Sur La Mer

Larges voiles au vent, ainsi que des louanges,

La proue ardente et fière et les haubans vermeils,

Le haut navire apparaissait, comme un archange

Vibrant d’ailes qui marcherait, dans le soleil.
La neige et l’or étincelaient sur sa carène ;

Il étonnait le jour naissant, quand il glissait

Sur le calme de l’eau prismatique et sereine ;

Les mirages, suivant son vol, se déplaçaient.
On ne savait de quelle éclatante Norvège

Le navire, jadis, avait pris son élan,

Ni depuis quand, pareil aux archanges de neige,

Il étonnait les flots de son miracle blanc.
Mais les marins des mers de cristal et d’étoiles

Contaient son aventure avec de tels serments,

Que nul n’osait nier qu’on avait vu ses voiles,

Depuis toujours, joindre la mer aux firmaments.
Sa fuite au loin ou sa présence vagabonde

Hallucinant les caps et les îles du Nord

Et le futur des temps et le passé du monde

Passaient, devant les yeux, quand on narrait son sort.
Au temps des rocs sacrés et des croyances frustes,

Il avait apporté la légende et les dieux,

Dans les tabliers d’or de ses voiles robustes

Gonflés d’espace immense et de vent radieux.
Les apôtres chrétiens avaient nimbé de gloire

Son voyage soudain, vers le pays du gel,

Quand s’avançait, de promontoire en promontoire,

Leur culte jeune à la conquête des autels.
Les pensers de la Grèce et les ardeurs de Rome,

Pour se répandre au coeur des peuples d’Occident,

S’étaient mêlés, ainsi que des grappes d’automne,

A son large espalier de cordages ardents.
Et quand sur l’univers plana quatre-vingt-treize

Livide et merveilleux de foudre et de combats,

Le vol du temps frôla de ses ailes de braise

L’orgueil des pavillons et l’audace des mâts.
Ainsi, de siècle en siècle, au cours fougueux des âges,

Il emplissait d’espoir les horizons amers,

Changeant ses pavillons, changeant ses équipages,

Mais éternel dans son voyage autour des mers.
Et maintenant sa hantise domine encore,

Comme un faisceau tressé de magiques lueurs,

Les yeux et les esprits qui regardent l’aurore

Pour y chercher le nouveau feu des jours meilleurs.
Il vogue ayant à bord les prémices fragiles,

Ce que seront la vie et son éclair, demain,

Ce qu’on a pris non plus au fond des Evangiles,

Mais dans l’instinct mieux défini de l’être humain.
Ce qu’est l’ordre futur et la bonté logique,

Et la nécessité claire, force de tous,

Ce qu’élabore et veut l’humanité tragique

Est oscillant déjà dans l’or de ses remous.
Il passe, en un grand bruit de joie et de louanges,

Frôlant les quais à l’aube ou les môles le soir

Et pour ses pieds vibrants et lumineux d’archange,

L’immense flux des mers s’érige en reposoir.
Et c’est les mains du vent et les bras des marées

Qui d’eux-mêmes, un jour, en nos havres de paix

Pousseront le navire aux voiles effarées

Qui nous hanta toujours, mais n’aborda jamais.

Sur Les Grèves

Sur ces plages de sel amer

Et d’âpre immensité marine,

Je déguste, par les narines,

L’odeur d’iode de la mer.
Quels échanges de forces nues

S’entrecroisent et s’insinuent,

Avec des heurts, avec des bonds,

A cette heure de vie énorme,

Où tout s’étreint et se transforme

Les vents, les cieux, les flots, les monts !
Et c’est fête dans tout mon être :

L’ardeur de l’univers

Me rajeunit et me pénètre.

Que m’importe d’avoir souffert

D’avoir raclé mon coeur avec la chaîne

– Qui vient et va de la douleur humaine,

Que m’importe ! je sens

Mon corps renouvelé vibrer de joie entière

D’être trempé vivant et sain

Dans ce brassin

De formidable et sauvage matière.
Le roc casse le flot, le flot ronge le roc.

Un silence se fait : le choc

Des gros tonnerres d’eau ébranlent les falaises ;

Une île au loin se nourrit de la mer

Et monte d’autant plus que les grèves s’affaissent.

Le sable boit le soleil clair

– Oh revenir aux aurores du monde ! –

Tout se conforte, tout se détruit, tout se féconde.

On vit un siècle en un instant.
Et qu’importe ce deuil du temps :

La mort !

Sans elle

Jamais l’éternité n’apparaîtrait nouvelle ;

Homme qui tue et qui engendre

Il faut apprendre

A jouir de la mort.
La mort, la vie et leur ivresse !

Oh toutes les vagues de la mer !

Cercueils fermés, berceaux ouverts,

Gestes d’espoir ou de détresse,

Les membres nus, le torse au clair,

Je m’enfonce soudain, sous vos caresses rudes,

Avec le désir fou

De m’en aller, un jour, jusques au bout,

Là-bas, me fondre en votre multitude !

Un Matin

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières

Qui traversent champs et vergers,

Je suis parti clair et léger,

Le corps enveloppé de vent et de lumière.
Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;

C’est fête et joie en ma poitrine ;

Que m’importent droits et doctrines,

Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;
Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre,

D’être immense et d’être fou

Et de mêler le monde et tout

A cet enivrement de vie élémentaire.
Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !

Je m’enfouis dans l’herbe sombre

Où les chênes versent leurs ombres

Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.
Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;

Je me repose et je repars,

Avec mon guide : le hasard,

Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.
Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu

Que pour mourir et non pour vivre :

Oh ! quels tombeaux creusent les livres

Et que de fronts armés y descendent vaincus !
Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses,

Et que des yeux quotidiens

Aient regardé, avant les miens,

Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses !
Pour la première fois, je vois les vents vermeils

Briller dans la mer des branchages,

Mon âme humaine n’a point d’âge ;

Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.
J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse

Et mes cheveux amples et blonds

Et je voudrais, par mes poumons,

Boire l’espace entier pour en gonfler ma force.
Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,

Où l’être chante et pleure et crie

Et se dépense avec furie

Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé !

Vénus

Vénus,

La joie est morte au jardin de ton corps

Et les grands lys des bras et les glaïeuls des lèvres

Et les grappes de gloire et d’or,

Sur l’espalier mouvant que fut ton corps,

ont morts.
Les cormorans des temps d’octobre ont laissé choir

Plume à plume, leur deuil, au jardin de tes charmes ;
Mélancoliques, les soirs

Ont laissé choir

Leur deuil, sur tes flambeaux et sur tes armes.
Hélas ! Tant d’échos morts et mortes tant de voix !

Au loin, là-bas, sur l’horizon de cendre rouge,

Un Christ élève au ciel ses bras en croix :

Miserere par les grands soirs et les grands bois !
Vénus,

Sois doucement l’ensevelie,

Dans la douceur et la mélancolie
Et dans la mort du jardin clair ;

Mais que dans l’air

Persiste à s’exalter l’odeur immense de ta chair.
Tes yeux étaient dardés, comme des feux d’ardeur,

Vers les étoiles éternelles ;

Et les flammes de tes prunelles

Définissaient l’éternité, par leur splendeur.
Tes mains douces, comme du miel vermeil,

Cueillaient, divinement, sur les branches de l’heure,

Les fruits de la jeunesse à son éveil ;

Ta chevelure était un buisson de soleil ;
Ton torse, avec ses feux de clartés rondes,

Semblait un firmament d’astres puissants et lourds ;

Et quand tes bras serraient, contre ton coeur, l’Amour,

Le rythme de tes seins rythmait l’amour du monde.
Sur l’or des mers, tu te dressais, tel un flambeau.

Tu te donnais à tous comme la terre,

Avec ses fleurs, ses lacs, ses monts, ses renouveaux

Et ses tombeaux.
Mais aujourd’hui que sont venus

D’autres désirs de l’Inconnu,

Sois doucement, Vénus, la triste et la perdue,

Au jardin mort, parmi les bois et les parfums,

Avec, sur ton sommeil, la douceur suspendue

D’une fleur, par l’automne et l’ouragan, tordue.
Tes mains douces, comme du miel vermeil,

Cueillaient, divinement, sur les branches de l’heure,

Les fruits de la jeunesse à son éveil ;

Ta chevelure était un buisson de soleil ;
Ton torse, avec ses feux de clartés rondes,

Semblait un firmament d’astres puissants et lourds ;

Et quand tes bras serraient, contre ton coeur, l’Amour,

Le rythme de tes seins rythmait l’amour du monde.
Sur l’or des mers, tu te dressais, tel un flambeau.

Tu te donnais à tous comme la terre,

Avec ses fleurs, ses lacs, ses monts, ses renouveaux

Et ses tombeaux.
Mais aujourd’hui que sont venus

D’autres désirs de l’Inconnu,

Sois doucement, Vénus, la triste et la perdue,

Au jardin mort, parmi les bois et les parfums,

Avec, sur ton sommeil, la douceur suspendue

D’une fleur, par l’automne et l’ouragan, tordue.

Ma Race

Je suis le fils de cette race

Dont les cerveaux plus que les dents

Sont solides et sont ardents

Et sont voraces.
Je suis le fils de cette race

Dont les desseins ont prévalu

Dans les luttes profondes

De monde à monde,

Je suis le fils de cette race

Tenace

Qui veut, après avoir voulu,

Encore, encore et encore plus !
Races d’Europe et des soudaines Amériques,

– Ma race ! Oh ! que vos pas sont beaux

Quand ils portent sur les sommets lyriques

Toujours plus haut

Les feux maintenus clairs des antiques flambeaux !
Le monde entier est ce jardin des Hespérides

Où vous cueillez, parmi des arbres tors,

Avec des bras fougueux, avec des mains torrides,

La force et le savoir, la volonté et l’or.
S’ils furent lourds, vos coups, dans les luttes fatales,

Du moins votre oeuvre immortelle et mentale

Recouvre, avec ses ailes de clarté,

L’oeuvre basse de cruauté.
Vos noms ? Qu’importent ceux dont l’histoire vous nomme ;

Vous vous reconnaissez toutes, au même sceau

Empreint sur vos berceaux,

D’où se lèvent les plus purs des hommes.
Avec des regards nets, puissants et ingénus,

Vous explorez la terre entière ;

Toute lueur qui filtre, à travers l’inconnu,

Devient, entre vos mains, une énorme lumière.
L’urgence d’innover vous étreint le cerveau

Et vous multipliez les escaliers mobiles

Et les rampes et les paliers nouveaux,

Là-haut, autour des vérités indélébiles.
Trouver, grouper, régler, choisir et réformer.

Vos voyages, vos recherches, votre science,

Tout se ligue pour vous armer

D’une plus lucide conscience.
Vous vous servez de l’air, de l’eau, du sol, du feu,

Vous les exorcisez de leurs terreurs dardées ;

Ceux qui furent, aux temps liturgiques, les Dieux,

S’humanisent et ne sont plus que vos idées.
Tout se règle, tout se déduit, tout se prévoit.

Le hasard, fol et vieux, sous vos calculs, se dompte ;

L’action vibre en vous, mais sans geste, sans voix,

Et ne fait qu’un avec l’intelligence prompte.
Ô les races magnifiques ! L’Est, l’Ouest, le Nord,

Terre et cieux, pôles et mers sont vos domaines.

Régnez : puisque par vous la volonté du sort

Devient de plus en plus la volonté humaine.

Les Vents

Noires syrinx d’ombre et de tôle,

Les inégales cheminées,

Sur les villes échelonnées,

Au long des mers jusques au pôle,

Grondent aux bises déchaînées,

Durant l’automne.
Assis en rond autour du feu,

Les hommes las et miséreux

Souffrent et geignent.

Le désespoir et l’ennui règnent ;

On s’examine et l’on attend.

Nul ne répond aux mots stridents

Que promulguent les cheminées

Vers les révoltes acharnées,

De ville en ville, au loin, sur les routes du vent.
Seuls, peut-être, seuls les poètes

Pourraient répondre à la tempête

Et diriger vers des horizons clairs, l’essaim

Des paroles et les traduire.

Mais ils s’en vont par tels chemins

Loin des foyers humains,

Vers la conquête d’un Empire

Dont ils seraient les maîtres seuls.
Et l’espace pareil à un linceul

Ne recueille que plainte et que douleur mort-nées

Et la clameur des cheminées,

Noires syrinx d’ombre et de tôle,

Depuis les mers jusques au pôle,

N’est qu’un chaos d’inutiles paroles.

Les Villes

Oh ! ces villes, par l’or putride envenimées !

Clameurs de pierre et vols et gestes de fumées,

Dômes et tours d’orgueil et colonnes debout

Dans l’espace qui vibre et le travail qui bout,

En aimas-tu l’effroi et les affres profondes

O toi, le voyageur

Qui t’en allais triste et songeur

Par les gares de feu qui ceinturent le monde ?
Cahots et bonds de trains par au-dessus des monts !
L’intime et sourd tocsin qui enfiévrait ton âme

Battait aussi dans ces villes, le soir ; leur flamme

Rouge et myriadaire illuminait ton front,

Leur aboi noir, leur cri vengeur, leur han fécond

Etaient l’aboi, le cri, le han de ton coeur même ;

Ton être entier était tordu en leur blasphème,

Ta volonté jetée en proie à leur torrent

Et vous vous maudissiez tout en vous adorant.
Oh ! leurs élans, leurs chocs, leurs blasphèmes, leurs crimes

Et leurs meurtres plantés dans le torse des lois !

Le coeur de leurs bourdons, le front de leurs beffrois

Ont oublié le nombre exact de leurs victimes ;

Leur monstrueux amas barre le firmament ;

Le siècle et son horreur se condensent en elles,

Mais leur âme contient la minute éternelle

Qui date, au long des jours innombrables, le temps.
D’âge en âge l’histoire est fécondée

Sous l’afflux d’or de leur idées ;

Leur moelle et leur cerveau

Se ravivent du sang nouveau

Qu’infuse au monde vieux l’espoir ou le génie.
Elles illuminent l’audace et communient

Avec l’espace et fascinent les horizons.

Leur magnétisme est fort comme un poison.

Tout front qui domine les autres,

Savant, penseur, poète, apôtre,

Mêle sa flamme à la lueur de leurs brasiers.

Elles dressent vers l’inconnu les escaliers

Par où monte l’orgueil des recherches humaines

Et broient, sous leurs pieds clairs, l’erreur qui tend ses chaînes

De l’univers à l’homme et des hommes à Dieu.
Avez-vous vu, le soir, leurs couronnes de feu,

Temples de verre et d’or assis sur les collines,

D’où se braquent vers les étoiles sybillines

Les monstrueux regards des lentilles d’airain ?

Et puis, en des quartiers silencieux, soudain,

Avez-vous visité les hauts laboratoires

Où l’on poursuit, de calcul en calcul,

De chaînon en chaînon, de recul en recul,

A travers l’infini, la vie oscillatoire ?
L’homme qui juge, pense et veut,

S’y contrôle et s’y mesure soi-même.

Tous les secrets, tous les problèmes,

Depuis cent ans y sont l’enjeu

D’une lutte géante avec la destinée.

Combats méticuleux et science acharnée !

L’énigme est là, dont on cherche les yeux

Et qu’on frôle toujours, comme une bête hagarde,

Pour épier l’instant prodigieux,

Où, tout à coup, ces yeux vaincus se dardent,

Refoulant l’ombre et dévoilant la vérité.

Alors, les vents, les flots, la nuit, les cieux, les astres,

Les ponts massant sous eux les blocs de leurs pilastres,

Les basaltes du port, les murs de la cité

Pourraient frémir, aux quatre coins de l’étendue,

Qu’ils ne trembleraient pas d’un plus profond bonheur

Que l’âme ardente du chercheur,

Sur sa conquête suspendue !
Quelque chose du monde est tout à coup changé,

Par ce jaillissement brutal hors des ténèbres ;

Il n’importe qu’on nie ou qu’on célèbre

L’homme dont le génie a saccagé

Les mystères barrés par des portes hostiles,

Sa force est résorbée en la force des villes

Et leur énorme vie en est encor grandie !
Ainsi, de laps en laps, ceux qui pensent dédient

A l’avenir humain l’ardeur de leur cerveau ;

Et tandis qu’ils vivent pour des pensers nouveaux,

D’autres qui travaillent pour les foules se lèvent.
Ceux-ci sont les ardents et les martyrs du rêve

Qu’ils entrevoient, là-bas, par des jardins de sang,

Marcher, pour aboutir au seuil resplendissant

Des temps où la justice aura dompté les hommes.

L’erreur a promulgué des lois, noirs axiomes,

Qu’on doit ronger sans cesse, en attendant le jour

De les casser à coups d’émeute ou de révolte ;

S’il faut le rouge engrais pour les pures récoltes,

S’il faut la haine immense avant l’immense amour,

S’il faut le rut et la folie aux coeurs serviles,

Les bonds des tocsins noirs soulèveront les villes

En hurlante marée, autour des droits nouveaux.
Et dans les halls blafards des vieux faubourgs, là-haut,

Où les lueurs du gaz illimitent les gestes,

Les voix, les cris, les poings des tribuns clairs attestent

Que les besoins de tous sont le cercle du droit.

Textes, règles, codes, tables, bibles, systèmes,

Mots solennels qu’on débite à faux poids :

L’homme, dans l’univers n’a qu’un maître, lui-même,

Et l’univers entier est ce maître, dans lui.

Le tribun, parle haut et fort ; son verbe luit,

Sauvage et ravageur, comme un vol de comète ;

Il est le fol drapeau tendu vers la conquête ;

Si quelquefois il prend la foule pour tremplin,

Qu’importe, il est celui dont le désir est plein,

Jusques au bord, de la sève des renaissances ;

La colère, le désespoir, l’effervescence,

Le silence orageux brûlent entre ses mains,

Il est, à sa manière, un grand roi souterrain

Qqi regarde s’enfler toutes forces soudaines.

Et quand, par un accord simple et fatal, s’enchaîne

Ce que veut le tribun, ce que veut le chercheur,

Il n’est aucun éclair brandi de la terreur,

Aucun ordre qui ploie, aucun pouvoir qui gronde,

Pour écraser, sous lui, la victoire du monde.

Les Baptêmes

Vers son manoir de marbre,

Qui domine les bois,

L’évêque en fer et en orfroi,

Le dimanche, s’en va,

Moment d’éclair et d’or, parmi les lignes d’arbres.
Le ruisseau mire sa monture

Et son pennon de haut en bas,

SI bien qu’il marche, en son voyage,

Avec sa grande image

A ses côtés, sous la ramure,

De pas en pas.
Les bois ? ils sont luisants d’aurore

Et frémissants des fleurs qui les décorent

Les mille doigts des brises frisent,

Avec des bonds et des surprises,

Les feuillages qu’ils chimérisent ;

L’ombre elle-même est claire ; là-haut,

Se balancent les cimes unanimes,

Tandis qu’au ras du sol tel un joyau

Qui glisserait sur la lumière –

Ailes folles, passe un oiseau.
L’évêque, avec son glaive, avec sa lance,

Vêtu d’orfroi et d’acier blanc, s’avance :

Ses éperons de diamant

Semblent du feu de firmament ;

Et son image en or et en conquête

Dit au ruisseau qui la reflète :

  » Je suis pure comme ton eau,

Celui qui me projette

En ton miroir a l’âme nette

Et le cceur haut.   »
L’eau entendit ces paroles d’orgueil,

Fit un coude, puis s’éloigna de l’avenue,

Vers une grotte, où, sur le seuil,

Se baignait une enfant nue,

Jouant, avec ses mains et ses cheveux,

Joyeusement, dans les flots bleus.

Elle était fralche et douce ;

Belle comme un fruit qui luit,

Rouge, sur le coussin des mousses ;

L’ombre tombait des saules,

Feuille à feuille, sur ses épaules,

Et ses doigts vifs cherchaient à la saisir ;

Elle criait et s’oubliait en son plaisir

D’être, dans l’eau et le soleil, perdue.
Du haut de sa chapelle, suspendue

Aux peupliers, la petite vierge Marie

La regardait jouer dans l’eau fleurie,

Et n’ayant peur de sa tranquille nudité

Lui dit en se penchant de son côté :
  » Naïve et frêle enfant de l’eau, des fleurs, des branches,

C’est toi la pure, c’est toi la franche.

Le ruisseau blanc qui s’écoule vers toi,

C’est le baptême vrai que je t’envoie.

J’aime ton corps doux et béni,

Comme celui de mon Jésus,

A Bethléem, quand les souffles unis

Du boeuf et de l’ânon se penchèrent dessus.

Ton âme est claire à ma pensée

Qui te voit vivre, avec les fleurs

Et l’eau, dans une entente de fraîcheur

Et de splendeur exorcisées.   »
  » Tu es toi-même une prière

Balbutiée, au cours des temps,

Depuis que s’exalte la terre

Immortelle vers le printemps.   »
  » L’homme de pouvoir d’or et de force mitrée

Qui rythme son orgueil brutal et chamarré,

Au galop lourd de son cheval là-bas,

N’est pas

Celui qui vit vraiment, selon sa vie.

L’eau pure, à l’entendre, s’enfuit ;

Les brindilles et les branches se cassent ;

Les oiselets rentrent au nid avec frayeur ;

Et la nature entière a peur

Des éclats durs de la cuirasse.   »
Pendant que la vierge parlait,

L’enfant, sans rien savoir, mêlait,

Continûment, ses mains et ses cheveux

Aux mains et aux cheveux

Des eaux vertes et des eaux bleues.

Toute l’innocence des choses

La pénétrait et la sacrait

D’une simple et religieuse apothéose,

Et sa tête, de la grâce immense baignée,

N’avait pas même l’air étonnée.
Tandis qu’au loin, parmi les arbres,

L’évêque en or

Montait vers son manoir de marbre :

Les hauts donjons et leurs pierres meurtries

Etalent chaudes et humides encor

De récentes et féroces tueries ;

Et les taches rouges des murs épais,

A mesure qu’il avançait,

Absorbaient l’ombre

De sa marche farouche et sombre,

Avec leurs bouches de sang frais.

Le Voyage

Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.
Le soir se fait, un soir ami du paysage,

Où les bateaux, sur le sable du port,

En attendant le flux prochain, dorment encor.
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées,

An fouet soudain des montantes marées !

Oh ce regonflement de vie immense et lourd

Et ces grands flots, oiseaux d’écume,

Qui s’abattent du large, en un effroi de plumes,

Et reviennent sans cesse et repartent toujours !
La mer est belle et claire et pleine de voyages.

A quoi bon s’attarder près des phares du soir

Et regarder le jeu tournant de leurs miroirs

Réverbérer au loin des lumières trop sages ?

La mer est belle et claire et pleine de voyages

Et les flammes des horizons, comme des dents,

Mordent le désir fou, dans chaque coeur ardent :

L’inconnu est seul roi des volontés sauvages.
Partez, partez, sans regarder qui vous regarde,

Sans nuls adieux tristes et doux,

Partez, avec le seul amour en vous

De l’étendue éclatante et hagarde.

Oh voir ce que personne, avec ses yeux humains,

Avant vos yeux à vous, dardés et volontaires,

N’a vu ! voir et surprendre et dompter un mystère

Et le résoudre et tout à coup s’en revenir,

Du bout des mers de la terre,

Vers l’avenir,

Avec les dépouilles de ce mystère

Triomphales, entre les mains !
Ou bien là-bas, se frayer des chemins,

A travers des forêts que la peur accapare

Dieu sait vers quels tourbillonnants essaims

De peuples nains, défiants et bizarres.

Et pénétrer leurs moeurs, leur race et leur esprit

Et surprendre leur culte et ses tortures,

Pour éclairer, dans ses recoins et dans sa nuit,

Toute la sournoise étrangeté de la nature !
Oh ! les torridités du Sud ou bien encor

La pâle et lucide splendeur des pôles

Que le monde retient, sur ses épaules,

Depuis combien de milliers d’ans, au Nord ?

Dites, l’errance au loin en des ténèbres claires,

Et les minuits monumentaux des gels polaires,

Et l’hivernage, au fond d’un large bateau blanc,

Et les étaux du froid qui font craquer ses flancs,

Et la neige qui choit, comme une somnolence,

Des jours, des jours, des jours, dans le total silence.
Dites, agoniser là-bas, mais néanmoins,

Avec son seul orgueil têtu, comme témoin,

Vivre pour s’en aller dès que le printemps rouge

Aura cassé l’hiver compact qui déjà bouge –

Trouer toujours plus loin ces blocs de gel uni

Et rencontrer, malgré les volontés adverses,

Quand même, un jour, ce chemin qui traverse,

De part en part, le coeur glacé de l’infini.
Je ne puis voir la mer sans rêver de voyages.

Le soir se fait, un soir ami du paysage

Où les bateaux, sur le sable du port,

En attendant le flux prochain dorment encor
Oh ce premier sursaut de leurs quilles cabrées

Aux coups de fouet soudains des montantes marées !

L’en-avant

Le corps ployé sur ma fenêtre,

Les nerfs vibrants et sonores de bruit,

J’écoute avec ma fièvre et j’absorbe, en mon être,

Les tonnerres des trains qui traversent la nuit.

Ils sont un incendie en fuite dans le vide.

Leur vacarme de fer, sur les plaques des ponts,

Tintamarre si fort qu’on dirait qu’il décide

Du rut d’un cratère ou des chutes d’un mont.

Et leur élan m’ébranle encor et me secoue,

Qu’au loin, dans la ténèbre et dans la nuit du sort,

Ils réveillent déjà, du fracas de leurs roues,

Le silence endormi dans les gares en or.
Et mes muscles bandés où tout se répercute

Et se prolonge et tout à coup revit

Communiquent, minute par minute,

Ce vol sonore et trépidant à mon esprit.

Il le remplit d’angoisse et le charme d’ivresse

Etrange et d’ample et furieuse volupté,

Lui suggérant, dans les routes de la vitesse,

Un sillage nouveau vers la vieille beauté.
Oh ! les rythmes fougueux de la nature entière

Et les sentir et les darder à travers soi !

Vivre les mouvements répandus dans les bois,

Le sol, le vent, la mer et les tonnerres ;

Vouloir qu’en son cerveau tressaille l’univers ;

Et pour en condenser les frissons clairs

En ardentes images,

Aimer, aimer surtout la foudre et les éclairs

Dont les dévorateurs de l’espace et de l’air

Incendient leur passage !

L’amante

Mon rêve est embarqué sur une île flottante,

Les fils dorés des vents captent, en leurs réseaux,

Son aventure au loin sur la mer éclatante ;

Mon rêve est embarqué, sur une île flottante,

Avec de grandes fleurs et de chantants oiseaux.
Pistils dardés ! pollens féconds et fleurs trémières !

Un rut immense et lourd semble tanguer dans l’air ;

Les blancs magnolias sont des baisers faits chair

Et les senteurs des lys parfument la lumière.
Les pivoines, comme des coeurs

Rouges, brûlent dans la splendeur ;

L’air pantelle d’amour et ses souffles se nouent ;

L’ombre est chaude, comme un sein sous la joue ;

De larges gouttelettes

Choient des branches, infatigablement,

Et les roses et les iris vont se pâmant,

Sur des lits bleus de violettes.
Je me suis embarqué sur une île éclatante

De pampres verts et de raisins vermeils,

Les arbres en sont clairs et leurs branches flottantes

Semblent, de loin en loin, des drapeaux de soleil.

Le bonheur s’y respire, avec sa violence

De brusque embrasement et de torride ardeur.

Le soir, on croit y voir s’entremordre les fleurs

Et les torches des nuits enflammer le silence.
– Y viendras-tu jamais, toi, que mes voeux appellent

Du fond de l’horizon gris et pâle des mers,

Toi dont mon coeur a faim, depuis les jours amers

Et les saisons d’antan des enfances rebelles ?
Mon île est harmonique à ton efflorescence,

Où que tu sois accepte, ainsi que messagers

Partis vers ta beauté sans pair et ta puissance,

Les parfums voyageurs de ses clairs orangers.
Arrive et nous serons les exaltés du monde,

De la terre, de la forêt et des cieux roux,

L’univers sera mien, quand j’aurai tes genoux

Et ton ventre et ton sein et ta bouche profonde,

A labourer sous mon amour fécond et fou.
Je me suis embarqué, sur une île gonflée

De grands désirs pareils à des souffles venus

D’un pays jeune et ingénu ;

Un fier destin les guide et les condense, ici,

Comme un faisceau de voix, d’appels, de cris,

Au coeur des batailles et des mêlées.
Les yeux des étangs bleus et l’extase des flores

Regarderont passer notre double beauté,

Et les oiseaux, par les midis diamantés,

Scintilleront, ainsi que des joyaux sonores.
Nous foulerons des chemins frais et flamboyants,

Qu’enlacera l’écharpe d’eau des sources pures,

Un air de baume et d’or que chaque aurore épure

Assouplira notre corps en les vivifiant.
Nos coeurs tendus et forts s’exalteront ensemble

Pour plus et mieux comprendre et pour comprendre encor

Sans avoir peur jamais d’un brutal désaccord

Sur la fierté du grand amour qui nous rassemble.
Nous serons doux et fraternels, étant unis.

Tout ce qui vit nous chauffera de son mystère ;

Nous aimerons autant que nous-mêmes la terre ;

Les champs et les forêts, la mer et l’infini.
Nous nous rechercherons, comme de larges proies,

Où tout espoir, où tout désir peut s’assouvir :

Prendre pour partager, et donner pour jouir !

Et confondre ce qui s’échange, avec la joie !
Oh ! vivre ainsi, fervents et éperdus,

Trempés de tout notre être, en les forces profondes

Afin qu’un jour nos deux esprits fondus

Sentent chanter en eux les grandes lois du monde.

Le Banquier

Sur une table chargée, où les liasses abondent,

Serré dans un fauteuil étroit, morne et branlant,

Il griffonne menu, au long d’un papier blanc ;

Mais sa pensée, elle est là-bas au bout du monde.
Le Cap, Java, Ceylan vivent devant ses yeux

Et l’océan d’Asie, où ses mille navires

A l’Est, à l’Ouest, au Sud, au Nord, cinglent et virent

Et, les voiles au clair, rentrent en des ports bleus.
Et les gares qu’il édifie et les rails rouges

Qu’il tord en ses forges et qu’il destine au loin

A des pays d’ébène et d’ambre et de benjoin,

A des déserts, où seul encor le soleil bouge ;
Et ses sources de naphte et ses mines de fer

Et le tumulte fou de ses banques sonores

Qui grise, enfièvre, exalte, hallucine, dévore

Et dont le bruit s’épand au delà de la mer ;
Et les peuples dont les sénats sont ses garants ;

Et ceux dont il pourrait briser les lois futiles,

Si la débâcle ou la révolte étaient utiles

A la marche sans fin de ses projets errants ;
Et les guerres vastes dont il serait lui-même

– Meurtres, rages et désespoirs le seul vrai roi

Qui rongerait, avec les dents des chiffres froids,

Les noeuds tachés de sang des plus ardents problèmes
Si bien qu’en son fauteuil usé, morne et branlant,

Quand il griffonne, à menus traits, sur son registre,

Il lie à son vouloir bourgeois le sort sinistre

Et domine le monde, où corne l’effroi blanc.
Oh ! l’or ! son or qu’il sème au loin, qu’il multiplie,

Là-bas, dans les villes de la folie,

Là-bas, dans les hameaux calmes et doux,

Dans l’air et la lumière et la splendeur, partout !

Son or ailé qui s’enivre d’espace,

Son or planant, son or rapace,

Son or vivant,

Son or dont s’éclairent et rayonnent les vents,

Son or qui boit la terre,

Par les pores de sa misère,

Son or ardent, son or furtif, son or retors,

Morceau d’espoir et de soleil son or !
Il ignore ce qu’il possède

Et si son monceau d’or excède,

Par sa hauteur, les tours et les beffrois ;

Il l’aime avec prudence, avec sang-froid,

Avec la joie âpre et profonde

D’avoir à soi, comme trésor et comme bien,

Sous la garde des cieux quotidiens,

Le bloc même du monde.
Et les foules le méprisent, mais sont à lui.

Toutes l’envient : l’or le grandit.

L’universel désir et ses milliers de flammes

Brûlent leur âme autant qu’ils ravagent son âme ;

Il est celui qui divise le pain

Miraculeux du gain.

S’il les trompe, qu’importe,

Chacun revient, après avoir quitté sa porte.

Avec de grands remous

Sa force roule en torrent fou

Et bouillonne et bondit et puis entraîne

– Feuilles, rameaux, cailloux et graines –

Les fortunes, les épargnes et les avoirs

Et jusqu’aux moindres sous que recomptent, le soir,

A la lueur de leur lanterne,

Les gens de ferme.

Ainsi, domptant les rois et les peuples et ceux

Dont la puissance pauvre, en ses coffres, expire,

Du fond de son fauteuil usé, morne et boiteux,

Il définit le sort des mers et des empires.

La Folie

Routes de fer vers l’horizon :

Blocs de cendres, talus de schistes,

Où sur les bords un agneau triste

Broute les poils d’un vieux gazon ;

Départs brusques vers les banlieues,

Rails qui sonnent, signaux qui bougent,

Et tout à coup le passage des yeux

Crus et sanglants d’un convoi rouge ;

Appels stridents, ouragans noirs,

Pays de brasiers roux et d’usines tragiques,

Où sanglotent, quand vient le soir,

Toutes les voix du vent
Frappant, d’un contenu gémissement,

Les fils à l’infini des crins télégraphiques,

C’est parmi vous

Qui entourez les villes,

Que ‘ s’en viennent chercher asile

Les cerveaux éclatés des rêveurs et des fous.
Marqués chacun d’un signe,

Derrière un mur aveugle et sourd

De vieux faubourg,

Les cabanons s’alignent ;

Et la cité ardente et terrible, là-bas,

Qui les peuple de haut en bas,

Avec les yeux aigus de ces vitres hagarde

S’en inquiète et les regarde.
O la folie et ses soleils, tout à coup blancs !

O la folie et ses soleils plombant

A rayons lents,

A rayons ternes,

Sinistrement,

La fièvre et le travail modernes !
jadis tout l’inconnu était peuplé de dieux,

Ils étaient la réponse aux questions dont l’homme

En son âme puérile dressait la somme ;

Ils étaient forts puisqu’ils étaient silencieux ;

Et la prière et le blasphème

Qui ne résolvaient rien

Tranchaient pourtant, au nom du mal, au nom du bien,

Les problèmes suprêmes.
Or aujourd’hui c’est la réalité

Secrète encor, mais néanmoins enclose

Au cours perpétuel et rythmique des choses,

Qu’on veut, avec ténacité,

Saisir, pour ordonner la vie et sa beauté,

Selon les causes.
L’homme se lève enfin pour ce devoir tardif,

Venu pour éclipser les feux de tous les autres ;

Il s’affirme non plus le roi, le preux, l’apôtre,

Mais le penseur têtu, ardent et maladif

Qui se brûle les nerfs à saisir, au passage,

Toute énigme qui luit et fuit moment d’éclair.
Doutes, certitudes, labeurs, fouilles, voyages,

La terre entière est sonore de son pas clair

Et la nuit attentive écoute arder ses veilles ;

L’ordre nouveau se crée avec un tel souci

D’en bien fixer le faîte et les tenons et les mortaises

Qu’il n’est plus rien sous les grands toits de ses synthèses

Qui ne soit soutenu et ne soutienne aussi.

Et tout ce qui travaille aux quatre coins du monde

Lutte, les yeux fixés sur cette oeuvre profonde

Que mène la recherche et la terre et les cieux,

Et ceux qui trafiquent au nom de l’or et ceux

Qui ravagent au nom du sang, tous collaborent,

Avec leur haine ou leur amour, au but sacré.

De chaque heure du siècle un prodige s’essore

Et vous les provoquez, chercheurs ! Tout est serré,

Mailles de vie ou de matière entre vos doigts subtils ;

Vos miracles humains illuminent les villes

Et l’inconnu serait dompté et le savoir,

A larges pas géants, aurait rejoint l’espoir,

Si vos cerveaux battus du vent de la conquête

N’usaient à trop penser vos maigres corps d’ascète

Et si vos nerfs tendus toujours et toujours las,

Un jour, tels des cordes, n’éclataient pas.