Les Clochettes

Le carillon multicolore
Des clochettes au timbre clair
Tinte, étincelle, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

C’est plaisir, quand la neige crie,
D’ouïr, mêlée au bruit banal
Du vent, l’allègre sonnerie
Du joyeux solstice hivernal.

Aux heures de la promenade,
Sur les places, de trois à cinq,
De l’esplanade à l’esplanade,
Du skating rink au skating rink.

Dans la brume aux teintes de cuivre
Où par un radieux ciel bleu,
Volent avec les fleurs du givre
Les vibrantes notes de feu.

Rapides traîneaux de Norvège,
Tout capitonnés et fleuris ;
Karrioles à triple siège,
Aux ondoyantes peaux d’ours gris ;

Sleighs bleus, sleighs verts, dont l’acier lisse,
Traçant un zigzaguant sillon,
Par les chemins irisés, glisse
Dans un vaporeux tourbillon.

En double file, sur la neige,
Secouant pompons et clinquants,
Se croisent triomphal cortège
Aux éclats des grands fouets claquants.

Au col du poney qui trottine,
Au poitrail des grands chevaux lourds,
Clochettes à voix argentine,
Gros grelots de bronze aux sons sourds.

Tintent et vannent à merveille.
Par les soirs et par les matins,
Vibre une gamme sans pareille
De dings dings dings et de tins-tins.

Il fait un froid de Sibérie.
Nargue du froid ! Vive l’hiver !
Vive l’électrique féerie
De ses kremlins de cristal vert !

Oh ! vive la belle gelée !
Oh ! le bel Hiver, c’est pour nous
Qu’il pique à sa tempe étoilée
Les fleurs toutes rouges du houx !

Ô gais cortèges, faites place !
Du haut des neigeux Labrador,
Hiver descent ; son char de glace
File au trot du renne aux fers d’or.

Salut, roi de l’Ourse, qui passes
Parmi les étincellements
Qu’à travers le bleu des espaces
Éparpillent tes diamants.

Drapons-nous de pourpre et d’hermine !
Sonnons l’olifant et le cor !
Que toute la ville illumine !
Que la fusée éclate encor !

Que tout chante ! Adossée à l’angle
D’un mur, une enfant aux yeux creux,
D’une voix que la bise étrangle,
Demande l’aumône aux heureux.

Devant ce haillon que flagelle
Le fouet des aquilons stridents,
Sans voir le pauvre être qui gèle
Et sanglote et claque des dents,

On passe. Le rire sonore
Des clochettes de nickel clair
Tinte, ironique, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

Mais l’enfant que ce bruit harcèle
Aimerait mieux, mille fois mieux,
Ouïr tinter dans l’escarcelle
Le carillon des sous joyeux.

Hiver, que tes grelots de fête
N’attristent pas les indigents ;
Et vous, riches, faites la quête
Pour la Noël des pauvres gens.

Dans son étable qu’enténèbre
Le froid noir de la pauvreté,
Que le pauvre à son tour célèbre
La joyeuse Nativité.

Les Corbeaux

Les noirs corbeaux au noir plumage,
Que chassa le vent automnal,
Revenus de leur long voyage,
Croassent dans le ciel vernal.

Les taillis, les buissons moroses
Attendent leurs joyeux oiseaux :
Mais, au lieu des gais virtuoses,
Arrivent premiers les corbeaux.

Pour charmer le bois qui s’ennuie,
Ces dilettantes sans rival,
Ce soir, par la neige et la pluie,
Donneront un grand festival.

Les rêveurs, dont l’extase est brève,
Attendent des vols d’oiseaux d’or ;
Mais, au lieu des oiseaux du rêve,
Arrive le sombre condor.

Mars pleure avant de nous sourire.
La grêle tombe en plein été.
L’homme, né pour les deuils, soupire
Et pleure avant d’avoir chanté.

L’hirondelle Pieuse

Un soir, je vis une hirondelle
Descendre du haut du ciel bleu
Et s’élancer à tire d’aile
Sous les absides du saint lieu.

Et depuis, dans les vapeurs blanches
De l’encens, à vol doux, léger,
On voit, par l’église, aux dimanches,
Le pieux oiseau voltiger.

Au plein air, à la brise fraîche,
Le large seuil est grand ouvert :
Pauvre oisillon, qui donc t’empêche
De retourner au vallon vert ?

N’entends-tu pas, dans les campagnes,
La nuit, quand les cieux sont déserts,
Les cris perdus de tes compagnes,
Que chasse le froid des hivers ?

Par les coupoles ajourées,
Ne vois-tu pas, parfois, le soir,
Aux demi-lueurs des vêprées,
Zigzaguer un petit vol noir.

 » Viens ! dit une voix gazouillante ;
Là-haut, sur la tour, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Hâte-toi, mon amour, viens-t’en ! »

Et, sur la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leurs brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Viens, reprend la voix, viens, mignonne.
Entends-tu crier les halbrans ?
Plaintifs, colonne par colonne,
S’en vont les derniers émigrants.

Tes sœurs poussent des cris d’alarme :
Fuyons le froid ! fuyons la mort !
Réponds-moi, cruelle ! Quel charme
À ces voûtes t’enchaîne encor ?

Aurais-tu l’idée enfantine
De vivre ici, dorénavant,
Et de te faire sacristine,
Comme une fille du couvent ?

On ne vit point que de prière :
Pour les folâtres oisillons,
Un grain de mil vaut mieux, ma chère,
Que toutes les dévotions.

Préférerais-tu, pauvre folle,
Pour réciter tes oraisons,
Le ciel étroit d’une coupole,
Au plein ciel des grands horizons ?

Je n’ai jamais vu les corniches
Où tu sembles te plaire tant.
Valent-elles les vieilles niches
De nos bons vieux logis d’antan ?

Viens ! nous passerons par Venise,
Et nous referons, si tu veux,
De Messine jusqu’à Trévise,
Le tour des jolis pays bleus.

Des cathédrales florentines
Nous reverrons le fin décor,
Et de leurs cloches argentines
Nous entendrons les gammes d’or.

À Rome, à Ferrare, à Sienne,
De mille temples sans pareils,
Dans notre course aérienne,
Nous verrons les clochers vermeils.

Viens ! nous irons tout droit à Nice.
Oh ! viens, je suivrai, nuits et jours,
Toute aile et tout cœur, le caprice
D’une voyageuse au long cours.

Narguant le mistral et les pluies,
Nous nous cacherons dans les fleurs ;
Et puis, ma foi, si tu t’ennuies,
Nous irons nous aimer ailleurs.

Au son des claires mandolines,
Nous irons, par un beau matin,
Nous marier sur les collines
Du vert pays napolitain.

Nous choisirons ce coin tranquille,
Ce creux de ruine discret,
Où, le soir, une jeune fille
Vient s’agenouiller, en secret.

Sous le manteau de la madone,
Qu’un amandier toujours fleuri
De ses fleurs de neige couronne,
Nous trouverons un sûr abri.

Quand les petits seront en âge,
À vol silencieux et lent,
Nous irons en pèlerinage
À Notre-Dame de Milan.

Puis, par les routes nuageuses,
Que suivent, dans le temps pascal,
Les graves cloches voyageuses,
Nous reviendrons au nid natal.

Et, dans la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leur brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Oh ! viens, redit la voix pleurante ;
Viens donc, tout là-haut, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Oh ! viens-t’en, cher amour, viens-t’en !  »

Au vitrail clos de la chapelle,
On entend heurter à grand bruit.
Longtemps, bien longtemps, on appelle,
Longtemps, bien longtemps, dans la nuit.

Hier, près des auges de pierre
Qui soutiennent les bénitiers,
Je vis la pauvre prisonnière
Tomber, l’aile close, à mes pieds.

Je pris dans ma main la pauvrette.
Je crus voir, comme un fin brillant,
Miroiter une gouttelette
Sur les plumes de son col blanc.

Était-ce une larme ? une goutte
D’eau bénite ? Je n’en sais rien.
Le cœur des bons oiseaux, sans doute,
Vaut bien celui d’un faux chrétien.

Ô pieuse hirondelle aimée,
C’est bien à bon droit qu’en tout lieu
Le bon peuple aimant t’a nommée :
Le petit oiseau du bon Dieu.

En redisant ta simple histoire,
Je songe à ces anges voilés,
Qui, dans l’ombre de l’oratoire,
Pour nous se sont agenouillés.

Je songe à ces vierges ferventes
Qui vivent de saintes amours,
Et s’ensevelissent vivantes,
Dans la prière, pour toujours.

L’idylle Dorée

Au vent joyeux de la bonne nouvelle
L’étable s’ouvre ; et sa merveille est telle
Que les naïfs bergers en sont troublés.

Illuminant la crèche sombre encore,
L’Enfant paraît en un orbe d’aurore,
Plus blond que l’or des méteils et des blés.

Tout reluit sous l’humble chaume en ruine ;
Tout y rutile. Ô nuits de Palestine,
De vos ciels d’aube pâle, est-ce un reflet ?

Lune magique, est-ce ton sortilège ?
Est-ce l’éclat de ta blancheur de neige ?
Est-ce ton charme, ô bel enfantelet ?

Un homme est là, grave comme en un temple ;
Hiératique, il admire, il contemple,
Ne sachant plus que bénir à genoux.

Dans son long voile et dans sa blanche robe,
Pudique et belle, aux regards se dérobe
Une humble femme au profil triste et doux.

Couple candide, ils restent sans parole,
Le front ceint d’une opaline auréole,
Navrés d’amour et de ravissement.

Le père exulte, et la mère soupire ;
Tendre, elle fait effort pour lui sourire,
Mais son sourire expire tristement.

Elle, la Sainte, elle, l’Immaculée,
Oh ! comme elle est confuse, émerveillée,
Toute à son rêve et toute à son affront.

Elle se voit dans une bergerie,
Et, pour son Christ, non pour elle, Marie
Pleure, le glaive au cœur, l’épine au front.

Le nouveau-né, demi-nu, que l’haleine
Du bœuf et de l’âne réchauffe à peine,
Tout frêle et tout mignon, tremble et vagit.

La plus modeste entre toutes les mères
Se meurt de honte, et le sang de ses pères
Comme une pourpre à sa tempe rougit.

Dans ce réduit de misère, les anges,
Venus du ciel, modulent les louanges
Du gracieux petit roi de Sion.

L’oreille entend la harpe qui console,
La tendre lyre et la tendre viole,
Et le théorbe et le psaltérion ;

Mais ni le luth qui berce et qui caresse,
Ni la viole exquise de tendresse,
Rien n’a charmé le souci maternel.

Pensive, au bord de la crèche accoudée,
Elle pressent, crucifiante idée,
Quelque chagrin qui lui semble éternel.

Les séraphins suspendent leur cantique :
Et l’âpre son du hautbois bucolique
Se mêle au frais gazouillis des pipeaux.

La corne a pris sa voix la plus câline,
Et le roseau langoureux, en sourdine,
Chante à ravir l’âme des bleus oiseaux.

On croit ouïr les endormeuses plaintes
De l’air parmi les légers térébinthes,
Du soir parmi les pâles oliviers.

En la blancheur de la lumière astrale
Monte et descend la fraîche pastorale
Que dit le chœur rustique des bouviers.

Cette musique élyséenne coule
Et, vrai miracle, ondule et se déroule,
S’achève et file en sanglots inouïs.

Des femmes vont à l’adorable Juive
Offrir, avec la myrtille et l’olive,
Roses et lis tout frais épanouis.

Silencieux, dévalant les collines,
Orientés par les clartés divines,
Déjà, voici les chameliers du Nil.

Ils ont offert l’ambre et le cinnamome
Et ces lotus d’oasis dont l’arome
Calme et guérit le mal le plus subtil.

Ni les soupirs des pipeaux et des flûtes,
Ni le noël des chevriers hirsutes,
Rien n’a charmé le maternel souci ;

Ni les lotus, ni les lis de Judée,
Ni l’oliban des rois de la Chaldée,
Rien ne l’allège et rien ne l’adoucit.

Dans son berceau, que la mousse encourtine,
L’enfant s’éveille, et sa lèvre enfantine
S’ouvre et sourit d’un sourire de ciel.

Sur cette bouche idéalement rose,
La Mère, moins songeuse, moins morose,
Pose un baiser mouillé de pleurs de miel.

Ô tendres pleurs, délicieuses larmes,
Est-il quelqu’un qui résiste à vos charmes ?
Femme, tes pleurs font pleurer tous les yeux !

Dès son réveil, calme, à celle dont l’âme
D’inquiétude et d’angoisse se pâme,
Le Fils envoie un regard radieux.

Nul pavillon d’impérator n’égale
Ce gîte où luit la gloire filiale,
Ce lit de paille aux rideaux de soleil.

Le pâtre adore et Joseph s’extasie :
Certes, jamais les huchiers de l’Asie
Ni les bouviers n’ont vu tableau pareil.

Vision rose, exquise épiphanie,
Divine idylle à jamais non finie,
Charmante encore après dix-huit cents ans !

Aux Bethléem mystiques, des deux Mondes
Peuples et rois, caravanes profondes,
À pleines nefs apportent des présents.

Bercail d’azur, asile de mystère,
Où le noël amoureux de la terre
Alterne avec le cantique des cieux !

Crèche où naquit l’agneau des paraboles,
Agreste autel des célestes symboles,
Je vois s’ouvrir ton chaume harmonieux.

Tout ébloui, sur le seuil je m’arrête,
Je me prosterne et je courbe la tête,
Dans la pénombre, en silence, à l’écart.

Pour te louer, divin berceau, j’aspire
L’harmonieux lyrisme qu’on respire
Dans les motifs des aèdes de l’art.

Ô Mère pure, ô Vierge maternelle,
Vase de nard qui déborde et ruisselle,
Inonde-moi des flots de ton amour !

Je veux bercer ta peine et ta hantise,
Adoucir le mal qui te martyrise,
Je veux aimer ton Jésus sans retour.

Suivant les pas des bergers et des Mages,
Je viens offrir l’encens de mes hommages.
Que n’ai-je l’or des antiques Crésus !

Oh ! laisse-moi, Vierge, Mère divine,
Prendre en mes bras, presser sur ma poitrine,
Ton bien-aimé, ton trésor, ton Jésus !

Je veux que ma lèvre à sa lèvre touche.
Combien heureux je serais, si ma bouche
Pouvait chanter un chant digne de toi !

Mais c’est en vain que mon hymne s’élance.
Suspends ton rythme, ô mon cœur, le silence
Exprime seul mon extatique émoi.

Lumière

Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute,
Le monde, dans un noir tournoîment emporté,
S’effarait, quand soudain retentit sur la route
La voix de l’immanente infaillibilité.

Et l’on vit, aveuglant les fils de Zoroastre,
Perçant l’ombre où la haine occulte écume encor,
Brillante des clartés que verse un lever d’astre,
Resplendir la tiare aux trois couronnes d’or.

Triple soleil d’espoir éclatant dans la brume
Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau
Que Rome aux chandeliers à sept branches allume.
Triple splendeur de Paul s’élançant du tombeau.

Hosanna ! Béni soit Léon, l’homme-lumière,
L’être divinisé, l’être immatériel,
L’âme, l’élu, le saint, l’ange intermédiaire
Entre Job et Jésus, entre l’homme et le ciel.

Il n’a plus qu’un lambeau de pourpre et de couronne,
Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit,
Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne,
À jamais reste roi par le verbe et l’esprit.

Ce souverain qui n’a que son titre de père ;
Qui, pour sceptre, n’a plus qu’un roseau de pasteur,
Ce prince de douleur, d’angoisse et de misère,
Apparaît à nos yeux comme un triomphateur.

Au-dessus de ces fronts royaux que l’anarchie
Menace, beau de calme et de sérénité,
Il se dresse, et l’on voit sur sa tête blanchie
Flotter comme une vague aube d’éternité.

Il parle, et l’Occident se prosterne en prière ;
Il appelle, et, là-bas, l’Orient, solennel,
Dans la chape d’argent de sa gloire première,
Exulte au cri du pape et vibre à son appel.

Les profondeurs de l’autre azur frémissent toutes,
Et la Miséricorde en pleurs, sur l’univers
Épandant les trésors des suprêmes absoutes,
Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers.

De l’aurore au couchant, l’encyclique féconde,
Dans le déclin du grand siècle qui va finir,
Sous le souffle de Dieu, s’en va de par le monde
Répandre amour et paix, consoler et bénir.

Gloire au nouveau Jean ! gloire à l’aigle des symboles !
Gloire au révélateur des secrets de Sion !
Au voyant dont le front constellé d’auréoles
S’incline sous le vent de l’inspiration !

Béni soit-il, celui dont le vaste génie,
Sur l’abîme du dogme ancien toujours nouveau,
Ouvrant une nouvelle échappée infinie,
Voit plus large, descend plus profond, va plus haut.

Gloire au Buonarotti de la foi catholique,
Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument
Taillé dans le carrare et dans le pentélique,
Éblouissant d’azur, d’or et de diamant.

Mirages

Dans le repli d’une anse fraîche
Où tremble le moelleux reflet
D’un clair ciel rose et violet,
Sommeille le bateau de pêche.

Sur l’eau qui s’est agatisée,
Dès le jour, encore endormi,
Un vent léger souffle à demi
Par brève et rythmique risée.

Mais la vague au large moutonne.
Et dans les échos réveillés
Poulent déjà les sons mouillés
D’un lourd clapotis monotone.

Enlaçant la coque de chêne,
Les flots aux douceurs de velours
Montent, montent, montent toujours.
Le bateau tire sur sa chaîne.

Il semble que le flot attire
La barque, et qu’un doux souffle d’air
La pousse vers la belle mer
Qui soupire, chante, et soupire.

On croit entendre sur les ondes
Des appels pareils aux appels
Qui viennent des verts archipels
Où chantent les sirènes blondes.

Au large fleurissent les îles.
Là-bas, sous des ciels toujours beaux,
Bleuit le golfe où les vaisseaux
Vont sur des flots toujours tranquilles.

Dès longtemps un rêve me hante :
Je veux, au risque d’y mourir,
Au hasard des vagues courir
La mer périlleuse et tentante.

Des voix qui viennent de la grève
M’ont dit que les vents sont mauvais.
Je n’écoute rien. Je m’en vais,
Bercé par les rythmes du rêve.

Dussé-je faire mille lieues
Il faut que j’atteigne ces bords
Qui palpitent aux frais accords
Des chimères roses et bleues.

J’irai, suivant ma fantaisie,
Boire aux ruisseaux harmonieux
Où croît, aux caresses des cieux,
La fleur d’or de la poésie.

J’ai pour étoile, l’Art antique,
Le Beau, ce pôle dont l’aimant
Nous attire éternellement
Et j’ai l’espoir pour viatique.

Missive

À M. et Mme Louis Fréchette.

Le poète,
À la grâce comme au talent,
Souhaite
Un long cycle de jours de l’an.

Le ciel veuille
Que nul âpre souffle inhumain
N’effeuille
Les fleurs qui sèment leur chemin.

Que la lyre
Toujours unisse au clair accord
Du rire
Le rythme des sept cordes d’or.

Primeroses

Ces délicieuses fleurs roses,
Grandes ouvertes ou mi-closes,
Me soufflent de tant douces choses
Et fleurent si frais et si doux,
Que, bien sûr, et corolle et tige,
Recèlent par quelque prodige,
Quelque chose qui vient de vous.

Troublant et capiteux arôme !
Mon cœur, comme l’air s’en embaume,
Et, grise, je pars au royaume
Du rêve, où mes espoirs défunts,
Où mes illusions dernières,
Comme ces roses printanières,
Ont vécu leurs premiers parfums.

Québec

Comme un factionnaire immobile au port d’arme,
Dans ces murs où l’on croit ouïr se prolonger
Le grave écho lointain d’un qui vive d’alarme,
À ses gloires Québec semble encore songer.

L’humble paix pastorale a replié son aile
Sur l’âpre terre où gît le sombre camp des morts :
Du bugle ensanglanté, la plaine solennelle
N’entend plus retentir les tragiques accords.

Au flanc de la redoute, aux poternes ouvertes,
Aux créneaux de la tour, aux brèches des remparts,
La mousse dont l’avril a teint les franges vertes,
Suspend ses verts pavois et ses verts étendards.

Au port ne viendront plus mouiller les caravelles.
Qu’importe ? contre toute espérance, on attend.
On attend qu’on nous fasse assavoir des nouvelles
Des bourgs d’où sont venus les purs Français d’antan.

Hanté du souvenir qui le tient en tristesse,
De par delà les mers, du lointain, de là-bas.
L’ancien logis qu’enchante une immortelle hôtesse,
De jours en jours attend quelqu’un qui ne vient pas.

Souventes fois, la nuit, comme aux jours des grands sièges,
Vibrent d’étranges sons de cors et de tambours :
Et, souvent, l’on a cru voir de pompeux cortèges
Défiler, radieux, sous l’ombre des faubourgs.

Une garde fantôme, une ronde macabre,
Passe, marchant à pas sonore et régulier,
Et l’on entend tinter des cliquetis de sabre
Sur les marches de bois du gothique escalier.

Ô Québec, reste fier, reste haut sur la rampe
Que dore le passé. Pour nous hausser le coeur,
Pour brandir fièrement les couleurs de ta hampe,
Sois-tu toujours debout, soit-tu toujours vainqueur !

Tant que les doux rivaux du divin Crémazie,
Inclinés sous le vol d’un lyrisme idéal,
Invoquant à genoux la sainte poésie,
Chanteront à plein coeur l’hymne national :

Tant que le pur accent d’une langue immortelle
Vibrera dans l’ancien parler pur de chez nous ;
Tant qu’un rayon d’amour luira dans la prunelle
De la Canadienne aux clairs jolis yeux doux !

À plein ciel, sur les toits, sur les places publiques,
Les hivers succédant aux hivers, neigeront.
Les châsses où la France a serti ses reliques
Sous leur rouille de gloire oncques ne périront.

Aujourd’hui le coeur s’ouvre, et tout revit. Sur l’onde
Dansent les rayons d’or du clair soleil pascal.
Le roc s’ouvre. Qui vive ?… Il faut que l’on réponde,
Sans peur, à haute voix : Frontenac et Laval.

Beethoven

Sonnet.

Est-ce l’harmonieux orchestre que l’aurore
Réveille sous la verte ogive des buissons ?
Que dis-je ? Les oiseaux ne chantent pas encore,
Et l’avril sur les bois fait courir ses frissons.

Maître prestigieux, que tout artiste adore,
Toi dont l’oreille entend les divines chansons,
De l’ivoire enchanté du clavecin sonore
C’est toi qui fais jaillir ces mélodieux sons.

Doux accords, trilles clairs, capricieuses gammes
Se déroulent : ainsi se déroulent les lames
Que caresse le souffle amoureux du matin.

Et pourtant, Beethoven, tes stances idéales
Ne sont qu’un vague écho des blanches cathédrales
Où vibrent les sereins alléluias sans fin.

Le Viatique

La cloche, lente, à voix éteinte,
Tinte au clocher paroissial,
Et l’écho tremblant de sa plainte
Tinte et meurt dans l’air glacial.

L’airain sonne en branle. On écoute.
Pour qui le glas a-t-il tinté ?
Et le son grave, avec le doute,
Tombe sur le cœur attristé.

C’est dans un hameau solitaire,
Où l’homme, encore rude et sain,
Pauvre sur une maigre terre,
Vit obscur et meurt comme un saint.

Aux premiers branles de la cloche,
Les humbles seuils se sont ouverts.
Un bruit de pas drus, qui s’approche,
Frappe l’air lourd des champs déserts.

Par les sentiers que l’ombre voile
Défile un cortège ; en avant,
On voit filer comme une étoile
Un cierge qui vacille au vent.

Mi-voilé d’un lambeau de moire,
Sur le flanc d’un fin lin bénit,
Aux mains du prêtre le ciboire
Comme un soleil d’argent reluit.

À genoux ! c’est le Viatique,
C’est le dictame des souffrants,
Le pain de l’au-delà mystique,
Le divin chrême des mourants.

L’or pâle et la pourpre amortie
Du crépuscule occidental
Au-dessus de la sainte hostie
Forment comme un dais triomphal.

Toi qui vois l’invisible gloire
De cet invisible passant,
Humble fils de la glèbe noire,
Incline-toi, comme un enfant.

C’est Lui : cette pompe céleste.
Proclame sa divinité,
Et ce tant naïf culte agreste
Nous dit sa pauvre humanité.

Quelques paysans en prière
Suivent, leur rosaire à la main ;
Les clous des souliers de misère
Sonnent aux cailloux du chemin.

L’humble suite rustique passe
Au refrain machinal des mots
Que traînent à voix lente et basse
Les dévotes et les dévots.

Oh ! bienheureux ce pauvre monde
Qui devine, et croit sans les voir,
Les choses qu’une ombre profonde
Cache aux maîtres du haut savoir.

Heureuses ces âmes crédules
Qui gardent confiance et foi
Aux mystérieuses formules
De l’ancienne et nouvelle loi.

On n’entend sur la route sombre
Que la clochette du sonneur.
C’est l’heure où la mort vient dans l’ombre.
Hâtez-vous, courrier du Seigneur.

Hâtez-vous ! Tout est morne et triste.
Hâtez-vous ! D’un seul vol, sans bruit,
La mort s’abat à l’improviste,
Comme un sinistre oiseau de nuit.

Là-bas, dans la chambre blafarde,
Un malade souffre à mourir.
Oh ! comme il est lent, comme il tarde,
L’ami qui s’en vient le guérir !

Du beffroi la grave harmonie
S’éteint, triste comme un adieu.
Ange gardien de l’agonie,
Soutiens les pas du porte-Dieu.

Chrysanthèmes

Ils disent qu’au ciel on retrouve
Ces chers petits morts tant pleurés.
Ah ! savent-ils bien ce qu’éprouve
Le cœur des parents éplorés.

Ils sont étonnés qu’on se plaigne.
Savent-ils bien notre douleur ?
À nous dont le sein meurtri saigne,
On parle d’un monde meilleur !

J’y crois à cette autre demeure,
À cet immense azur béni ;
Oui, j’y crois ! et, pourtant, je pleure :
J’ai peur de ce vague infini.

Lui, là-haut, si loin de sa mère !
Je ne puis croire qu’il n’ait pas
Comme une nostalgie amère
De ceux qu’il aimait ici-bas.

Et, comme en un rêve, il me semble
Voir errer dans ce ciel si grand
Un bel ange qui lui ressemble,
Qui nous tend les bras en pleurant.

Il partit alors que les roses
S’ouvrent dans l’air étincelant :
De leurs premières fleurs écloses
On couvrit le suaire blanc.

Pour longtemps la chambre est fermée :
Dans sa froide atmosphère en deuil
Flotte encore l’âme embaumée
Des chrysanthèmes du cercueil.

En secret, la mère, hagarde,
Toute pâle, tournant la clé
De l’huis funèbre, se hasarde
À franchir le seuil endeuillé.

Dans la pièce où son œil pénètre
Elle cherche et voudrait bien voir
Les beaux yeux du cher petit être
Qui manque aux caresses du soir.

Une fièvre intense hallucine
Et son oreille et son regard ;
Ce nid plein d’ombre la fascine :
Son trésor est là, quelque part.

Ce demi-jour mélancolique
Que reflète le ténébreux
Cristal du grand miroir oblique.
C’est le reflet des jours heureux.

L’alcôve était claire et fleurie ;
C’est là que l’enfant fut bercé.
Ah ! l’alcôve est bien assombrie
Depuis que la mort a passé.

Où sont les fleurs, les fines gazes,
Les merveilles du blanc trousseau ?
Les fleurs ne sont plus dans les vases,
Et l’enfant n’est plus au berceau.

C’est pourquoi la mère affolée,
En proie aux regrets superflus,
Ne veut pas être consolée,
Parce que son amour n’est plus.

Épithalame

À M. et Mme Alide Lacerte.

Quand on s’aime on se marie :
Il prend fin, l’enchantement
D’une vague rêverie.
Quand on s’aime on se marie :
La vie à deux, c’est charmant.

Longtemps on hésite, on n’ose ;
La voix, les lèvres, les yeux,
Malgré soi disent la chose.
Longtemps on hésite, on n’ose.
Silence délicieux !

On se comprend sans rien dire.
Le plus fin pinceau de l’Art
Ne peut rendre ni décrire
Tout ce qu’exprime un sourire,
Tout ce qu’exprime un regard.

Bref, il faut dire, à l’église,
Le cher secret inouï.
Peur naïve ! gêne exquise !
Pour que nul ne s’en dédise,
Au prêtre il faut dire oui.

Au mot sacré qu’on prononce,
Dans les cœurs, comme un duo,
Vibre une même réponse.
Au clair oui franc qu’on prononce,
Les cœurs tout bas font écho.

Quand on s’aime, on se marie :
La vie à deux, c’est si doux.
Mon cher, aime ta chérie :
Bon cœur jamais ne varie.
Cher tendre couple, aimez-vous.

Fleurs D’aurore

Comme au printemps de l’autre année,
Au mois des fleurs, après les froids,
Par quelque belle matinée,
Nous irons encore sous bois.

Nous y verrons les mêmes choses,
Le même glorieux réveil,
Et les mêmes métamorphoses
De tout ce qui vit au soleil.

Nous y verrons les grands squelettes
Des arbres gris, ressusciter,
Et les yeux clos des violettes
À la lumière palpiter.

Sous le clair feuillage vert tendre,
Les tourterelles des buissons,
Ce jour-là, nous feront entendre
Leurs lentes et molles chansons.

Ensemble nous irons encore
Cueillir dans les prés, au matin,
De ces bouquets couleur d’aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Nous y boirons l’odeur subtile,
Les capiteux aromes blonds
Que, dans l’air tiède et pur, distille
La flore chaude des vallons.

Radieux, secouant le givre
Et les frimas de l’an dernier,
Nos chers espoirs pourront revivre
Au bon vieux soleil printanier.

En attendant que tout renaisse,
Que tout aime et revive un jour,
Laisse nos rêves, ô jeunesse,
S’envoler vers tes bois d’amour !

Chère idylle, tes primevères
Éclosent en toute saison ;
Elles narguent les froids sévères
Et percent la neige à foison.

Éternel renouveau, tes sèves
Montent même aux coeurs refroidis,
Et tes capiteuses fleurs brèves
Nous grisent comme au temps jadis.

Oh ! oui, nous cueillerons encore,
Aussi frais qu’à l’autre matin,
Ces beaux bouquets couleur d’aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Fleurs D’hiver

Au poète qui m’applaudit.

Ton applaudissement, divin poète, inspire
L’humble songeur dont l’âme impétueuse aspire
Au lyrisme infini des cieux.

Il m’exalte déjà, ce bravo qui m’honore.
Ma strophe bat de l’aile et s’élance, sonore ;
Son vol est plus harmonieux.

Avais-je quelque droit à ta brillante estime ?
Que t’offrir, en retour de cet accueil intime,
Rival des immortels chanteurs ?

Des roses ? Les frimas les ont ensevelies ;
Je chercherais en vain leurs corolles pâlies
Et leurs embaumantes senteurs.

Que dis-je ? j’oubliais que la neige étincelle,
Et que ce ciel, taché de nuages, recèle
La grêle et le givre argentin.

Le ciel est gris, la terre est froide. Les rafales
Pour longtemps ont éteint les flammes triomphales,
Les pourpres clartés du matin.

Plus de fleurs à cueillir dans l’herbe des prairies !
Plus de vers à glaner au jardin de féeries
Où la rime éclôt à foison.

Pareils à ces oiseaux frileux qu’octobre chasse,
Nos rêves ont quitté ce triste azur de glace
Pour le bleu d’un autre horizon.

Grelottant, dans l’air gris, le soleil de décembre
Se couche, et déjà vient la brune, et, dans ma chambre,
Comme dans un bois, il fait noir.

Salut, petit soleil des hâtives veillées,
Qui brilles, vague, pâle, aux vitres étoilées,
Poétique lampe du soir !

À petit bruit, la neige, au dehors, tombe lente,
En légers flocons fins, sous la lune tremblante,
Comme une poudre de cristal.

Oh ! quelle floconneuse avalanche argentée !
Oh ! parmi ces blancheurs d’aube diamantée
Comme il est beau, le toit natal !

Te redirai-je à toi le poète, l’artiste,
L’exquise impression, à la fois douce et triste,
Que nous donne le coin du feu ?

Te dirai-je les doux pensers que nous suggère
Le logis où les fleurs de la verte étagère
Évoquent l’été frais et bleu !

Oh ! que la chambre est bonne, et qu’il est bon d’y vivre,
Malgré le froid, malgré le vent, malgré le givre,
Dans le calme et l’apaisement !

Le piano frémit : une voix veloutée
S’élève et sa douceur, dans mon âme hantée,
A réveillé l’amour dormant.

Là-haut, dans la mansarde, on se meurt de misère ;
Ici, dans les salons, comme dans une serre,
Le bonheur embaume et fleurit.

La volupté blasphème au fond du bouge infâme.
Au foyer, Dieu descend : la mère en pleurs se pâme
Aux lèvres de l’ange qui rit ;

Le chapelet aux doigts, l’aïeule s’agenouille.
Et moi, je joins les mains, et mon regard se mouille,
Et je te bénis, ô Dieu bon !

Par ton charme, ô foyer natal, par ta magie,
L’hiver est sans frissons, sans deuil, sans nostalgie.
Douce maison, douce maison !

Poète, en attendant que le printemps renaisse,
Et redonne aux forêts leur robe de jeunesse
Et leur éclatant voile vert ;

En attendant qu’Avril ensoleille et colore
Ces chaudes floraisons qu’un souffle fait éclore,
Reçois ces pâles fleurs d’hiver.