Une Femme Seule

Dans le salon bourgeois où je l’ai rencontrée,

Ses yeux doux et craintifs, son front d’ange proscrit,

M’attirèrent d’abord vers elle, et l’on m’apprit

Que d’un mari brutal elle était séparée.

Elle venait encor chez ces anciens amis,

Dont la maison avait vu grandir son enfance

Et qui, malgré le bruit dont le monde s’offense,

Au préjugé cruel ne s’étaient point soumis,

Mais elle savait bien, résignée et très-douce,

Qu’on ne la recevait qu’en petit comité,

Et s’attendait toujours, dans sa tranquillité,

Au mot qui congédie, à l’accueil qui repousse.

Donc, les soirs sans dîner ni bal au piano,

Elle venait broder près de l’âtre, en famille,

Et c’est là que, devant son air de jeune fille,

Je m’étonnai de voir à son doigt un anneau.

Stoïque, elle acceptait son étrange veuvage,

Sans arrière-pensée et très naïvement ;

Pour prouver qu’elle était fidèle à son serment,

Sa main avait gardé le signe d’esclavage.

Elle était pâle et brune, elle avait vingt-cinq ans.

Le sang veinait de bleu ses mains longues et fières,

Et, nerveux, les longs cils de ses chastes paupières

Voilaient ses regards bruns de battements fréquents.

Ni bijou, ni ruban. Nulle marque de joie.

Jamais la moindre fleur dans le bandeau châtain ;

Et le petit col blanc, étroit et puritain,

Tranchait seul sur le deuil de la robe de soie

Brodant très-lentement et d’un geste assoupli

Et ne se doutant pas que l’ombre transfigure,

Sa place dans la chambre était la plus obscure ;

Elle parlait à peine et désirait l’oubli.

Mais, à la question banale qu’on adresse

Quand elle répondait quelques mots en passant,

Cela faisait du mal d’entendre cet accent

Brisé par la douleur et fait pour la tendresse,

Cette voix lente et pure, et lasse de prier,

Qu’interrompait jadis la forte voix d’un maître

Et qu’une insulte, hélas ! un bras levé peut-être,

De honte et de terreur un jour firent crier.

Quand un petit enfant présentait à la ronde

Son front à nos baisers, oh ! comme lentement,

Mélancoliquement et douloureusement,

Ses lèvres s’appuyaient sur cette tête blonde !

Mais aussitôt après ce trop cruel plaisir,

Comme elle reprenait son travail au plus vite !

Et sur ses traits alors quelle rougeur subite,

En songeant au regret qu’on avait pu saisir !

Car je m’apercevais, quoiqu’on fût bon pour elle,

Qu’on la plaignît d’avoir fait un si mauvais choix,

Que ce monde aux instincts timorés et bourgeois

Conservait une crainte, après tout naturelle.

J’avais bien remarqué que son humble regard

Tremblait d’être heurté par un regard qui brille,

Qu’elle n’allait jamais près d’une jeune fille

Et ne levait les yeux que devant un vieillard.

– Jeune homme qui pourrais aimer la pauvre femme

Et qui la trouveras quelque jour sur tes pas,

Ne la regarde pas et ne lui parle pas.

Ne te fais pas aimer, car ce serait infâme !

Va, je connais l’adresse et les subtilités

Du sophisme, aussi bien que tu peux les connaître.

Je sais que son œil brûle et que sa voix pénètre,

Et quel sang bondira dans vos cœurs révoltés.

Je sais qu’elle succombe et qu’elle est sans défense,

Qu’elle meurtrit son sein devant le crucifix,

Qu’elle t’adorerait comme un dieu, comme un fils ;

Je sais que ta victoire est certaine d’avance.

Oui, pour toi je suis sûr qu’elle sacrifierait

Son unique trésor, l’honneur pur et fidèle,

Et que tu voudrais vivre et mourir auprès d’elle.

– C’est bien. Mais je suis sûr aussi qu’elle en mourrait.

Simple Ambition

Être un modeste croque-notes

Donnant des leçons de hasard,

Qui court Paris en grosses bottes,

Mais qui comprend Gluck et Mozart ;

Avoir quelque part un vieux maître ;

Aimer sa fille ; et, chaque soir,

Brosser son vieil habit et mettre

Du linge pour aller les voir ;

Ils logent loin ! Faire une lieue

En chantonnant quelques vieux airs,

L’été sous la douce nuit bleue

Et par les bons quartiers déserts ;

Aimer d’un amour très-honnête ;

Avoir peur, en portant la main

A certain cordon de sonnette

Dont on sait pourtant le chemin…

– Ah ! monsieur Paul !… Mademoiselle !

– Mon père vous attend. Voyez.

Voici votre violoncelle,

Son violon et les cahiers.

Demander comment va le maître,

Qui survient, simple et cordial ;

Oh ! le bon moment ! La fenêtre

S’ouvre sur le ciel nuptial ;

Les brises déjà rafraîchies

Entrent avec des papillons

Bien vite brûlés aux bougies

Qui jettent de faibles rayons.

Le concert commence. Elle écoute,

Blonde, accoudée et tout en blanc,

Et son cœur frissonne sans doute

Avec l’allegretto tremblant.

Puis, c’est le menuet, l’andante,

Tout le beau poëme du bruit,

Toute la symphonie ardente.

Et le temps passe. Il est minuit.

– Sauvez-vous. C’est une heure indue

Pour vous qui logez tout là-bas ;

Et cette banlieue est perdue.

Vous viendrez demain, n’est-ce pas ?

Mais avant de partir, encore

Un peu de musique ; pas trop…

Pendant que Julie élabore

Trois humbles verres de sirop.

Un Fils

I

Quand ils vinrent louer deux chambres au cinquième,

Le portier, d’un coup d’œil plein d’un mépris suprême,

Comprit tout et conclut : C’est des petites gens.

Le garçonnet, avec ses yeux intelligents,

Était gai d’être en deuil, car sa veste était neuve.

Vieille à trente ans, sa mère, une timide veuve,

Sous ses longs voiles noirs cachait ses yeux rougis ;

Et quand on apporta dans ce pauvre logis

Leur mobilier, il faut que du terme il réponde,

Le portier s’assombrit : C’est du tout petit monde,

Pensa-t-il. Néanmoins, leur humble logement

Étant payé le huit très-régulièrement,

Il corrigea son mot : Du petit monde honnête.

Mais quand il sut l’instant de leur coup de sonnette,

Il ne se pressa plus pour tirer le cordon,

– Par dignité ! La veuve avait pourtant bon ton,

Et, pour vivre, courait les leçons de solfège.

À l’heure où son cher fils revenait du collège,

Elle était de retour et faisait le dîner.

Le dimanche, ils allaient souvent se promener

Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes

Et revenaient. C’était de ces misères dignes

Et qui, lorsqu’on leur veut montrer de l’intérêt,

Ont un pâle sourire et gardent leur secret.

Ils plurent aux voisins. D’abord froide, la loge

Désarma. Le concierge eut quelques mots d’éloge ;

Et quand, six ans plus tard, un soir, il eut appris

Que le jeune homme avait obtenu tous les prix,

Ce père, ému par tant de courage et de zèle,

Rêva ceci : Plus tard ? Pour notre demoiselle ?…

Or, ce jour-là, tandis que le rhétoricien,

Radieux de l’orgueil de sa mère et du sien,

Pour la vingtième fois lui montrait son trophée

Et l’embrassait, au point qu’elle était étouffée,

Lui parlant à genoux ainsi qu’un amoureux

Et lui disant : Maman, que nous sommes heureux !

Elle prit les deux mains de son fils dans les siennes

Et, tout à coup, laissant les douleurs anciennes

Toutes en même temps s’échapper de son cœur,

À ce naïf, à cet heureux, à ce vainqueur,

Elle livra le mot de la science amère.

Il apprit qu’il n’avait que le nom de sa mère

Et qu’elle n’était pas veuve aux yeux de la loi.

Elle gagnait sa vie à vingt ans. Mais pourquoi

Laisser aller ainsi, seule, une jeune fille ?

La maitresse de chant et le fils de famille :

Un drame très-banal. Le coupable était mort

Brusquement, sans avoir pu réparer son tort ;

Elle eût voulu le suivre en ce moment funeste,

Mais elle avait un fils : Un fils ! tu sais le reste.

Voilà, depuis seize ans, mon désespoir profond.

Je n’ai plus de santé, mes pauvres yeux s’en vont,

Tu n’as pas de métier, et nous avons des dettes.

L’enfant avait rêvé gloire, sabre, épaulettes,

Un avenir doré, les honneurs les plus grands.

À présent, il voulait gagner douze cents francs.

Il consola sa mère, il parla comme on prie :

– Tu sais. Nous connaissons quelqu’un à la mairie

Il me fera nommer ; c’est un chef de bureau.

Ah ! pourvu qu’à vingt ans j’aie un bon numéro !

Mais oui, j’ai de la chance au jeu. Ne sois pas triste.

Puis ce n’est pas pour rien que je suis un artiste.

Et que je sais un peu jouer du violon.

On peut faire un métier du talent de salon.

Je me sens un courage indomptable dans l’âme ;

Tu verras. Mais ris donc, maman. D’abord, madame,

Je ne serai content que quand vous aurez ri.

La pauvre heureuse mère ! un sourire attendri

Éclaira, fugitif, sa figure chagrine,

Puis, tendre, elle attira son fils sur sa poitrine,

Et, le serrant bien fort, elle pleura longtemps.

Le soir, quand il fut seul, l’enfant de dix-sept ans,

En rangeant, à côté des autres sur leurs planches,

Ses livres gaufrés d’or et tous dorés sur tranches,

À ses rêves d’hier pour toujours dit adieu.

Comme il l’avait prévu, d’ailleurs, le reste eut lieu.

Un emploi très-modeste occupa sa journée ;

Et la bonne moitié de sa nuit fut donnée

À racler des couplets dans un café-concert ;

Car il avait raison, et, pour vivre, tout sert.

Mais, du jour où l’enfant accepta la bataille,

Il cessa tout à coup de grandir ; et sa taille

Resta petite ainsi que son ambition.

Quand le portier connut cette décision,

Offensé dans ses goûts d’homme aristocratique,

Il ne put retenir quelques mots de critique :

– Ces gens de peu, dit-il, ont des instincts trop bas.

Ils voudraient s’élever, mais ils ne peuvent pas.

Ce jeune homme pourtant donnait quelque espérance,

C’est certain. Mais voilà ! pas de persévérance.

Et dire que jadis mon épouse estima

Qu’il pourrait convenir un jour à notre Emma !

Je souris quand je songe à ce projet folâtre.

D’ailleurs nous destinons notre fille au théâtre.

II

Et le bon fils connut le spleen dans un bureau,

Le long regard d’envie à travers le carreau

Sur le libre flâneur qui se promène et fume,

L’infecte odeur du poêle à qui l’on s’accoutume

Mais qui vous fait pourtant tousser tous les matins,

Le journal commenté longuement, les festins

De petits pains de seigle et de charcuterie,

Le calembour stupide et dont il faut qu’on rie,

L’entretien très-vulgaire avec le sentiment

De chacun sur les chefs et sur l’avancement,

Le travail monotone, ennuyeux et futile,

Le dégoût de sentir qu’on est un inutile,

Et, pour moment unique où l’on respire enfin,

Le lent retour, d’un pas affaibli par la faim

Que doit mal apaiser le dîner toujours maigre.

– En vieillissant, sa mère était devenue aigre.

Son long chagrin, souffert avec tant de vertu,

– Il faut bien l’avouer, trop longtemps s’était tu :

Le cœur subit deux fois les douleurs qu’il faut taire

De plus elle allait mal. Enfin son caractère,

Même à ce fils chéri, paraissait bien changé.

Le repas était donc par lui-même abrégé ;

Il souffrait trop alors, pour lui comme pour elle,

De la voir agiter quelque vaine querelle,

Et toujours, le plus tôt possible, il s’en allait.

– À cette heure, au surplus, son devoir l’appelait

Dans le petit café-concert de la barrière,

Où chaque soir, tenant son violon, derrière

Un pianiste, chef d’orchestre sans bâton,

Et non loin d’un troupier soufflant dans un piston,

Il écoutait, distrait, et sans les trouver drôles,

La chanteuse fardée et montrant ses épaules,

Le baryton barbu, gêné dans ses gants blancs,

Et le pitre aux genoux rapprochés et tremblants,

En grand faux col, faisant des grimaces atroces

Et contant au public charmé sa nuit de noces.

Vers minuit seulement, enfin il se levait,

Rentrait, ouvrait parfois ses livres de chevet,

Mais de lire n’ayant même plus l’énergie,

Il se couchait, afin d’épargner la bougie.

Cela dura cinq ans, dix ans, quinze ans. Hélas !

Quinze fois, quand revint la saison des lilas,

Dans la rue, il put voir, par les soirs de dimanches,

Les fillettes du peuple, en fraîches robes blanches,

Près du trottoir, où sont les pères indulgents,

Jouer à la raquette avec les jeunes gens,

Tandis qu’il s’éloignait, toujours seul, le timide.

Il ne passa jamais devant la pyramide

Des bols à punch ornant le comptoir d’un café,

Où souvent il avait, au passage, observé

De vieux garçons, amis des voluptés sans fièvres,

Brassant les dominos, la pipe entre les lèvres,

Qui s’appelaient  » Mon vieux  » et caressaient leur chien.

Il enviait leur sort ; car tel était le sien :

Gagner le pain du jour et le terme au trimestre.

Dans les commencements qu’il fut à son orchestre,

Une chanteuse blonde et phtisique à moitié

Sur lui laissa tomber un regard de pitié ;

Mais il baissait les yeux quand elle entrait en scène.

Puis, peu de temps après, elle passa la Seine

Et mourut, toute jeune, en plein quartier Bréda.

À vrai dire, il l’avait presque aimée, et garda

Le dégoût d’avoir vu, chose bien naturelle,

Les acteurs embrassés et tutoyés par elle ;

Et son métier lui fut plus pénible qu’avant.

III

Or l’état de sa mère allait en s’aggravant.

Une nuit vint la mort, triste comme la vie ;

Et, quand à son dernier logis il l’eut suivie,

En grand deuil et traînant le cortège obligé

Des collègues heureux de ce jour de congé,

Il rentra dans sa chambre et songea, solitaire.

Il se vit sans amis, pauvre, célibataire,

Vieil enfant étonné d’avoir des cheveux gris ;

Il sentit que son âme et son corps avaient pris,

Depuis vingt ans, la lente et puissante habitude

De l’ennui, du silence et de la solitude ;

Qu’il n’avait prononcé qu’un mot d’amour :  » maman  »

Et qu’il n’espérait plus que son simple roman

Pût s’augmenter jamais d’un plus tendre chapitre.

– Le jour à son bureau, le soir à son pupitre,

Il revint donc s’asseoir, résigné, mais vaincu ;

Et, libre, il vit ainsi qu’esclave il a vécu.

Même dans la maison qu’il habite, personne

Ne songe qu’il existe, et, la nuit, quand il sonne,

Le vieux portier, il a soixante-dix-sept ans

Et perd la notion des choses et du temps,

Se réveille, maussade, et murmure en son antre :

– C’est le petit garçon du cinquième qui rentre.

Petits Bourgeois

Je n’ai jamais compris l’ambition. Je pense

Que l’homme simple trouve en lui sa récompense,

Et le modeste sort dont je suis envieux,

Si je travaille bien et si je deviens vieux,

Sans que mon cœur de luxe ou de gloire s’affame,

C’est celui d’un vieil homme avec sa vieille femme,

Aujourd’hui bons rentiers, hier petits marchands,

Retirés tout au bout du faubourg, près des champs.

Oui, cette vie intime est digne du poète.

Voyez : Le toit pointu porte une girouette,

Les roses sentent bon dans leurs carrés de buis

Et l’ornement de fer fait bien sur le vieux puits.

Près du seuil dont les trois degrés forment terrasse,

Un paisible chien noir, qui n’est guère de race,

Au soleil de midi, dort, couché sur le flanc.

Le maître, en vieux chapeau de paille, en habit blanc,

Avec un sécateur qui lui sort de la poche,

Marche dans le sentier principal et s’approche

Quelquefois d’un certain rosier de sa façon

Pour le débarrasser d’un gros colimaçon.

Sous le bosquet, sa femme est à l’ombre et tricote ;

Auprès d’elle le chat joue avec la pelote.

La treille est faite avec des cercles de tonneaux,

Et sur le sable fin sautillent les moineaux.

Par la porte, on peut voir, dans la maison commode,

Un vieux salon meublé selon l’ancienne mode,

Même quelques détails vaguement aperçus :

Une pendule avec Napoléon dessus

Et des têtes de sphinx à tous les bras de chaise.

Mais ne souriez pas. Car on doit être à l’aise,

Heureux du jour présent et sûr du lendemain,

Dans ce logis de sage observé du chemin…

Là sont des gens de bien, sans regret, sans envie,

Et qui font comme ont fait leurs pères. Dans leur vie,

Tout est patriarcal et traditionnel.

Ils mettent de côté la bûche de Noël,

Ils songent à l’avance aux lessives futures

Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures.

Ils boivent du cassis, innocente liqueur !

Et chez eux tout est vieux, tout ; excepté le cœur.

Ont-ils tort, après tout, de trouver nécessaires

Le premier jour de l’an et les anniversaires,

D’observer le carême et de tirer les Rois,

De faire, quand il tonne, un grand signe de croix,

D’être heureux que la fleur embaume et l’herbe croisse,

Et de rendre le pain bénit à leur paroisse ?

– Ceux-là seuls ont raison qui, dans ce monde-ci,

Calmes et dédaigneux du hasard, ont choisi

Les douces voluptés que l’habitude engendre.

– Chaque dimanche, ils ont leur fille avec leur gendre ;

Le jardinet s’emplit du rire des enfants,

Et, bien que les après-midi soient étouffants,

L’on puise et l’on arrose, et la journée est courte.

Puis, quand le pâtissier survient avec la tourte,

On s’attable au jardin, déjà moins échauffé,

Et la lune se lève au moment du café.

Quand le petit garçon s’endort, on le secoue,

Et tous s’en vont alors, baisés sur chaque joue,

Monter dans l’omnibus voisin, contents et las,

Et chargés de bouquets énormes de lilas.

– Merci bien, bonnes gens, merci bien, maisonnette,

Pour m’avoir, l’autre jour, donné ce rêve honnête,

Qu’en m’éloignant de vous mon esprit prolongeait

Avec la jouissance exquise du projet.

Joujoux D’allemagne

L’autre soir, je voyais la petite Marie

Rester, près de la lampe, en extase et sans voix ;

Car elle avait tiré de son coffre de bois

Ce jouet d’Allemagne appelé bergerie.

Les moutons étaient gros comme la métairie

Qui, certes, n’aurait pu loger les villageois ;

Les arbres sur leurs pieds naïfs étaient tout droits,

Et le vieux tapis vert jouait mal la prairie.

Et moi, plus que l’enfant, je me suis amusé,

Et puisque le voyage, hélas ! m’est refusé,

Une heure j’ai joui d’un mirage illusoire.

L’odeur de ces joujoux mal taillés et mal peints

M’a permis de courir tes déserts de sapins,

Et j’ai connu ton ombre immense, ô forêt Noire !

La Famille Du Menuisier

Le marchand de cercueils vient de trousser ses manches

Et rabote en sifflant, les pieds dans les copeaux.

L’année est bonne ; il n’a pas le moindre repos

Et même il ne boit plus son gain tous les dimanches.

Tout en jouant parmi les longues bières blanches,

Ses enfants, deux blondins tout roses et dispos,

Quand passe un corbillard, lui tirent leurs chapeaux

Et bénissent la mort qui fait vendre des planches.

La mère, supputant de combien s’accroîtra

Son épargne, s’il vient un nouveau choléra,

Tricote, en souriant, au seuil de la boutique ;

Et ce groupe joyeux, dans l’or d’un soir d’été,

Offre un tableau de paix naïve et domestique,

De bien-être honorable et de bonne santé.

La Nourrice

I

Elle était orpheline et servait dans les fermes.

Saint-Martin et Saint-Jean d’été sont les deux termes

Où les gros métayers, au chef-lieu de canton,

Disputant et frappant à terre du bâton,

Viennent, pour la saison, louer des domestiques.

A peine arrivait-elle en ces marchés rustiques,

Qu’un fermier l’embauchait au plus vite, enchanté

Par sa figure franche et sa belle santé ;

Et les plus rechignés comme les plus avares

Lui prenaient le menton en lui donnant ses arrhes

Et lui payaient encore un beau jupon tout neuf.

En effet, elle était robuste comme un bœuf,

Exacte comme un coq, probe comme un gendarme.

Sa tête, un peu commune, avait pourtant ce charme

Que donnent des couleurs, deux beaux yeux et vingt ans.

De plus, toujours noués de foulards éclatants,

Ses cheveux se tordaient, noirs, pesants et superbes.

Elle savait filer, coudre, arracher les herbes,

Faire la soupe aux gens et soigner le bétail.

La dernière à son lit, la première au travail,

Aux mille soins du jour empressée et savante,

C’était le type enfin de la bonne servante.

Sage ? Qui sait ? Mais nul n’en médisait du moins.

Ce n’est que l’autre été, quand on faucha les foins,

Qu’elle fut tout à coup prise d’un goût étrange

Pour un assez beau gars, mauvais batteur en grange,

Qui courait les cafés et vivait de hasards,

Mais qui, sept ans, avait servi dans les hussards.

Tout fier d’avoir porté jadis la sabretache,

Il avait conservé la petite moustache

Et ce certain air fat qui fait qu’on est aimé.

Tout le village était par ce drôle opprimé.

Au bal, c’était toujours pour lui les belles filles ;

Au billard, observant le choc savant des billes,

Un cercle d’amateurs éblouis l’entourait.

Elle épousa ce beau tyran de cabaret

Dont aucun paysan n’avait voulu pour gendre

Et qui, lorsqu’à sa main elle parut prétendre,

Fit bien quelques façons, mais ne refusa pas,

Sachant les louis d’or cachés dans un vieux bas,

Et les rêvant déjà, transformés en bouteilles.

Toutes ces unions maudites sont pareilles :

La noce, quelques nuits de brutales amours,

La discorde au ménage au bout de quinze jours,

L’homme se dégageant brusquement de l’étreinte

Pour retourner au vin, quand la femme est enceinte,

Les courroux que des mots ne peuvent apaiser,

Et le premier soufflet près du premier baiser.

Puis la misère.

Ici l’événement fut pire.

Ce fainéant avait des instincts de vampire.

Ce monstre, le jour même où sa femme accoucha,

– L’huissier ayant saisi le ménage, chercha

Le moyen d’exploiter encore sa femelle ;

Et, quand il vit son fils mordant à la mamelle,

Il se frotta les mains. Chose horrible ! il fallut,

Pour sauver le vieux toit, la vache et le bahut,

Que la mère quittât son pays, sa chaumière,

Son enfant, les yeux clos encore à la lumière,

Et qui, dans son berceau, gémissait, l’innocent !

Qu’elle vendit, hélas ! son lait, plus que son sang,

Et que, le front courbé par cet acte servile,

Douloureuse, elle prit le chemin de la ville.

– Elle avait bien d’abord refusé de partir ;

Mais son homme montrait un réel repentir ;

Il pleurait ; il avait juré de ne plus boire.

L’hypocrite disait : Un père ! on peut le croire,

Plus un seul coup de vin ! Quant au petit patron,

Je m’en vais, dès demain, le mettre au biberon,

Et si monsieur n’est pas content de la cuisine,

Est-ce pour son seul fils que Jeanne, la voisine,

A deux seins ? L’un des deux sera pour ton petit.

Et, la mort dans le cœur, la nourrice partit.

II

Oh ! dans le noir wagon l’horrible nuit passée !

Sur le dur banc de bois, dans un coin affaissée,

Comme elle médita sur son sort anormal !

Ses pauvres seins gonflés de lait lui faisaient mal.

Et là-bas, son enfant, éveillé dans sa couche,

Réclamait à grands cris et cherchait de la bouche

Ce giron où l’on boit la vie avec le lait,

Premier asile humain duquel on l’exilait.

C’est ainsi qu’elle dut passer la nuit entière,

Tout en larmes, mettant la tête à la portière

Et buvant à longs traits l’air glacé du ciel noir,

Un peu pour se cacher, beaucoup pour ne pas voir,

En face d’elle assis, plein de vin et de vice,

Un groupe de soldats revenant du service

Et qui, par sa présence honnête mis en train,

Vociféraient en chœur un immonde refrain :

Le tout puant le cuir, le rhum et le cigare.

A Paris, un laquais l’attendait à la gare.

– Un coupé qu’emportait un cheval très-fringant

La conduisit devant un perron élégant

Où les autres laquais dirent : C’est la nourrice.

Dans une chambre mauve, adorable caprice

De blonde, elle aperçut un berceau près d’un lit,

Et devant cet heureux spectacle elle pâlit.

En voyant cette jeune et jolie accouchée,

Blanche, et sur le berceau de dentelle penchée,

Devant ce doux sommeil d’enfant s’extasier,

Elle crut voir le sien dans son berceau d’osier,

Pleurant auprès du lit d’un père sans vergogne

Qui n’entend pas et dort son lourd sommeil d’ivrogne.

Elle prit le petit, qui but avidement.

La mère souriait. Le père, en ce moment,

Survint et fit la moue en sentant l’atmosphère

De la chambre. Il sortait pour cette grosse affaire !…

Des dossiers sous le bras, en noir, un air subtil.

– Ah ! voici cette femme. Elle est fort bien, dit-il.

Mariée ? Il parait. Et son pays ? Normande,

Près de Caen. Permettez, chère, cette demande :

Le docteur n’est-il pas pour celles du Midi ?

– Croyez-vous ? Puis, riant de son rire étourdi,

La mère dit : Pour peu que cela vous convienne,

Elle est brune, je vais la mettre en Arlésienne,

Le costume est joli ; puis c’est la mode au Bois.

Le père eut un léger sarcasme dans la voix,

Et, s’en allant : Fort bien. Amusez-vous, ma chère.

Comme elle sentait bien qu’elle était étrangère

Et qu’elle allait souffrir dans ce monde nouveau !

Son nourrisson n’était ni bien portant ni beau.

C’était un pâle enfant, pauvre vie éphémère !

Pauvre front condamné ! C’est au bal que sa mère,

Dans une valse, avait reconnu son état.

Dépitée, il fallut bien qu’elle s’arrêtât,

En songeant : Quel ennui, huit longs mois de sagesse !

Et quand vint le moment d’avouer sa grossesse,

L’homme, la Bourse avait baissé probablement,

Ne trouva tout d’abord qu’un mot suspect : Vraiment !

Mais, rempli d’à-propos, comme un joueur qui triche,

Il s’attendrit bientôt, sa femme étant-très-riche.

III

Or la nourrice, ayant sans cesse l’embarras

De l’enfant qui criait faiblement dans ses bras

Et lui mordait le sein de ses lèvres avides,

Errait seule parmi les appartements vides,

Et, rustique au milieu du luxe des salons,

Comptait les jours d’exil qui lui semblaient si longs.

Triste foyer ! La mère était toujours en course,

Le père était au cercle, au Palais, à la Bourse ;

Et, quant à leur enfant, ils ne le voyaient pas,

Sauf quelquefois, le soir, à l’heure des repas,

Où le chef de maison, par pure bonté d’âme,

S’écriait : Votre fils est fort joli, madame !

Puis, époux plein d’égards et sachant ce qu’il doit,

Il riait au petit et lui donnait son doigt.

Mais madame bâillait, n’étant pas satisfaite.

D’une robe apportée alors pour quelque fête,

Et, jugeant qu’on avait assez de l’avorton,

Disait : Il se fait tard. Allez coucher Gaston.

Qu’importaient cependant à la pauvre nourrice

L’abandon désolant, la maison corruptrice,

Ce faible enfant malade et refusant son lait,

Les habits d’opéra-comique qu’il fallait,

Par les jours de soleil, montrer aux Tuileries,

Les repas à l’office et les plaisanteries

De la femme de chambre et des valets railleurs ?

Pauvre mère ? Son âme était toujours ailleurs ;

Toujours elle suivait, hélas ! par la pensée,

Sa lettre, la dernière au pays adressée,

La réponse si lente et venant de si loin ;

Et puis elle courait chez l’écrivain du coin

Dont l’enseigne, chef-d’œuvre affreux de calligraphe,

Présente un Béranger tracé d’un seul paraphe.

Enfin on répondait : L’enfant se porte bien ;

Il profite, il grandit, il ne manque de rien.

Mais il faut de l’argent. L’huissier gronde et réclame.

Elle baisait la lettre, et, le bonheur dans l’âme,

A l’époux qui mentait, dévoûment incompris,

De son dur esclavage elle envoyait le prix.

IV

L’hiver revint, joyeux : grands dîners, bals, théâtres,

Le nourrisson avait des toux opiniâtres,

Et sous son front ridé brillaient ses yeux trop grands

Bref, le pauvre chétif, un soir que ses parents

Étaient allés bâiller à quelque opéra bouffe,

Eut un de ces accès trop longs dont on étouffe,

Sa nourrice le vit expirer sur son sein ;

Puis la mère, en rentrant, trouva le médecin

Penché sur le petit cadavre déjà roide,

Et, confuse, ayant peur de paraître trop froide,

Fit, pour pleurer beaucoup, des efforts inouïs.

Congédiée alors avec quelques louis

Et l’esprit inquiet de cette mort subite,

La nourrice voulut revenir au plus vite

Au fils qu’elle pouvait allaiter aujourd’hui,

A l’enfant campagnard, qui se portait bien, lui !

Ô le voyage heureux que l’espérance abrège

Que lui font le ciel gris, les champs vêtus de neige,

Et, là-bas, les bois noirs où volent les corbeaux ?

Tout, les arbres, les champs, le ciel, lui semblent beaux.

Le pays est plus près, le lieu d’exil recule.

Dans un instant, sur la rougeur du crépuscule,

Ses yeux mouillés de pleurs verront se détacher

La silhouette mince et noire du clocher.

C’est le terme à présent de sa longue souffrance.

Elle va voir son fils ! Enfin, ô délivrance !

Le train s’arrête avec ses rudes chocs de fer.

Mais pourquoi donc est-il si froid, ce soir d’hiver ?

Pourquoi le vent du nord gémit-il dans les branches ?

Pourquoi donc les fossés des mornes routes blanches,

Noirs et béants, sont-ils pleins d’une horreur sans nom ?

Pourquoi toutes ces voix qui semblent dire : Non,

Parmi ces tourbillons siffleurs de feuilles mortes ?

Pourquoi ces hurlements de gros chiens sous les portes ?

Pourquoi ce cher pays, aimé de tant d’amour,

Fait-il donc cet accueil hostile à ce retour ?

La voilà cependant au bout de son voyage.

La nuit tombe. Tout est désert dans le village.

L’église au vieux portail dans la brume apparaît ;

Et, près de là, voici le houx du cabaret

D’où sort, vibrante et claire, une chanson bachique.

– Soudain la voyageuse a fait halte, tragique,

Bouche béante et comme allant pousser un cri.

Car cette voix, c’est bien celle de son mari ;

Cette ombre profilée en noir sur les fenêtres,

C’est la sienne. Il avait donc menti dans ses lettres ;

Il est toujours le même ; elle avait bien raison ;

Il boit, et le petit est seul à la maison.

Le cerveau traversé d’une affreuse lumière,

Éperdue, elle court en hâte à sa chaumière.

La porte est entr’ouverte, elle entre. Qu’il fait noir !

Du feu ! bien vite. Et la malheureuse put voir,

Dans la chambre à présent sordide et démeublée,

Le reste du repas de l’ivresse attablée,

Le jambon qu’il mangea, la bouteille qu’il but,

Et, dans l’ombre, parmi les choses de rebut,

Sale, brisé, couvert de toiles d’araignée,

– Objet horrible aux yeux d’une mère indignée

Et qu’on avait jeté dans ce coin sans remord,

L’humble berceau d’osier du petit enfant mort.

Elle tomba. C’était la fin du sacrifice.

V

Et depuis lors, on voit, à Caen, dans un hospice,

Tenant fixe sur vous ses yeux secs et brûlants,

Une femme encor jeune avec des cheveux blancs,

Qui cherche de la main sa mamelle livide

Et balance toujours du pied un berceau vide.

La Sœur Novice

Lorsque tout douloureux regret fut mort en elle

Et qu’elle eut bien perdu tout espoir décevant,

Résignée, elle alla chercher dans un couvent

Le calme qui prépare à la vie éternelle.

Le chapelet battant la jupe de flanelle,

Et pâle, elle venait se promener souvent

Dans le jardin sans fleurs, bien abrité du vent,

Avec ses plants de choux et sa vigne en tonnelle.

Pourtant elle cueillit un jour, dans ce jardin,

Une fleur exhalant un souvenir mondain,

Qui poussait là malgré la sainte obédience ;

Elle la respira longtemps, puis, vers le soir,

Saintement, ayant mis en paix sa conscience,

Mourut, comme s’éteint l’âme d’un encensoir.

Le Musée De Marine

Au Louvre, je vais voir ces délicats modèles

Qui montrent aux oisifs les richesses d’un port,

Je connais l’armement des vaisseaux de haut-bord

Et la voilure des avisos-hirondelles.

J’aime cette flottille avec ses bagatelles,

Le carré d’Océan qui lui sert de support,

Ses petits canons noirs se montrant au sabord,

Et ses mille haubans fins comme des dentelles

Je suis un loup de mer et sais apprécier

Le blindage de cuivre et les ancres d’acier :

Car tous ces riens de bois, de ficelle et de liège

M’ont souvent fait trouver les dimanches bien courts,

Et, forçat de Paris dès longtemps pris au piége,

C’est là que j’ai rêvé le voyage au long cours.

Le Petit Épicier

C’était un tout petit épicier de Montrouge,

Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge,

Exhalait une odeur fade sur le trottoir.

On le voyait debout derrière son comptoir,

En tablier, cassant du sucre avec méthode.

Tous les huit jours, sa vie avait pour épisode

Le bruit d’un camion apportant des tonneaux

De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux ;

Et, le reste du temps, c’était dans sa boutique,

Un calme rarement troublé par la pratique,

Servante de rentier ou femme d’artisan,

Logeant dans ce faubourg à demi paysan.

Ce petit homme roux, aux pâleurs maladives,

Était triste, faisant des affaires chétives

Et, comme on dit, ayant grand’peine à vivoter.

Son histoire pouvait vite se raconter.

Il était de Soissons, et son humble famille,

Le voyant à quinze ans faible comme une fille,

Voulut lui faire apprendre un commerce à Paris.

Un cousin, épicier lui-même, l’avait pris,

Lui donnant le logis avec la nourriture ;

Et, malgré la cousine, épouse avare et dure,

Aux mystères de l’art il put l’initier.

Il avait ce qu’il faut pour un bon épicier :

Il était ponctuel, sobre, chaste, économe.

Son patron l’estimait, et, quand ce fut un homme,

Voulant récompenser ses mérites profonds,

Il lui fit prendre femme et lui vendit son fonds.

– Quand on trouve un garçon pareil, il faut qu’on l’aide

Disait-il.

La future était aisée et laide,

Mais ce naïf resta devant elle tremblant ;

Et quand il l’amena, blonde en costume blanc,

La boutique aux murs noirs lui parut toute neuve.

Or sa mère, depuis quelques mois, était veuve.

Vite il l’alla chercher et lui dit, triomphant :

– Viens donc, tu berceras notre premier enfant.

C’était déjà son rêve, à cet homme, être père !

Mais il ne devait pas durer, le temps prospère :

Sa femme n’aimait pas le commerce ; elle était

Hargneuse, lymphatique et froide ; elle restait

A l’écart et passait des heures dans sa chambre.

De sa boutique ouverte au vent froid de décembre,

Lui ne pouvait bouger, mais ne se plaignait pas ;

Car sa mère, en bonnet et tricotant des bas,

Était là, toute fière et de son fils et d’elle,

Tandis qu’il débitait le beurre et la chandelle.

Donc il était encor satisfait comme ça.

Mais, dans un mauvais jour, sa femme s’offensa

De ce qu’il ne rut pas seul comme elle, et l’épouse,

– Vieille histoire, devint de la mère jalouse.

Celle-ci comprit tout :

– Mon enfant, j’avais cru,

Lui dit-elle, pouvoir bien vivre avec ma bru.

Mais, à la fin, il faut que je le reconnaisse,

Je la gêne et ne puis plaire à cette jeunesse.

Je retourne à Soissons, vois-tu, cela vaut mieux.

Elle dit, de l’air doux et résigné des vieux,

Et partit, sans pleurer, mais affreusement triste.

Hélas ! il n’avait pas ce qui fait qu’on résiste.

Il consentit, devint plus morose qu’avant

Et pria, tous les soirs, pour avoir un enfant.

Car c’était là son but, décidément. Ce rêve,

Cet instinct, ce besoin le poursuivait sans trêve,

Il n’avait qu’un désir, il n’avait qu’un espoir :

Être père ! c’était son idéal. Le soir,

Quand un noir ouvrier, portant un enfant rose,

Entrait dans sa boutique acheter quelque chose,

Soudain il se sentait plein d’attendrissement.

Mais les ans ont passé, lentement, lentement.

Il comprend aujourd’hui que ce n’est pas possible ;

Il partage le lit d’une femme insensible,

Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds.

– Ah ! les rêves aussi durement expiés

Allument à la longue un désespoir qui couve !

Cet homme est fatigué de l’existence. Il trouve,

– Où de pareils dégoûts vont-ils donc se nicher

La colle et le fromage ignobles à toucher.

Il hait le vent coulis qui souffle de la rue,

Il ne peut plus sentir l’odeur de la morue,

Et ses doigts crevassés, maudissant leur destin,

Ont trop froid au contact des entonnoirs d’étain !

Pourtant il brille encore un rayon dans cette ombre.

Derrière son comptoir, seul, debout, le cœur sombre,

Quand il casse du sucre avec férocité,

Parfois entre un enfant, un doux blondin, tenté

Par les trésors poudreux du petit étalage.

Dans la naïveté du désir et de l’âge,

Il montre d’une main le bonbon alléchant

Et de l’autre il présente un sou noir au marchand.

L’homme alors est heureux plus qu’on ne peut le dire

Et, tout en souriant, s’ils voyaient ce sourire,

Les autres épiciers le prendraient pour un fou,

Il donne le bonbon et refuse le sou.

Mais aussi, ces jours-là, sa tristesse est plus douce ;

S’il lui vient un dégoût coupable, il le repousse ;

Il rêve, il croit revoir sa mère qui partit,

Soissons, et le bon temps, quand il était petit.

Le pauvre être pardonne, il s’apaise, il oublie,

Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.

Dans La Rue

Les deux petites sont en deuil ;

Et la plus grande, c’est la mère,

A conduit l’autre jusqu’au seuil

Qui mène à l’école primaire.

Elle inspecte, dans le panier,

Les tartines de confiture

Et jette un coup d’œil au dernier

Devoir du cahier d’écriture.

Puis comme c’est un matin froid

Où l’eau gèle dans la rigole

Et comme il faut que l’enfant soit

En état d’entrer à l’école,

Écartant le vieux châle noir

Dont la petite s’emmitouffle,

L’aînée alors tire un mouchoir,

Lui prend le nez et lui dit : Souffle.

Émigrants

Il fait nuit. Et la voûte est ténébreuse où monte,

Par la sonorité du bâtiment de fonte,

Le jet de vapeur blanche au sifflement d’enfer,

Hennissement affreux du lourd cheval de fer

Qui vient à reculons et lui-même s’attelle,

Avec un bruit strident d’enclume qu’on martèle,

Au long train des wagons béants le long du quai.

Attirés par ce bruit de fer entre-choqué,

De pâles voyageurs, aux figures chagrines,

Regardent, en collant leurs fronts las aux vitrines,

Les machines qui vont les entraîner si loin,

Chacun d’eux, sans le dire à l’autre, dans son coin,

Se sentant envahir par l’effroi taciturne

Qui nous prend au début d’un voyage nocturne.

– Un départ est toujours triste ; mais ce départ

Semble vraiment empreint d’une tristesse à part.

D’abord, c’est un convoi de pauvres. Règle austère :

Qu’il s’en aille en voyage ou qu’il s’en aille en terre,

Vivant ou mort, le pauvre a sa voiture à lui.

Et puis, ceux-là qui vont habiter aujourd’hui,

Pendant toute une veille, en ces sombres voitures,

Qui devront endurer, tremblantes créatures,

Le froid de l’insomnie et le froid de l’hiver,

Et que l’on jettera demain, prés de la mer,

Devant les paquebots couverts de voiles blanches,

Dont ils devront franchir le passage de planches

Pour retrouver encor la nuit des entreponts ;

Ces paysans, honteux de passer vagabonds

Et que soutient à peine un espoir chimérique,

Ce sont des émigrants qui vont en Amérique.

Voilà de bien longs jours déjà qu’ils sont partis

Le père tout chargé de paquets et d’outils,

La mère avec l’enfant qui pend à la mamelle

Et quelque autre marmot qui traîne la semelle

Et la suit, fatigué, s’accrochant aux jupons ;

Le fils avec le sac au pain et les jambons,

Et la fille emportant sur son dos la vaisselle.

Heureux ceux qui n’ont pas quelque vieux qui chancelle

Et qui gronde et qu’on a, s’effarant, après soi !

Pourquoi donc partent-ils, ces braves gens ?

Pourquoi s’en vont-ils par l’Europe et vers le nouveau monde,

Étonnés de montrer leur douce pâleur blonde

Et la calme candeur de leurs tristes yeux bleus

Sur les chemins de fer bruyants et populeux ?

C’est que parfois la vie est inhospitalière.

Longtemps leur pauvreté naïve, pure et fière,

En plein champ, près du pot de grès et du pain bis,

A lutté, n’arrachant que de maigres épis

A la terre trop vieille et devenue avare.

Car il leur fut ingrat, implacable et barbare,

Ce vieux sol paternel, ce sol religieux,

Où parfois, comme un don laissé par les aïeux,

Leur pioche déterrait un peu d’or ou des armes,

Et que leur front baignait de sueurs et de larmes,

Tristes et patients, longtemps ils ont lutté

Contre son inertie et sa stérilité,

Mais vainement. Alors, la vie étant trop chère

Pour qu’ils pussent laisser, une année, en jachère

Ce sol qui refusait toujours de les nourrir,

Ils ont vu qu’il fallait s’en aller ou mourir ;

Et tous, pleins du regret des récoltes futures,

Ils sont partis vers les lointaines aventures.

Oh ! comme je les plains, les humbles, les petits,

Tous ceux-là qui sont nés et qui vivent blottis

Timidement autour d’un clocher de village ;

Ceux que retient, bien mieux que l’ancien vasselage

Et que tous les vieux jougs du monde féodal,

L’étroit et tendre amour de leur pays natal ;

Ceux-là que le galop d’un voyageur étonne,

Qui sentent que le vrai bonheur est monotone

Et qui ne veulent pas d’autre sort que le sort

De leurs pères, de qui la naissance et la mort

S’inscrivaient, c’était tout, aux marges d’une Bible.

Quand il leur faut quitter la masure paisible,

Le foyer près duquel leur enfance a rêvé

Et le champ que leurs bras virils ont cultivé ;

Quand ils s’en vont, tirant ou poussant la charrette,

Et jetant un regard suprême et qui regrette

A mille objets qui sont pour eux de vieux amis :

Au pâturage avec les grands bœufs endormis,

Au vieux pont, à l’auberge en face de l’église,

A l’enseigne où le grand Frédéric prend sa prise,

Au lavoir plein du bruit des linges que l’on bat,

Oh ! qu’il doit se livrer un lugubre combat

Dans leurs âmes déjà se sentant orphelines,

Tandis qu’ils voient grandir ces lointaines collines

Où naguère pour eux le monde finissait,

Et qu’ils songent avec amertume que c’est

La terre maternelle et dont vécut leur race,

La terre qui devient marâtre et qui les chasse !

Encor si l’avenir était riant pour eux,

Et s’ils étaient certains d’un lendemain heureux !

Mais ils n’ont presque pas d’espoir qui les soutienne.

L’Amérique n’est plus cette jeune Indienne

Souriante en son île au milieu des roseaux

Et couronnant son front de plumages d’oiseaux,

Telle qu’ils l’ont rêvée autrefois, à l’école.

Pour eux, durs ouvriers du labeur agricole,

Ce qu’ils comptent trouver là-bas, c’est seulement

La forêt monstrueuse au noir tressaillement,

Où, rampant et glissant, la hideuse famille

De la nature vierge et féroce fourmille ;

C’est la bataille avec la hache, avec le pic,

Contre les troncs noueux et les rochers à pic ;

C’est le miasme lourd du terrain noir et riche

Qu’en grelottant de fièvre, avec rage, on défriche ;

Les grands feux dans les bois et les nuits sans repos

Où l’on voit scintiller, autour de ses troupeaux,

Dans l’ombre, les yeux d’or des jaguars et des onces ;

C’est la bêche tranchant les serpents et les ronces ;

– Enfin, comme un bonheur qu’on n’ose pas prévoir,

Et si Dieu plus clément daigne un jour s’émouvoir

Des cantiques chantés en chœur sous les étoiles,

C’est, après le sommeil frileux entre deux toiles

Et les maigres soupers de lard et de biscuits,

La famille restée encore entière, et puis

De gais et longs repas, par les soirs de dimanches,

Devant une moisson, près d’un logis de planches.

Pour l’instant, du trop long voyage tout meurtris,

Dans cette gare, en haut d’un faubourg de Paris,

Ils attendent, muets du regret qui les navre,

Le convoi qui les doit jeter aux quais du Havre

Comme on n’a pas pour eux allumé de quinquets,

On croit qu’ils dorment tous, penchés sur leurs paquets,

Dans la salle aux longs bancs, sombre comme une geôle.

Mais l’époux qui soutient, lasse sur son épaule,

Une tête de femme où sont clos de doux yeux,

Promène autour de lui des regards anxieux ;

Mais la mère est en proie aux présages funèbres,

Qui cache sous ses mains jointes, dans les ténèbres,

Des fronts d’enfants serrés contre elle avec terreur ;

Mais il pâlit, ce jeune et triste laboureur,

Qui sent, en la serrant sous la sienne pressée,

Frissonner une main douce de fiancée !

– Sinon pour soi, du moins pour l’être faible et cher,

Chacun songe au pays dans cette nuit d’hiver,

Et, jugeant que la salle est très-mal éclairée,

Essuie, en se cachant, une larme ignorée.