Sonnet Impressionniste (4)

Les haches sonnent dur, le sol est presque nu,

A la terre, les gels d’automne se font rudes.

— Amante qui chassa l’amant par lassitude,

Et souffre, tant qu’un autre amour n’est pas venu.

Douleur inhérente aux changements d’habitude !

Plein de souches et maigre auprès du mont charnu,

Un coteau que la faim de l’homme a reconnu

Montre des crocs géants aux riches altitudes.

Doute cuisant. Un tel chaos de bois brûlé,

Ces ronces et, plus loin, la baissière glaçante

Seront-ils un berceau propice au tendre blé ?

Et sur la forêt haute, auguste et menacante,

Une telle beauté tombe du ciel en feu :

Que le blé me parait en échange bien peu.

Sport

Vingt-quatre champions du jeu national

Sur le pré lumineux se sont formés en ligne ;

Coup de sifflet : la joute encore que bénigne

Accuse à chaque instant un effort plus brutal.

Les fronts sont empourprés, les crosses font du mal.

Sur les bancs de l’estrade une foule trépigne,

S’exalte, acclame, rit, vocifère, s’indigne,

Et quand tombe un jouteur, lance un cri guttural.

Les athlètes rivaux se poursuivent, s’évitent,

Le sang s’échauffe et bout, les bras levés s’excitent.

— Sous un coup traître, un des hommes s’est écrasé.

Du sport ? Tous les aïeux rugissent face à face.

Et sur les durs gradins et sur le champ rasé

Flotte l’acre senteur d’une haine de race.

Un Corbillard Passe

Voici la mort dans son faste lourd.

Un corps de plus qu’il faut engloutir !

Et la coutume, avant d’en finir,

Veut qu’on le traîne insensible et sourd,

Vers l’ouragan des notes funèbres

D’un orgue aveugle et fou de ténèbres.

L’orgue gémit sous le noir velours,

On entend des pleurs et des soupirs.

L’enfant de chœur s’amuse à ternir,

Par trop d’encens, le trop faible jour.

Sinistrement grincent les deux câbles

Pour déchaîner un glas formidable.

Les sons du glas deviennent plus sourds,

La pioche creuse un sombre avenir

Où le corps vaniteux va pourrir,

Malgré sa boite aux ornements lourds.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On n’entend plus qu’un bruit sec de pelle ;

Un peu de boue à d’autre se mêle.

Sonnet Impressionniste

Quelle âme revêtir dans cette forêt vierge

Qui va, grimpant les monts, au ciel donner assaut,

Où la terre a gardé l’empreinte d’un sursaut

Par quoi, depuis des temps fabuleux, elle émerge.

Arrière fatuité, loin de moi rire sot

Que l’on promène au bal, dans la rue ou l’auberge.

Comme si j’explorais quelque nouvelle berge,

J’aurai l’âme qui sied en face d’un berceau.

Ce bois évocateur de l’humaine origine,

Où la hache, plus tard, sonnera la ruine,

Ecrira ma devise : Espérance et regret.

Si ma chair tremble et crie en la montée abrupte,

J’accuserai ma chair plutôt que la forêt ;

Je serai désormais plus fort aux jours de lutte.

Sonnet Impressionniste (2)

J’avance, la nuit vient ; tout le rouge et le vert,

La gamme chromatique où le jaune domine,

Se sont changés en noir depuis que je chemine,

Et la brise s’exerce aux rafales d’hiver.

Quel trou miraculeux pour bâtir un enfer !

Il a, plein de vapeur, déjà l’air d’une usine,

Et Satan cueillerait alentour sa résine.

Il me semble qu’ici des hommes ont souffert.

J’ai frisson. Est-ce un arbre ou quelque bête fauve

Qui se profile sur la cote demi chauve ?

J’irai ; mieux vaut risquer que retourner là-bas.

Je sens ce geste plus frondeur que téméraire.

C’est se dire, escomptant son bonheur ordinaire :

Peut-être je mourrai, mais je ne le crois pas.

Sonnet Impressionniste (3)

La nuit avec ses mains d’insidieux génie,

Jumelle du néant sardonique et blasé,

Hier, la nuit, qui tient le sarcasme aiguisé,

Délaya dans mon cœur la morgue et l’ironie.

Alphabet primitif, simple mnémotechnie.

Au clair soleil, je vois dans ce mont hérissé

La houle que figea le globe un peu lassé,

En mémoire de son effroyable insomnie.

Confusion des verts, des rouges et des ors,

Fol enchevêtrement de plantes, d’arbres morts,

Pas un seul tronc qui n’ait sa cour : Exubérance.

Richesse du présent, gloire de l’avenir,

Dans la terre, bientôt, ces couleurs vont s’unir

Et tisseront l’or pur des moissons : Espérance.

La Mouette

Aux coups de feu la mouette

N’a pas changé de chemin,

Et sa brune silhouette

Sur le ciel rose et carmin

Se découpe nette.

Par le seul appui du vent

Majestueuse elle plane,

Puis doucement, doucement,

Dans la brume diaphane

S’incline en avant :

Et glisse de telle sorte,

Qu’elle va choir où l’on voit

L’horizon fermer sa porte.

Elle baisse, baisse et choit.

La mouette est morte.

L’arbre Mort

Je connais, au fond d’une anse

Où sa maigre forme danse,

Un érable mort,

Mort nous raconte une histoire

De s’être penché pour boire

L’eau claire du bord.

A le voir nu comme un marbre,

L’été, parmi d’autres arbres

Verts et vigoureux,

On dirait que la nature

L’a laissé sans sépulture

Pour un crime affreux.

Plus tard quand tombent les feuilles

Quelquefois il les recueille

Au bon gré du vent ;

Supercherie enfantine

Qui lui rend un peu la mine

D’un arbre vivant.

L’hiver est plus équitable :

Comme lui, le misérable,

Ses frères sont nus,

Et l’homme qui passe ignore

Lequel sera chauve encore,

Le printemps venu.

Le Blé Despotique

I

Sur l’immensité noire une lumière brille

Et se dirige à la rencontre du steamer

Qui stoppe avec des bruits de vapeur et de fer.

Dans la nuit un sifflet perce comme une vrille.

Attente. Dans un mât s’éteint le signal vert.

La lumière approchant décèle une coquille,

Une barque dansante et qui montre sa quille ;

Elle s’en vient chercher du froment pour l’hiver.

La mer fuyante claque ainsi qu’un pas de charge,

Les marins du hameau saisissent leur butin,

Larguent l’amarre, puis vont jeter l’ancre au large.

Ils y demeureront jusqu’au flux du matin

Le steamer a repris sa vie ambulatoire

Une lumière meurt sur l’immensité noire.

II

A l’ancre, lourdement, une barque ballotte

Rythmique dans son heurt contre les flots. Le poids

De l’océan troublé sonne comme une voix

Qui du fond de la nuit insondable sanglote.

Les trois marins autour du fanal qui tremblote,

Effleurés par le gouffre évocateur d’effroi,

Se laissent pénétrer du néant de leur moi ;

Et, de plus en plus morne, un long silence flotte.

L’heure du flux retarde, il semble, méchamment

Et les hommes, que le froid gagne incessamment

Portent vers leur foyer leur pensée engourdie.

D’un œil fixe où la haine est près d’étinceler.

Ils regardent les sacs mais n’osent pas parler,

Sentant qu’il faut souffrir pour son droit à la vie.

Le Passé

Telle qu’une vapeur s’épaississant toujours,

La nuit grave s’étend sur les îles boisées ;

Les plus belles au loin, déjà semblent rasées

Et les rives n’ont plus que de fuyants contours.

A mes pieds, le vent d’est chassant l’onde à rebours,

Courbe les joncs comme autant d’âmes angoissées.

— Veux-tu que nous allions reposer nos pensées

Dans l’ombre qui sera bientôt comme un velours ?

Nous causerons de nos projets, de choses vaines,

De l’avenir, jongleur qu’on dirait les mains pleines,

Mais non pas du passé, c’est terrain défendu.

Le passé surgira de la nuit et des houles,

Et parlera si fort, qu’au retour vers les foules,

Nous resterons muets de l’avoir entendu.

Les Joncs

Les joncs frémissent à peine

Sous le doux vent échappé

Des champs de trèfle coupé

Dans les lointains escarpés.

Calmes sous la pure haleine,

Les joncs frémissent à peine.

Les joncs penchent mollement

Leur tige au-dessus de l’onde

Qui chante, la vagabonde,

Les pleurs et le deuil du monde.

Quel morne gazouillement

Berce les joncs mollement.

Les joncs regardent la lune

Qui d’un charme les endort.

Plus d’odeur de trèfle mort,

L’onde cesse les accords

Dont la tristesse importune

Les joncs tout droits sous la lune.

Les Vieux Canons

Ils sont là huit canons d’archaïque modèle,

Placés négligemment, abandonnés, épars,

Qui, sans s’apercevoir de ce manque d’égards,

Méditent sur la guerre impitoyable et belle.

Ces noirs tubes de bronze ont le tympan rebelle,

L’enclouage brutal les a rendus hagards.

Ils se croient dans la nuit, braqués sur des remparts

Où sonnera dès l’aube une charge nouvelle.

Le fracas agaçant des tramways fouette l’air,

Les soldats autour d’eux font résonner le fer ;

C’est en vain, les vieillards songent dans le silence.

Mais quand la foudre gronde et que brille l’éclair,

Les prenant pour un feu qui réclame vengeance,

Les canons mutilés frémissent d’impuissance.

L’éternel Féminin

La montagne portait sa robe d’or bruni,

Or fragile tombant, feuille à feuille, des branches,

Dans le chemin, parmi la foule du dimanche,

Sur les sentiers ombreux et le gazon terni.

Reposés de leur course à travers l’infini,

Et doux, comme l’émoi d’une âme qui s’épanche,

Les rayons du soleil d’octobre, en nappes blanches

Sur le sol déjà froid, versaient un feu béni.

Ce ne fut que le soir, en soufflant ma veilleuse,

Que me vint nettement l’image glorieuse

Dans ses mille détails ternes et rutilants.

J’avais distraitement vu les choses agrestes,

Trop attentif à suivre ou deviner les gestes

D’une fille aux yeux noirs qui ramassait des glands.

L’illusion

C’est un palais à trois tours,

Jaune et rose tour à tour,

D’améthyste, d’émeraude,

De rubis, de marbre blanc,

De glace ou de diamant,

Où la flamme tourne et rôde.

A de simulés assauts

Le palais, lui-même faux,

Répond par de fausses bombes,

Puis, dans un bruit infernal,

Lance au vent du carnaval

Tout son feu comme une trombe.

Et Dieu, pour qui les soleils

Et les torches sont pareils,

Jetant l’œil, par aventure,

Quand s’éteignit le palais,

Fit la moue et dit :  » Ce n’est

Qu’un astre en déconfiture. « 

L’invitation

Le rythme séducteur nous appelle ; venez

Lui répondre en mes bras, jeune fille inconnue.

Valsons légèrement de tous côtés cernés,

Et qu’en nous la clameur des besoins s’atténue.

Pendant que nous serons ensemble, je ne veux

Ni sonder vos secrets, ni dévoiler mon âme,

Mais simplement pencher mon front sur vos cheveux,

Tourner dans un remous de lumière et de femmes.

Nos corps souples créeront un élégant dessin.

Vous aurez cette joie où le désir subsiste

Et moi, qui sentirai sur mon cœur votre sein,

Je ferai, nonchalant, des rêves doux et tristes.

Je me tairai. Le charme, éventé, peut mourir.

Sans vous connaître mieux après qu’avant la danse,

Je vous dirai :  » Merci.  » Je n’ai d’autre exigence

Que peupler mon sommeil d’aimables souvenirs.