Tout Ce Qui Vit Autour De Nous

Tout ce qui vit autour de nous,
Sous la douce et fragile lumière,
Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
Et l’ombre qui les frôle et le vent qui les noue,
Et les chantants et sautillants oiseaux
Qui follement s’essaiment,
Comme des grappes de joyaux
Dans le soleil,
Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
Ingénument, nous aime ;
Et nous,
Nous aimons tout.

Nous adorons le lys que nous voyons grandir
Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
Cercles environnés de pétales de flammes
Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
Au long des murs, parmi les pariétaires,
Croissent, pour être proches de nos pas ;
Et les herbes involontaires,
Dans le gazon où nous avons passé,
Ouvrent les yeux mouillés de leur rosée.

Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l’herbe,
Simples et purs, ardents et exaltés,
Perdus dans notre amour, comme dans l’or, les gerbes.
Et fièrement, laissant l’impérieux été
Trouer et traverser de ses pleines clartés
Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés.

Très Doucement, Plus Doucement Encore

Très doucement, plus doucement encore,

Berce ma tête entre tes bras,

Mon front fiévreux et mes yeux las ;

Très doucement, plus doucement encore.

Baise mes lèvres, et dis-moi

Ces mots plus doux à chaque aurore,

Quand me les dit ta voix,

Et que tu t’es donnée, et que je t’aime encore
Le joug surgit maussade et lourd ; la nuit

Fut de gros rêves traversée ;

La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée

Et l’horizon est noir de nuages d’ennui.
Très doucement, plus doucement encore,

Berce ma tête entre tes bras,

Mon front fiévreux et mes yeux las ;

C’est toi qui m’es la bonne aurore,

Dont la caresse est dans ta main

Et la lumière en tes paroles douces :

Voici que je renais, sans mal et sans secousse,

Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,

Son signe,

Et me fait vivre, avec la volonté,

D’être une arme de force et de beauté,

Aux poings d’or d’une vie insigne.

Voici Quinze Ans Déjà Que Nous Pensons D’accord

Voici quinze ans déjà que nous pensons d’accord ;

Que notre ardeur claire et belle vainc l’habitude,

Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes

Usent l’amour le plus tenace et le plus fort.
Je te regarde, et tous les jours je te découvre,

Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté :

Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,

Mais exalte ton coeur dont le fond d’or s’entr’ouvre.
Tu te laisses naïvement approfondir,

Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle ;

Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,

Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
C’est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,

A la franchise nue et la simple bonté ;

Nous agissons et nous vivons dans la clarté

D’une joyeuse et translucide confiance.
Ta force est d’être frêle et pure infiniment ;

De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres,

Et d’avoir conservé, malgré la brume ou l’ombre,

Tous les rayons de l’aube en ton âme d’enfant.

Vous M’avez Dit, Tel Soir

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles

Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,

Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,

Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
Vous me parliez des temps prochains où nos années,

Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;

Comment éclaterait le glas des destinées,

Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir.
Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,

Et votre coeur brûlait si tranquillement beau

Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte

Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

Ô Le Calme Jardin D’été Où Rien Ne Bouge

Ô le calme jardin d’été où rien ne bouge !

Sinon là-bas, vers le milieu

De l’étang clair et radieux,

Pareils à des langues de feu,

Des poissons rouges.
Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées

Calmes et apaisées

Et lucides comme cette eau

De confiance et de repos.
Et l’eau s’éclaire et les poissons sautillent

Au brusque et merveilleux soleil,

Non loin des iris verts et des blanches coquilles

Et des pierres, immobiles

Autour des bords vermeils.
Et c’est doux de les voir aller, venir ainsi,

Dans la fraîcheur et la splendeur

Qui les effleure,

Sans crainte aucune et sans souci,

Qu’ils ramènent, du fond à la surface,

D’autres regrets que des regrets fugaces.

Roses De Juin, Vous Les Plus Belles

Roses de juin, vous les plus belles,

Avec vos coeurs de soleil transpercés ;

Roses violentes et tranquilles, et telles

Qu’un vol léger d’oiseaux sur les branches posés ;

Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,

Bouches, baisers qui tout à coup s’émeuvent

Ou s’apaisent, au va-et-vient du vent,

Caresse d’ombre et d’or, sur le jardin mouvant ;

Roses d’ardeur muette et de volonté douce,

Roses de volupté en vos gaines de mousse,

Vous qui passez les jours du plein été

A vous aimer, dans la clarté ;

Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses

Oh ! que pareils à vous nos multiples désirs,

Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir

S’entr’aiment, s’exaltent et se reposent !

Si D’autres Fleurs Décorent La Maison

Si d’autres fleurs décorent la maison

Et la splendeur du paysage,

Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,

Avec les grands yeux d’eau de leur mouvant visage.
Dites de quels lointains profonds et inconnus

Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,

Avec du soleil sur leurs ailes ?
Juillet a remplacé Avril dans le jardin

Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,

L’espace est chaud et le vent frêle ;

Mille insectes brillent dans l’air, joyeusement,

Et l’été passe, en sa robe de diamants

Et d’étincelles.

L’immobile Beauté

L’immobile beauté

Des soirs d’été,

Sur les gazons où ils s’éploient,

Nous offre le symbole

Sans geste vain, ni sans parole,

Du repos dans la joie.
Le matin jeune et ses surprises

S’en sont allés, avec les brises ;

Midi lui-même et les pans de velours

De ses vents chauds, de ses vents lourds

Ne tombe plus sur la plaine torride ;

Et voici l’heure où, lentement, le soir,

Sans que bouge la branche ou que l’étang se ride,

S’en vient, du haut des monts, dans le jardln, s’asseoir.
O la planité d’or à l’infini des eaux,

Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,

Et le tranquille et somptueux silence,

Dont nous goûtons alors

Si fort

L’immuable présence,

Que notre voeu serait d’en vivre ou d’en mourir

Et d’en revivre,

Comme deux coeurs, inlassablement ivres

De lumières, qui ne peuvent périr !

L’ombre Est Lustrale Et L’aurore Irisée

L’ombre est lustrale et l’aurore irisée.

De la branche, d’où s’envole là-haut

L’oiseau,

Tombent des gouttes de rosée.
Une pureté lucide et frêle

Orne le matin si clair

Que des prismes semblent briller dans l’air.

On écoute une source ; on entend un bruit d’ailes.
Oh ! que tes yeux sont beaux, à cette heure première

Où nos étangs d’argent luisent dans la lumière

Et reflètent le jour qui se lève là-bas.

Ton front est radieux et ton artère bat.
La vie intense et bonne et sa force divine

Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,

En ta poitrine

Que pour en contenir l’angoisse et la fureur,

Tes mains soudain prennent mes mains

Et les appuyent comme avec peur,

Contre ton coeur.

Les Baisers Morts Des Défuntes Années

Les baisers morts des défuntes années

Ont mis leur sceau sur ton visage,

Et, sous le vent morne et rugueux de l’âge,

Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux

Luire comme un matin de fête,

Ni, lentement, se reposer ta tête

Dans le jardin massif et noir de tes cheveux.
Tes mains chères qui demeurent si douces

Ne viennent plus comme autrefois,

Avec de la lumière au bout des doigts,

Me caresser le front, comme une aube les mousses.
Ta chair jeune et belle, ta chair

Que je parais de mes pensées,

N’a plus sa fraîcheur pure de rosée,

Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
Tout tombe, hélas ! et se fane sans cesse ;

Tout est changé, même ta voix,

Ton corps s’est affaissé comme un pavois,

Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
Mais néanmoins, mon coeur ferme et fervent te dit :

Que m’importent les deuils mornes et engourdis,

Puisque je sais que rien au monde

Ne troublera jamais notre être exalté

Et que notre âme est trop profonde

Pour que l’amour dépende encor de la beauté.

Les Barques D’or Du Bel Été

Les barques d’or du bel été

Qui partirent, folles d’espace,

S’en reviennent mornes et lasses

Des horizons ensanglantés.
A coups de rames monotones,

Elles s’avancent sur les eaux ;

On les prendrait pour des berceaux

Où dormiraient des fleurs d’automne.
Tiges de lys au beau front d’or,

Toutes vous gisez abattues ;

Seules, les roses s’évertuent

A vivre, au delà de la mort.
Qu’importe à leur beauté plénière

Qu’Octobre luise ou bien Avril :

Leur désir simple et puéril

Boit, jusqu’au sang, toute lumière.
Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,

Sous la nuée âpre et hagarde,

Sitôt qu’une clarté se darde

Elles s’exaltent vers Noël.
Vous, nos âmes, faites comme elles ;

Elles n’ont pas l’orgueil des lys,

Mais détiennent, entre leurs plis,

L’ardeur sacrée et immortelle.

Les Jours De Fraîche Et Tranquillé Santé

Les jours de fraîche et tranquillé santé,

Lorsque la vie est belle ainsi qu’une conquête,

Le bon travail prend place à mes côtés,

Comme un ami qu’on fête.
Il vient des pays doux et rayonnants,

Avec des mots plus clairs que les rosées,

Pour y sentir, en les illuminant,

Nos sentiments et nos pensées.
Il saisit l’être en un tourbillon fou ;

Il érige l’esprit, sur de géants pilastres ;

Il lui verse le feu qui fait vivre les astres ;

Il apporte le don d’être Dieu tout à coup.
Et les transports fiévreux et les affres profondes,

Tout sert à sa tragique volonté

De rajeunir le sang de la beauté,

Dans les veines du monde.
Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,

Vers le repos de ton amour,

Avec les feux de mon idée ample et suprême,

Me semble-t-il oh ! qu’un instant –

Que je t’apporte, en mon coeur haletant,

Le battement de coeur de l’univers lui-même.

L’aube, L’ombre, Le Soir, L’espace Et Les Étoiles

L’aube, l’ombre, le soir, l’espace et les étoiles ;

Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,

Se mêle à la ferveur de notre être exalté.

Ceux qui vivent d’amour vivent d’éternité.
Il n’importe que leur raison adhère ou raille

Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,

Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs ;

Eux, sont les voyageurs d’au delà de la mer.
Ils regardent le jour luire de plage en plage,

Très loin, plus loin que l’océan et ses flots noirs ;

La fixe certitude et le tremblant espoir

Pour leurs regards ardents ont le même visage.
Heureux et clairs, ils croient, avec avidité ;

Leur âme est la profonde et soudaine clarté

Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes ;

Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu’eux-mêmes.
Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux,

Vivant des vérités que renferment leurs yeux

Simples et nus, profonds et doux comme l’aurore ;

Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.

Le Clair Jardin C’est La Santé

Le clair jardin c’est la santé.
Il la prodigue, en sa clarté,

Au va-et-vient de ses milliers de mains,

De palmes et de feuilles,
Et la bonne ombre, où il accueille,

Après de longs chemins,

Nos pas,

Verse, à nos membres las,

Une force vivace et douce

Comme ses mousses.
Quand l’étang joue avec le vent et le soleil,

Un coeur vermeil

Semble habiter au fond de l’eau

Et battre, ardent et jeune, avec le flot ;

Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,

Qui dans leur splendeur bougent,

Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,

Leurs coupes d’or et de sang rouge.
Le jardin clair c’est la santé.

L’âge Est Venu

L’âge est venu, pas à pas, jour à jour,

Poser ses mains sur le front nu de notre amour

Et, de ses yeux moins vifs, l’a regardé.
Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,

Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes

Ont laissé choir un peu de leur force fervente

Sur l’étang pâle et sur les chemins doux.

Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,

Une ombre dure, autour de sa lumière.
Pourtant, voici toujours les floraisons trémières

Qui persistent à se darder vers leur splendeur,

Et les saisons ont beau peser sur notre vie,

Toutes les racines de nos deux coeurs

Plus que jamais plongent inassouvies,

Et se crispent et s’enfoncent, dans le bonheur.
Oh ! ces heures d’après-midi ceintes de roses

Qui s’enlacent autour du temps et se reposent

La joue en fleur et feu, contre son flanc transi !
Et rien, rien n’est meilleur que se sentir ainsi,

Heureux et clairs encor, après combien d’années !

Mais si tout autre avait été la destinée

Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,

– Quand même ! oh ! j’eusse aimé vivré et mourir,

Sans me plaindre, d’une amour obstinée.