Laissez. Tous Ces Enfants Sont Bien Là

Sinite parvulos venire ad me.
JESUS.

Laissez. Tous ces enfants sont bien là. Qui vous dit
Que la bulle d’azur que mon souffle agrandit
A leur souffle indiscret s’écroule ?
Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris,
Effarouchent la muse et chassent les péris ?…
Venez, enfants, venez en foule !

Venez autour de moi. Riez, chantez, courez !
Votre œil me jettera quelques rayons dorés,
Votre voix charmera mes heures.
C’est la seule en ce monde où rien ne nous sourit
Qui vienne du dehors sans troubler dans l’esprit
Le chœur des voix intérieures !

Fâcheux : qui les vouliez écarter ! Croyez-vous
Que notre cœur n’est pas plus serein et plus doux
Au sortir de leurs jeunes rondes ?
Croyez-vous que j’ai peur quand je vois au milieu
De mes rêves rougis ou de sang ou de feu
Passer toutes ces têtes blondes ?

La vie est-elle donc si charmante à vos yeux
Qu’il faille préférer à tout ce bruit joyeux
Une maison vide et muette ?
N’ôtez pas, la pitié même vous le défend,
Un rayon de soleil, un sourire d’enfant,
Au ciel sombre, au cœur du poète !

– Mais ils s’effaceront à leurs bruyants ébats
Ces mots sacrés que dit une muse tout bas,
Ces chants purs d’où l’âme se noie ?…
Eh ! que m’importe à moi, muse, chants, vanité,
Votre gloire perdue et l’immortalité,
Si j’y gagne une heure de joie !

La belle ambition et le rare destin !
Chanter ! toujours chanter pour un écho lointain,
Pour un vain bruit qui passe et tombe !
Vivre abreuvé de fiel, d’amertume et d’ennuis !
Expier dans ses jours les rêves de ses nuits !
Faire un avenir à sa tombe !

Oh ! que j’aime bien mieux ma joie et mon plaisir,
Et toute ma famille avec tout mon loisir,
Dût la gloire ingrate et frivole,
Dussent mes vers, troublés de ces ris familiers,
S’enfuir, comme devant un essaim d’écoliers
Une troupe d’oiseaux s’envole !

Mais non. Au milieu d’eux rien ne s’évanouit.
L’orientale d’or plus riche épanouit
Ses fleurs peintes et ciselées,
La ballade est plus fraîche, et dans le ciel grondant
L’ode ne pousse pas d’un souffle moins ardent
Le groupe des strophes ailées.

Je les vois reverdir dans leurs jeux éclatants,
Mes hymnes, parfumés comme un champ de printemps.
Ô vous, dont l’âme est épuisée,
Ô mes amis ! l’enfance aux riantes couleurs
Donne la poésie à nos vers, comme aux fleurs
L’aurore donne la rosée.

Venez, enfants ! A vous jardins, cours, escaliers !
Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers !
Que le jour s’achève ou renaisse,
Courez et bourdonnez comme l’abeille aux champs !
Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants
Iront ou vous irez, jeunesse !

Il est pour les cœurs sourds aux vulgaires clameurs
D’harmonieuses voix, des accords, des rumeurs,
Qu’on n’entend que dans les retraites,
Notes d’un grand concert interrompu souvent,
Vents, flots, feuilles des bois, bruits dont l’âme en rêvant
Se fait des musiques secrètes.

Moi, quel que soit le monde et l’homme et l’avenir,
Soit qu’il faille oublier ou se ressouvenir,
Que Dieu m’afflige ou me console,
Je ne veux habiter la cité des vivants
Que dans une maison qu’une rumeur d’enfants
Fasse toujours vivante et folle.

De même, si jamais enfin je vous revois,
Beau pays dont la langue est faite pour ma voix,
Dont mes yeux aimaient les campagnes,
Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon,
Fortes villes du Cid ! ô Valence, ô Léon,
Castille, Aragon, mes Espagnes !

Je ne veux traverser vos plaines, vos cités,
Franchir vos ponts d’une arche entre deux monts jetés,
Vois vos palais romains ou maures,
Votre Guadalquivir qui serpente et s’enfuit,
Que dans ces chars dorés qu’emplissent de leur bruit
Les grelots des mules sonores.

Le 11 mai 1830.

La Pente De La Rêverie

Obscuritate rerum verba saepè obscurantur.
GERVASIUS TILBERIENSIS.

Amis, ne creusez pas vos chères rêveries ;
Ne fouillez pas le sol de vos plaines fleuries ;
Et quand s’offre à vos yeux un océan qui dort,
Nagez à la surface ou jouez sur le bord.
Car la pensée est sombre ! Une pente insensible
Va du monde réel à la sphère invisible ;
La spirale est profonde, et quand on y descend,
Sans cesse se prolonge et va s’élargissant,
Et pour avoir touché quelque énigme fatale,
De ce voyage obscur souvent on revient pâle !

L’autre jour, il venait de pleuvoir, car l’été,
Cette année, est de bise et de pluie attristé,
Et le beau mois de mai dont le rayon nous leurre,
Prend le masque d’avril qui sourit et qui pleure.
J’avais levé le store aux gothiques couleurs.
Je regardais au loin les arbres et les fleurs.
Le soleil se jouait sur la pelouse verte
Dans les gouttes de pluie, et ma fenêtre ouverte
Apportait du jardin à mon esprit heureux
Un bruit d’enfants joueurs et d’oiseaux amoureux.

Paris, les grands ormeaux, maison, dôme, chaumière,
Tout flottait à mes yeux dans la riche lumière
De cet astre de mai dont le rayon charmant
Au bout de tout brin d’herbe allume un diamant !
Je me laissais aller à ces trois harmonies,
Printemps, matin, enfance, en ma retraite unies ;
La Seine, ainsi que moi, laissait son flot vermeil
Suivre nonchalamment sa pente, et le soleil
Faisait évaporer à la fois sur les grèves
L’eau du fleuve en brouillards et ma pensée en rêves !

Alors, dans mon esprit, je vis autour de moi
Mes amis, non confus, mais tels que je les vois
Quand ils viennent le soir, troupe grave et fidèle,
Vous avec vos pinceaux dont la pointe étincelle,
Vous, laissant échapper vos vers au vol ardent,
Et nous tous écoutant en cercle, ou regardant.
Ils étaient bien là tous, je voyais leurs visages,
Tous, même les absents qui font de longs voyages.
Puis tous ceux qui sont morts vinrent après ceux-ci,
Avec l’air qu’ils avaient quand ils vivaient aussi.
Quand j’eus, quelques instants, des yeux de ma pensée,
Contemplé leur famille à mon foyer pressée,
Je vis trembler leurs traits confus, et par degrés
Pâlir en s’effaçant leurs fronts décolorés,
Et tous, comme un ruisseau qui dans un lac s’écoule,
Se perdre autour de moi dans une immense foule.

Foule sans nom ! chaos ! des voix, des yeux, des pas.
Ceux qu’on n’a jamais vus, ceux qu’on ne connaît pas.
Tous les vivants ! – cités bourdonnant aux oreilles
Plus qu’un bois d’Amérique ou des ruches d’abeilles,
Caravanes campant sur le désert en feu,
Matelots dispersés sur l’océan de Dieu,
Et, comme un pont hardi sur l’onde qui chavire,
Jetant d’un monde à l’autre un sillon de navire,
Ainsi que l’araignée entre deux chênes verts
Jette un fil argenté qui flotte dans les airs !

Les deux pôles ! le monde entier ! la mer, la terre,
Alpes aux fronts de neige, Etnas au noir cratère,
Tout à la fois, automne, été, printemps, hiver,
Les vallons descendant de la terre à la mer
Et s’y changeant en golfe, et des mers aux campagnes
Les caps épanouis en chaînes de montagnes,
Et les grands continents, brumeux, verts ou dorés,
Par les grands océans sans cesse dévorés,
Tout, comme un paysage en une chambre noire
Se réfléchit avec ses rivières de moire,
Ses passants, ses brouillards flottant comme un duvet,
Tout dans mon esprit sombre allait, marchait, vivait !
Alors, en attachant, toujours plus attentives,
Ma pensée et ma vue aux mille perspectives
Que le souffle du vent ou le pas des saisons
M’ouvrait à tous moments dans tous les horizons,
Je vis soudain surgir, parfois du sein des ondes,
A côté des cités vivantes des deux mondes,
D’autres villes aux fronts étranges, inouïs,
Sépulcres ruinés des temps évanouis,
Pleines d’entassements, de tours, de pyramides,
Baignant leurs pieds aux mers, leur tête aux cieux humides.

Quelques-unes sortaient de dessous des cités
Où les vivants encor bruissent agités,
Et des siècles passés jusqu’à l’âge où nous sommes
Je pus compter ainsi trois étages de Romes.
Et tandis qu’élevant leurs inquiètes voix,
Les cités des vivants résonnaient à la fois
Des murmures du peuple ou du pas des armées,
Ces villes du passé, muettes et fermées,
Sans fumée à leurs toits, sans rumeurs dans leurs seins,
Se taisaient, et semblaient des ruches sans essaims.
J’attendais. Un grand bruit se fit. Les races mortes
De ces villes en deuil vinrent ouvrir les portes,
Et je les vis marcher ainsi que les vivants,
Et jeter seulement plus de poussière aux vents.
Alors, tours, aqueducs, pyramides, colonnes,
Je vis l’intérieur des vieilles Babylones,
Les Carthages, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,
D’où sans cesse sortaient des générations.

Ainsi j’embrassais tout : et la terre, et Cybèle ;
La face antique auprès de la face nouvelle ;
Le passé, le présent ; les vivants et les morts ;
Le genre humain complet comme au jour du remords.
Tout parlait à la fois, tout se faisait comprendre,
Le pélage d’Orphée et l’étrusque d’Évandre,
Les runes d’Irmensul, le sphinx égyptien,
La voix du nouveau monde aussi vieux que l’ancien.

Or, ce que je voyais, je doute que je puisse
Vous le peindre : c’était comme un grand édifice
Formé d’entassements de siècles et de lieux ;
On n’en pouvait trouver les bords ni les milieux ;
A toutes les hauteurs, nations, peuples, races,
Mille ouvriers humains, laissant partout leurs traces,
Travaillaient nuit et jour, montant, croisant leurs pas,
Parlant chacun leur langue et ne s’entendant pas ;
Et moi je parcourais, cherchant qui me réponde,
De degrés en degrés cette Babel du monde.

La nuit avec la foule, en ce rêve hideux,
Venait, s’épaississant ensemble toutes deux,
Et, dans ces régions que nul regard ne sonde,
Plus l’homme était nombreux, plus l’ombre était profonde.
Tout devenait douteux et vague, seulement
Un souffle qui passait de moment en moment,
Comme pour me montrer l’immense fourmilière,
Ouvrait dans l’ombre au loin des vallons de lumière,
Ainsi qu’un coup de vent fait sur les flots troublés
Blanchir l’écume, ou creuse une onde dans les blés.

Bientôt autour de moi les ténèbres s’accrurent,
L’horizon se perdit, les formes disparurent,
Et l’homme avec la chose et l’être avec l’esprit
Flottèrent à mon souffle, et le frisson me prit.
J’étais seul. Tout fuyait. L’étendue était sombre.
Je voyais seulement au loin, à travers l’ombre,
Comme d’un océan les flots noirs et pressés,
Dans l’espace et le temps les nombres entassés !

Oh ! cette double mer du temps et de l’espace
Où le navire humain toujours passe et repasse,
Je voulus la sonder, je voulus en toucher
Le sable, y regarder, y fouiller, y chercher,
Pour vous en rapporter quelque richesse étrange,
Et dire si son lit est de roche ou de fange.
Mon esprit plongea donc sous ce flot inconnu,
Au profond de l’abîme il nagea seul et nu,
Toujours de l’ineffable allant à l’invisible…
Soudain il s’en revint avec un cri terrible,
Ébloui, haletant, stupide, épouvanté,
Car il avait au fond trouvé l’éternité.

Mai 1830.

La Prière Pour Tous

Ora pro nobis !

I.

Ma fille, va prier ! – Vois, la nuit est venue.
Une planète d’or là-bas perce la nue ;
La brume des coteaux fait trembler le contour ;
À peine un char lointain glisse dans l’ombre… Écoute !
Tout rentre et se repose ; et l’arbre de la route
Secoue au vent du soir la poussière du jour !

Le crépuscule, ouvrant la nuit qui les recèle,
Fait jaillir chaque étoile en ardente étincelle ;
L’occident amincit sa frange de carmin ;
La nuit de l’eau dans l’ombre argente la surface ;
Sillons, sentiers, buissons, tout se mêle et s’efface ;
Le passant inquiet doute de son chemin.

Le jour est pour le mal, la fatigue et la haine.
Prions, voici la nuit ! la nuit grave et sereine !
Le vieux pâtre, le vent aux brèches de la tour,
Les étangs, les troupeaux avec leur voix cassée,
Tout souffre et tout se plaint. La nature lassée
A besoin de sommeil, de prière et d’amour !

C’est l’heure où les enfants parlent avec les anges.
Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,
Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,
Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,
Disant à la même heure une même prière,
Demandent pour nous grâce au père universel !

Et puis ils dormiront. – Alors, épars dans l’ombre,
Les rêves d’or, essaim tumultueux, sans nombre,
Qui naît aux derniers bruits du jour à son déclin,
Voyant de loin leur souffle et leurs boucles vermeilles,
Comme volent aux fleurs de joyeuses abeilles,
Viendront s’abattre en foule à leurs rideaux de lin !

Ô sommeil du berceau ! prière de l’enfance !
Voix qui toujours caresse et qui jamais n’offense !
Douce religion, qui s’égaye et qui rit !
Prélude du concert de la nuit solennelle !
Ainsi que l’oiseau met sa tête sous son aile,
L’enfant dans la prière endort son jeune esprit !

Juin 1830.

La Prière Pour Tous (ii)

II.

Ma fille, va prier ! – D’abord, surtout, pour celle
Qui berça tant de nuits ta couche qui chancelle,
Pour celle qui te prit jeune âme dans le ciel,
Et qui te mit au monde, et depuis, tendre mère,
Faisant pour toi deux parts dans cette vie amère,
Toujours a bu l’absinthe et t’a laissé le miel !

Puis ensuite pour moi ! j’en ai plus besoin qu’elle !
Elle est, ainsi que toi, bonne, simple et fidèle !
Elle a le coeur limpide et le front satisfait.
Beaucoup ont sa pitié, nul ne lui fait envie ;
Sage et douce, elle prend patiemment la vie ;
Elle souffre le mal sans savoir qui le fait.

Tout en cueillant des fleurs, jamais sa main novice
N’a touché seulement à l’écorce du vice ;
Nul piège ne l’attire à son riant tableau ;
Elle est pleine d’oubli pour les choses passées ;
Elle ne connaît pas les mauvaises pensées
Qui passent dans l’esprit comme une ombre sur l’eau.

Elle ignore – à jamais ignore-les comme elle ! –
Ces misères du monde où notre âme se mêle,
Faux plaisirs, vanités, remords, soucis rongeurs,
Passions sur le coeur flottant comme une écume,
Intimes souvenirs de honte et d’amertume
Qui font monter au front de subites rougeurs !

Moi, je sais mieux la vie ; et je pourrai te dire,
Quand tu seras plus grande et qu’il faudra t’instruire,
Que poursuivre l’empire et la fortune et l’art,
C’est folie et néant ; que l’urne aléatoire
Nous jette bien souvent la honte pour la gloire,
Et que l’on perd son âme à ce jeu de hasard !

L’âme en vivant s’altère ; et, quoique en toute chose
La fin soit transparente et laisse voir la cause,
On vieillit sous le vice et l’erreur abattu ;
À force de marcher l’homme erre, l’esprit doute.
Tous laissent quelque chose aux buissons de la route,
Les troupeaux leur toison, et l’homme sa vertu !

Va donc prier pour moi ! – Dis pour toute prière :
— Seigneur, Seigneur mon Dieu, vous êtes notre père,
Grâce, vous êtes bon ! grâce, vous êtes grand ! –
Laisse aller ta parole où ton âme l’envoie ;
Ne t’inquiète pas, toute chose a sa voie,
Ne t’inquiète pas du chemin qu’elle prend !

Il n’est rien ici-bas qui ne trouve sa pente.
Le fleuve jusqu’aux mers dans les plaines serpente ;
L’abeille sait la fleur qui recèle le miel.
Toute aile vers son but incessamment retombe,
L’aigle vole au soleil, le vautour à la tombe,
L’hirondelle au printemps, et la prière au ciel !

Lorsque pour moi vers Dieu ta voix s’est envolée,
Je suis comme l’esclave, assis dans la vallée,
Qui dépose sa charge aux bornes du chemin ;
Je me sens plus léger ; car ce fardeau de peine,
De fautes et d’erreurs qu’en gémissant je traîne,
Ta prière en chantant l’emporte dans sa main !

Va prier pour ton père ! – Afin que je sois digne
De voir passer en rêve un ange au vol de cygne,
Pour que mon âme brûle avec les encensoirs !
Efface mes péchés sous ton souffle candide,
Afin que mon coeur soit innocent et splendide
Comme un pavé d’autel qu’on lave tous les soirs !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (iii)

III.

Prie encor pour tous ceux qui passent
Sur cette terre des vivants !
Pour ceux dont les sentiers s’effacent
À tous les flots, à tous les vents !
Pour l’insensé qui met sa joie
Dans l’éclat d’un manteau de soie,
Dans la vitesse d’un cheval !
Pour quiconque souffre et travaille,
Qu’il s’en revienne ou qu’il s’en aille,
Qu’il fasse le bien ou le mal !

Pour celui que le plaisir souille
D’embrassements jusqu’au matin,
Qui prend l’heure où l’on s’agenouille
Pour sa danse et pour son festin,
Qui fait hurler l’orgie infâme
Au même instant du soir où l’âme
Répète son hymne assidu,
Et, quand la prière est éteinte,
Poursuit, comme s’il avait crainte
Que Dieu ne l’ait pas entendu !

Enfant ! pour les vierges voilées !
Pour le prisonnier dans sa tour !
Pour les femmes échevelées
Qui vendent le doux nom d’amour !
Pour l’esprit qui rêve et médite !
Pour l’impie à la voix maudite
Qui blasphème la sainte loi ! –
Car la prière est infinie !
Car tu crois pour celui qui nie !
Car l’enfance tient lieu de foi !

Prie aussi pour ceux que recouvre
La pierre du tombeau dormant,
Noir précipice qui s’entrouvre
Sous notre foule à tout moment !
Toutes ces âmes en disgrâce
Ont besoin qu’on les débarrasse
De la vieille rouille du corps.
Souffrent-elles moins pour se taire ?
Enfant ! regardons sous la terre !
Il faut avoir pitié des morts !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (iv)

IV.

À genoux, à genoux, à genoux sur la terre
Où ton père a son père, où ta mère a sa mère,
Où tout ce qui vécut dort d’un sommeil profond !
Abîme où la poussière est mêlée aux poussières,
Où sous son père encore on retrouve des pères,
Comme l’onde sous l’onde en une mer sans fond !

Enfant ! quand tu t’endors, tu ris ! L’essaim des songes
Tourbillonne, joyeux, dans l’ombre où tu te plonges,
S’effarouche à ton souffle, et puis revient encor ;
Et tu rouvres enfin tes yeux divins que j’aime,
En même temps que l’aube, oeil céleste elle-même,
Entrouvre à l’horizon sa paupière aux cils d’or !

Mais eux, si tu savais de quel sommeil ils dorment !
Leurs lits sont froids et lourds à leurs os qu’ils déforment.
Les anges autour d’eux ne chantent pas en choeur.
De tout ce qu’ils ont fait le rêve les accable.
Pas d’aube pour leur nuit ; le remords implacable
S’est fait ver du sépulcre et leur ronge le coeur.

Tu peux avec un mot, tu peux d’une parole
Faire que le remords prenne une aile et s’envole !
Qu’une douce chaleur réjouisse les os !
Qu’un rayon touche encor leur paupière ravie,
Et qu’il leur vienne un bruit de lumière et de vie,
Quelque chose des vents, des forêts et des eaux !

Oh ! dis-moi, quand tu vas, jeune et déjà pensive,
Errer au bord d’un flot qui se plaint sur sa rive,
Sous des arbres dont l’ombre emplit l’âme d’effroi,
Parfois, dans les soupirs de l’onde et de la brise,
N’entends-tu pas de souffle et de voix qui te dise :
— Enfant ! quand vous prierez, prierez-vous pas pour moi ? –

C’est la plainte des morts ! – Les morts pour qui l’on prie
Ont sur leur lit de terre une herbe plus fleurie.
Nul démon ne leur jette un sourire moqueur.
Ceux qu’on oublie, hélas ! – leur nuit est froide et sombre,
Toujours quelque arbre affreux, qui les tient sous son ombre,
Leur plonge sans pitié des racines au coeur !

Prie ! afin que le père, et l’oncle, et les aïeules,
Qui ne demandent plus que nos prières seules,
Tressaillent dans leur tombe en s’entendant nommer,
Sachent que sur la terre on se souvient encore,
Et, comme le sillon qui sent la fleur éclore,
Sentent dans leur oeil vide une larme germer !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (ix)

IX.

Oh ! bien loin de la voie
Où marche le pécheur,
Chemine où Dieu t’envoie !
Enfant, garde ta joie !
Lis, garde ta blancheur !

Sois humble ! que t’importe
Le riche et le puissant !
Un souffle les emporte.
La force la plus forte
C’est un coeur innocent !

Bien souvent Dieu repousse
Du pied les hautes tours ;
Mais dans le nid de mousse
Où chante une voix douce
Il regarde toujours !

Reste à la solitude !
Reste à la pauvreté !
Vis sans inquiétude,
Et ne te fais étude
Que de l’éternité !

Il est, loin de nos villes
Et loin de nos douleurs,
Des lacs purs et tranquilles,
Et dont toutes les îles
Sont des bouquets de fleurs !

Flots d’azur où l’on aime
À laver ses remords !
D’un charme si suprême
Que l’incrédule même
S’agenouille à leurs bords !

L’ombre qui les inonde
Calme et nous rend meilleurs ;
Leur paix est si profonde
Que jamais à leur onde
On n’a mêlé de pleurs !

Et le jour, que leur plaine
Reflète éblouissant,
Trouve l’eau si sereine
Qu’il y hasarde à peine
Un nuage en passant !

Ces lacs que rien n’altère,
Entre des monts géants
Dieu les met sur la terre,
Loin du souffle adultère
Des sombres océans,

Pour que nul vent aride,
Nul flot mêlé de fiel
N’empoisonne et ne ride
Ces gouttes d’eau limpide
Où se mire le ciel !

Ô ma fille, âme heureuse !
Ô lac de pureté !
Dans la vallée ombreuse,
Reste où ton Dieu te creuse
Un lit plus abrité !

Lac que le ciel parfume !
Le monde est une mer ;
Son souffle est plein de brume,
Un peu de son écume
Rendrait ton flot amer !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (v)

V.

Ce n’est pas à moi, ma colombe,
De prier pour tous les mortels,
Pour les vivants dont la foi tombe,
Pour tous ceux qu’enferme la tombe,
Cette racine des autels !

Ce n’est pas moi, dont l’âme est vaine,
Pleine d’erreurs, vide de foi,
Qui prierais pour la race humaine,
Puisque ma voix suffit à peine,
Seigneur, à vous prier pour moi !

Non, si pour la terre méchante
Quelqu’un peut prier aujourd’hui,
C’est toi, dont la parole chante,
C’est toi ! ta prière innocente,
Enfant, peut se charger d’autrui !

Ah ! demande à ce père auguste
Qui sourit à ton oraison
Pourquoi l’arbre étouffe l’arbuste,
Et qui fait du juste à l’injuste
Chanceler l’humaine raison ?

Demande-lui si la sagesse
N’appartient qu’à l’éternité ?
Pourquoi son souffle nous abaisse ?
Pourquoi dans la tombe sans cesse
Il effeuille l’humanité ?

Pour ceux que les vices consument,
Les enfants veillent au saint lieu ,
Ce sont des fleurs qui le parfument,
Ce sont des encensoirs qui fument,
Ce sont des voix qui vont à Dieu !

Laissons faire ces voix sublimes,
Laissons les enfants à genoux.
Pécheurs ! nous avons tous nos crimes,
Nous penchons tous sur les abîmes,
L’enfance doit prier pour tous !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (vi)

VI.

Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière
À ton père, à ta mère, aux pères de ton père ;
Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur,
Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde.
Fais en priant le tour des misères du monde ;
Donne à tous ! donne aux morts ! – Enfin donne au Seigneur !

 » Quoi ! murmure ta voix qui veut parler et n’ose.
Au Seigneur, au Très-Haut manque-t-il quelque chose ?
Il est le saint des saints, il est le roi des rois !
Il se fait des soleils un cortège suprême !
Il fait baisser la voix à l’océan lui-même !
Il est seul ! Il est tout ! à jamais ! à la fois !

 » Enfant, quand tout le jour vous avez en famille,
Tes deux frères et toi, joué sous la charmille,
Le soir vous êtes las, vos membres sont pliés,
Il vous faut un lait pur et quelques noix frugales,
Et, baisant tour à tour vos têtes inégales,
Votre mère à genoux lave vos faibles pieds.

Eh bien ! il est quelqu’un dans ce monde où nous sommes
Qui tout le jour aussi marche parmi les hommes,
Servant et consolant, à toute heure, en tout lieu,
Un bon pasteur qui suite sa brebis égarée,
Un pèlerin qui va de contrée en contrée.
Ce passant, ce pasteur, ce pèlerin, c’est Dieu !

Le soir il est bien las ! il faut, pour qu’il sourie,
Une âme qui le serve, un enfant qui le prie,
Un peu d’amour ! Ô toi, qui ne sais pas tromper,
Porte-lui ton coeur plein d’innocence et d’extase,
Tremblante et l’oeil baissé, comme un précieux vase
Dont on craint de laisser une goutte échapper !

Porte-lui ta prière ! et quand, à quelque flamme
Qui d’une chaleur douce emplira ta jeune âme,
Tu verras qu’il est proche, alors, ô mon bonheur,
Ô mon enfant ! sans craindre affront ni raillerie,
Verse, comme autrefois Marthe, soeur de Marie,
Verse tout ton parfum sur les pieds du Seigneur !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (vii)

VII.

Ô myrrhe ! ô cinname !
Nard cher aux époux !
Baume ! éther ! dictame !
De l’eau, de la flamme,
Parfums les plus doux !

Prés que l’onde arrose !
Vapeurs de l’autel !
Lèvres de la rose
Où l’abeille pose
Sa bouche de miel !

Jasmin ! asphodèle !
Encensoirs flottants !
Branche verte et frêle
Où fait l’hirondelle
Son nid au printemps !

Lis que fait éclore
Le frais arrosoir !
Ambre que Dieu dore !
Souffle de l’aurore,
Haleine du soir !

Parfum de la sève
Dans les bois mouvants !
Odeur de la grève
Qui la nuit s’élève
Sur l’aile des vents !

Fleurs dont la chapelle
Se fait un trésor !
Flamme solennelle,
Fumée éternelle
Des sept lampes d’or !

Tiges qu’a brisées
Le tranchant du fer !
Urnes embrasées !
Esprits des rosées
Qui flottez dans l’air !

Fêtes réjouies
D’encens et de bruits !
Senteurs inouïes !
Fleurs épanouies
Au souffle des nuits !

Odeurs immortelles
Que les Ariel,
Archanges fidèles,
Prennent sur leurs ailes
En venant du ciel !

Ô couche première
Du premier époux !
De la terre entière,
Des champs de lumière
Parfums les plus doux !

Dans l’auguste sphère,
Parfums, qu’êtes-vous,
Près de la prière
Qui dans la poussière
S’épanche à genoux !

Près du cri d’une âme
Qui fond en sanglots,
Implore et réclame,
Et s’exhale en flamme,
Et se verse à flots !

Près de l’humble offrande
D’un enfant de lin
Dont l’extase est grande
Et qui recommande son père orphelin !

Bouche qui soupire,
Mais sans murmurer !
Ineffable lyre !
Voix qui fait sourire et qui fait pleurer !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (viii)

VIII.

Quand elle prie, un ange est debout auprès d’elle,
Caressant ses cheveux des plumes de son aile,
Essuyant d’un baiser son oeil de pleurs terni,
Venu pour l’écouter sans que l’enfant l’appelle,
Esprit qui tient le livre où l’innocente épelle,
Et qui pour remonter attend qu’elle ait fini.

Son beau front incliné semble un vase qu’il penche
Pour recevoir les flots de ce coeur qui s’épanche ;
Il prend tout, pleurs d’amour et soupirs de douleur ;
Sans changer de nature il s’emplit de cette âme,
Comme le pur cristal que notre soif réclame
S’emplit d’eau jusqu’aux bords sans changer de couleur.

Ah ! c’est pour le Seigneur sans doute qu’il recueille
Ces larmes goutte à goutte et ce lis feuille à feuille !
Et puis il reviendra se ranger au saint lieu,
Tenant prêts ces soupirs, ces parfums, cette haleine,
Pour étancher le soir, comme une coupe pleine,
Ce grand besoin d’amour, la seule soif de Dieu !

Enfant ! dans ce concert qui d’en bas le salue,
La voix par Dieu lui-même entre toutes élue,
C’est la tienne, ô ma fille ! elle a tant de douceur,
Sur des ailes de flamme elle monte si pure,
Elle expire si bien en amoureux murmure,
Que les vierges du ciel disent : c’est une soeur !

Mai 1830.

La Prière Pour Tous (x)

X.

Et toi, céleste ami qui gardes son enfance,
Qui le jour et la nuit lui fais une défense
De tes ailes d’azur !
Invisible trépied où s’allume sa flamme !
Esprit de sa prière, ange de sa jeune âme,
Cygne de ce lac pur !

Dieu te l’a confiée et je te la confie !
Soutiens, relève, exhorte, inspire et fortifie
Sa frêle humanité !
Qu’elle garde à jamais, réjouie ou souffrante,
Cet oeil plein de rayons, cette âme transparente,
Cette sérénité

Qui fait que tout le jour, et sans qu’elle te voie,
Écartant de son coeur faux désirs, fausse joie,
Mensonge et passion,
Prosternant à ses pieds ta couronne immortelle,
Comme elle devant Dieu, tu te tiens devant elle
En adoration !

Mai 1830.

Dicté En Présence Du Glacier Du Rhône

Causa tangor ab omni.
OVIDE.

Souvent, quand mon esprit riche en métamorphoses
Flotte et roule endormi sur l’océan des choses,
Dieu, foyer du vrai jour qui ne luit point aux yeux,
Mystérieux soleil dont l’âme est embrasée,
Le frappe d’un rayon, et, comme une rosée,
Le ramasse et l’enlève aux cieux.

Alors, nuage errant, ma haute poésie
Vole capricieuse, et sans route choisie,
De l’occident au sud, du nord à l’orient ;
Et regarde, du haut des radieuses voûtes,
Les cités de la terre, et, les dédaignant toutes,
Leur jette son ombre en fuyant.

Puis, dans l’or du matin luisant comme une étoile,
Tantôt elle y découpe une frange à son voile ;
Tantôt, comme un guerrier qui résonne en marchant,
Elle frappe d’éclairs la forêt qui murmure ;
Et tantôt en passant rougit sa noire armure
Dans la fournaise du couchant.

Enfin sur un vieux mont, colosse à tête grise,
Sur des Alpes de neige un vent jaloux la brise.
Qu’importe ! suspendu sur l’abîme béant
Le nuage se change en un glacier sublime,
Et des mille fleurons qui hérissent sa cime
Fait une couronne au géant !

Comme le haut cimier du mont inabordable,
Alors il dresse au loin sa crête formidable.
L’arc-en-ciel vacillant joue à son flanc d’acier ;
Et, chaque soir, tandis que l’ombre en bas l’assiège,
Le soleil, ruisselant en lave sur sa neige,
Change en cratère le glacier.

Son front blanc dans la nuit semble une aube éternelle ;
La chamois effaré, dont le pied vaut une aile,
L’aigle même le craint, sombre et silencieux ;
La tempête à ses pieds tourbillonne et se traîne ;
L’œil ose à peine atteindre à sa face sereine,
Tant il est avant dans les cieux !
Et seul, à ces hauteurs, sans crainte et sans vertige
Mon esprit, de la terre oubliant le prestige,
Voit le jour étoilé, le ciel qui n’est plus bleu,
Et contemple de près ces splendeurs sidérales
Dont la nuit sème au loin ses sombres cathédrales,
Jusqu’à ce qu’un rayon de Dieu

Le frappe de nouveau, le précipite, et change
Les prismes du glacier en flots mêlés de fange ;
Alors il croule, alors, éveillant mille échos,
Il retombe en torrent dans l’océan du monde,
Chaos aveugle et sourd, mer immense et profonde,
Où se ressemblent tous les flots !

Au gré du divin souffle ainsi vont mes pensées,
Dans un cercle éternel incessamment poussées.
Du terrestre océan dont les flots sont amers,
Comme sous un rayon monte une nue épaisse,
Elles montent toujours vers le ciel, et sans cesse
Redescendent des cieux aux mers.

Mai 1829.

Contempler Dans Son Bain Sans Voiles

Amor, ch’a null’ amato amar perdona,
Mi prese del costui placer si forte
Che, come vedi, ancor non m’abbandona.
DANTE.

Contempler dans son bain sans voiles
Une fille aux yeux innocents ;
Suivre de loin de blanches voiles ;
Voir au ciel briller les étoiles
Et sous l’herbe les vers luisants ;

Voir autour des mornes idoles
Des sultanes danser en rond ;
D’un bal compter les girandoles ;
La nuit, voir sur l’eau les gondoles
Fuir avec une étoile au front ;

Regarder la lune sereine ;
Dormir sous l’arbre du chemin ;
Être le roi lorsque la reine,
Par son sceptre d’or souveraine,
L’est aussi par sa blanche main ;

Ouïr sur les harpes jalouses
Se plaindre la romance en pleurs ;
Errer, pensif, sur les pelouses,
Le soir, lorsque les andalouses
De leurs balcons jettent des fleurs ;

Rêver, tandis que les rosées
Pleuvent d’un beau ciel espagnol,
Et que les notes embrasées
S’épanouissent en fusées
Dans la chanson du rossignol ;

Ne plus se rappeler le nombre
De ses jours, songes oubliés ;
Suivre fuyant dans la nuit sombre
Un Esprit qui traîne dans l’ombre
Deux sillons de flamme à ses pieds ;

Des boutons d’or qu’avril étale
Dépouiller le riche gazon ;
Voir, après l’absence fatale,
Enfin, de sa ville natale
Grandir la flèche à l’horizon ;

Non, tout ce qu’a la destinée
De bien réels ou fabuleux
N’est rien pour mon âme enchaînée
Quand tu regardes inclinée
Mes yeux noirs avec tes yeux bleus !

Septembre 1831.

Dans L’alcôve Sombre

Beau, frais, souriant d’aise à cette vie amère.
SAINTE-BEUVE.

Dans l’alcôve sombre,
Près d’un humble autel,
L’enfant dort à l’ombre
Du lit maternel.
Tandis qu’il repose,
Sa paupière rose,
Pour la terre close,
S’ouvre pour le ciel.

Il fait bien des rêves.
Il voit par moments
Le sable des grèves
Plein de diamants ;
Des soleils de flammes,
Et de belles dames
Qui portent des âmes
Dans leurs bras charmants.

Songe qui l’enchante !
Il voit des ruisseaux.
Une voix qui chante
Sort du fond des eaux.
Ses soeurs sont plus belles.
Son père est près d’elles.
Sa mère a des ailes
Comme les oiseaux.

Il voit mille choses
Plus belles encor ;
Des lys et des roses
Plein le corridor ;
Des lacs de délice
Où le poisson glisse,
Où l’onde se plisse
A des roseaux d’or !

Enfant, rêve encore !
Dors, ô mes amours !
Ta jeune âme ignore
Où s’en vont tes jours.
Comme une algue morte
Tu vas, que t’importe !
Le courant t’emporte,
Mais tu dors toujours !

Sans soin, sans étude,
Tu dors en chemin ;
Et l’inquiétude,
A la froide main,
De son ongle aride
Sur ton front candide
Qui n’a point de ride,
N’écrit pas : Demain !

Il dort, innocence !
Les anges sereins
Qui savent d’avance
Le sort des humains,
Le voyant sans armes,
Sans peur, sans alarmes,
Baisent avec larmes
Ses petites mains.

Leurs lèvres effleurent
Ses lèvres de miel.
L’enfant voit qu’ils pleurent
Et dit : Gabriel !
Mais l’ange le touche,
Et, berçant sa couche,
Un doigt sur sa bouche,
Lève l’autre au ciel !

Cependant sa mère,
Prompte à le bercer,
Croit qu’une chimère
Le vient oppresser.
Fière, elle l’admire,
L’entend qui soupire,
Et le fait sourire
Avec un baiser.

Novembre 1831.