne sont jamais perdus.

L’écrevisse Et Sa Fille

Les Sages quelquefois, ainsi que l’Écrevisse,

Marchent à reculons, tournent le dos au port.

C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice

De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,

Envisagent un point directement contraire,

Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.

Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :

Je pourrais l’appliquer à certain conquérant

Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.

Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend,

N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.

En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,

Ce sont arrêts du Sort qu’on ne peut empêcher :

Le torrent à la fin devient insurmontable.

Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.

Louis et le Destin me semblent de concert

Entraîner l’Univers. Venons à notre fable.

Mère Écrevisse un jour à sa fille disait :

 » Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?

– Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :

Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?

Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ?  »

Elle avait raison : la vertu

De tout exemple domestique

Est universelle, et s’applique

En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;

Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos

À son but, j’y reviens ; la méthode en est bonne,

Surtout au métier de Bellone :

Mais il faut le faire à propos.

L’éléphant, Et Le Singe De Jupiter

Autrefois l’Éléphant et le Rhinocéros,

En dispute du pas et des droits de l’Empire,

Voulurent terminer la querelle en champ clos.

Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire

Que le Singe de Jupiter,

Portant un caducée, avait paru dans l’air.

Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.

Aussitôt l’Éléphant de croire

Qu’en qualité d’ambassadeur

Il venait trouver Sa Grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire,

Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent

À lui présenter sa créance.

Maître Gille enfin, en passant,

Va saluer son Excellence.

L’autre était préparé sur la légation ;

Mais pas un mot. L’attention

Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle

N’agitait pas encore chez eux cette nouvelle.

Qu’importe à ceux du firmament

Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?

Il se vit donc réduit à commencer lui-même.

 » Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu

Un assez beau combat, de son trône suprême ;

Toute sa cour verra beau jeu.

– Quel combat ?  » dit le Singe avec un front sévère.

L’Éléphant repartit :  » Quoi ! vous ne savez pas

Que le Rhinocéros me dispute le pas ;

Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?

Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.

– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,

Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère

De semblables sujets dans nos vastes lambris.  »

L’Éléphant, honteux et surpris,

Lui dit :  » Et parmi nous que venez-vous donc faire ?

– Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :

Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,

On n’en dit rien encore dans le conseil des Dieux :

Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. « 

Les Compagnons D’ulysse

Ulysse était trop fin pour ne pas profiter

D’une pareille conjoncture :

Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.

 » Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?

Allez le proposer de ce pas à la troupe.  »

Ulysse y court, et dit :  » L’empoisonneuse coupe

À son remède encore ; et je viens vous l’offrir :

Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?

On vous rend déjà la parole.  »

Le Lion dit, pensant rugir :

 » Je n’ai pas la tête si folle ;

Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?

J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.

Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?

Tu me rendras peut-être encore simple soldat :

Je ne veux point changer d’état.  »

Ulysse du Lion court à l’Ours :  » Eh ! mon frère,

Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !

– Ah ! vraiment nous y voici !

Reprit l’Ours à sa manière.

Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.

Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?

Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?

Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.

Te déplaisais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse.

Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;

Et te dis tout net et tout plat :

Je ne veux point changer d’état.  »

Le prince grec au Loup va proposer l’affaire ;

Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :

 » Camarade, je suis confus

Qu’une jeune et belle bergère

Conte aux échos les appétits gloutons

Qui t’ont fait manger ses moutons.

Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :

Tu menais une honnête vie.

Quitte ces bois, et redeviens,

Au lieu de loup, homme de bien.

– En est-il ? dit le Loup : pour moi, je n’en vois guère.

Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;

Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,

Mangé ces animaux que plaint tout le village ?

Si j’étais homme, par ta foi,

Aimerais-je moins le carnage ?

Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :

Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?

Tout bien considéré, je te soutiens en somme

Que, scélérat pour scélérat,

Il vaut mieux être un loup qu’un homme :

Je ne veux point changer d’état.  »

Ulysse fit à tous une même semonce :

Chacun d’eux fit même réponse,

Autant le grand que le petit.

La liberté, les bois, suivre leur appétit,

C’était leurs délices suprêmes ;

Tous renonçaient au Lois des belles actions.

Ils croyaient s’affranchir, suivants leurs passions :

Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.

Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet

Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :

C’était sans doute un beau projet

Si ce choix eût été facile.

Les Compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts ;

Ils ont force pareils en ce bas Univers :

Gens à qui j’impose pour peine

Votre censure et votre haine.

Le Renard, Les Mouches Et Le Hérisson

Aux traces de son sang un vieux hôte des bois,

Renard fin, subtil et matois,

Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange,

Autrefois attira ce parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange

Que le Sort à tel point le voulût affliger,

Et le fit aux mouches manger.

 » Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile

De tous les hôtes des forêts !

Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ?

Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?

Va ! le Ciel te confonde, animal importun !

Que ne vis-tu sur le commun ?  »

Un Hérisson du voisinage,

Dans mes vers nouveau personnage,

Voulut le délivrer de l’importunité

Du peuple plein d’avidité.

 » Je les vais de mes dards enfiler par centaines,

Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.

– Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami, ne le fais pas.

Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.

Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle

Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle.  »

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :

Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.

Aristote appliquait cet apologue aux hommes.

Les exemples en sont communs,

Surtout au pays où nous sommes.

Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.

Le Singe

Il est un Singe dans Paris

À qui l’on avait donné femme :

Singe en effet d’aucuns maris,

Il la battait. La pauvre dame

En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus.

Leur fils se plaint d’étrange sorte,

Il éclate en cris superflus :

Le père en rit, sa femme est morte ;

Il a déjà d’autres amours

Que l’on croit qu’il battra toujours ;

Il hante la taverne, et souvent il s’enivre.

N’attendez rien de bon du peuple imitateur,

Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre :

La pire espèce, c’est l’auteur.

Le Vieux Chat Et La Jeune Souris

Une jeune Souris, de peu d’expérience,

Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,

Et payant de raisons le Raminagrobis :

 » Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerais-je, à votre avis,

L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?

D’un grain de blé je me nourris :

Une noix me rend toute ronde.

À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :

Réservez ce repas à messieurs vos enfants.  »

Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.

L’autre lui dit :  » Tu t’es trompée :

Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant de parler à des sourds.

Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.

Selon ces lois, descends là-bas,

Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,

Haranguer les soeurs filandières :

Mes enfants trouveront assez d’autres repas.  »

Il tint parole. Et pour ma fable

Voici le sens moral qui peut y convenir :

La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :

La vieillesse est impitoyable.

Le Loup Et Le Renard (2)

D’où vient que personne en la vie
N’est satisfait de son état ?
Tel voudrait bien être Soldat
A qui le Soldat porte envie.
Certain Renard voulut, dit-on,
Se faire Loup. Hé ! qui peut dire
Que pour le métier de Mouton
Jamais aucun Loup ne soupire ?
Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
Un Prince en Fable ait mis la chose,
Pendant que sous mes cheveux blancs
Je fabrique à force de temps
Des Vers moins sensés que sa Prose.
Les traits dans sa Fable semés
Ne sont en l’ouvrage du poète
Ni tous, ni si bien exprimés.
Sa louange en est plus complète.
De la chanter sur la Musette,
C’est mon talent ; mais je m’attends
Que mon Héros, dans peu de temps,
Me fera prendre la trompette.
Je ne suis pas un grand Prophète ;
Cependant je lis dans les Cieux
Que bientôt ses faits glorieux
Demanderont plusieurs Homères ;
Et ce temps-ci n’en produit guères.
Laissant à part tous ces mystères,
Essayons de conter la Fable avec succès.
Le Renard dit au Loup : Notre cher, pour tous mets
J’ai souvent un vieux Coq, ou de maigres Poulets ;
C’est une viande qui me lasse.
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard.
J’approche des maisons, tu te tiens à l’écart.
Apprends-moi ton métier, Camarade, de grâce ;
Rends-moi le premier de ma race
Qui fournisse son croc de quelque Mouton gras :
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
– Je le veux, dit le Loup ; il m’est mort un mien frère :
Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras.
Il vint, et le Loup dit : Voici comme il faut faire
Si tu veux écarter les Mâtins du troupeau.
Le Renard, ayant mis la peau,
Répétait les leçons que lui donnait son maître.
D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien ;
Puis enfin il n’y manqua rien.
A peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,
Qu’un Troupeau s’approcha. Le nouveau Loup y court
Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
Tel, vêtu des armes d’Achille,
Patrocle mit l’alarme au Camp et dans la Ville :
Mères, Brus et Vieillards au Temple couraient tous.
L’ost au Peuple bêlant crut voir cinquante Loups.
Chien, Berger, et Troupeau, tout fuit vers le Village,
Et laisse seulement une Brebis pour gage.
Le larron s’en saisit. A quelque pas de là
Il entendit chanter un Coq du voisinage.
Le Disciple aussitôt droit au Coq s’en alla,
Jetant bas sa robe de classe,
Oubliant les Brebis, les leçons, le Régent,
Et courant d’un pas diligent.
Que sert-il qu’on se contrefasse ?
Prétendre ainsi changer est une illusion :
L’on reprend sa première trace
A la première occasion.
De votre esprit, que nul autre n’égale,
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet :
Vous m’avez donné le sujet,
Le dialogue, et la morale.

Le Milan, Le Roi Et Le Chasseur

À son Altesse Sérénissime Monseigneur

le Prince de Conti

Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois

Le soient aussi : c’est l’indulgence

Qui fait le plus beau de leurs droits,

Non les douceurs de la vengeance :

Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux

S’éteint en votre coeur sitôt qu’on l’y voit naître.

Achille, qui du sien ne put se rendre maître,

Fut par là moins Héros que vous.

Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes

Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.

Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :

L’Univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.

Loin que vous suiviez ces exemples,

Mille actes généreux vous promettent des temples.

Apollon, citoyen de ces augustes lieux,

Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.

Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieux :

Un siècle de séjour doit ici vous suffire.

Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.

Puissent ses plaisirs les plus doux

Vous composer des destinées

Par ce temps à peine bornées !

Et la Princesse et vous n’en méritez pas moins.

J’en prends ses charmes pour témoins ;

Pour témoins j’en prends les merveilles

Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,

De qualités qui n’ont qu’en vous seuls leurs pareilles

Voulut orner vos jeunes ans.

Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne,

Le Ciel joignit en sa personne

Ce qui sait se faire estimer

À ce qui sait se faire aimer :

Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie ;

Je me tais donc, et vais rimer

Ce que fit un oiseau de proie.

Un Milan, de son nid antique possesseur,

Étant pris vif par un Chasseur,

D’en faire au Prince un don cet homme se propose.

La rareté du fait donnait prix à la chose,

L’oiseau, par le Chasseur humblement présenté,

Si ce conte n’est apocryphe,

Va tout droit imprimer sa griffe

Sur le nez de Sa Majesté.

– Quoi ! sur le nez du Roi ? Du Roi même en personne.

– Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?

– Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un :

Le nez royal fut pris comme un nez du commun.

Dire des courtisans les clameurs et la peine

Serait se consumer en efforts impuissants.

Le Roi n’éclata point : les cris sont indécents

À la Majesté souveraine.

L’oiseau garda son poste : on ne put seulement

Hâter son départ d’un moment.

Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,

Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.

On crut que jusqu’au lendemain

Le maudit animal à la serre insolente

Nicherait là malgré le bruit,

Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.

Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.

Il quitte enfin le Roi, qui dit :  » Laissez aller

Ce Milan, et celui qui m’a cru régaler.

Ils se sont acquittés tous deux de leur office,

L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :

Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,

Je les affranchis du supplice.  »

Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis,

Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :

Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;

Et le veneur l’échappa belle,

Coupable seulement, tant lui que l’animal,

D’ignorer le danger d’approcher trop du maître.

Ils n’avaient appris à connaître

Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?

Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure.

Là, nulle humaine Créature

Ne touche aux animaux pour leur sang épancher :

Le Roi même ferait scrupule d’y toucher.

 » Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie

N’était point au siège de Troie ?

Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros

Des plus huppés et des plus hauts :

Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.

Nous croyons, après Pythagore,

Qu’avec les animaux de forme nous changeons :

Tantôt milans, tantôt pigeons,

Tantôt humains, puis volatiles

Ayant dans les airs leurs familles.  »

Comme l’on conte en deux façons

L’accident du Chasseur, voici l’autre manière.

Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on,

À la chasse un Milan (ce qui n’arrive guère),

En voulut au Roi faire un don,

Comme de chose singulière :

Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans ;

C’est le non plus ultra de la fauconnerie.

Ce Chasseur perce donc un gros de courtisans,

Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie.

Par ce parangon des présents

Il croyait sa fortune faite :

Quand l’animal porte-sonnette,

Sauvage encore et tout grossier,

Avec ses ongles tout d’acier,

Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire.

Lui de crier ; chacun de rire,

Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,

Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.

Qu’un pape rie, en bonne foi

Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi

Bien malheureux, s’il n’osait rire :

C’est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,

Jupiter et le peuple immortel rit aussi.

Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,

Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.

Que le peuple immortel se montrât sage, ou non,

J’ai changé mon sujet avec juste raison ;

Car, puisqu’il s’agit de morale,

Que nous eût du Chasseur l’aventure fatale

Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps

Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.

Le Philosophe Scythe

Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,

Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.

Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,

Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la Nature,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda :

Pourquoi cette ruine. Était-il d’homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

 » Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;

Laissez agir la faux du Temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

– J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,

Le reste en profite d’autant.  »

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien :

Celui-ci retranche de l’âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu’aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort ;

Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.

Le Renard Anglais

Une humeur franche et libre, et le don d’être amie

Malgré Jupiter même et les temps orageux.

Tout cela méritait un éloge pompeux :

Il en eût été moins selon votre génie ;

La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.

J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie :

Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;

Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.

Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,

Ils étendent partout l’empire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :

Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.

Par un d’eux, qui, pour se sauver

Mit en usage un stratagème

Non encore pratiqué, des mieux imaginés.

Le scélérat, réduit en un péril extrême,

Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,

Passa près d’un patibulaire :

Là, des animaux ravissants,

Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,

Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.

Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.

Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains

Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,

Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.

Les chefs de meute, parvenues

À l’endroit où pour mort le traître se pendit,

Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,

Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.

Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.

 » Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;

Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes

Où sont tant d’honnêtes personnes.

Il y viendra, le drôle !  » Il y vint, à son dam.

Voilà maint basset clabaudant ;

Voilà notre Renard au charnier se guindant.

Maître pendu croyait qu’il en irait de même

Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;

Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.

Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !

Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,

N’aurait pas cependant un tel tour inventé,

Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie

Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?

Mais le peu d’amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens à vous, non pour dire

D’autres traits sur votre sujet ;

Tout long éloge est un projet

Peu favorable pour ma lyre.

Peu de nos chants, peu de nos vers,

Par un encens flatteur amusent l’Univers,

Et se font écouter des nation étranges.

Votre Prince vous dit un jour

Qu’il aimait mieux un trait d’amour

Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais

Des derniers efforts de ma Muse.

C’est peu de chose ; elle est confuse

De ces ouvrages imparfaits.

Cependant ne pourriez-vous faire

Que le même hommage pût plaire

À celle qui remplit vos climats d’habitants

Tirés de l’île de Cythère ?

Vous voyez par là que j’entends

Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.

Le Renard Et Les Poulets D’inde

Contre les assauts d’un Renard

Un arbre à des Dindons servait de citadelle.

Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,

Et vu chacun en sentinelle,

S’écria :  » Quoi ! ces gens se moqueront de moi !

Eux seuls seront exempts de la commune loi !

Non, par tous les Dieux, non.  » Il accomplit son dire.

La lune, alors luisant, semblait contre le Sire

Vouloir favoriser la dindonnière gent.

Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,

Eut recours à son sac de ruses scélérates,

Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,

Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.

Arlequin n’eût exécuté

Tant de différents personnages.

Il élevait sa queue, il la faisait briller,

Et cent mille autres badinages.

Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller

L’ennemi les lassait en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue.

Les pauvres gens étant à la longue éblouis,

Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris

Autant de mis à part : près de moitié succombe.

Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d’attention qu’on a pour le danger

Fait le plus souvent qu’on y tombe.

Le Renard, Le Loup Et Le Cheval

Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrés,

Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.

Il dit à certain Loup, franc novice :  » Accourez,

Un animal paît dans nos prés,

Beau, grand ; j’en ai la vue encore toute ravie.

– Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant :

Fais-moi son portrait, je te prie.

– Si j’étais quelque peintre ou quelque étudiant,

Repartit le Renard, j’avancerais la joie

Que vous aurez en le voyant.

Mais venez, que sait-on ? peut-être est-ce une proie

Que la Fortune nous envoie.  »

Ils vont ; et le Cheval, qu’à l’herbe on avait mis,

Assez peu curieux de semblables amis,

Fut presque sur le point d’enfiler la venelle.

 » Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs

Apprendraient volontiers comment on vous appelle.  »

Le Cheval, qui n’était dépourvu de cervelle,

Leur dit :  » Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs :

Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle.  »

Le Renard s’excusa sur son peu de savoir.

 » Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire ;

Ils sont pauvres ; et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;

Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire

Le Loup, par ce discours flatté,

S’approcha. Mais sa vanité

Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre

Un coup ; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre

Mal en point, sanglant, et gâté.

 » Frère, dit le Renard, ceci nous justifie

Ce que m’ont dit des gens d’esprit :

Cet animal vous a sur la mâchoire écrit

Que de tout inconnu le Sage se méfie. « 

Le Corbeau, La Gazelle, La Tortue Et Le Rat

À Madame de la Sablière

Je vous gardais un temple dans mes vers :

Il n’eût fini qu’avecque l’Univers.

Déjà ma main en fondait la durée

Sur ce bel Art qu’ont les Dieux inventé,

Et sur le nom de la Divinité

Que dans ce temple on aurait adorée.

Sur le portail j’aurais ces mots écrits

Palais sacré de la déesse Iris ;

Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;

Car Junon même et le maître des Dieux

Serviraient l’autre, et seraient glorieux

Du seul honneur de porter ses messages.

L’apothéose à la voûte eût paru ;

Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu

Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auraient amplement contenu

Toute sa vie ; agréable matière,

Mais peu féconde en ces événements

Qui des États font les renversements.

Au fond du temple eût été son image :

Avec ses traits, son souris, ses appas,

Son art de plaire et de n’y penser pas,

Ses agréments à qui tout rend hommage.

J’aurais fait voir à ses pieds des mortels

Et des héros, des demi-dieux encore,

Même des dieux : ce que le monde adore

Vient quelquefois parfumer ses autels.

J’eusse en ses yeux fait briller de son âme

Tous les trésors, quoique imparfaitement :

Car ce coeur vif et tendre infiniment,

Pour ses amis, et non point autrement ;

Car cet esprit, qui, né du firmament,

A beauté d’homme avec grâces de femme,

Ne se peut pas, comme on veut exprimer.

Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,

Qui savez plaire en un degré suprême,

Vous que l’on aime à l’égal de soi-même

(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ;

Car c’est un mot banni de votre cour,

Laissons-le donc), agréez que ma Muse

Ce que chez vous nous voyons estimer

Achève un jour cette ébauche confuse.

J’en ai placé l’idée et le projet,

Pour plus de grâce, au devant d’un sujet

Où l’amitié donne de telles marques,

Et d’un tel prix, que leur simple récit

Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques :

N’est pas un roi qui ne sait point aimer :

C’est un mortel qui sait mettre sa vie

Pour son ami. J’en vois peu de si bons.

Quatre animaux, vivants de compagnie,

Vont aux humains en donner des leçons.

La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,

Vivaient ensemble unis : douce société.

Le choix d’une demeure aux humains inconnue

Assurait leur félicité.

Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.

Soyez au milieu des déserts,

Au fond des eaux, en haut des airs,

Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.

La Gazelle s’allait ébattre innocemment,

Quand un chien, maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes,

Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.

Elle fuit. Et le Rat, à l’heure du repas

Dit aux amis restants :  » D’où vient que nous ne sommes

Aujourd’hui que trois conviés ?

La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?  »

À ces paroles, la Tortue

S’écrie, et dit :  » Ah ! si j’étais

Comme un corbeau d’ailes pourvue,

Tout de ce pas je m’en irais

Apprendre au moins quelle contrée,

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger ;

Car, à l’égard du coeur, il en faut mieux juger.  »

Le Corbeau part à tire d’aile :

Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle

Prise au piège, et se tourmentant.

Il retourne avertir les autres à l’instant ;

Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment

Ce malheur est tombé sur elle,

Et perdre en vains discours cet utile moment,

Comme eût fait un maître d’école,

Il avait trop de jugement.

Le Corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d’avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la Gazelle est prise.

 » L’autre, dit le Corbeau, gardera le logis :

Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?

Après la mort de la Gazelle.  »

Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne,

Pauvre chevrette de montagne.

La Tortue y voulut courir :

La voilà comme eux en campagne,

Maudissant ses pieds courts avec juste raison,

Et la nécessité de porter sa maison.

Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)

Coupe les noeuds du lacs : on peut penser la joie.

Le chasseur vient, et dit :  » Qui m’a ravi ma proie ?  »

Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,

Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :

Et le chasseur à demi fou

De n’en avoir nulle nouvelle,

Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.

 » D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?

Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie.  »

Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,

Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.

Celle-ci, quittant sa retraite,

Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.

L’homme de suivre, et de jeter

Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille

Autour des noeuds du sac tant opère et travaille

Qu’il délivre encore l’autre soeur,

Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,

J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long

Que l’Iliade ou l’Odyssée.

Rongemaille ferait le principal héros,

Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.

Porte-maison l’Infante y tient de tels propos,

Que Monsieur du Corbeau va faire

Office d’espion, et puis de messager.

La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager

Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi chacun en son endroit

S’entremet, agite, et travaille.

À qui donner le prix ? Au coeur si l’on m’en croit.

Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !

Cet autre sentiment que l’on appelle amour

Mérite moins d’honneurs ; cependant chaque jour

Je le célèbre et je le chante.

Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente.

Vous protégez sa soeur, il suffit ; et mes vers

Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.

Mon maître était l’Amour : j’en vais servir un autre,

Et porter par tout l’Univers

Sa gloire aussi bien que la vôtre.