Un Soir (i)

Sur des marais de gangrène et de fiel

Des coeurs d’astres troués saignent du fond du ciel.
Horizon noir et grand bois noir

Et nuages de désespoir

Qui circulent en longs voyages

Du Nord au Sud de ces parages.
Pays de toits baissés et de chaumes marins

Où sont allés mes yeux en pèlerins,

Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives,

Comme escortes, devant leurs rêves.
Pays de plomb et longs égouts

Et lavasses d’arrière-goûts

Et chante-pleure de nausées,

Sur des cadavres de pensées.
Pays de mémoire chue en de la vase,

Où de la haine se transvase,

Pays de la carie et de la lèpre,

Où c’est la mort qui sonne à vêpre;
Où c’est la mort qui sonne à mort,

Obscurément, du fond d’un port,

Au bas d’un clocher qui s’exhume

Comme un grand mort parmi la brume;
Où c’est mon coeur qui saigne aussi,

Mon coeur morne, mon coeur transi,

Mon coeur de gangrène et de fiel,

Astre cassé, au fond du ciel.

Un Soir (ii)

Sous ce funèbre ciel de pierre,

Voûté d’ébène et de métaux,

Voici se taire les marteaux

Et s’illustrer la nuit plénière,

Voici se taire les marteaux

Qui l’ont bâtie, avec splendeur,

Dans le cristal et la lumière.
Tel qu’un morceau de gel sculpté,

Immensément morte, la lune,

Sans bruit au loin, ni sans aucune

Nuée autour de sa clarté,

Immensément morte, la lune

Parée en son grand cercueil d’or

Descend les escaliers du Nord.
Le cortège vierge et placide

Reflète son voyage astral,

Dans les miroirs d’un lac lustral

Et d’une plage translucide ;

Reflète son voyage astral

Vers les dalles et les tombeaux

D’une chapelle de flambeaux.
Sous ce ciel fixe de lagune,

Orné d’ébène et de flambeaux,

Voici passer, vers les tombeaux,

Les funérailles de la lune.

Les Nombres

Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres,

Le front fendu, d’avoir buté,

Obstinément, contre leur fixité.
Arbres roides dans le sol clair

Et ramures en sillages d’éclair

Et fûts comme un faisceau de lances

Et rocs symétriques dans l’air,

Blocs de peur et de silence.
Là-haut, le million épars des diamants

Et les regards, aux firmaments,

Myriadaires des étoiles ;

Et des voiles après des voiles,

Autour de l’Isis d’or qui rêve aux firmaments.
Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres.
Ils me fixent, avec leurs yeux de leurs problèmes ;

Ils sont, pour éternellement rester : les mêmes.

Primordiaux et définis,

Ils tiennent le monde entre leurs infinis ;

Ils expliquent le fond et l’essence des choses,

Puisqu’à travers les temps planent leurs causes.
Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres.
Mes yeux ouverts ? dites leurs prodiges !

Mes yeux fermés ? dites leurs vertiges !

Voici leur marche rotatoire
Cercle après cercle, en ma mémoire,

Je suis l’immensément perdu,

Le front vrillé, le coeur tordu,

Les bras battants, les yeux hagards,

Dans les hasards des cauchemars.
Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres.
Textes de quelles lois infiniment lointaines ?

Restes de quels géométriques univers ?

Havres, d’où sont partis, par des routes certaines,

Ceux qui pourtant se sont perdus de mer en mer ?

Regards abstraits, lobes vides et sans paupières,

Clous dans du fer, lames en pointe entre des pierres ?
Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres !
Mon cerveau triste, au bord des livres,

S’est épuisé, de tout son sang,

Dans leur trou d’ombre éblouissant ;

Devant mes yeux, les textes ivres
S’entremêlent, serpents tordus ;

Mes poings sont las d’être tendus,

Par au travers de mes nuits sombres,
Avec, au bout, le poids des nombres,

Avec, toujours, la lassitude

De leurs barres de certitude.
Je suis l’halluciné de la forêt des Nombres.
Dites ! Jusques à quand, là-haut,

Le million épars des diamants

Et les regards, aux firmaments

Myriadaires, des étoiles,

Et ces voiles après ces voiles,

Autour de l’Isis d’or qui rêve aux firmaments ?

Le Roc

Sur ce roc carié que fait souffrir la mer,Quels pas voudront monter encor, dites, quels pas ?Dites, serai-je seul enfin et quel long glasÉcouterai-je debout devant la mer ?C’est là que j’ai bâti mon âme.- Dites, serai-je seul avec mon âme ? -Mon âme hélas! maison d’ébène,Où s’est fendu, sans bruit, un soir,Le grand miroir de mon espoir.Dites, serai-je seul avec mon âmeEn ce nocturne et angoissant domaine ?Serai-je seul avec mon orgueil noir,Assis en un fauteuil de haine ?Serai-je seul, avec ma pâle hyperdulie,Pour Notre-Dame la Folie ?Serai-je seul avec la merEn ce nocturne et angoissant domaine ?Des crapauds noirs, velus de mousse,Y dévorent du clair soleil, sur la pelouse.Un grand pilier ne soutenant plus rien,Comme un homme, s’érige en une allée,D’épitaphes de marbre immensément dallée.Sur un étang d’yeux ouverts et de reptiles,Des groupes de cygnes noyés,Vers des lointains de soie et d’or broyés,Traînent leurs suicides tranquillesParmi des phlox et des jonquilles.Et du sommet d’un cap d’espace,D’étranges cris d’oiseaux marins,Les becs aigus et vipérins,Chantent la mort à tel qui passe.Sur ce roc carié que recreuse la mer,Dites, serai-je seul avec mon âme ?Aurai-je enfin l’atroce joieDe voir, nerfs après nerfs, comme une proie,La démence attaquer mon cerveau ?Et détraqué malade, sorti de la prisonEt des travaux forcés de sa raison,D’appareiller vers un lointain nouveau ?Dites, ne plus sentir sa vie escaladéePar les talons de fer de chaque idée,Ne plus l’entendre infiniment en soiCe cri, toujours identique, ou crainte, ou rage,Vers le grand inconnu qui dans les cieux voyage :Croire en la démence ainsi qu’en une foi !Sur ce roc carié que détraque la mer,Vieillir, triste rêveur de l’escarpé domaine,Les chairs mortes, l’espérance en allée,A rebours de la vie immense et désolée ;N’entendre plus se taire, en sa maison d’ébène,Qu’un silence de fer dont auraient peur les morts ;Traîner de longs pas lourds en de sourds corridors ;Voir se suivre toujours les mêmes heures,Sans espérer en des heures meilleures ;pour à jamais clore telle fenêtre ;Tel signe au loin ! un présage vient d’apparaître ;Autour des vieux salons, aimer les sièges videsEt les chambres dont les grands lits ont vu mourirEt chaque soir, sentir, les doigts livides,La déraison sous ses tempes mûrir.Sur ce roc carié que ruine la mer,Dites, serai-je seul enfin avec la mer,Dites, serai-je seul enfin avec mon âme ?Et puis mourir , redevenir rien.Être quelqu’un qui plus ne se souvientEt qui s’en va sans glas qui sonne,Sans cierge en main ni sans personne,Sans que sache celui qui passe,Joyeux et clair dans la bonace,Que le nocturne et angoissant domaineEn deuil de sa maison d’ébène,Où plus ne brûle aucun flambeau,Renferme un mort et son tombeau.

La Dame En Noir

– Dans la ville d’ébène et d’or,

Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre, après tant de jours,

Qu’attendre encor ?
– Les chiens du noir espoir ont aboyé, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux,

Si longuement, vers mes deux yeux silencieux,

Si longuement et si terriblement, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux en noir.
Dites, quels feux agitent-ils mes crins,

Pour affoler ainsi ces chiens,

Et quelle ardeur règne en mes reins

Et dans mon corps toisonné d’or ?
– Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre, après de si longs jours,

Qu’aittendre ?
– Vers quel paradis noir font-ils voile mes seins,

Et vers quels horizons ameutés de tocsins ?

Dites, quel Walhalla tumultueux de fièvres

Ou quels chevaux cabrés vers l’amour sont mes lèvres ?
Dites, quel incendie et quel effroi

Suis-je ? pour ces grands chiens, qui me lèchent ma rage,

Et quel naufrage espèrent-il en mon orage

Pour tant chercher leur mort en moi ?
– Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre après de si longs jours ?
– Mes yeux, comme des pierres d’or,

Luisent pendant les nuits charnelles :

Je suis belle comme la mort

Et suis publique aussi comme elle.
Aux douloureux traceurs d’éclairs

Et de désirs sur mes murailles,

J’offre le catafalque de mes chairs

Et les cierges des funérailles.
Je leur donne tout mon remords

Pour les soûler au seuil du porche,

Et le blasphème de mon corps

Brandi vers Dieu comme une torche.
Ils me savent comme une tour

De fer et de siècles vêtue,

Et s’exècrent en mon amour

Qui les affole et qui les tue.
Ce qu’ils aiment coeur saccagé,

Esprit dément, âme incertaine

C’est le dégoût surtout que j’ai

De leurs baisers ou de leur haine.
C’est de trouver encore en moi

Leur pourpre et noire parélie

Et mon drapeau de rouge effroi

Echevelé dans leur folie.
– Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre, après de si longs jours,

Qu’attendre ?
– A cette heure de vieux soleil chargé de soir

Qui se projette en éclats d’or sur le trottoir,

Quand la ville s’allonge en un serpentement

De feux et de chemins, vers cet aimant

Toujours debout à l’horizon : la femme,

Les chiens du désespoir

Ont aboyé vers les yeux de mon âme,

Si longuement vers mes deux yeux,

Si longuement et si lointainement, ce soir,

Vers les lunes de mes deux yeux en noir !
Dites, quel brûlement et quelle ardeur mes crins

Font-ils courir au long de mon corps d’or ?

Et de quelle fureur s’animent-ils mes reins,

Devant les yeux hallucinés des chiens ?
Et moi aussi, dites, quel Walhalla de fièvres

Vient à mon tour m’incendier les lèvres

Et vers quels horizons ameutés de tocsins

Et quels paradis noirs font-ils voile, mes seins ?
Dites, quel appel et quel effroi

Viennent ce soir me chasser hors de moi,

Sur les places, dans les villes,

Reine foudroyante et servile ?
– Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre, après de si longs jours,

Qu’attendre ?
– Hélas ! quand viendra-t-il, celui

Qui doit venir peut-être aujourd’hui –

Qui doit venir vers mon attente

Fatalement, et qui viendra ?
La démence incurable et tourmentante,

Qui donc en lui la sentira

Monter jusqu’à mes seins qui hallucinent ?

Vers les deux mains de ceux qui assassinent

Mon corps se dresse ardent et blême ;

Je suis celle qui ne craint rien

Et dont personne ne s’abstient :

Je suis tentatrice suprême.

Dites ? Qui donc doit me vouloir, ce soir, au fond d’un bouge ?
– Sombre dame des carrefours,

Qu’attendre après de si longs jours,

Qu’attendre ?
– J’attends tel homme an couteau rouge.

La Morte

En sa robe, couleur de feu et de poison,Le cadavre de ma raisonTraîne sur la Tamise.Des ponts de bronze, où les wagonsEntrechoquent d’interminables bruits de gondsEt des voiles de bâteaux sombresLaissent sur elle, choir leurs ombres.Sans qu’une aiguille, à son cadran, ne bouge,Un grand beffroi masqué de rouge,La regarde, comme quelqu’unImmensément de triste et de défunt.Elle est morte de trop savoir,De trop vouloir sculpter la cause,Dans le socle de granit noir,De chaque être et de chaque chose.Elle est morte, atrocement,D’un savant empoisonnement,Elle est morte aussi d’un délireVers un absurde et rouge empire.Ses nerfs ont éclaté,Tel soir illuminé de fête,Qu’elle sentait déjà le triomphe flotterComme des aigles, sur sa tête.Elle est morte n’en pouvant plus,L’ardeur et les vouloirs moulus,Et c’est elle qui s’est tuée,Infiniment exténuée.Au long des funèbres murailles,Au long des usines de ferDont les marteaux tannent l’éclair,Elle se traîne aux funérailles.Ce sont des quais et des casernes,Des quais toujours et leurs lanternes,Immobiles et lentes filandièresDes ors obscurs de leurs lumières ;Ce sont des tristesses de pierres,Maisons de briques, donjons en noirDont les vitres, mornes paupières,S’ouvrent dans le brouillard du soir ;Ce sont de grands chantiers d’affolement,Pleins de barques démanteléesEt de vergues écarteléesSur un ciel de crucifiement.En sa robe de joyaux morts, que solenniseL’heure de pourpre à l’horizon,Le cadavre de ma raisonTraîne sur la Tamise.Elle s’en va vers les hasardsAu fond de l’ombre et des brouillards,Au long bruit sourd des tocsins lourds,Cassant leur aile, au coin des tours.Derrière elle, laissant inassouvieLa ville immense de la vie ;Elle s’en va vers l’inconnu noirDormir en des tombeaux de soir,Là-bas, où les vagues lentes et fortes,Ouvrant leurs trous illimités,Engloutissent à toute éternité :Les mortes.

La Révolte

Vers une ville au loin d’émeute et de tocsin,
Où luit le couteau nu des guillotines,
En toutàcoup de fou désir, s’en va mon coeur.

Les sourds tambours de tant de jours
De rage tue et de tempête,
Battent la charge dans les têtes.

Le cadran vieux d’un beffroi noir
Darde son disque au fond du soir,
Contre un ciel d’étoiles rouges.

Des glas de pas sont entendus
Et de grands feux de toits tordus
Echevèlent les capitales.

Ceux qui ne peuvent plus avoir
D’espoir que dans leur désespoir
Sont descendus de leur silence.

Dites, quoi donc s’entend venir
Sur les chemins de l’avenir,
De si tranquillement terrible ?

La haine du monde est dans l’air
Et des poings pour saisir l’éclair
Sont tendus vers les nuées.

C’est l’heure où les hallucinés
Les gueux et les déracinés
Dressent leur orgueil dans la vie.

C’est l’heure et c’est làbas que sonne le tocsin ;
Des crosses de fusils battent ma porte ;
Tuer, être tué! Qu’importe!

C’est l’heure.

Départ

La mer choque ses blocs de flots, contre les rocs

Et les granits du quai, la mer démente,

Tonnante et gémissante, en la tourmente

De ses houles montantes.
Les baraques et les hangars comme arrachés,

Et les grands ponts, noués de fer mais cravachés

De vent ; les ponts, les baraques, les gares

Et les feux étagés des fanaux et des phares

Oscillent aux cyclones

Avec leurs toits, leurs tours et leurs colonnes.
Et ses hauts mâts craquants et ses voiles claquantes,

Mon navire d’à travers tout casse ses ancres ;

Et, cap sur le zénith,

Bondit, vers la tempête,

Bête d’éclair, parmi la mer.
Dites, vers quel inconnu fou,

Et vers quels somnambuliques réveils,

Et vers quels au-delà et vers quels n’importe où

Convulsionnaires soleils ?
Vers quelles démences et quels effrois

Et quels écueils, cabrés en palefrois,

Vers quel cassement d’or

De proue et de sabord,

Dites, vers quels mirages ou vers quels rires

Bondit le mors aux dents de mon navire ?
Tandis qu’hélas ! celle qui fut ma raison,

La main tendant ses pâles lampadaires,

Le regarde cingler, à l’horizon,

Du haut de vieux débarcadères.