S’il Était Vrai

S’il était vrai

Qu’une fleur des jardins ou qu’un arbre des prés

Pût conserver quelque mémoire

Des amants d’autrefois qui les ont admirés

Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire

Notre amour s’en viendrait

En cette heure du long regret

Confier à la rose ou dresser dans le chêne

Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
Il survivrait ainsi,

Vainqueur du funèbre souci,

Dans la tranquille apothéose

Que lui feraient les simples choses ;

Il jouirait encor de la pure clarté,

Qu’incline sur la vie une aurore d’été,

Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
Et si, par un beau soir, du fond de l’étendue

S’en venait quelque couple en se tenant les mains

Le chêne allongerait jusque sur leur chemin

Son ombre large et puissante, telle qu’une aile,

Et la rose leur enverrait son parfum frêle.

Sois-nous Propice Et Consolante Encor

Sois-nous propice et consolante encor, lumière,

Pâle clarté d’hiver qui baignera nos fronts,

Quand, tous les deux, l’après-midi, nous nous rendrons

Respirer au jardin une tiédeur dernière.
Nous t’aimâmes, jadis, avec un tel orgueil,

Avec un tel amour bondissant de notre âme

Qu’une suprême et douce et bienveillante flamme

Nous est due à cette heure où nous attend le deuil.
Tu es celle que nul homme jamais oublie

Du jour que tu frappas ses bras victorieux

Et que le soir venu tu dormis en ses yeux

Avec ta splendeur morte et ta force abolie.
Et tu nous fus toujours la visible ferveur

Qui partout répandue et partout rayonnante

En des fièvres d’ardeur profonde et lancinante

Semblait vers l’infini partir de notre coeur.

Viens Jusqu’à Notre Seuil Répandre

Viens jusqu’à notre seuil répandre

Ta blanche cendre

Ô neige pacifique et lentement tombée :

Le tilleul du jardin tient ses branches courbées

Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
Ô neige,

Qui réchauffes et qui protèges

Le blé qui lève à peine

Avec la mousse, avec la laine

Que tu répands de plaine en plaine !

Neige silencieuse et doucement amie

Des maisons, au matin dans le calme endormies,

Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres

Et soudain par le seuil et la porte pénètre

Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,

Ô neige lumineuse au travers de notre âme,

Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves

Comme du blé qui lève !

Quand Le Ciel Étoilé Couvre Notre Demeure

Quand le ciel étoilé couvre notre demeure

Nous nous taisons durant des heures

Devant son feu intense et doux

Pour nous sentir, plus fervemment, émus de nous.
Les grands astres d’argent tracent là-haut leur route ;

Sous les flammes et les lueurs

La nuit étend ses profondeurs

Et le calme est si grand que l’océan l’écoute !
Mais qu’importe que se taise même la mer,

Si dans l’espace immense et clair

Plein d’invisible violence

Nos coeurs battent si fort qu’ils font tout le silence !

Que Nous Sommes Encor Heureux Et Fiers De Vivre

Que nous sommes encor heureux et fiers de vivre

Quand le moindre rayon entr’aperçu là-haut

Illumine un instant les pauvres fleurs de givre

Que le gel dur et fin grava sur nos carreaux.
L’élan bondit en nous et l’espoir nous emporte,

Et notre vieux jardin nous apparaît encor

Malgré ses longs chemins jonchés de branches mortes

Vivant et pur et clair et plein de lueurs d’or.
Je ne sais quoi de lumineux et d’intrépide

Se glisse en notre sang et nous réincarnons

L’immense et plein été dans les baisers rapides

Qu’avec ardeur, à corps perdu, nous nous donnons.

Si Nos Coeurs Ont Brûlé En Des Jours Exaltants

Si nos coeurs ont brûlé en des jours exaltants

D’une amour claire autant que haute,

L’âge aujourd’hui nous fait lâches et indulgents

Et paisibles devant nos fautes.
Tu ne nous grandis plus, ô jeune volonté,

Par ton ardeur non asservie,

Et c’est de calme doux et de pâle bonté

Que se colore notre vie.
Nous sommes au couchant de ton soleil, amour,

Et nous masquons notre faiblesse

Avec les mots banals et les pauvres discours

D’une vaine et lente sagesse.
Oh ! que nous serait triste et honteux l’avenir,

Si dans notre hiver et nos brumes

N’éclatait point, tel un flambeau, le souvenir

Des âmes fières que nous fûmes.

Lorsque Ta Main Confie, Un Soir

Lorsque ta main confie, un soir des mois torpides,

Au cellier odorant les fruits de ton verger,

Il me semble te voir avec calme ranger

Nos anciens souvenirs parfumés et sapides.
Et le goût m’en revient tel qu’il passa jadis

Dans l’or et le soleil et le vent sur mes lèvres ;

Et je revis alors mille instants abolis

Et leur joie et leur rire et leurs cris et leurs fièvres.
Le passé ressuscite avec un tel désir

D’être encor le présent et sa vie et sa force,

Que les feux mal éteints brûlent soudain mon torse,

Et que mon coeur exulte au point d’en défaillir.
O beaux fruits lumineux en ces ombres d’automne,

Joyaux tombés du collier lourd des étés roux,

Splendeurs illuminant nos heures monotones

Quel ample et rouge éveil vous suscitez en nous.

Lorsque Tu Fermeras Mes Yeux À La Lumière

Lorsque tu fermeras mes yeux à la lumière,

Baise-les longuement, car ils t’auront donné

Tout ce qui peut tenir d’amour passionné

Dans le dernier regard de leur ferveur dernière.
Sous l’immobile éclat du funèbre flambeau,

Penche vers leur adieu ton triste et beau visage

Pour que s’imprime et dure en eux la seule image

Qu’ils garderont dans le tombeau.
Et que je sente, avant que le cercueil se cloue,

Sur le lit pur et blanc se rejoindre nos mains

Et que près de mon front sur les pâles coussins

Une suprême fois se repose ta joue.
Et qu’après je m’en aille au loin avec mon coeur,

Qui te conservera une flamme si forte

Que même à travers la terre compacte et morte

Les autres morts en sentiront l’ardeur !

Mets Ta Chaise Près De La Mienne

Mets ta chaise près de la mienne

Et tends les mains vers le foyer

Pour que je voie entre tes doigts

La flamme ancienne

Flamboyer ;

Et regarde le feu

Tranquillement, avec tes yeux

Qui n’ont peur d’aucune lumière

Pour qu’ils me soient encore plus francs

Quand un rayon rapide et fulgurant

Jusques au fond de toi les frappe et les éclaire.
Oh ! que notre heure est belle et jeune encore

Quand l’horloge résonne avec son timbre d’or

Et que, me rapprochant, je te frôle et te touche

Et qu’une lente et douce fièvre

Que nul de nous ne désire apaiser,

Conduit le sûr et merveilleux baiser

Des mains jusques au front, et du front jusqu’aux lèvres.
Comme je t’aime alors, ma claire bien-aimée,

Dans ta chair accueillante et doucement pâmée

Qui m’entoure à son tour et me fond dans sa joie !

Tout me devient plus cher, et ta bouche et tes bras

Et tes seins bienveillants, où mon pauvre front las,

Après l’instant de plaisir fou que tu m’octroies,

Tranquillement, près de ton coeur, reposera.
Car je t’aime encor mieux après l’heure charnelle

Quand ta bonté encor plus sûre et maternelle

Fait succéder le repos tendre à l’âpre ardeur

Et qu’après le désir criant sa violence

J’entends se rapprocher le régulier bonheur

Avec des pas si doux qu’ils ne sont que silence.

Peut-être

Peut-être

Lorsque mon dernier jour viendra,

Peut-être

Qu’à ma fenêtre,

Ne fût-ce qu’un instant,

Un soleil frêle et tremblotant

Se penchera.
Mes mains alors, mes pauvres mains décolorées

Seront quand même encore par sa gloire dorées ;

Il glissera son baiser lent, clair et profond

Une dernière fois, sur ma bouche et mon front,

Et les fleurs de mes yeux, pâles, mais encore fières

Avant de se fermer lui rendront sa lumière.
Soleil, ai-je adoré ta force et ta clarté !

Mon art torride et doux, de son geste suprême,

T’a retenu captif au coeur de mes poèmes ;

Comme un champ de blé mûr qui houle au vent d’été,

Telle page t’anime et t’exalte en mes livres,

Ô toi, soleil qui fais éclore et qui délivres,

Ô toi, l’immense ami dont l’orgueil a besoin,

Fais qu’à cette heure grave, impérieuse et neuve

Où mon vieux coeur humain sera lourd sous l’épreuve,

Tu sois encore son visiteur et son témoin.

Lorsque S’épand Sur Notre Seuil La Neige Fine

Lorsque s’épand sur notre seuil la neige fine

Au grain diamanté,

J’entends tes pas venir rôder et s’arrêter

Dans la chambre voisine.
Tu retires le clair et fragile miroir

Du bord de la fenêtre,

Et ton trousseau de clefs balle au long du tiroir

De l’armoire de hêtre.
J’écoute et te voici qui tisonnes le feu

Et réveilles les braises ;

Et qui ranges autour des murs silencieux

Le silence des chaises.
Tu enlèves de la corbeille aux pieds étroits

La fugace poussière,

Et ta bague se heurte et résonne aux parois

Frémissantes d’un verre.
Et je me sens heureux plus que jamais, ce soir,

De ta présence tendre,

Et de la sentir proche et de ne pas la voir,

Et de toujours l’entendre.

Le Soir Tombe, La Lune Est D’or

Le soir tombe, la lune est d’or.
Avant la fin de la journée

Va-t’en gaîment jusqu’au jardin

Cueillir avec tes douces mains

Les quelques fleurs qui n’y sont point encor

Tristement, vers la terre, inclinées.
Que le feuillage soit déjà blême, qu’importe

Je les admire et tu les aimes,

Et leurs corolles sont quand même

Belles, sur les tiges qui les portent.
Et tu t’en es allée au loin parmi les buis

Au long d’un chemin monotone
Et le bouquet que tu cueillis,

Tremble en ta main et tout à coup frissonne ;

Et voici que tes doigts songeurs,

Pieusement, rassemblent les lueurs

De ces roses d’automne

Et les tressent avec des pleurs

En une pâle et claire et flexible couronne.
La dernière lumière a éclairé tes yeux

Et ton long pas s’est fait triste et silencieux.
Et lentement, à la vesprée,

Les mains vides, tu es rentrée,

Abandonnant non loin de notre porte

Dans un tertre humide et bas

Le cercle blanc qu’avaient formé tes doigts.
Et j’ai compris alors que dans le jardin las

Où vont passer les vents ainsi que des cohortes

Tu as voulu fleurir une dernière fois

Notre jeunesse qui repose là,

Morte.

Les Fleurs Du Clair Accueil Au Long De La Muraille

Les fleurs du clair accueil au long de la muraille

Ne nous attendent plus quand nous rentrons chez nous,

Et nos étangs soyeux dont l’eau plane s’éraille

Ne se prolongent plus sous les cieux purs et doux.
Tous les oiseaux ont fui nos plaines monotones

Et les pâles brouillards flottent sur les marais.

O ces deux cris : automne, hiver ! hiver, automne !

Entends-tu le bois mort qui choit dans la forêt ?
Notre jardin n’est plus l’époux de la lumière

D’où l’on voyait les phlox vers leur gloire surgir ;

Nos violents glaïeuls sont mêlés à la terre

Et longuement s’y sont couchés pour y mourir.
Tout est sans force et sans beauté ; tout est sans flamme

Et passe et fuit et penche et croule sans soutien ;

Oh ! donne-moi tes yeux qu’illumine ton âme

Pour y chercher quand même un coin du ciel ancien.
C’est en eux seuls qu’existe encor notre lumière,

Celle qui recouvrait tout le jardin jadis

A l’heure où s’exaltait l’orgueil blanc de nos lys

Et l’ascendante ardeur de nos roses trémières.

Les Menus Faits, Les Mille Riens

Les menus faits, les mille riens,

Une lettre, une date, un humble anniversaire,

Un mot que l’on redit comme aux jours de naguère

Exalte en ces longs soirs ton coeur comme le mien.
Et nous solennisons pour nous ces simples choses

Et nous comptons et recomptons nos vieux trésors,

Pour que le peu de nous qui nous demeure encor

Reste ferme et vaillant devant l’heure morose.
Et plus qu’il ne convient, nous nous montrons jaloux

De ces pauvres, douces et bienveillantes joies

Qui s’asseyent sur le banc près du feu qui flamboie

Avec les fleurs d’hiver sur leurs maigres genoux,
Et prennent dans la huche, où leur bonté le cèle,

Le pain clair du bonheur qui nous fut partagé,

Et dont, chez nous, l’amour a si longtemps mangé

Qu’il en aime jusqu’aux parcelles.

La Glycine Est Fanée Et Morte Est L’aubépine

La glycine est fanée et morte est l’aubépine ;

Mais voici la saison de la bruyère en fleur

Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur

T’apporte les parfums de la pauvre Campine.
Aime et respire-les, en songeant à son sort

Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie ;

La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie

Et le peu qu’on lui laisse, elle le donne encor.
En automne, jadis, nous avons vécu d’elle,

De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,

Jusqu’en décembre où les anges de la Noël

Traversaient sa légende avec leurs grands coups d’aile.
Ton coeur s’y fit plus sûr, plus simple et plus humain ;

Nous y avons aimé les gens des vieux villages,

Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge

Et de rouets déchus qu’avaient usés leurs mains.
Notre calme maison dans la lande brumeuse

Etait claire aux regards et facile à l’accueil,

Son toit nous était cher et sa porte et son seuil

Et son âtre noirci par la tourbe fumeuse.
Quand la nuit étalait sa totale splendeur

Sur l’innombrable et pâle et vaste somnolence,

Nous y avons reçu des leçons du silence

Dont notre âme jamais n’a oublié l’ardeur.
A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde

Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous ;

Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux

Et remplis jusqu’aux bords de la ferveur du monde.
Nous trouvions le bonheur en ne l’exigeant pas,

La tristesse des jours même nous était bonne

Et le peu de soleil de cette fin d’automne

Nous charmait d’autant plus qu’il semblait faible et las.
La glycine est fanée, et morte est l’aubépine ;

Mais voici la saison de la bruyère en fleur.

Ressouviens-toi, ce soir, et laisse au vent frôleur

T’apporter les parfums de la pauvre Campine.