L’hirondelle Pieuse

Un soir, je vis une hirondelle
Descendre du haut du ciel bleu
Et s’élancer à tire d’aile
Sous les absides du saint lieu.

Et depuis, dans les vapeurs blanches
De l’encens, à vol doux, léger,
On voit, par l’église, aux dimanches,
Le pieux oiseau voltiger.

Au plein air, à la brise fraîche,
Le large seuil est grand ouvert :
Pauvre oisillon, qui donc t’empêche
De retourner au vallon vert ?

N’entends-tu pas, dans les campagnes,
La nuit, quand les cieux sont déserts,
Les cris perdus de tes compagnes,
Que chasse le froid des hivers ?

Par les coupoles ajourées,
Ne vois-tu pas, parfois, le soir,
Aux demi-lueurs des vêprées,
Zigzaguer un petit vol noir.

 » Viens ! dit une voix gazouillante ;
Là-haut, sur la tour, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Hâte-toi, mon amour, viens-t’en ! »

Et, sur la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leurs brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Viens, reprend la voix, viens, mignonne.
Entends-tu crier les halbrans ?
Plaintifs, colonne par colonne,
S’en vont les derniers émigrants.

Tes sœurs poussent des cris d’alarme :
Fuyons le froid ! fuyons la mort !
Réponds-moi, cruelle ! Quel charme
À ces voûtes t’enchaîne encor ?

Aurais-tu l’idée enfantine
De vivre ici, dorénavant,
Et de te faire sacristine,
Comme une fille du couvent ?

On ne vit point que de prière :
Pour les folâtres oisillons,
Un grain de mil vaut mieux, ma chère,
Que toutes les dévotions.

Préférerais-tu, pauvre folle,
Pour réciter tes oraisons,
Le ciel étroit d’une coupole,
Au plein ciel des grands horizons ?

Je n’ai jamais vu les corniches
Où tu sembles te plaire tant.
Valent-elles les vieilles niches
De nos bons vieux logis d’antan ?

Viens ! nous passerons par Venise,
Et nous referons, si tu veux,
De Messine jusqu’à Trévise,
Le tour des jolis pays bleus.

Des cathédrales florentines
Nous reverrons le fin décor,
Et de leurs cloches argentines
Nous entendrons les gammes d’or.

À Rome, à Ferrare, à Sienne,
De mille temples sans pareils,
Dans notre course aérienne,
Nous verrons les clochers vermeils.

Viens ! nous irons tout droit à Nice.
Oh ! viens, je suivrai, nuits et jours,
Toute aile et tout cœur, le caprice
D’une voyageuse au long cours.

Narguant le mistral et les pluies,
Nous nous cacherons dans les fleurs ;
Et puis, ma foi, si tu t’ennuies,
Nous irons nous aimer ailleurs.

Au son des claires mandolines,
Nous irons, par un beau matin,
Nous marier sur les collines
Du vert pays napolitain.

Nous choisirons ce coin tranquille,
Ce creux de ruine discret,
Où, le soir, une jeune fille
Vient s’agenouiller, en secret.

Sous le manteau de la madone,
Qu’un amandier toujours fleuri
De ses fleurs de neige couronne,
Nous trouverons un sûr abri.

Quand les petits seront en âge,
À vol silencieux et lent,
Nous irons en pèlerinage
À Notre-Dame de Milan.

Puis, par les routes nuageuses,
Que suivent, dans le temps pascal,
Les graves cloches voyageuses,
Nous reviendrons au nid natal.

Et, dans la tour, les camarades
Entre elles parlent de partir,
Et leur brèves monosyllabes
Bruissent à n’en plus finir.

 » Oh ! viens, redit la voix pleurante ;
Viens donc, tout là-haut, on t’attend ;
Avant qu’il neige, avant qu’il vente,
Oh ! viens-t’en, cher amour, viens-t’en !  »

Au vitrail clos de la chapelle,
On entend heurter à grand bruit.
Longtemps, bien longtemps, on appelle,
Longtemps, bien longtemps, dans la nuit.

Hier, près des auges de pierre
Qui soutiennent les bénitiers,
Je vis la pauvre prisonnière
Tomber, l’aile close, à mes pieds.

Je pris dans ma main la pauvrette.
Je crus voir, comme un fin brillant,
Miroiter une gouttelette
Sur les plumes de son col blanc.

Était-ce une larme ? une goutte
D’eau bénite ? Je n’en sais rien.
Le cœur des bons oiseaux, sans doute,
Vaut bien celui d’un faux chrétien.

Ô pieuse hirondelle aimée,
C’est bien à bon droit qu’en tout lieu
Le bon peuple aimant t’a nommée :
Le petit oiseau du bon Dieu.

En redisant ta simple histoire,
Je songe à ces anges voilés,
Qui, dans l’ombre de l’oratoire,
Pour nous se sont agenouillés.

Je songe à ces vierges ferventes
Qui vivent de saintes amours,
Et s’ensevelissent vivantes,
Dans la prière, pour toujours.

L’idylle Dorée

Au vent joyeux de la bonne nouvelle
L’étable s’ouvre ; et sa merveille est telle
Que les naïfs bergers en sont troublés.

Illuminant la crèche sombre encore,
L’Enfant paraît en un orbe d’aurore,
Plus blond que l’or des méteils et des blés.

Tout reluit sous l’humble chaume en ruine ;
Tout y rutile. Ô nuits de Palestine,
De vos ciels d’aube pâle, est-ce un reflet ?

Lune magique, est-ce ton sortilège ?
Est-ce l’éclat de ta blancheur de neige ?
Est-ce ton charme, ô bel enfantelet ?

Un homme est là, grave comme en un temple ;
Hiératique, il admire, il contemple,
Ne sachant plus que bénir à genoux.

Dans son long voile et dans sa blanche robe,
Pudique et belle, aux regards se dérobe
Une humble femme au profil triste et doux.

Couple candide, ils restent sans parole,
Le front ceint d’une opaline auréole,
Navrés d’amour et de ravissement.

Le père exulte, et la mère soupire ;
Tendre, elle fait effort pour lui sourire,
Mais son sourire expire tristement.

Elle, la Sainte, elle, l’Immaculée,
Oh ! comme elle est confuse, émerveillée,
Toute à son rêve et toute à son affront.

Elle se voit dans une bergerie,
Et, pour son Christ, non pour elle, Marie
Pleure, le glaive au cœur, l’épine au front.

Le nouveau-né, demi-nu, que l’haleine
Du bœuf et de l’âne réchauffe à peine,
Tout frêle et tout mignon, tremble et vagit.

La plus modeste entre toutes les mères
Se meurt de honte, et le sang de ses pères
Comme une pourpre à sa tempe rougit.

Dans ce réduit de misère, les anges,
Venus du ciel, modulent les louanges
Du gracieux petit roi de Sion.

L’oreille entend la harpe qui console,
La tendre lyre et la tendre viole,
Et le théorbe et le psaltérion ;

Mais ni le luth qui berce et qui caresse,
Ni la viole exquise de tendresse,
Rien n’a charmé le souci maternel.

Pensive, au bord de la crèche accoudée,
Elle pressent, crucifiante idée,
Quelque chagrin qui lui semble éternel.

Les séraphins suspendent leur cantique :
Et l’âpre son du hautbois bucolique
Se mêle au frais gazouillis des pipeaux.

La corne a pris sa voix la plus câline,
Et le roseau langoureux, en sourdine,
Chante à ravir l’âme des bleus oiseaux.

On croit ouïr les endormeuses plaintes
De l’air parmi les légers térébinthes,
Du soir parmi les pâles oliviers.

En la blancheur de la lumière astrale
Monte et descend la fraîche pastorale
Que dit le chœur rustique des bouviers.

Cette musique élyséenne coule
Et, vrai miracle, ondule et se déroule,
S’achève et file en sanglots inouïs.

Des femmes vont à l’adorable Juive
Offrir, avec la myrtille et l’olive,
Roses et lis tout frais épanouis.

Silencieux, dévalant les collines,
Orientés par les clartés divines,
Déjà, voici les chameliers du Nil.

Ils ont offert l’ambre et le cinnamome
Et ces lotus d’oasis dont l’arome
Calme et guérit le mal le plus subtil.

Ni les soupirs des pipeaux et des flûtes,
Ni le noël des chevriers hirsutes,
Rien n’a charmé le maternel souci ;

Ni les lotus, ni les lis de Judée,
Ni l’oliban des rois de la Chaldée,
Rien ne l’allège et rien ne l’adoucit.

Dans son berceau, que la mousse encourtine,
L’enfant s’éveille, et sa lèvre enfantine
S’ouvre et sourit d’un sourire de ciel.

Sur cette bouche idéalement rose,
La Mère, moins songeuse, moins morose,
Pose un baiser mouillé de pleurs de miel.

Ô tendres pleurs, délicieuses larmes,
Est-il quelqu’un qui résiste à vos charmes ?
Femme, tes pleurs font pleurer tous les yeux !

Dès son réveil, calme, à celle dont l’âme
D’inquiétude et d’angoisse se pâme,
Le Fils envoie un regard radieux.

Nul pavillon d’impérator n’égale
Ce gîte où luit la gloire filiale,
Ce lit de paille aux rideaux de soleil.

Le pâtre adore et Joseph s’extasie :
Certes, jamais les huchiers de l’Asie
Ni les bouviers n’ont vu tableau pareil.

Vision rose, exquise épiphanie,
Divine idylle à jamais non finie,
Charmante encore après dix-huit cents ans !

Aux Bethléem mystiques, des deux Mondes
Peuples et rois, caravanes profondes,
À pleines nefs apportent des présents.

Bercail d’azur, asile de mystère,
Où le noël amoureux de la terre
Alterne avec le cantique des cieux !

Crèche où naquit l’agneau des paraboles,
Agreste autel des célestes symboles,
Je vois s’ouvrir ton chaume harmonieux.

Tout ébloui, sur le seuil je m’arrête,
Je me prosterne et je courbe la tête,
Dans la pénombre, en silence, à l’écart.

Pour te louer, divin berceau, j’aspire
L’harmonieux lyrisme qu’on respire
Dans les motifs des aèdes de l’art.

Ô Mère pure, ô Vierge maternelle,
Vase de nard qui déborde et ruisselle,
Inonde-moi des flots de ton amour !

Je veux bercer ta peine et ta hantise,
Adoucir le mal qui te martyrise,
Je veux aimer ton Jésus sans retour.

Suivant les pas des bergers et des Mages,
Je viens offrir l’encens de mes hommages.
Que n’ai-je l’or des antiques Crésus !

Oh ! laisse-moi, Vierge, Mère divine,
Prendre en mes bras, presser sur ma poitrine,
Ton bien-aimé, ton trésor, ton Jésus !

Je veux que ma lèvre à sa lèvre touche.
Combien heureux je serais, si ma bouche
Pouvait chanter un chant digne de toi !

Mais c’est en vain que mon hymne s’élance.
Suspends ton rythme, ô mon cœur, le silence
Exprime seul mon extatique émoi.

Lumière

Perdu dans les brouillards du sophisme et du doute,
Le monde, dans un noir tournoîment emporté,
S’effarait, quand soudain retentit sur la route
La voix de l’immanente infaillibilité.

Et l’on vit, aveuglant les fils de Zoroastre,
Perçant l’ombre où la haine occulte écume encor,
Brillante des clartés que verse un lever d’astre,
Resplendir la tiare aux trois couronnes d’or.

Triple soleil d’espoir éclatant dans la brume
Du sombre gouffre humain. Triple feu du flambeau
Que Rome aux chandeliers à sept branches allume.
Triple splendeur de Paul s’élançant du tombeau.

Hosanna ! Béni soit Léon, l’homme-lumière,
L’être divinisé, l’être immatériel,
L’âme, l’élu, le saint, l’ange intermédiaire
Entre Job et Jésus, entre l’homme et le ciel.

Il n’a plus qu’un lambeau de pourpre et de couronne,
Mais cet humble martyr qui pleure et qui sourit,
Ce divin qui bénit, ce clément qui pardonne,
À jamais reste roi par le verbe et l’esprit.

Ce souverain qui n’a que son titre de père ;
Qui, pour sceptre, n’a plus qu’un roseau de pasteur,
Ce prince de douleur, d’angoisse et de misère,
Apparaît à nos yeux comme un triomphateur.

Au-dessus de ces fronts royaux que l’anarchie
Menace, beau de calme et de sérénité,
Il se dresse, et l’on voit sur sa tête blanchie
Flotter comme une vague aube d’éternité.

Il parle, et l’Occident se prosterne en prière ;
Il appelle, et, là-bas, l’Orient, solennel,
Dans la chape d’argent de sa gloire première,
Exulte au cri du pape et vibre à son appel.

Les profondeurs de l’autre azur frémissent toutes,
Et la Miséricorde en pleurs, sur l’univers
Épandant les trésors des suprêmes absoutes,
Rouvre les cieux fermés et ferme les enfers.

De l’aurore au couchant, l’encyclique féconde,
Dans le déclin du grand siècle qui va finir,
Sous le souffle de Dieu, s’en va de par le monde
Répandre amour et paix, consoler et bénir.

Gloire au nouveau Jean ! gloire à l’aigle des symboles !
Gloire au révélateur des secrets de Sion !
Au voyant dont le front constellé d’auréoles
S’incline sous le vent de l’inspiration !

Béni soit-il, celui dont le vaste génie,
Sur l’abîme du dogme ancien toujours nouveau,
Ouvrant une nouvelle échappée infinie,
Voit plus large, descend plus profond, va plus haut.

Gloire au Buonarotti de la foi catholique,
Qui bâtit, sur le roc de Pierre, un monument
Taillé dans le carrare et dans le pentélique,
Éblouissant d’azur, d’or et de diamant.

Mirages

Dans le repli d’une anse fraîche
Où tremble le moelleux reflet
D’un clair ciel rose et violet,
Sommeille le bateau de pêche.

Sur l’eau qui s’est agatisée,
Dès le jour, encore endormi,
Un vent léger souffle à demi
Par brève et rythmique risée.

Mais la vague au large moutonne.
Et dans les échos réveillés
Poulent déjà les sons mouillés
D’un lourd clapotis monotone.

Enlaçant la coque de chêne,
Les flots aux douceurs de velours
Montent, montent, montent toujours.
Le bateau tire sur sa chaîne.

Il semble que le flot attire
La barque, et qu’un doux souffle d’air
La pousse vers la belle mer
Qui soupire, chante, et soupire.

On croit entendre sur les ondes
Des appels pareils aux appels
Qui viennent des verts archipels
Où chantent les sirènes blondes.

Au large fleurissent les îles.
Là-bas, sous des ciels toujours beaux,
Bleuit le golfe où les vaisseaux
Vont sur des flots toujours tranquilles.

Dès longtemps un rêve me hante :
Je veux, au risque d’y mourir,
Au hasard des vagues courir
La mer périlleuse et tentante.

Des voix qui viennent de la grève
M’ont dit que les vents sont mauvais.
Je n’écoute rien. Je m’en vais,
Bercé par les rythmes du rêve.

Dussé-je faire mille lieues
Il faut que j’atteigne ces bords
Qui palpitent aux frais accords
Des chimères roses et bleues.

J’irai, suivant ma fantaisie,
Boire aux ruisseaux harmonieux
Où croît, aux caresses des cieux,
La fleur d’or de la poésie.

J’ai pour étoile, l’Art antique,
Le Beau, ce pôle dont l’aimant
Nous attire éternellement
Et j’ai l’espoir pour viatique.

Missive

À M. et Mme Louis Fréchette.

Le poète,
À la grâce comme au talent,
Souhaite
Un long cycle de jours de l’an.

Le ciel veuille
Que nul âpre souffle inhumain
N’effeuille
Les fleurs qui sèment leur chemin.

Que la lyre
Toujours unisse au clair accord
Du rire
Le rythme des sept cordes d’or.

Primeroses

Ces délicieuses fleurs roses,
Grandes ouvertes ou mi-closes,
Me soufflent de tant douces choses
Et fleurent si frais et si doux,
Que, bien sûr, et corolle et tige,
Recèlent par quelque prodige,
Quelque chose qui vient de vous.

Troublant et capiteux arôme !
Mon cœur, comme l’air s’en embaume,
Et, grise, je pars au royaume
Du rêve, où mes espoirs défunts,
Où mes illusions dernières,
Comme ces roses printanières,
Ont vécu leurs premiers parfums.

Québec

Comme un factionnaire immobile au port d’arme,
Dans ces murs où l’on croit ouïr se prolonger
Le grave écho lointain d’un qui vive d’alarme,
À ses gloires Québec semble encore songer.

L’humble paix pastorale a replié son aile
Sur l’âpre terre où gît le sombre camp des morts :
Du bugle ensanglanté, la plaine solennelle
N’entend plus retentir les tragiques accords.

Au flanc de la redoute, aux poternes ouvertes,
Aux créneaux de la tour, aux brèches des remparts,
La mousse dont l’avril a teint les franges vertes,
Suspend ses verts pavois et ses verts étendards.

Au port ne viendront plus mouiller les caravelles.
Qu’importe ? contre toute espérance, on attend.
On attend qu’on nous fasse assavoir des nouvelles
Des bourgs d’où sont venus les purs Français d’antan.

Hanté du souvenir qui le tient en tristesse,
De par delà les mers, du lointain, de là-bas.
L’ancien logis qu’enchante une immortelle hôtesse,
De jours en jours attend quelqu’un qui ne vient pas.

Souventes fois, la nuit, comme aux jours des grands sièges,
Vibrent d’étranges sons de cors et de tambours :
Et, souvent, l’on a cru voir de pompeux cortèges
Défiler, radieux, sous l’ombre des faubourgs.

Une garde fantôme, une ronde macabre,
Passe, marchant à pas sonore et régulier,
Et l’on entend tinter des cliquetis de sabre
Sur les marches de bois du gothique escalier.

Ô Québec, reste fier, reste haut sur la rampe
Que dore le passé. Pour nous hausser le coeur,
Pour brandir fièrement les couleurs de ta hampe,
Sois-tu toujours debout, soit-tu toujours vainqueur !

Tant que les doux rivaux du divin Crémazie,
Inclinés sous le vol d’un lyrisme idéal,
Invoquant à genoux la sainte poésie,
Chanteront à plein coeur l’hymne national :

Tant que le pur accent d’une langue immortelle
Vibrera dans l’ancien parler pur de chez nous ;
Tant qu’un rayon d’amour luira dans la prunelle
De la Canadienne aux clairs jolis yeux doux !

À plein ciel, sur les toits, sur les places publiques,
Les hivers succédant aux hivers, neigeront.
Les châsses où la France a serti ses reliques
Sous leur rouille de gloire oncques ne périront.

Aujourd’hui le coeur s’ouvre, et tout revit. Sur l’onde
Dansent les rayons d’or du clair soleil pascal.
Le roc s’ouvre. Qui vive ?… Il faut que l’on réponde,
Sans peur, à haute voix : Frontenac et Laval.

Les Clochettes

Le carillon multicolore
Des clochettes au timbre clair
Tinte, étincelle, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

C’est plaisir, quand la neige crie,
D’ouïr, mêlée au bruit banal
Du vent, l’allègre sonnerie
Du joyeux solstice hivernal.

Aux heures de la promenade,
Sur les places, de trois à cinq,
De l’esplanade à l’esplanade,
Du skating rink au skating rink.

Dans la brume aux teintes de cuivre
Où par un radieux ciel bleu,
Volent avec les fleurs du givre
Les vibrantes notes de feu.

Rapides traîneaux de Norvège,
Tout capitonnés et fleuris ;
Karrioles à triple siège,
Aux ondoyantes peaux d’ours gris ;

Sleighs bleus, sleighs verts, dont l’acier lisse,
Traçant un zigzaguant sillon,
Par les chemins irisés, glisse
Dans un vaporeux tourbillon.

En double file, sur la neige,
Secouant pompons et clinquants,
Se croisent triomphal cortège
Aux éclats des grands fouets claquants.

Au col du poney qui trottine,
Au poitrail des grands chevaux lourds,
Clochettes à voix argentine,
Gros grelots de bronze aux sons sourds.

Tintent et vannent à merveille.
Par les soirs et par les matins,
Vibre une gamme sans pareille
De dings dings dings et de tins-tins.

Il fait un froid de Sibérie.
Nargue du froid ! Vive l’hiver !
Vive l’électrique féerie
De ses kremlins de cristal vert !

Oh ! vive la belle gelée !
Oh ! le bel Hiver, c’est pour nous
Qu’il pique à sa tempe étoilée
Les fleurs toutes rouges du houx !

Ô gais cortèges, faites place !
Du haut des neigeux Labrador,
Hiver descent ; son char de glace
File au trot du renne aux fers d’or.

Salut, roi de l’Ourse, qui passes
Parmi les étincellements
Qu’à travers le bleu des espaces
Éparpillent tes diamants.

Drapons-nous de pourpre et d’hermine !
Sonnons l’olifant et le cor !
Que toute la ville illumine !
Que la fusée éclate encor !

Que tout chante ! Adossée à l’angle
D’un mur, une enfant aux yeux creux,
D’une voix que la bise étrangle,
Demande l’aumône aux heureux.

Devant ce haillon que flagelle
Le fouet des aquilons stridents,
Sans voir le pauvre être qui gèle
Et sanglote et claque des dents,

On passe. Le rire sonore
Des clochettes de nickel clair
Tinte, ironique, tinte encore
Et tintinnabule dans l’air.

Mais l’enfant que ce bruit harcèle
Aimerait mieux, mille fois mieux,
Ouïr tinter dans l’escarcelle
Le carillon des sous joyeux.

Hiver, que tes grelots de fête
N’attristent pas les indigents ;
Et vous, riches, faites la quête
Pour la Noël des pauvres gens.

Dans son étable qu’enténèbre
Le froid noir de la pauvreté,
Que le pauvre à son tour célèbre
La joyeuse Nativité.

Les Corbeaux

Les noirs corbeaux au noir plumage,
Que chassa le vent automnal,
Revenus de leur long voyage,
Croassent dans le ciel vernal.

Les taillis, les buissons moroses
Attendent leurs joyeux oiseaux :
Mais, au lieu des gais virtuoses,
Arrivent premiers les corbeaux.

Pour charmer le bois qui s’ennuie,
Ces dilettantes sans rival,
Ce soir, par la neige et la pluie,
Donneront un grand festival.

Les rêveurs, dont l’extase est brève,
Attendent des vols d’oiseaux d’or ;
Mais, au lieu des oiseaux du rêve,
Arrive le sombre condor.

Mars pleure avant de nous sourire.
La grêle tombe en plein été.
L’homme, né pour les deuils, soupire
Et pleure avant d’avoir chanté.

Fleurs D’aurore

Comme au printemps de l’autre année,
Au mois des fleurs, après les froids,
Par quelque belle matinée,
Nous irons encore sous bois.

Nous y verrons les mêmes choses,
Le même glorieux réveil,
Et les mêmes métamorphoses
De tout ce qui vit au soleil.

Nous y verrons les grands squelettes
Des arbres gris, ressusciter,
Et les yeux clos des violettes
À la lumière palpiter.

Sous le clair feuillage vert tendre,
Les tourterelles des buissons,
Ce jour-là, nous feront entendre
Leurs lentes et molles chansons.

Ensemble nous irons encore
Cueillir dans les prés, au matin,
De ces bouquets couleur d’aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Nous y boirons l’odeur subtile,
Les capiteux aromes blonds
Que, dans l’air tiède et pur, distille
La flore chaude des vallons.

Radieux, secouant le givre
Et les frimas de l’an dernier,
Nos chers espoirs pourront revivre
Au bon vieux soleil printanier.

En attendant que tout renaisse,
Que tout aime et revive un jour,
Laisse nos rêves, ô jeunesse,
S’envoler vers tes bois d’amour !

Chère idylle, tes primevères
Éclosent en toute saison ;
Elles narguent les froids sévères
Et percent la neige à foison.

Éternel renouveau, tes sèves
Montent même aux coeurs refroidis,
Et tes capiteuses fleurs brèves
Nous grisent comme au temps jadis.

Oh ! oui, nous cueillerons encore,
Aussi frais qu’à l’autre matin,
Ces beaux bouquets couleur d’aurore
Qui fleurent la rose et le thym.

Fleurs D’hiver

Au poète qui m’applaudit.

Ton applaudissement, divin poète, inspire
L’humble songeur dont l’âme impétueuse aspire
Au lyrisme infini des cieux.

Il m’exalte déjà, ce bravo qui m’honore.
Ma strophe bat de l’aile et s’élance, sonore ;
Son vol est plus harmonieux.

Avais-je quelque droit à ta brillante estime ?
Que t’offrir, en retour de cet accueil intime,
Rival des immortels chanteurs ?

Des roses ? Les frimas les ont ensevelies ;
Je chercherais en vain leurs corolles pâlies
Et leurs embaumantes senteurs.

Que dis-je ? j’oubliais que la neige étincelle,
Et que ce ciel, taché de nuages, recèle
La grêle et le givre argentin.

Le ciel est gris, la terre est froide. Les rafales
Pour longtemps ont éteint les flammes triomphales,
Les pourpres clartés du matin.

Plus de fleurs à cueillir dans l’herbe des prairies !
Plus de vers à glaner au jardin de féeries
Où la rime éclôt à foison.

Pareils à ces oiseaux frileux qu’octobre chasse,
Nos rêves ont quitté ce triste azur de glace
Pour le bleu d’un autre horizon.

Grelottant, dans l’air gris, le soleil de décembre
Se couche, et déjà vient la brune, et, dans ma chambre,
Comme dans un bois, il fait noir.

Salut, petit soleil des hâtives veillées,
Qui brilles, vague, pâle, aux vitres étoilées,
Poétique lampe du soir !

À petit bruit, la neige, au dehors, tombe lente,
En légers flocons fins, sous la lune tremblante,
Comme une poudre de cristal.

Oh ! quelle floconneuse avalanche argentée !
Oh ! parmi ces blancheurs d’aube diamantée
Comme il est beau, le toit natal !

Te redirai-je à toi le poète, l’artiste,
L’exquise impression, à la fois douce et triste,
Que nous donne le coin du feu ?

Te dirai-je les doux pensers que nous suggère
Le logis où les fleurs de la verte étagère
Évoquent l’été frais et bleu !

Oh ! que la chambre est bonne, et qu’il est bon d’y vivre,
Malgré le froid, malgré le vent, malgré le givre,
Dans le calme et l’apaisement !

Le piano frémit : une voix veloutée
S’élève et sa douceur, dans mon âme hantée,
A réveillé l’amour dormant.

Là-haut, dans la mansarde, on se meurt de misère ;
Ici, dans les salons, comme dans une serre,
Le bonheur embaume et fleurit.

La volupté blasphème au fond du bouge infâme.
Au foyer, Dieu descend : la mère en pleurs se pâme
Aux lèvres de l’ange qui rit ;

Le chapelet aux doigts, l’aïeule s’agenouille.
Et moi, je joins les mains, et mon regard se mouille,
Et je te bénis, ô Dieu bon !

Par ton charme, ô foyer natal, par ta magie,
L’hiver est sans frissons, sans deuil, sans nostalgie.
Douce maison, douce maison !

Poète, en attendant que le printemps renaisse,
Et redonne aux forêts leur robe de jeunesse
Et leur éclatant voile vert ;

En attendant qu’Avril ensoleille et colore
Ces chaudes floraisons qu’un souffle fait éclore,
Reçois ces pâles fleurs d’hiver.

France

Oui, mon pays est encor France :
La fougue, la verve, l’accent,
L’âme, l’esprit, le coeur, le sang,
Tout nous en donne l’assurance :
La France reste toujours France.

Aujourd’hui, tout comme naguères,
Ne sommes-nous pas, trait pour trait,
Le vrai profil, le vif portrait
Du Normand, père de nos pères ?
Français, vous êtes nos grands frères.

Il est toujours vert et vivace,
Le rameau du vieil arbre franc ;
De sève chaude exubérant,
Superbe et fort comme la race,
Il est toujours vert et vivace.

Vienne la magnifique aurore
Des fêtes d’hiver, Montréal,
Narguant l’âpre vent boréal,
Pour la danse revêt encore
Son domino multicolore.

Pittoresque palais féerique,
Sur tes murs de glace et de feu,
Le drapeau rouge, blanc et bleu
Arbore au soleil d’Amérique
La chaude gaîté d’Armorique.

Avec la fusée écarlate,
Qui crépite et crible d’éclairs
Le cristal de tes dômes clairs,
Dans l’air qu’elle échauffe et dilate
L’allégresse de France éclate.

Mais au lointain si notre oreille
Entend le clairon du combat,
C’est alors que le coeur nous bat,
C’est alors que le sang s’éveille,
Au son qui frappe notre oreille.

Sonnez, chantez, clairons sonores !
Allons, étendards, en avant !
Dans le feu, l’éclair et le vent,
Déployez vos plis tricolores !
Sonnez, chantez, clairons sonores !

L’envahissement est immense.
– Pour chasser ces grands reîtres roux,
Que ne sommes-nous avec vous,
Jeunes soldats de la défense !
Oh ! notre douleur est immense.

France, ô maternelle patrie,
Nos coeurs, qui ne font qu’un pour toi,
Encore palpitants d’émoi,
Saignent des coups qui t’ont meurtrie,
France, ô maternelle patrie !

Ici comme là-bas on pleure.
Dévorant le sanglant affront,
Baissant les yeux, courbant le front,
Silencieux, on attend l’heure.
Ici comme là-bas on pleure.

Quand finira l’horrible transe ?
Oh ! quand de Versailles à Strasbourg,
Cloche, canon, clairon, tambour
Proclameront la délivrance
De la grande terre de France ?

Giboulée

De grands brouillards couleur de suie,
Chassés par un vent sans pareil,
Passent à plein vol : neige et pluie
Tombent, brillantes de soleil.

Sur les toits, globule à globule,
Pétillent grésil et grêlons ;
Et la vitre tintinnabule :
On croit ouïr des carillons.

Sans répit, la mitraille fine
Sautille, étincelle, bruit :
Puis une bruine argentine
Filtre du nuage qui fuit.

Nul crayon ne pourrait décrire
Ce temps qui change en un clin d’œil.
Des pleurs se mêlent au sourire
Qu’avril donne à l’hiver en deuil.

Une aveuglante soleillée
Jaillit tout à coup du ciel bleu ;
Il semble que la giboulée
Darde mille aiguilles de feu.

Étoiles de glace fleuries,
Prismes de cristal délicats :
On dirait mille pierreries,
Mille papillotants micas.

Mais ces joyaux se fondent vite.
L’astre qui déjà flambe haut,
Dans l’azur éclairci gravite
De plus en plus clair et plus chaud.

En dépit de la bise froide,
Ses obliques rayons tiédis
Font mollir la ramure roide
Des vieux érables engourdis.

Au fond des forêts que décorent
Sapins verts et blancs merisiers,
Les sirops odorants se dorent
Au feu des résineux brasiers.

De l’écorce fraîche entaillée,
Dans les vases de fin bouleau,
Pure, cristalline, emmiellée,
Goutte à goutte distille l’eau.

Maintenant le couchant rougeoie.
L’oiseau, qui pressent les beaux jours,
Raconte la première joie
De ses vagabondes amours.

Huppe au vent, il saute, il pépie.
La mère, au creux des brins douillets,
Grelottante, en boule tapie,
Réchauffe ses chers oiselets.

Preste courrier que nous dépêche
La saison verte, oiseau, qu’es-tu ?
Que nous chante la chanson fraîche
De ton grêle sifflet pointu ?

Alerte et gentil hochequeue,
Du haut des pins ne vois-tu pas,
Par-dessus la colline bleue,
Venir Mai, tout rose, là-bas ?

Pâques vient : monts, val et clairière
N’ont point quitté leur blanc décor,
Et la fauvette printanière
Ne rossignole pas encor.

Grand Deuil

Dans le clair-obscur de la pièce close,
Où brûle une cire au reflet tremblant,
Rigide, et grandi par la mort, repose
Le corps d’un enfant habillé de blanc.

Sous la mousseline, on voit les mains jointes,
La mate blancheur des doigts ivoirins,
Les cheveux pleins d’ombre et les tempes ointes
Qu’auréole un flot de rayons sereins.

Jamais des flancs purs du neigeux carrare,
L’art n’a fait surgir un ange plus beau
Que cet ariel, à la forme rare,
Qui gît, radieux et calme, au tombeau.

Sous l’eau sainte et sous l’huile du saint chrême
Le front du martyr s’est rasséréné,
La figure dit l’extase suprême,
La douleur, la paix du prédestiné.

La chambre de deuil est toute drapée
De gaze. Nul bruit. Plus rien. Par moment,
Une faible voix tendre, entrecoupée
De soupirs, gémit désespérément.

Ils sont là, tous deux, le père et la mère,
Abattus, défaits, tristes à mourir :
Nul mal n’est égal à leur peine amère.
Rien ne les fit tant pleurer, tant souffrir.

Après tant de coups, on croyait, quel rêve !
Bien s’être acquittés de souffrir. Il faut
Pleurer et souffrir et pleurer sans trêve :
C’est la volonté du Dieu de là-haut.

Dix ans ! C’est le fils, l’aîné, l’espérance,
La joie et l’amour de deux malheureux.
Cher bonheur qu’il faut payer en souffrance !
Oh ! que le chemin du ciel est affreux !

Ils sont là, tous deux, esseulés, funèbres,
Sans parler, cherchant, presque fous, à voir
Dans ces yeux déjà voilés de ténèbres,
La faible lueur d’un suprême espoir.

Lourdes de sommeil, fixes, les paupières
S’ouvrent à demi : dans les yeux hagards
Flotte, encor mouillé des larmes dernières,
L’adieu triste et doux des derniers regards.

La Mort pâle a ceint de ses violettes
Ce pur et beau front d’albâtre rosé ;
Et la bouche fine, aux lèvres muettes,
Sourit d’un divin sourire apaisé.

Ils sont là, cloués au sol, sous l’empire
De ce captivant sourire trompeur ;
La mère, à genoux, sans prier, soupire,
Le père, debout, est blanc de stupeur.

La femme nerveuse et frêle se pâme,
En larmes de sang son cœur coule à flots ;
L’homme, fait aux deuils, aux douleurs de l’âme,
Suffoque, étouffant soupirs et sanglots.

Parfois, doucement, une main qui tremble
De crainte et d’amour, soulève à demi
Le suaire : on voit s’incliner ensemble
Deux fronts au-dessus de l’ange endormi.

Qu’il est beau ! la nuit d’outre-tombe voile
À peine l’éclat de l’esprit éteint ;
L’âme transparaît : telle une humble étoile
Nous luit à travers l’ombre, au ciel lointain.

Mystère cruel ! s’il dormait ? Quel doute !
La pensée, éther vif, rayon subtil,
Au ciel, brusquement, s’en va-t-elle toute ?
Un reste des sens en nous survit-il ?

Vagues questions, sans suite, sans nombre,
Que se fait tout bas le cœur criminel,
Dédale infini de plus en plus sombre,
Où vague et se perd l’amour maternel.

Minuit sonne. Au pied du blême cadavre,
Dans le vide noir du logis qui dort,
Veillent seuls, en proie au deuil qui les navre,
Les derniers amis du cher petit mort.

Et l’horloge au lourd balancier lent, tinte,
Lugubre, le glas de l’heure qui fuit,
Et le grave son, que rythme la plainte
Du vent, assombrit l’horreur de la nuit.

Ô douleur ! ô nuit ! quand verrons-nous poindre
Ces jours éternels, longtemps attendus ?
Oh ! quand pourrons-nous à jamais rejoindre
Tous ces morts aimés qu’on croyait perdus ?

Hantise

Je rêve les rythmes, les phrases
Qui montent dans un vol de feu,
À travers le ciel des extases,
Vers le beau, vers le vrai, vers Dieu.

Mon oreille éperdue essaie
De saisir l’infini concert :
Le son précis, la note vraie,
Fuit, revient, et fuit, et se perd.

J’aspire au lyrisme extatique,
Et sur les lyres aux sept clés
Je cherche à rendre le cantique
Des psaltérions étoilés.

J’invoque l’ange et le prophète,
Les esprits au vol large et sûr :
Le musicien, le poète,
Les chœurs de l’idéal azur.

Ô désespérante hantise !
Ô charme du rythme obsesseur !
Quelle est la voix qui s’harmonise
Avec ta céleste douceur.

Claviers aux multiples octaves,
Où donc les aurai-je entendus
Les rires clairs et les pleurs graves
De vos lointains accords perdus ?

Hélas ! j’ai beau scander mes mètres
Sur le grand mode ionien :
J’ai beau prier les dieux, les maîtres
De l’art nouveau, de l’art ancien :

J’ai beau pleurer, j’ai beau me plaindre,
Oh ! non, jamais je ne pourrai,
Je ne pourrai jamais atteindre
Aux divines splendeurs du vrai.