Sonnet Impressionniste

Quelle âme revêtir dans cette forêt vierge

Qui va, grimpant les monts, au ciel donner assaut,

Où la terre a gardé l’empreinte d’un sursaut

Par quoi, depuis des temps fabuleux, elle émerge.

Arrière fatuité, loin de moi rire sot

Que l’on promène au bal, dans la rue ou l’auberge.

Comme si j’explorais quelque nouvelle berge,

J’aurai l’âme qui sied en face d’un berceau.

Ce bois évocateur de l’humaine origine,

Où la hache, plus tard, sonnera la ruine,

Ecrira ma devise : Espérance et regret.

Si ma chair tremble et crie en la montée abrupte,

J’accuserai ma chair plutôt que la forêt ;

Je serai désormais plus fort aux jours de lutte.

Sonnet Impressionniste (2)

J’avance, la nuit vient ; tout le rouge et le vert,

La gamme chromatique où le jaune domine,

Se sont changés en noir depuis que je chemine,

Et la brise s’exerce aux rafales d’hiver.

Quel trou miraculeux pour bâtir un enfer !

Il a, plein de vapeur, déjà l’air d’une usine,

Et Satan cueillerait alentour sa résine.

Il me semble qu’ici des hommes ont souffert.

J’ai frisson. Est-ce un arbre ou quelque bête fauve

Qui se profile sur la cote demi chauve ?

J’irai ; mieux vaut risquer que retourner là-bas.

Je sens ce geste plus frondeur que téméraire.

C’est se dire, escomptant son bonheur ordinaire :

Peut-être je mourrai, mais je ne le crois pas.

Sonnet Impressionniste (3)

La nuit avec ses mains d’insidieux génie,

Jumelle du néant sardonique et blasé,

Hier, la nuit, qui tient le sarcasme aiguisé,

Délaya dans mon cœur la morgue et l’ironie.

Alphabet primitif, simple mnémotechnie.

Au clair soleil, je vois dans ce mont hérissé

La houle que figea le globe un peu lassé,

En mémoire de son effroyable insomnie.

Confusion des verts, des rouges et des ors,

Fol enchevêtrement de plantes, d’arbres morts,

Pas un seul tronc qui n’ait sa cour : Exubérance.

Richesse du présent, gloire de l’avenir,

Dans la terre, bientôt, ces couleurs vont s’unir

Et tisseront l’or pur des moissons : Espérance.

Sonnet Impressionniste (4)

Les haches sonnent dur, le sol est presque nu,

A la terre, les gels d’automne se font rudes.

— Amante qui chassa l’amant par lassitude,

Et souffre, tant qu’un autre amour n’est pas venu.

Douleur inhérente aux changements d’habitude !

Plein de souches et maigre auprès du mont charnu,

Un coteau que la faim de l’homme a reconnu

Montre des crocs géants aux riches altitudes.

Doute cuisant. Un tel chaos de bois brûlé,

Ces ronces et, plus loin, la baissière glaçante

Seront-ils un berceau propice au tendre blé ?

Et sur la forêt haute, auguste et menacante,

Une telle beauté tombe du ciel en feu :

Que le blé me parait en échange bien peu.

Sport

Vingt-quatre champions du jeu national

Sur le pré lumineux se sont formés en ligne ;

Coup de sifflet : la joute encore que bénigne

Accuse à chaque instant un effort plus brutal.

Les fronts sont empourprés, les crosses font du mal.

Sur les bancs de l’estrade une foule trépigne,

S’exalte, acclame, rit, vocifère, s’indigne,

Et quand tombe un jouteur, lance un cri guttural.

Les athlètes rivaux se poursuivent, s’évitent,

Le sang s’échauffe et bout, les bras levés s’excitent.

— Sous un coup traître, un des hommes s’est écrasé.

Du sport ? Tous les aïeux rugissent face à face.

Et sur les durs gradins et sur le champ rasé

Flotte l’acre senteur d’une haine de race.

Un Corbillard Passe

Voici la mort dans son faste lourd.

Un corps de plus qu’il faut engloutir !

Et la coutume, avant d’en finir,

Veut qu’on le traîne insensible et sourd,

Vers l’ouragan des notes funèbres

D’un orgue aveugle et fou de ténèbres.

L’orgue gémit sous le noir velours,

On entend des pleurs et des soupirs.

L’enfant de chœur s’amuse à ternir,

Par trop d’encens, le trop faible jour.

Sinistrement grincent les deux câbles

Pour déchaîner un glas formidable.

Les sons du glas deviennent plus sourds,

La pioche creuse un sombre avenir

Où le corps vaniteux va pourrir,

Malgré sa boite aux ornements lourds.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On n’entend plus qu’un bruit sec de pelle ;

Un peu de boue à d’autre se mêle.

Marine

L’eau terne enserre les dragues

Dans un bassin de mercure

Où nage, sombre teinture,

La fumée aux gestes vagues.

Régulière, la fumée

Cherche à tâtons le ciel morne,

S’arrête et crée une borne.

C’est ma vue accoutumée.

Les pinces des dragues plongent,

Avec un bruit diabolique,

Dans le bassin métallique

Qu’incessamment elles rongent.

Fleuve et ciel sont uniformes.

C’est à perdre l’équilibre

Et voir dans l’espace libre

Creuser les engins énormes.

Messe De Minuit

Chapelets, bruits de pas, accès de toux, murmures…

Des légions d’ave s’en vont heurter au ciel.

L’orgue joue en sourdine un antique noël

Et le peuple, tout bas, répète les mesures.

Ils reviennent couverts de nouvelles blessures

Ceux qui de l’an dernier espéraient tant de miel,

Et gagnés par la crèche, offrent à l’Eternel

L’encens de leur espoir en ses bontés futures.

Noyé de luxe en son berceau de mendiant

Que veillent les bergers et les rois d’orient,

L’enfant divin sourit, du fond de son étable.

Désespérant tableau du sort inévitable,

Là naissance et bonheur ; en même temps je vois :

 » Onzième station : Jésus mis sur la croix. « 

Pâle D’une Pâleur Immuable

Pâle d’une pâleur immuable et sereine,

Et le buste à demi-découvert, une enfant,

Une blonde aux traits purs gît sur le marbre blanc

Où ses cheveux bouclés tombent comme une traîne.

Près d’elle un homme assis, la main sur le menton,

Regarde fixement quelque part, dans le vide.

Un crâne symbolique à l’air louche et stupide

Grimace, environné d’outils et de flacons.

Sur la morte s’épand un bleu rayon lunaire

Venant d’une fenêtre invisible. Les murs

Vaguement dessinés avec leurs coins obscurs,

Recèlent, on dirait, les apprêts d’un mystère.

L’homme armé du scalpel, pour d’autres, tentera

D’arracher à la mort le secret de la vie ;

Imitant la nature où naît et renaîtra

Un monde toujours neuf sur des forces taries.

La Brume

Le Saint-Laurent, mordu par les souffles d’automne,

S’exaspère. Partout sur le fleuve dément

L’âme des bois brûlés flotte languissamment.

Affolé, mon canot plonge dans l’eau gloutonne.

Pas d’oiseaux. Aucun coup de fusil ne résonne.

Le vaste et lourd brouillard, gris uniformément,

De son opacité cache tout mouvement

Et dans une caverne étrange m’emprisonne.

Verdâtres, turbulents, accourus du chaos,

Avec des bruits de haine autour de moi les flots

Se dressent. On dirait la fureur d’une armée.

Seul et domptant la voile où souffle un vent du nord

Je me crois égaré dans quelque monde mort

Sous l’irrémédiable ennui de la fumée.

La Goutte De Fiel

Le visage luisant, hâlé, plein de sueurs,

Un journalier courbé sur le pavé rebelle

Le défonce, et le pic, à chacun de ses heurts,

Dans le trou noir, allume une blanche étincelle.

Avec d’impérieux grondements, un auto

Chargé d’éclats de rire et de claires toilettes,

Chargé de luxe à qui la rue est un tréteau,

Passant à son côté de vase le soufflette.

Comme un juste accusé, l’homme se lève droit,

Accentuant du poing le juron qu’il marmonne,

Et suit d’un œil mauvais, si longtemps qu’il le voit

Tout ce faste… et son pic violemment résonne.

La Mouette

Aux coups de feu la mouette

N’a pas changé de chemin,

Et sa brune silhouette

Sur le ciel rose et carmin

Se découpe nette.

Par le seul appui du vent

Majestueuse elle plane,

Puis doucement, doucement,

Dans la brume diaphane

S’incline en avant :

Et glisse de telle sorte,

Qu’elle va choir où l’on voit

L’horizon fermer sa porte.

Elle baisse, baisse et choit.

La mouette est morte.

L’arbre Mort

Je connais, au fond d’une anse

Où sa maigre forme danse,

Un érable mort,

Mort nous raconte une histoire

De s’être penché pour boire

L’eau claire du bord.

A le voir nu comme un marbre,

L’été, parmi d’autres arbres

Verts et vigoureux,

On dirait que la nature

L’a laissé sans sépulture

Pour un crime affreux.

Plus tard quand tombent les feuilles

Quelquefois il les recueille

Au bon gré du vent ;

Supercherie enfantine

Qui lui rend un peu la mine

D’un arbre vivant.

L’hiver est plus équitable :

Comme lui, le misérable,

Ses frères sont nus,

Et l’homme qui passe ignore

Lequel sera chauve encore,

Le printemps venu.

Le Blé Despotique

I

Sur l’immensité noire une lumière brille

Et se dirige à la rencontre du steamer

Qui stoppe avec des bruits de vapeur et de fer.

Dans la nuit un sifflet perce comme une vrille.

Attente. Dans un mât s’éteint le signal vert.

La lumière approchant décèle une coquille,

Une barque dansante et qui montre sa quille ;

Elle s’en vient chercher du froment pour l’hiver.

La mer fuyante claque ainsi qu’un pas de charge,

Les marins du hameau saisissent leur butin,

Larguent l’amarre, puis vont jeter l’ancre au large.

Ils y demeureront jusqu’au flux du matin

Le steamer a repris sa vie ambulatoire

Une lumière meurt sur l’immensité noire.

II

A l’ancre, lourdement, une barque ballotte

Rythmique dans son heurt contre les flots. Le poids

De l’océan troublé sonne comme une voix

Qui du fond de la nuit insondable sanglote.

Les trois marins autour du fanal qui tremblote,

Effleurés par le gouffre évocateur d’effroi,

Se laissent pénétrer du néant de leur moi ;

Et, de plus en plus morne, un long silence flotte.

L’heure du flux retarde, il semble, méchamment

Et les hommes, que le froid gagne incessamment

Portent vers leur foyer leur pensée engourdie.

D’un œil fixe où la haine est près d’étinceler.

Ils regardent les sacs mais n’osent pas parler,

Sentant qu’il faut souffrir pour son droit à la vie.

Le Passé

Telle qu’une vapeur s’épaississant toujours,

La nuit grave s’étend sur les îles boisées ;

Les plus belles au loin, déjà semblent rasées

Et les rives n’ont plus que de fuyants contours.

A mes pieds, le vent d’est chassant l’onde à rebours,

Courbe les joncs comme autant d’âmes angoissées.

— Veux-tu que nous allions reposer nos pensées

Dans l’ombre qui sera bientôt comme un velours ?

Nous causerons de nos projets, de choses vaines,

De l’avenir, jongleur qu’on dirait les mains pleines,

Mais non pas du passé, c’est terrain défendu.

Le passé surgira de la nuit et des houles,

Et parlera si fort, qu’au retour vers les foules,

Nous resterons muets de l’avoir entendu.