Mon Ami, Le Paysage

J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Je vis chez moi de sa lumière

Et de son ciel dont les grands vents

Agenouillent ses bois mouvants

Avec leur ombre sur la terre.
Il est gardé par onze tours

Qui regardent du bout des plaines

De larges mains semer les graines

Sur l’aire immense des labours.
Un chêne y détient l’étendue

Sous sa rugueuse autorité,

Mais les cent doigts de la clarté

Jouent dans ses feuilles suspendues.
Un bruit s’entend : c’est un ruisseau

Qui abaisse de pente en pente

Le geste bleu de son eau lente

Jusqu’à la crique d’un hameau,
Tandis qu’au loin sur les éteules

Tassant le blé sous le soleil

Semble tenir dûment conseil

Le peuple d’or des grandes meules.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Sous l’azur froid qui le diapre

L’hiver, il accueille mes pas

Pour aiguiser à ses frimas

Ma volonté rugueuse et âpre.
Lorsqu’en Mai brillent les taillis,

Tout mon être tremble et chatoie

De l’immense frisson de joie

Dont son feuillage a tressailli.
En Août quand les moissons proclament

Les triomphes de la clarté,

Je fais régner le bel été

Avec son calme dans mon âme.
Et si Novembre avide et noir

Arrache aux bois toute couronne,

C’est aux flammes d’un peu d’automne

Que je réchauffe mon espoir.
Ainsi le long des jours qui s’arment

D’ample lumière ou de grand vent

J’éprouve en mon cerveau vivant

L’ardeur diverse de leurs charmes.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Même la nuit je le visite

Quand les astres semblent les yeux

De héros clairs et merveilleux

Que les splendeurs du ciel abritent.
A haute voix, à coeur ardent,

Je dis ton nom, brusque Persée ;

Et l’ombre immense et angoissée

Tressaille encore en l’entendant.
Je te nomme à ton tour, Hercule,

Et toi, Pollux, et toi, Castor,

Et toi, Vénus, dont le feu d’or

Préside au deuil des crépuscules.
Je mêle aux légendes des Dieux

Ta légende de sang jaspée,

Belle et pâle Cassiopée,

Qui luis sereine au Nord des cieux,
Si bien que grâce à votre gloire

Mon coeur se dresse et s’affermit

Et qu’il s’exalte et crie au bruit

Que font vos noms en ma mémoire.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Je connais bien les humbles sentes

Qui vont d’un clos à d’autres clos

Ou descendent le long de l’eau

Vers les grottes retentissantes.
Quand l’air est sec et refroidi

Et que tout bruit semble plus proche,

Je reconnais au son des cloches

Quel angelus tinte à midi.
Je sais le dessin de chaque ombre

Dans le soleil, sur les hauts murs ;

Et j’ai compté les brugnons mûrs

Qui ploient la branche sous leur nombre.
Ces deux tilleuls qui montent là,

Je sens la main aujourd’hui morte

Qui les planta devant la porte

Pour que la foudre n’y tombât.
Chaque bête qui vague ou broute

M’est familière et le sait bien ;

D’après l’aboi que fait son chien

J’entends qui passe sur la route.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Et je lui dis des choses tendres

Et profondes avec mon coeur

Les soirs quand la clarté se meurt

Et que seul il me peut entendre.
Je lui parle des jours passés

Quand, le corps lourd de déchéances,

Je vins chercher dans sa jouvence

Un air allègre et condensé,
Quand je sentis en moi renaître,

Jour après jour, l’ancien désir

D’aimer le monde et l’avenir

Et d’être fort et d’être maître ;
Quand j’étais si vraiment heureux

De mes marches de roche en roche

Que j’embrassais les arbres proches

Avec des pleurs au fond des yeux
Et que les thyms sous la rosée

Et que les trèfles dans le vent

Me semblaient moins frais et vivants

Que mes espoirs et mes pensées.
J’ai pour voisin et compagnon

Un vaste et puissant paysage

Qui change et luit comme un visage

Devant le seuil de ma maison.
Dites, vous ai-je aimés, retraites,

Coteaux feuillus, sources des bois,

Antres où résonnait ma voix

Avec sa force enfin refaite !
Plus rien de vous n’est étranger

Au coeur ému de ma mémoire,

On ne sait quoi de péremptoire

Entre nous tous s’est échangé.
Aussi quand ma vie accomplie,

Ployant sous le poing noir du sort,

Ira se perdre dans la mort,

Doux ciel ami, je te supplie
D’être présent à mes regards

Avec ta plus ample lumière,

Afin que soit belle la terre

A mon départ.

L’est, L’ouest, Le Sud, Le Nord

Quand tu marches, le pas rythmé, le long des champs,

Aime à nommer pour te plaire à toi-même

Le sud, l’ouest, l’est, le nord,

Mots clairs et doux, mots terribles et forts,

Qui décorent les beaux poèmes.
Qu’ils t’évoquent les bois, les monts et le soleil ;

Qu’ils t’évoquent la mer et le grand port vermeil

Illuminant là-bas les confins de la terre ;

Qu’ils t’évoquent la brousse et les déserts de feu

Et le minaret blanc sur le ciel rouge et bleu

Ou le gel coruscant des montagnes polaires.
Au mois d’avril, au mois de mai,

Le bras ballant, le pas rythmé,

Aime à dire et à redire, pour t’y complaire,

Leurs syllabes autoritaires.
Aux jours d’été, quand midi bout,

Ils sont pareils à quatre aigles qui, tout à coup

Battent l’espace avec de grands vols fous

Et voyagent dans les nuages.

Aux jours d’été, ils sont pareils encor

A des boules d’argent et d’or

Qui dessinent des monts et des vallées,

Immensément, dans les moissons bariolées.

Ils sont aussi les cavaliers du vieil hiver

Qui chevauchent l’averse et fouettent la bourrasque.
Le givre les habille et le brouillard les masque.

Qu’ils s’élancent soit de la plaine ou de la mer,

Dieu sait vers quelle immense et formidable joute,

Ils ravagent les carrefours

Et les villages et les bourgs,

Et les arbres qui font le tour

De l’infini, le long des routes.
Quand tu t’en vas le long d’un champ,

Scande pour toi leurs noms puissants.
Ainsi, la marche alerte et la chanson rapide

Qui célèbrent l’Est, l’Ouest et le Sud et le Nord

Les feront comme entrer dans la chair de ton corps,

Avec leur souffle ardent et leur vol intrépide.

Peut-être ils te diront l’astre qu’ils ont frôlé

Au delà de l’éther où vivent d’autres mondes,

Et Persée et Vénus palpitante et féconde,

Et la Lyre debout sur l’abîme étoilé,

Et la Vierge et Véga et le Lion et l’Ourse,

Tu sentiras alors ton être impétueux

Trouver sa loi dans l’ordre et la splendeur des cieux

Et ton rêve régler son élan et sa course

Sur le cortège d’or des étoiles, là-haut,

Et ta force grandir et tes pensers sans nombre

Laisser choir peu à peu et leur poids et leur ombre

Et l’immensité claire entrer en ton cerveau.

L’orgueil

Non plus parce qu’il vit d’angoisse et de souffrance,

Mais parce qu’à chaque heure il crée une espérance,

L’âpre univers est plein de foi.

Il n’importe que sous les toits,

Dans les demeures,

Quand le jour naît ou qu’il décroît,

Les prières au Christ en croix

Se meurent.
Efforts multipliés en tous les lieux du monde,

C’est vous qui recélez les croyances profondes :

Qui risque et qui travaille, croit ;

Qui cherche et qui invente, croit encore ;

Les lumières de chaque aurore

Ressuscitent, fatalement, au fond des cœurs

La confiance en leur ardeur.
Désormais c’est l’orgueil qui s’attaque au mystère

Que toujours nous propose et nous cause la terre,

Orgueil jeune et joyeux qui se mue en ferveur

Pour ne jamais se rebuter devant l’obstacle

Et soi-même créer le quotidien miracle

Dont a besoin l’esprit humain.
Ô croyance en mon front, en mes yeux, en mes mains,

Croyance en mon cerveau que la recherche enivre,

Croyance en tout mon être ardent, vibrant, dardé,

Comme vous me faites plus sûr et décidé

Dans le danger et la gloire que j’ai

De vivre !
Depuis que je me sens

N’être qu’un merveilleux fragment

Du monde en proie aux géantes métamorphoses,

Le bois, le mont, le sol, le vent, l’air et le ciel

Me deviennent plus fraternels

Et je m’aime moi-même en la splendeur des choses.
Je m’aime et je m’admire en tel geste vermeil

Que fait un homme à moi pareil

En son passage sur la terre.

Tout comme lui je suis doté

De génie et de volonté

Et ce qu’il fait, je le puis faire.
Avec mes deux poumons, je respire l’exploit

Que m’apporte le vent de tous les points du monde.

Est mien, tout penser clair, utile, allègre et droit

Dont j’ai senti l’audace en mon âme profonde.
Ainsi

Je communie

Avec toute la vie

Et des choses et des êtres.

Je me prodigue en tout, comme tout me pénètre,

Vice, vertu, mérite ou faute.

Tout mon orgueil s’exerce à bellement souffrir

Et quand il le faudra à fièrement mourir,

Pour n’abaisser jamais ma force intense et haute.

Les Morts

O morts ! dans vos tombeaux vous dormez solitaires,

Et vous ne portez plus le fardeau des misères

Du monde où nous vivons.

Pour vous le ciel n’a plus d’étoiles ni d’orages,

Le printemps, de parfums, l’horizon, de nuages,

Le soleil, de rayons.
Immobiles et froids dans la fosse profonde,

Vous ne demandez pas si les échos du monde

Sont tristes ou joyeux ;

Car vous n’entendez plus les vains discours des hommes,

Qui flétrissent le coeur et qui font que nous sommes

Méchants et malheureux.
Le vent de la douleur, le souffle de l’envie,

Ne vient plus dessécher, comme au jour de la vie,

La moelle de vos os ;

Et vous trouvez ce bien au fond du cimetière,

Que cherche vainement notre existence entière,

Vous trouvez le repos.
Tandis que nous allons, pleins de tristes pensées,

Qui tiennent tout le jour nos âmes oppressées,

Seuls et silencieux,

Vous écoutez chanter les voix du sanctuaire

Qui vous viennent d’en haut et passent sur la terre

Pour remonter aux cieux.
Vous ne demandez rien à la foule qui passe,

Sans donner seulement aux tombeaux qu’elle efface

Une larme, un soupir;

Vous ne demandez rien à la brise qui jette

Son haleine embaumée à la tombe muette,

Rien, rien qu’un souvenir.
Toutes les voluptés où notre âme se mêle,

Ne valent pas pour vous un souvenir fidèle,

Cette aumône du coeur,

Qui s’en vient réchauffer votre froide poussière,

Et porte votre nom, gardé par la prière,

Au trône du Seigneur.
Hélas ! en souvenir que l’amitié vous donne,

Dans le coeur, meurt avant que le corps n’abandonne

Ses vêtements de deuil,

Et l’oubli des vivants, pesant sur votre tombe,

Sur vos os décharnés plus lourdement retombe

Que le plomb du cercueil !
Notre coeur égoïste au présent seul se livre,

Et ne voit plus en vous que les feuillets d’un livre

Que l’on a déjà lus ;

Car il ne sait aimer dans sa joie ou sa peine

Que ceux qui serviront son orgueil ou sa haine:

Les morts ne servent plus.
A nos ambitions, à nos plaisirs futiles,

O cadavres poudreux vous êtes inutiles !

Nous vous donnons l’oubli.

Que nous importe à nous ce monde de souffrance

Qui gémit au-delà du mur lugubre, immense

Par la mort établi ?
On dit que souffrant trop de notre ingratitude,

Vous quittez quelquefois la froide solitude,

Où nous vous délaissons ;

Et que vous paraissez au milieu des ténèbres

En laissant échapper de vos bouches funèbres

De lamentables sons.
Tristes, pleurantes ombres,

Qui dans les forêts sombres,

Montrez vos blancs manteaux,

Et jetez cette plainte

Qu’on écoute avec crainte

Gémir dans les roseaux ;
O lumières errantes !

Flammes étincelantes,

Qu’on aperçoit la nuit

Dans la vallée humide,

Où la brise rapide

Vous promène sans bruit ;
Voix lentes et plaintives,

Qu’on entend sur les rives

Quand les ombres du soir

Épaississant leur voile

Font briller chaque étoile

Comme un riche ostensoir ;
Clameur mystérieuse,

Que la mer furieuse

Nous jette avec le vent,

Et dont l’écho sonore

Va retentir encore

Dans le sable mouvant :
Clameur, ombres et flammes,

Êtes-vous donc les âmes

De ceux que le tombeau,

Comme un gardien fidèle,

Pour la nuit éternelle

Retient dans son réseau ?
En quittant votre bière,

Cherchez-vous sur la terre

Le pardon d’un mortel ?

Demandez-vous la voie

Où la prière envoie

Tous ceux qu’attend le ciel ?
Quand le doux rossignol a quitté les bocages,

Quand le ciel gris d’automne, amassant ses nuages,

Prépare le linceul que l’hiver doit jeter

Sur les champs refroidis, il est un jour austère,

Où nos coeurs, oubliant les vains soins de la terre,

Sur ceux qui ne sont plus aiment à méditer.
C’est le jour où les morts abandonnant leurs tombes,

Comme on voit s’envoler de joyeuses colombes,

S’échappent un instant de leurs froides prisons ;

En nous apparaissant, ils n’ont rien qui repousse ;

Leur aspect est rêveur et leur figure est douce,

Et leur oeil fixe et creux n’a pas de trahisons.
Quand ils viennent ainsi, quand leur regard contemple

La foule qui pour eux implore dans le temple

La clémence du ciel, un éclair de bonheur,

Pareil au pur rayon qui brille sur l’opale,

Vient errer un instant sur leur front calme et pâle

Et dans leur coeur glacé verse un peu de chaleur.
Tous les élus du ciel, toutes les âmes saintes,

Qui portent leur fardeau sans murmure et sans plaintes

Et marchent tout le jour sous le regard de Dieu,

Dorment toute la nuit sous la garde des anges,

Sans que leur oeil troublé de visions étranges

Aperçoive en rêvant des abîmes de feu ;
Tous ceux dont le coeur pur n’écoute sur la terre

Que les échos du ciel, qui rendent moins amère

La douloureuse voie où l’homme doit marcher,

Et, des biens d’ici-bas reconnaissant le vide,

Déroulent leur vertu comme un tapis splendide,

Et marchent sur le mal sans jamais le toucher;
Quand les hôtes plaintifs de la cité pleurante,

Qu’en un rêve sublime entrevit le vieux Dante,

Paraissent parmi nous en ce jour solennel,

Ce n’est que pour ceux-là. Seuls ils peuvent entendre

Les secrets de la tombe. Eux seuls savent comprendre

Ces pâles mendiants qui demandent le ciel.
Les cantiques sacrés du barde de Solyme,

Accompagnant de Job la tristesse sublime,

Au fond du sanctuaire éclatent en sanglots ;

Et le son de l’airain, plein de sombres alarmes,

Jette son glas funèbre et demande des larmes

Pour les spectres errants, nombreux comme les flots.
Donnez donc en ce jour, où l’église pleurante,

Fait entendre pour eux une plainte touchante,

Pour calmer vos regrets, peut-être vos remords,

Donnez, du souvenir ressuscitant la flamme,

Une fleur à la tombe, une prière à l’âme,

Ces deux parfums du ciel qui consolent les morts.
Priez pour vos amis, priez pour votre mère,

Qui vous fit d’heureux jours dans cette vie amère,

Pour les parts de vos coeurs dormant dans les tombeaux.

Hélas ! tous ces objets de vos jeunes tendresses

Dans leur étroit cercueil n’ont plus d’autres caresses

Que les baisers du ver qui dévore leurs os.
Priez surtout pour l’âme à votre amour ravie,

Qui courant avec vous les hasards de la vie,

Pour vous de l’éternel répudia la loi.

Priez, pour que jamais son ombre vengeresse

Ne vienne crier de sa voix en détresse:

Pourquoi ne pas prier quand je souffre pour toi ?
Priez pour l’exilé, qui, loin de sa patrie,

Expira sans entendre une parole amie ;

Isolé dans sa vie, isolé dans sa mort,

Personne ne viendra donner une prière,

L’aumône d’une larme à la tombe étrangère !

Qui pense à l’inconnu qui sous la terre dort ?
Priez encor pour ceux dont les âmes blessées,

Ici-bas n’ont connu que les sombres pensées

Qui font les jours sans joie et les nuits sans sommeil ;

Pour ceux qui, chaque soir, bénissant l’existence,

N’ont trouvé, le matin, au lieu de l’espérance,

A leurs rêves dorés qu’un horrible réveil.
Ah ! pour ces parias de la famille humaine,

Qui, lourdement chargés de leur fardeau de peine,

Ont monté jusqu’au bout l’échelle de douleur,

Que votre coeur touché vienne donner l’obole

D’un pieux souvenir, d’une sainte parole,

Qui découvre à leurs yeux la face du Seigneur.
Apportez ce tribut de prière et de larmes,

Afin qu’en ce moment terrible et plein d’alarmes,

Où de vos jours le terme enfin sera venu,

Votre nom, répété par la reconnaissance,

De ceux dont vous aurez abrégé la souffrance,

En arrivant là haut, ne soit pas inconnu.
Et prenant ce tribut, un ange aux blanches ailes,

Avant de le porter aux sphères éternelles,

Le dépose un instant sur les tombeaux amis ;

Et les mourantes fleurs du sombre cimetière,

Se ranimant soudain au vent de la prière,

Versent tous leurs parfums sur les morts endormis.

Le Lierre

Lorsque la pourpre et l’or d’arbre en arbre festonnent

Les feuillages lassés de soleil irritant,

Sous la futaie, au ras du sol, rampe et s’étend

Le lierre humide et bleu dans les couches d’automne.
Il s’y tasse comme une épargne ; il se recueille

Au coeur de la forêt comme en un terrain clos,

Laissant le froid givrer ses ondoyants îlots

Disséminés au loin sur une mer de feuilles.
Pour le passant distrait il boude et il décline

Le régulier effort des oeuvres et des jours ;

Pourtant seul sous la terre il allonge toujours

Le tortueux réseau de ses courbes racines.
Sa force est ténébreuse et ne se montre pas :

Elle est faite de volonté tenace et sourde

Qui troue en s’y cachant tantôt l’argile lourde,

Tantôt le sable dur, tantôt le limon gras.
D’après le sol changeant il ruse ou bien s’exalte,

Il se prouve rapide ou lent, brusque ou sournois ;

Son chemin tour à tour est sinueux ou droit ;

Il connaît le détour, mais ignore la halte.
Et, dès le printemps clair, si quelque tronc ardent

Etage auprès de lui ses branches graduées,

Vite il l’assaille et mord son écorce embriquée

Avec l’acharnement d’un million de dents.
Humble et caché jadis sous la terre âpre et nue,

Son travail aujourd’hui se fait dominateur,

Il s’adjuge l’élan et bientôt la hauteur

De l’arbre qu’il étreint pour monter jusqu’aux nues.
Il frémit de lumière et s’exalte de vent,

Sa force est devenue ardente et fraternelle,

Son feuillage léger comme un vêtement d’ailes

Le soulève, le porte et le pousse en avant.
Chaque rameau conquis lui est support et proie ;

Pourtant, ayant appris sous terre à se dompter

Au point de ne lâcher jamais sa volonté,

Il est si sûr de lui qu’il domine sa joie.
Toujours il tord à point sa multiple vigueur,

Fibres après fibres, au creux des moindres fentes,

Et n’écoute qu’au soir tombant les brises lentes

Chanter en lui et l’émouvoir de leurs rumeurs.
Et quand toute son oeuvre un jour sera parfaite

Et qu’il ne sera plus qu’un végétal brasier

Serrant en son feuillage un arbre tout entier,

Immensément, depuis les pieds jusqu’à la tête,
Il voudra plus encore et ses plus fins réseaux

N’ayant plus de soutiens s’élanceront quand même,

Dieu sait dans quel élan de conquête suprême,

Vers le vide et l’espace et la clarté d’en haut.
Déjà l’automne aura mêlé l’or et la lie

Au funéraire arroi qui précède l’hiver

Que lui, lierre touffu, compact et encor vert,

Jusqu’au vol des oiseaux dardera sa folie.
Alors, plus libre et clair que ne l’est la forêt,

Il oubliera gaiement qu’il lui est tributaire,

Mais qu’il boive un instant la plus haute lumière,

Qu’importe qu’il s’affaisse et qu’il retombe après !

Le Premier Arbre De L’allée

Le premier arbre de l’allée ?

– Il est parti, dites, vers où,

Avec son tronc qui bouge et son feuillage fou

Et la rage du ciel à ses feuilles mêlée ?
Les autres arbres ? L’ont suivi

Sur double rang, à l’infini ;

Ils vont là-bas, sans perdre haleine,

A sa suite, de plaine en plaine ;

Ils vont là-bas où les conduit

Sa marche à lui, immense et monotone,

A travers la fureur et l’effroi de l’automne.
Le premier arbre est grand d’avoir souffert

Depuis longtemps, c’est dans ses branches

Que les hivers

Prenaient, des beaux étés, leurs sinistres revanches ;

Contre lui seul, le Nord

Poussait d’abord

Et ses rages et ses tempêtes

Et quelquefois, le soir, il le courbait si fort,

Que l’arbre immensément épars sous la défaite

Semblait toucher le sol et buter dans la mort.

L’orage était partout et l’espace était blême ;

L’arbre ployé criait, mais redressait quand même,

Après l’instant d’angoisse et de terreur passé,

Son branchage tordu et son front convulsé.

Grâce à sa force large et mouvante et solide,

Il rassurait tous ceux dont il était le guide.

Il leur servait d’exemple et de gloire à la fois.

Au temps de l’accalmie, ils écoutaient sa voix

Leur parler à travers l’émoi de son feuillage.

Ils lui disaient leur peur en face du nuage

Qui rôdait plein de foudre à l’horizon subtil.

L’un voulait fuir sans lutte et l’autre se défendre ;

Tous différaient d’avis, quoique voulant s’entendre,

Si bien qu’il lui fallait assumer le péril

D’entrainer seul, là-bas, en quels itinéraires !

Ces mille arbres nourris de volontés contraires.
S’il les menait ainsi, c’est qu’il savait agir

Son vouloir était dur, mais son geste était souple.

Pour les mieux exalter, il les rangeait par couples

Et dès qu’au loin il entendait le vent rugir,

Farouche et violent, il se mettait en route.

Eux le suivaient, abandonnant dispute et doute,

Heureux de retrouver un chef dans le danger.

Ils adoraient alors et son geste enragé

Et son cri despotique à travers les tumultes.

Par les soirs éclatants ou par les nuits occultes,

Il tenait tête à tout le ciel, tragiquement ;

Tous l’admiraient et tous se demandaient comment,

A mesure que l’ombre étreignait son écorce,

Il sentait mieux l’orgueil lui insuffler la force.
Mais les arbres qu’il entraînait dans ce combat

Que son ardeur changeait en fête,

Bien qu’ils fussent ses compagnons, ne savaient pas

Quel signe alors sacrait sa tête.

Nul ne voyait le feu dont l’or le surmontait

– Vague couronne et flamboyance –

Et que s’il était maître et roi, il ne l’était

Qu’en s’affolant de confiance.

La Chance

En tes rêves, en tes pensées,

En ta main souple, en ton bras fort,

En chaque élan tenace où s’exerce ton corps

La chance active est ramassée.
Dis, la sens-tu, prête à bondir

Jusques au bout de ton désir ?

La sens-tu qui t’attend, et te guette et s’entête

A éprouver quand même, et toujours, et encor

Pour ton courage et pour ton réconfort

Le sort ?
Ceux qui confient aux flots et leurs biens et leurs vies

N’ignorent pas qu’elle dévie

De tout chemin trop régulier ;

Ils se gardent de la lier

Avec des liens trop durs au mât de leur fortune ;

Ils savent tous que, pareille à la lune,

Elle s’éclaire et s’obscurcit à tout moment

Et qu’il faut en aimer la joie et le tourment.
En tes rêves, en tes pensées,

En ta main souple, en ton bras fort,

En chaque élan tenace où s’exerce ton corps

La chance active est ramassée.
Et tu l’aimes d’autant qu’elle est risque et danger,

Que balançant l’espoir comme un levier léger

Elle va, vient et court au long d’un fil qui danse.

Il n’importe que le calcul et la prudence

Te soient chemins plus sûrs pour approcher du but.

Tu veux l’effort ardent qui ne biffe et n’exclut

Aucune affre crédule au seuil de la victoire

Et tu nourris ainsi comme malgré toi

Ce qui demeure encor de ton ancienne foi

En ton vieux coeur contradictoire.
La chance est comme un bond qui s’ajoute à l’élan

Et soudain le redresse au moment qu’il s’affaisse.

Elle règne au delà, de la stricte sagesse

Et de l’ordre précis, minutieux et lent.

Elle est force légère et sa présence allie

On ne sait quelle intense et subtile folie

Au travail ponctuel et chercheur des cerveaux.

Elle indique d’un coup le miracle nouveau.

Les hommes que la gloire aux clairs destins convie

Ont tous, gràce à son aide, incendié leur vie

De la flamme volante et rouge des exploits.

Ils ont crié que la fortune était leur droit

Et l’ont crié si fort qu’ils ont fini par croire

Qu’ils tenaient l’aile immense et blanche des victoires

Sous les poings rabattus de leur ténacité.

Oh ! dis, que n’auraient-ils réussi ou tenté

En notre âge d’orgueil, de force et de vertige

Où le monde travaille à son propre prodige ?
En ta main souple, en ton bras fort,

En chaque élan tenace où s’exerce ton corps,

En tes rêves, en tes pensées,

La chance active est ramassée.

La Vie Ardente

Mon coeur, Je l’ai rempli du beau tumulte humain :

Tout ce qui fut vivant et haletant sur terre,

Folle audace, volonté sourde, ardeur austère

Et la révolte d’hier et l’ordre de demain

N’ont point pour les juger refroidi ma pensée.

Sombres charbons, j’ai fait de vous un grand feu d’or,

N’exaltant que sa flamme et son volant essor
Qui mêlaient leur splendeur à la vie angoissée.

Et vous, haines, vertus, vices, rages, désirs,

je vous accueillis tous, avec tous vos contrastes,

Afin que fût plus long, plus complexe et plus vaste

Le merveilleux frisson qui me fit tressaillir.

Mon coeur à moi ne vit dûment que s’il s’efforce ;

L’humanité totale a besoin d’un tourment

Qui la travaille avec fureur, comme un ferment,

Pour élargir sa vie et soulever sa force.
Qu’importe, si l’on part, qu’on n’arrive jamais,

Et que l’on voie au loin se déplacer les cimes !

L’orgueil est de monter toujours vers un sommet

Tenant la peur de soi pour le plus vil des crimes ;

Celui qui choit s’est rehaussé, quand même, un jour,

S’il a senti l’enivrement de la mêlée

L’exalter à tel point dans la haine ou l’amour,

Que sa force soudaine en parut décuplée

Et puis toucher, goûter, sentir, entendre et voir ;

Ouvrir les yeux pour regarder l’aube ou le soir

Dorer un horizon ou rosir un nuage ;

Marcher près de la mer et chanter sur la plage ;

Ecouter le vent fou danser sur la forêt

Comme sur un brasier de flammes végétales ;

Recueillir un parfum dans un flot de pétales ;

Sucer le jus d’un fruit intarissable et frais ;

Ou bien vouer des mains aux caresses profondes,

Le soir, quand, sur sa couche amoureuse, la chair

S’illumine du large éclat de ses seins clairs ;

Dites ! N’y eût-il rien que ces bonheurs au monde

Qu’il faut les accueillir pour vivre, éperdument.
O muscles que je meus avec emportement !

O rythmes de mon sang qui m’allégez tout l’être

Quelle fièvre vous entraînez à votre cours !

Voici que mon cerveau se ranime à son tour

Et qu’il cherche et se tend pour découvrir, peut-être,

Dans l’univers profond un peu de vérité.

Et je tremble et j’exulte à ouïr le mystère

Parler comme quelqu’un qui parlerait sous terre,

Et le sol bat, et mon coeur rouge et contracté

S’écrase sur ce sol pour mieux entendre encore.

Au Passant D’un Soir

Dites, quel est le pas

Des mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte basse

S’arrêtera ?
Elle est humble, ma porte,

Et pauvre, ma maison.

Mais ces choses n’importent.
Je regarde rentrer chez moi tout l’horizon

À chaque heure du jour, en ouvrant ma fenêtre ;

Et la lumière et l’ombre et le vent des saisons

Sont la joie et la force et l’élan de mon être.
Si je n’ai plus en moi cette angoisse de Dieu

Qui fit mourir les saints et les martyrs dans Rome,

Mon cœur, qui n’a changé que de liens et de vœux,

Éprouve en lui l’amour et l’angoisse de l’homme.
Dites, quel est le pas

Des mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte basse

S’arrêtera ?
Je saisirai les mains, dans mes deux mains tendues,

À cet homme qui s’en viendra

Du bout du monde, avec son pas ;

Et devant l’ombre et ses cent flammes suspendues

Là-haut, au firmament,
Nous nous tairons longtemps

Laissant agir le bienveillant silence

Pour apaiser l’émoi et la double cadence

De nos deux cœurs battants.
Il n’importe d’où qu’il me vienne

S’il est quelqu’un qui aime et croit

Et qu’il élève et qu’il soutienne

La même ardeur qui monte en moi.
Alors combien tous deux nous serons émus d’être

Ardents et fraternels, l’un pour l’autre, soudain,

Et combien nos deux cœurs seront fiers d’être humains

Et clairs et confiants sans encor se connaître !
On se dira sa vie avec le désir fou

D’être sincère et d’être vrai jusqu’au fond de son âme,

De confondre en un flux : erreurs, pardons et blâmes,

Et de pleurer ensemble en ployant les genoux.
Oh ! belle et brusque joie ! Oh ! rare et âpre ivresse !

Oh ! partage de force et d’audace et d’émoi,

Oh ! regards descendus jusques au fond de soi

Qui remontez chargés d’une immense tendresse,
Vous unirez si bien notre double ferveur

D’hommes qui, tout à coup, sont exaltés d’eux-mêmes

Que vous soulèverez jusques au plan suprême

Leur amour pathétique et leur total bonheur !
Et maintenant

Que nous voici à la fenêtre

Devant le firmament,

Ayant appris à nous connaître

Et nous aimant,

Nous regardons, dites, avec quelle attirance,

L’univers qui nous parle à travers son silence.
Nous l’entendons aussi se confesser à nous

Avec ses astres et ses forêts et ses montagnes

Et sa brise qui va et vient par les campagnes

Frôler en même temps et la rose et le houx.
Nous écoutons jaser la source à travers l’herbe

Et les souples rameaux chanter autour des fleurs ;

Nous comprenons leur hymne et surprenons leur verbe

Et notre amour s’emplit de nouvelles ardeurs.
Nous nous changeons l’un l’autre, à nous sentir ensemble

Vivre et brûler d’un feu intensément humain,

Et dans notre être où l’avenir espère et tremble,

Nous ébauchons le cœur de l’homme de demain.
Dites, quel est le pas

Des mille pas qui vont et passent

Sur les grand’routes de l’espace,

Dites, quel est le pas

Qui doucement, un soir, devant ma porte

S’arrêtera ?