02 Chant Deuxième

Oh ! si j’avais ce luth dont le charme autrefois

Entraînait sur l’Hémus les rochers et les bois,

Je le ferais parler, et sur les paysages

Les arbres tout-à-coup déploîraient leurs ombrages.

Le chêne, le tilleul, le cèdre et l’oranger

En cadence viendraient dans mes champs se ranger.

Mais l’antique harmonie a perdu ses merveilles ;

La lyre est sans pouvoir, les rochers sans oreilles ;

L’arbre reste immobile aux sons les plus flatteurs,

Et l’art et le travail sont les seuls enchanteurs.
Apprenez donc de l’art quel soin et quelle adresse

Donne aux arbres divers la grâce ou la richesse.
Par ses fruits, par ses fleurs, par son beau vêtement,

L’arbre est de nos jardins le plus bel ornement.

Pour mieux plaire à nos yeux, combien il prend de formes !

Là, s’étendent ses bras pompeusement informes ;

Sa tige ailleurs s’élance avec légèreté.

Ici, j’aime sa grâce, et là, sa majesté.

Il tremble au moindre souffle, ou contre la tempête

Roidit son tronc noueux et sa robuste tête.

Rude ou poli, baissant ou dressant ses rameaux,

Véritable Protée entre les végétaux,

Il change incessamment, pour orner la nature,

Sa taille, sa couleur, ses fruits et sa verdure.
Ces effets variés sont les trésors de l’art,

Que le goût lui défend d’employer au hasard.
Des divers plants encor la forme et l’étendue

Sous des aspects divers se présente à la vue.

Tantôt un bois profond, sauvage, ténébreux,

Épanche une ombre immense ; et tantôt moins nombreux

Un plant d’arbres choisis forme un riant bocage.

Plus loin, distribués dans un frais paysage,

Des groupes élégants fixent l’œil enchanté :

Ailleurs, se confiant à sa propre beauté,

Un arbre seul se montre, et seul orne la terre.

Tels, si la paix des champs peut rappeler la guerre,

Une nombreuse armée étale à nos regards

Des bataillons épais, des pelotons épars ;

Et là, fier de sa force et de sa renommée,

Un héros seul avance, et vaut seul une armée.

Tous ces plants différents suivent diverses lois.
Dans les jardins de l’art, notre luxe autrefois

Des arbres isolés dédaignait la parure :

Ils plaisent aujourd’hui dans ceux de la nature.

Par un caprice heureux, par de savants hasards,

Leurs plants désordonnés charmeront nos regards.

Qu’ils diffèrent d’aspect, de forme, de distance ;

Que toujours la grandeur, ou du moins l’élégance

Distingue chaque tige, ou que l’arbre honteux

Se cache dans la foule, et disparaisse aux yeux.

Mais lorsqu’un chêne antique, ou lorsqu’un vieil érable,

Patriarche des bois, lève un front vénérable,

Que toute sa tribu, se rangeant à l’entour,

S’écarte avec respect, et compose sa cour ;

Ainsi, l’arbre isolé plaît aux champs qu’il décore.
Avec bien plus de choix et plus de goût encore,

Les groupes formeront mille tableaux heureux.

D’arbres plus ou moins forts, et plus ou moins nombreux

Formez leur masse épaisse, ou leurs touffes légères :

De loin l’œil aime à voir tout ce peuple de frères.

C’est par eux que l’on peut varier ses dessins,

Rapprocher, et tantôt repousser les lointains,

Réunir, séparer, et sur les paysages

Étendre, ou replier le rideau des ombrages.
Vos groupes sont formés : il est temps que ma voix

À connaître un peu d’art accoutume les bois.
Bois augustes, salut ! vos voûtes poétiques

N’entendent plus le barde et ses affreux cantiques ;

Mais un plus doux délire habite vos déserts,

Et vos antres encor nous instruisent en vers.

Vous inspirez les miens, ombres majestueuses !

Souffrez donc qu’aujourd’hui mes mains respectueuses

Viennent vous embellir, mais sans vous profaner ;

C’est de vous que je veux apprendre à vous orner.
Les bois peuvent s’offrir sous des aspects sans nombre :

Ici, des troncs pressés rembruniront leur ombre :

Là, de quelques rayons égayant ce séjour,

Formez un doux combat de la nuit et du jour.

Plus loin, marquant le sol de leurs feuilles légères,

Quelques arbres épars joueront dans les clairières,

Et flottant l’un vers l’autre, et n’osant se toucher,

Paraîtront à la fois se fuir et se chercher.

Ainsi le bois par vous perd sa rudesse austère :

Mais n’en détruisez pas le grave caractère.

De détails trop fréquents, d’objets minutieux

N’allez pas découper son ensemble à nos yeux.

Qu’il soit un, simple et grand, et que votre art lui laisse,

Avec toute sa pompe, un peu de sa rudesse.

Montrez ces troncs brisés ; je veux des noirs torrents

Dans le creux des ravins suivre les flots errants.

Du temps, des eaux, de l’air n’effacez point la trace ;

De ces rochers pendants respectez la menace,

Et qu’enfin dans ces lieux empreints de majesté

Tout respire une mâle et sauvage beauté.
Telle on aime d’un bois la rustique noblesse.

Le bocage moins fier, avec plus de mollesse

Déploie à nos regards des tableaux plus riants,

Veut un site agréable, et des contours liants,

Fuit, revient, et s’égare en routes sinueuses,

Promène entre des fleurs des eaux voluptueuses ;

Et j’y crois voir encore, ivre d’un doux loisir,

Épicure dicter les leçons du plaisir.

Mais c’est peu qu’en leur sein le bois ou le bocage

Renferment leur richesse élégante ou sauvage ;

Il en faut avec soin embellir les dehors.
Avant tout, n’allez point, symétrisant leurs bords,

Par vos murs de verdure et vos tristes charmilles

Nous cacher des forêts les nombreuses familles :

Je veux les voir ; je veux, perçant au fond des bois,

Voir ces arbres divers qui croissent à la fois ;

Les uns tout vigoureux et tout frais de jeunesse,

D’autres tout décrépits, tout noueux de vieillesse ;

Ceux-ci rampants, ceux-là, fiers tyrans des forêts,

Des tributs de la sève épuisant leurs sujets :

Vaste scène, où des mœurs, de la vie et des âges,

L’esprit avec plaisir reconnaît les images.
Près de ces grands effets, que sont ces verts remparts,

Dont la forme importune attriste les regards,

Forme toujours la même, et jamais imprévue ?

Riche variété, délices de la vue,

Accours, viens rompre enfin l’insipide niveau,

Brise la triste équerre et l’ennuyeux cordeau.

Par un mélange heureux de golphes, de saillies,

Les lisières des bois veulent être embellies.

L’œil, qui des plants tracés par l’uniformité

Se dégoûte, et s’élance à leur extrémité,

Se plaît à parcourir dans sa vaste étendue,

De ces bords variés la forme inattendue ;

Il s’égare, il se joue en ces replis nombreux ;

Tour-à-tour il s’enfonce, il ressort avec eux ;

Sur les tableaux divers que leur chaîne compose

De distance en distance avec plaisir repose :

Le bois s’en agrandit, et, dans ses longs retours,

Varie à chaque pas son charme et ses détours.

Dessinez donc sa forme, et d’abord qu’on choisisse

Les arbres dont le goût prescrit le sacrifice.

Mais ne vous hâtez point ; condamnez à regret :

Avant d’exécuter un rigoureux arrêt,

Ah ! songez que du temps ils sont le lent ouvrage,

Que tout votre or ne peut racheter leur ombrage,

Que de leur frais abri vous goûtiez la douceur.
Quelquefois cependant un ingrat possesseur,

Sans besoin, sans remords les livre à la cognée.

Renversés sur le sein de la terre indignée,

Ils meurent ; de ces lieux s’exilent pour toujours

La douce rêverie et les discrets amours.

Ah ! par ces bois sacrés, dont le feuillage sombre

Aux danses du hameau prêta souvent son ombre,

Par ces dômes touffus qui couvraient vos aïeux,

Profanes, respectez ces troncs religieux ;

Et quand l’âge leur laisse une tige robuste,

Gardez-vous d’attenter à leur vieillesse auguste.

Trop tôt le jour viendra que ces bois languissants,

Pour céder leur empire à de plus jeunes plants,

Tomberont sous le fer, et de leur tête altière

Verront l’antique honneur flétri dans la poussière.
Ô Versaille ! ô regrets ! ô bosquets ravissants,

Chefs-d’œuvre d’un grand roi, de Le Nôtre et des ans !

La hache est à vos pieds et votre heure est venue.

Ces arbres dont l’orgueil s’élançait dans la nue,

Frappés dans leur racine, et balançant dans l’air

Leurs superbes sommets ébranlés par le fer,

Tombent, et de leurs troncs jonchent au loin ces routes

Sur qui leurs bras pompeux s’arrondissaient en voûtes.

Ils sont détruits, ces bois, dont le front glorieux

Ombrageait de Louis le front victorieux,

Ces bois où, célébrant de plus douces conquêtes,

Les arts voluptueux multipliaient les fêtes !

Amour, qu’est devenu cet asile enchanté

Qui vit de Montespan soupirer la fierté ?

Qu’est devenu l’ombrage où, si belle et si tendre,

À son amant surpris et charmé de l’entendre

La Valière apprenait le secret de son cœur,

Et sans se croire aimée avouait son vainqueur ?

Tout périt, tout succombe ; au bruit de ce ravage

Voyez-vous point s’enfuir les hôtes du bocage ?

Tout ce peuple d’oiseaux fiers d’habiter ces bois,

Qui chantaient leurs amours dans l’asile des rois,

S’exilent à regret de leurs berceaux antiques.

Ces dieux, dont le ciseau peupla ces verts portiques,

D’un voile de verdure autrefois habillés,

Tous honteux aujourd’hui de se voir dépouillés,

Pleurent leur doux ombrage ; et, redoutant la vue,

Vénus même une fois s’étonna d’être nue.
Croissez, hâtez votre ombre, et repeuplez ces champs,

Vous, jeunes arbrisseaux ; et vous, arbres mourants,

Consolez-vous. Témoins de la faiblesse humaine,

Vous avez vu périr et Corneille et Turenne :

Vous comptez cent printemps, hélas ! et nos beaux jours

S’envolent les premiers, s’envolent pour toujours !
Heureux donc qui jouit d’un bois formé par l’âge ;

Mais trop heureux aussi qui créa son bocage !

Ces arbres, dont le temps prépare la beauté,

Il dit comme Cyrus :  » C’est moi qui les plantai « .

Vous donc, si de vos plants vous êtes maître encore,

Craignez qu’avant le temps ils se pressent d’éclore.

Tel qu’un peintre, arrêtant ses indiscrets pinceaux,

Longtemps dans sa pensée ébauche ses tableaux,

Ainsi de vos dessins méditez l’ordonnance.

Des sites, des aspects connaissez la puissance,

Et le charme des bois aux coteaux suspendus,

Et la pompe des bois dans la plaine étendus.

Ainsi que les couleurs et les formes amies,

Connaissez les couleurs, les formes ennemies.

Le frêne aux longs rameaux dans les airs élancés,

Repousserait le saule aux longs rameaux baissés.

Le vert du peuplier combat celui du chêne :

Mais l’art industrieux peut adoucir leur haine ;

Et de leur union médiateur heureux,

Un arbre mitoyen les concilie entre eux.

Ainsi, par une teinte avec art assortie,

Vernet de deux couleurs éteint l’antipathie.

Connaissez donc l’emploi de ces différents verts,

Brillants ou sans éclat, plus foncés ou plus clairs.

C’est par ces tons changeants qu’au sein des paysages

Vous pouvez avec choix varier les ombrages,

Produire des effets tantôt doux, tantôt forts,

Des contrastes frappants, ou de moelleux accords.

Observez-les surtout, lorsque la pâle automne,

Près de la voir flétrie, embellit sa couronne :

Que de variété, que de pompe et d’éclat !

Le pourpre, l’orangé, l’opale, l’incarnat

De leurs riches couleurs étalent l’abondance.

Hélas ! tout cet éclat marque leur décadence.

Tel est le sort commun. Bientôt les aquilons

Des dépouilles des bois vont joncher les vallons ;

De moment en moment la feuille sur la terre,

En tombant, interrompt le rêveur solitaire.

Mais ces ruines même ont pour moi des attraits.

Là, si mon cœur nourrit quelques profonds regrets,

Si quelque souvenir vient rouvrir ma blessure,

J’aime à mêler mon deuil au deuil de la nature.

De ces bois desséchés, de ces rameaux flétris,

Seul, errant, je me plais à fouler les débris.

Ils sont passés les jours d’ivresse et de folie ;

Viens, je me livre à toi, tendre mélancolie ;

Viens, non le front chargé des nuages affreux

Dont marche enveloppé le chagrin ténébreux,

Mais l’œil demi-voilé, mais telle qu’en automne

À travers des vapeurs un jour plus doux rayonne :

Viens, le regard pensif, le front calme, et les yeux

Tout prêts à s’humecter de pleurs délicieux.
Mais tandis que mon cœur nourrit ces rêveries,

D’arbustes, d’arbrisseaux mille races fleuries

M’appellent à leur tour. Venez, peuple enchanteur,

Vous êtes la nuance entre l’arbre et la fleur ;

De vos traits délicats venez orner la scène.

Oh ! que si moins pressé du sujet qui m’entraîne,

Vers le but qui m’attend je ne hâtais mes pas,

Que j’aurais de plaisir à diriger vos bras !

Je vous reproduirais sous cent formes fécondes ;

Ma main sous vos berceaux ferait rouler les ondes ;

En dômes, en lambris j’unirais vos rameaux ;

Mollement enlacés autour de ces ormeaux,

Vos bras serpenteraient sur leur robuste écorce,

Emblème de la grâce unie avec la force :

Je fondrais vos couleurs, et du blanc le plus pur,

Du plus tendre incarnat jusqu’au plus sombre azur,

De l’œil rassasié variant les délices,

Vos panaches, vos fleurs, vos boules, vos calices,

À l’envi s’uniraient dans mes brillants travaux,

Et Van-Huysum lui-même envierait mes tableaux.
Mais vous à qui le ciel prodigua leur richesse,

Ménagez avec art leur pompe enchanteresse :

Partagez aux saisons leurs brillantes faveurs ;

Que chacun apportant ses parfums, ses couleurs,

Reparaisse à son tour, et qu’au front de l’année

Sa guirlande de fleurs ne soit jamais fanée.

Ainsi votre jardin varie avec le temps :

Tout mois a ses bosquets, tout bosquet son printemps,

Printemps bientôt flétri ! Toutefois votre adresse

Peut consoler encor de sa courte richesse.

Que par des soins prudents tous ces arbres plantés,

Quand ils seront sans fleurs, ne soient pas sans beautés.

Ainsi l’adroite Églé prolongeant son empire,

Au déclin des beaux ans sait encor nous séduire.
Le ciel même, malgré l’inclémence de l’air,

N’a pas de tous ses dons déshérité l’hiver.

Alors des vents jaloux défiant les outrages,

Plusieurs arbres encor retiennent leurs feuillages.

Voyez l’if et le lierre, et le pin résineux,

Le houx luisant, armé de ses dards épineux,

Et du laurier divin l’immortelle verdure,

Dédommager la terre et venger la nature.

Voyez leurs fruits de pourpre et leurs glands de corail

Au vert de leurs rameaux mêler un vif émail.

Au milieu des champs nus leur parure m’enchante,

Et plus inespérée en paraît plus touchante.

De vos jardins d’hiver qu’ils ornent le séjour.

Là, vous venez saisir les rayons d’un beau jour.

Là, l’oiseau, quand la terre ailleurs est dépouillée,

Vole, et s’égaie encor sous la verte feuillée,

Et trompé par les lieux ne connaît plus les temps,

Croit revoir les beaux jours et chante le printemps.
Ainsi ce doux réduit plaît sans être factice.

Mais les jardins des rois avec plus d’artifice,

Avec plus d’appareil triomphent des hivers.

J’en atteste, ô Mouceaux, tes jardins toujours verts.

Là, des arbres absents les tiges imitées,

Les magiques berceaux, les grottes enchantées,

Tout vous charme à la fois. Là, bravant les saisons,

La rose apprend à naître au milieu des glaçons ;

Et les temps, les climats vaincus par des prodiges,

Semblent de la féerie épuiser les prestiges.

Mais l’art et la féerie, et ses enchantements

Ne sont pas des jardins les plus doux ornements.

L’habitude bientôt a flétri vos bocages.

Souvent, quand l’étranger jouit de vos ombrages,

Déjà leur possesseur languit sans intérêt.

N’est-il pas des moyens dont le charme secret

Vous rende leur beauté toujours plus attachante ?
Oh ! combien des Lapons l’usage heureux m’enchante !

Qu’ils savent bien tromper leurs hivers rigoureux !

Nos superbes tilleuls, nos ormeaux vigoureux,

De ces champs ennemis redoutent la froidure :

De quelques noirs sapins l’indigente verdure

Par intervalle à peine y perce les frimas ;

Mais le moindre arbrisseau qu’épargnent ces climats,

Par des charmes plus doux à leurs regards sait plaire :

Planté pour un ami, pour un fils, pour un père,

Pour un hôte qui part emportant leurs regrets,

Il en reçoit le nom, le nom cher à jamais.
Vous, dont un ciel plus pur éclaire la patrie,

Vous pouvez imiter cette heureuse industrie :

Elle animera tout ; vos arbres, vos bosquets

Dès lors ne seront plus ni déserts, ni muets ;

Ils seront habités de souvenirs sans nombre,

Et vos amis absents embelliront leur ombre.
Qui vous empêche encor, quand les bontés des dieux

D’un enfant désiré comblent enfin vos vœux,

De consacrer ce jour par les tiges naissantes

D’un bocage, d’un bois ?… Mais tandis que tu chantes,

Muse, quels cris dans l’air s’élancent à la fois ?

Il est né l’héritier du sceptre de nos rois !

Il est né ! Dans nos murs, dans nos camps, sur les ondes,

Nos foudres triomphants l’annoncent aux deux mondes.

Pour parer son berceau c’est trop peu que des fleurs ;

Apportez les lauriers, les palmes des vainqueurs.

Qu’à ses premiers regards brillent des jours de gloire ;

Qu’il entende en naissant l’hymne de la victoire ;

C’est la fête qu’on doit au pur sang de Bourbon.
Et toi, par qui le ciel nous fit cet heureux don,

Toi, qui, le plus beau nœud, la chaîne la plus chère

Des Germains, des Français, d’un époux et d’un frère,

Les unis, comme on voit de deux pompeux ormeaux

Une guirlande en fleurs enchaîner les rameaux,

Sœur, mère, épouse auguste ; enfin la destinée

Joint au deuil du trépas les fruits de l’hyménée,

Et mêlant dans tes yeux les larmes et les ris,

Quand tu perds une mère, elle te donne un fils.

D’autres, dans les transports que ce beau jour inspire,

Animeront la toile, ou le marbre, ou la lyre ;

Moi, l’humble ami des champs, j’irai dans ce séjour

Où Flore et les zéphirs composent seuls ta cour,

J’irai dans Trianon : là, pour unique hommage,

Je consacre à ton fils des arbres de son âge,

Un bosquet de son nom. Ce simple monument,

Ces tiges, de tes bois le plus cher ornement,

Tes yeux les verront croître, et croissant avec elles,

Ton fils viendra chercher leurs ombres fraternelles.
Enfin vous jouissez, et le cœur et les yeux

Chérissent de vos bois l’abri délicieux.

Au plaisir voulez-vous joindre encore la gloire ?

Voulez-vous de votre art remporter la victoire ?

Déjà de nos jardins heureux décorateur,

Ajoutez à ces noms le nom de créateur.

Voyez comme en secret la nature fermente ;

Quel besoin d’enfanter sans cesse la tourmente.

Et vous ne l’aidez pas ! Qui sait dans son trésor

Quels biens à l’industrie elle réserve encor ?

Comme l’art à son gré guide le cours de l’onde,

Il peut guider la sève ; à sa liqueur féconde

Montrez d’autres chemins, ouvrez d’autres canaux.

Dans vos champs enrichis par des hymens nouveaux,

Des sucs vierges encor essayez le mélange ;

De leurs dons mutuels favorisez l’échange.

Combien d’arbres, de fruits, de plantes et de fleurs,

Dont l’art changea le goût, les parfums, les couleurs !

La pêche a dû sa gloire à ces métamorphoses.

D’un triple diadème ainsi brillent les roses ;

De son panache ainsi l’œillet s’enorgueillit.

Osez. Dieu fit le monde, et l’homme l’embellit.
Que si vous n’osez pas essayer ces conquêtes,

Combien sous d’autres cieux de richesses sont prêtes !

Usurpez ces trésors. Ainsi le fier romain,

Et ravisseur plus juste, et vainqueur plus humain,

Conquit des fruits nouveaux, porta dans l’Ausonie

Le prunier de Damas, l’abricot d’Arménie,

Le poirier des gaulois, tant d’autres fruits divers.

C’est ainsi qu’il fallait s’asservir l’univers.

Quand Lucullus vainqueur triomphait de l’Asie,

L’airain, le marbre et l’or frappaient Rome éblouie ;

Le sage dans la foule aimait à voir ses mains

Porter le cerisier en triomphe aux romains.

Et ces mêmes romains n’ont-ils pas vu nos pères

En bataillons armés, sous des cieux plus prospères

Aller chercher la vigne, et vouer à Bacchus

Leurs étendards rougis du nectar des vaincus ?

Du fruit de leurs exploits leurs troupes échauffées,

Rapportaient, en chantant, ces précieux trophées.

De guirlandes de pampre ils couronnaient leurs fronts ;

Le pampre sur leurs dards s’enlaçait en festons.

Tel revint triomphant le dieu vainqueur du Gange.

Les vallons, les coteaux célébraient la vendange ;

Et partout où coula le nectar enchanté,

Coururent le plaisir, l’audace et la gaieté.
Enfants de ces Gaulois, imitons nos ancêtres ;

Enlevons, disputons ces dépouilles champêtres.

Voyez dans ces jardins, fiers de se voir soumis

À la main qui porta le sceptre de Thémis,

Le sang des Lamoignon, l’éloquent Malesherbes

Enrichir notre sol de cent tiges superbes.

Là, des plants rassemblés des bouts de l’univers,

De la cime des monts, de la rive des mers,

Des portes du couchant, de celles de l’aurore,

Ceux que l’ardent midi, que le nord voit éclore,

Les enfants du soleil, les enfants des frimas,

Me font, en un lieu seul, parcourir cent climats.

Je voyage, entouré de leur foule choisie,

D’Amérique en Europe, et d’Afrique en Asie.

Tous, parmi nos vieux plants charmés de se ranger,

Chérissent notre ciel, et l’heureux étranger,

Des bords qu’il a quittés reconnaissant l’ombrage,

Doute de son exil à leur touchante image,

Et d’un doux souvenir sent son cœur attendri.
Je t’en prends à témoin, jeune Potaveri.

Des champs d’O-Taïti, si chers à son enfance,

Où l’amour, sans pudeur, n’est pas sans innocence,

Ce sauvage ingénu dans nos murs transporté,

Regrettait en son cœur sa douce liberté,

Et son île riante, et ses plaisirs faciles.

Ébloui, mais lassé de l’éclat de nos villes,

Souvent il s’écriait :  » Rendez-moi mes forêts « .

Un jour, dans ces jardins où Louis à grands frais

De vingt climats divers en un seul lieu rassemble

Ces peuples végétaux surpris de croître ensemble,

Qui, changeant à la fois de saison et de lieu,

Viennent tous à l’envi rendre hommage à Jussieu,

L’indien parcourait leurs tribus réunies,

Quand tout-à-coup, parmi ces vertes colonies,

Un arbre qu’il connut dès ses plus jeunes ans

Frappe ses yeux. Soudain, avec des cris perçants

Il s’élance, il l’embrasse, il le baigne de larmes,

Le couvre de baisers. Mille objets pleins de charmes,

Ces beaux champs, ce beau ciel qui le virent heureux,

Le fleuve qu’il fendait de ses bras vigoureux,

La forêt dont ses traits perçaient l’hôte sauvage,

Ces bananiers chargés et de fruits et d’ombrage

Et le toit paternel, et les bois d’alentour,

Ces bois qui répondaient à ses doux chants d’amour,

Il croit les voir encore, et son âme attendrie,

Du moins pour un instant, retrouva sa patrie.

03 Chant Troisième

Je chantais les jardins, les vergers et les bois,

Quand le cri de Bellone a retenti trois fois.

À ces cris, arrachés des foyers de leurs pères,

Nos guerriers ont volé sur des mers étrangères,

Et Mars a de Vénus déserté les bosquets.

Dieux des champs, dieux amis de l’innocente paix,

Ne craignez rien. Louis, au lieu de vous détruire,

Veut sur des bords lointains étendre votre empire ;

Il veut qu’un peuple ami, trop longtemps opprimé,

Recueille en paix le grain que ses mains ont semé.

Et vous, jeunes guerriers qu’admire un autre monde,

Je ne puis vers York, sur les gouffres de l’onde

Suivre votre valeur ; mais pour votre retour

Ma muse des jardins embellit le séjour.

Déjà j’ordonne aux fleurs de croître pour vos têtes ;

Pour vous de myrtes verts des couronnes sont prêtes.

Je prépare pour vous le murmure des eaux,

Les tapis des gazons, les abris des berceaux,

Où mollement assis, oubliant les alarmes,

Tranquilles vous direz la gloire de nos armes,

Tandis qu’entre la crainte et l’espoir suspendus,

Vos enfants frémiront d’un danger qui n’est plus.
Achevons cependant d’orner ces frais asiles.

Jadis dans nos jardins les fables infertiles,

Tristes, secs, et du jour réfléchissant les feux,

Importunaient les pieds et fatiguaient les yeux.

Tout était nu, brûlant ; mais enfin l’Angleterre

Nous apprit l’art d’orner et d’habiller la terre.

Soignez donc ces gazons déployés sur son sein.

Sans cesse l’arrosoir ou la faux à la main,

Désaltérez leur soif, tondez leur chevelure.

Que le roulant cylindre en foule la verdure.

Que toujours bien choisis, bien unis, bien serrés,

De l’herbe usurpatrice avec soin délivrés,

Du plus tendre duvet ils gardent la finesse ;

Et quelquefois enfin réparez leur vieillesse.

Réservez toutefois aux lieux moins éloignés

Ce luxe de verdure et ces gazons soignés.

Du reste composez une riche pâture,

Et que vos seuls troupeaux en fassent la culture.

Ainsi vous formerez des nourrissons nombreux,

Des engrais pour vos champs, des tableaux pour vos yeux.

Ne rougissez donc point, quoique l’orgueil en gronde,

D’ouvrir vos parcs au bœuf, à la vache féconde,

Qui ne dégrade plus ni vos parcs, ni mes vers.
Mais c’est peu de créer ces vastes tapis verts ;

Il en faut avec goût savoir choisir les formes.

Craignez pour eux l’ennui des cadres uniformes.

En d’insipides ronds, ou d’ennuyeux carrés,

Je ne veux point les voir tristement resserrés.

Un air de liberté fait leur première grâce.

Que tantôt dans les bois, dont l’ombre les embrasse,

D’un air mystérieux ils aillent se cacher,

Et que tantôt les bois les reviennent chercher.

Telle est d’un beau gazon la forme simple et pure.
Voulez-vous mieux l’orner ? Imitez la nature.

Elle émaille les prés des plus riches couleurs.

Hâtez-vous ; vos jardins vous demandent des fleurs.

Fleurs charmantes ! par vous la nature est plus belle ;

Dans ses brillants tableaux l’art vous prend pour modèle ;

Simples tributs du cœur, vos dons sont chaque jour

Offerts par l’amitié, hasardés par l’amour.

D’embellir la beauté vous obtenez la gloire ;

Le laurier vous permet de parer la victoire ;

Plus d’un hameau vous donne en prix à la pudeur.

L’autel même où de Dieu repose la grandeur,

Se parfume au printemps de vos douces offrandes,

Et la religion sourit à vos guirlandes.

Mais c’est dans nos jardins qu’est votre heureux séjour.

Filles de la rosée et de l’astre du jour,

Venez donc de nos champs décorer le théâtre.
N’attendez pas pourtant qu’amateur idolâtre,

Au lieu de vous jeter par touffes, par bouquets,

J’aille de lits en lits, de parquets en parquets,

De chaque fleur nouvelle attendre la naissance,

Observer ses couleurs, épier leur nuance.

Je sais que dans Harlem plus d’un triste amateur

Au fond de ses jardins s’enferme avec sa fleur,

Pour voir sa renoncule avant l’aube s’éveille,

D’une anémone unique adore la merveille,

Ou, d’un rival heureux enviant le secret,

Achète au poids de l’or les taches d’un œillet.

Laissez-lui sa manie et son amour bizarre ;

Qu’il possède en jaloux et jouisse en avare.
Sans obéir aux lois d’un art capricieux,

Fleurs, parure des champs et délices des yeux,

De vos riches couleurs venez peindre la terre.

Venez : mais n’allez pas dans les buis d’un parterre

Renfermer vos appas tristement relégués.

Que vos heureux trésors soient partout prodigués.

Tantôt de ces tapis émaillez la verdure ;

Tantôt de ces sentiers égayez la bordure.

Formez-vous en bouquets ; entourez ces berceaux ;

En méandres brillants courez au bord des eaux,

Ou tapissez ces murs, ou dans cette corbeille

Du choix de vos parfums embarrassez l’abeille.

Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons,

Décrive tous vos traits, rappelle tous vos noms ;

À de si longs détails le dieu du goût s’oppose.

Mais qui peut refuser un hommage à la rose,

La rose, dont Vénus compose ses bosquets,

Le printemps sa guirlande, et l’amour ses bouquets,

Qu’Anacréon chanta, qui formait avec grâce

Dans les jours de festin la couronne d’Horace ?

Mais ce riant sujet plaît trop à mes pinceaux,

Destinés à tracer de plus mâles tableaux.
Ô vous, dont je foulais les pelouses fleuries,

Adieu, charmants bosquets, adieu, vertes prairies ;

Ces masses de rochers confusément épars

Sur leur informe aspect appellent mes regards.

De nos jardins voués à la monotonie

Leur sublime âpreté jadis était bannie.

Depuis qu’enfin le peintre y prescrivant des lois,

Sur l’arpenteur timide a repris tous ses droits,

Nos jardins plus hardis de ces effets s’emparent.

Mais de quelque beauté que ces masses les parent,

Si le sol n’offre point ces blocs majestueux,

De la nature en vain rival présomptueux,

L’art en voudrait tenter une infidèle image.

Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage,

La nature se rit de ces rocs contrefaits,

D’un travail impuissant avortons imparfaits.
Loin de ces froids essais qu’un vain effort étale,

Aux champs de Midleton, aux monts de Dovedale,

Whateli, je te suis ; viens, j’y monte avec toi.

Que je m’y sens saisi d’un agréable effroi !

Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes,

Vers le ciel élancés, roulés dans des abîmes,

L’un par l’autre appuyés, l’un sur l’autre étendus,

Quelquefois dans les airs hardiment suspendus,

Les uns taillés en tours, en arcades rustiques,

Quelques-uns à travers leurs noirâtres portiques

Du ciel dans le lointain laissant percer l’azur,

Des sources, des ruisseaux le cours brillant et pur,

Tout rappelle à l’esprit ces magiques retraites,

Ces romanesques lieux qu’ont chantés les poètes.

Heureux si ces grands traits embellissent vos champs !
Mais dans votre tableau leurs tons seraient tranchants.

C’est là, c’est pour dompter leur inculte énergie,

Qu’il faut d’un enchanteur le charme et la magie.

Cet enchanteur, c’est l’art ; ces charmes, sont les bois.

Il parle ; les rochers s’ombragent à sa voix,

Et semblent s’applaudir de leur pompe étrangère.

Mais en ornant ainsi leur sécheresse austère,

Variez bien vos plants. Offrez aux spectateurs

Des contrastes de tons, de formes, de couleurs.

Que les plus beaux rochers sortent par intervalles.

N’interromprez-vous point ces masses trop égales ?

Cachez ou découvrez, variez à la fois

Les bois par les rochers, les rochers par les bois.
N’avez-vous pas encor, pour former leur parure,

Des arbustes rampants l’errante chevelure ?

J’aime à voir ces rameaux, ces souples rejetons,

Sur leurs arides flancs serpenter en festons.

J’aime à voir leur front chauve et leur tête sauvage

Se coiffer de verdure, et s’entourer d’ombrage.

C’est peu. Parmi ces rocs un vallon précieux,

Un terrain moins ingrat vient-il rire à vos yeux ?

Saisissez ce bienfait ; déployez à la vue

D’un sol favorisé la richesse imprévue.

C’est un contraste heureux ; c’est la stérilité

Qui cède un coin de terre à la fertilité.

Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.
Mais quoi ! faut-il toujours les orner pour vous plaire ?

Non ; l’art qui doit toujours en adoucir l’horreur,

Leur permet quelquefois d’inspirer la terreur.

Lui-même il les seconde. Au bord d’un précipice

D’une simple cabane il pose l’édifice :

Le précipice encore en paraît agrandi.

Tantôt d’un roc à l’autre il jette un pont hardi.

À leur terrible aspect je tremble, et de leur cime

L’imagination me suspend sur l’abîme.

Je songe à tous ces bruits du peuple répétés,

De voyageurs perdus, d’amants précipités ;

Vieux récits, qui, charmant la foule émerveillée,

Des crédules hameaux abrègent la veillée,

Et que l’effroi du lieu persuade un moment.

Mais de ces grands effets n’usez que sobrement.

Notre cœur dans les champs à ces rudes secousses

Préfère un calme heureux, des émotions douces.

Moi-même, je le sens, de la cime des monts

J’ai besoin de descendre en mes riants vallons.

Je les ornai de fleurs, les couvris de bocages ;

Il est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages.
Et bien ! si vos sommets jadis tout dépouillés

Sont, grâce à mes leçons, richement habillés,

Ô rochers ! ouvrez-moi vos sources souterraines :

Et vous, fleuves, ruisseaux, beaux lacs, claires fontaines,

Venez, portez partout la vie et la fraîcheur.

Ah ! qui peut remplacer votre aspect enchanteur ?

De près il nous amuse, et de loin nous invite ;

C’est le premier qu’on cherche, et le dernier qu’on quitte.

Vous fécondez les champs ; vous répétez les cieux ;

Vous enchantez l’oreille et vous charmez les yeux.

Venez : puissent mes vers, en suivant votre course,

Couler plus abondants encor que votre source,

Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux,

Doux comme votre bruit, et purs comme vos eaux !
Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices,

Respectez leur penchant et même leurs caprices.

Dans la facilité de ses libres détours,

Voyez l’eau de ses bords embrasser les contours.

De quel droit osez-vous, captivant sa souplesse,

De ses plis sinueux contraindre la mollesse ?

Que lui fait tout le marbre où vous l’emprisonnez ?

Voyez-vous, les cheveux aux vents abandonnés,

Sans contrainte, sans art, sans parure étrangère,

Marcher, courir, bondir la folâtre bergère ?

Sa grâce est dans l’aisance et dans la liberté.

Mais au fond d’un sérail contemplez la beauté :

En vain elle éblouit, vainement elle étale

De ses atours captifs la pompe orientale ;

Je ne sais quoi de triste, empreint dans tous ses traits,

Décèle la contrainte et flétrit ses attraits.
Que l’eau conserve donc la liberté qu’elle aime,

Ou changez en beauté son esclavage même.

Ainsi malgré Morel, dont l’éloquente voix

De la simple nature a su plaider les droits,

J’aime ces jeux où l’onde en des canaux pressée

Part, s’échappe et jaillit avec force élancée.

À l’aspect de ces flots qu’un art audacieux

Fait sortir de la terre et lance jusqu’aux cieux,

L’homme se dit :  » c’est moi qui créai ces prodiges « .

L’homme admire son art dans ces brillants prestiges ;

Qu’ils soient donc déployés chez les grands et les rois.

Mais, je le dis encor ; loin le luxe bourgeois

Dont le jet d’eau honteux, n’osant quitter la terre,

S’élève à peine, et meurt à deux pieds du parterre.
C’est peu : tout doit répondre à ce riche ornement ;

Que tout prenne à l’entour un air d’enchantement.

Persuadez aux yeux que d’un coup de baguette

Une fée, en passant, s’est fait cette retraite.

Tel j’ai vu de Saint-Cloud le bocage enchanteur.

L’œil de son jet hardi mesure la hauteur ;

Aux eaux qui sur les eaux retombent et bondissent

Les bassins, les bosquets, les grottes applaudissent ;

Le gazon est plus vert, l’air plus frais ; les oiseaux

S’animent au doux bruit de la chute des eaux,

Et les bois inclinant leurs têtes arrosées,

Semblent s’épanouir à ces fraîches rosées.
Plus simple, plus champêtre, et non moins belle aux yeux,

La cascade ornera de plus sauvages lieux.

De près est admirée, et de loin entendue

Cette eau toujours tombante et toujours suspendue.

Variée, imposante, elle anime à la fois

Les rochers, et la terre, et les eaux, et les bois.

Employez donc cet art ; mais loin l’architecture

De ces tristes gradins, où tombant en mesure,

D’un mouvement égal, les flots précipités

Jusques dans leur fureur marchent à pas comptés.

La variété seule a le droit de vous plaire.
La cascade d’ailleurs a plus d’un caractère.

Il faut choisir. Tantôt d’un cours tumultueux

L’eau se précipitant dans son lit tortueux

Court, tombe et rejaillit, retombe, écume et gronde :

Tantôt avec lenteur développant son onde,

Sans colère, sans bruit un ruisseau doux et pur

S’épanche, se déploie en un voile d’azur.

L’œil aime à contempler ces frais amphithéâtres,

Et l’or des feux du jour sur les nappes bleuâtres,

Et le noir des rochers, et le vert des roseaux,

Et l’éclat argenté de l’écume des eaux.
Consultez donc l’effet que votre art veut produire,

Et ces flots, toujours prompts à se laisser conduire,

Vont vous offrir, plus lents ou plus impétueux,

Des tableaux doux ou fiers, gais ou majestueux.

Tableaux toujours puissants ! eh ! qui n’a pas de l’onde

Éprouvé sur son cœur l’impression profonde ?

Toujours, soit qu’un courant vif et précipité

Sur des cailloux bondisse avec agilité ;

Soit que sur le limon une rivière lente

Déroule en paix les plis de son onde indolente ;

Soit qu’à travers des rocs un torrent en courroux

Se brise avec fracas ; triste ou gai, vif ou doux

Leur cours excite, apaise, ou menace, ou caresse.

De Vénus, nous dit-on, l’écharpe enchanteresse

Renfermait les amours, et les tendres désirs,

Et la joie, et l’espoir, précurseur des plaisirs.

Les eaux sont ta ceinture, ô divine Cybèle !

Non moins impérieuse, elle renferme en elle

La gaieté, la tristesse, et le trouble et l’effroi.

Et ! qui l’a mieux connu, l’a mieux senti que moi ?

Souvent, je m’en souviens, lorsque les chagrins sombres,

Que de la nuit encore avaient noircis les ombres,

Accablaient ma pensée et flétrissaient mes sens,

Si d’un ruisseau voisin j’entendais les accents,

J’allais, je visitais ses consolantes ondes.

Le murmure, le frais de ses eaux vagabondes

Suspendaient mes chagrins, endormaient ma douleur,

Et la sérénité renaissait dans mon cœur.

Tant du doux bruit des eaux l’influence est puissante !
Pour prix de ce bienfait, toi, dont le cours m’enchante,

Ruisseau, permets que l’art, sans trop t’enorgueillir,

T’embellisse à nos yeux, si l’art peut t’embellir.
Un ruisseau siérait mal dans une vaste plaine ;

Son lit n’y tracerait qu’une ligne incertaine.

Modestes, au grand jour se montrant à regret,

Ses flots veulent baigner un bocage secret.

Son cours orne les bois ; les bois font ses délices.

Là, je puis à loisir suivre tous ses caprices,

Son embarras charmant, sa pente, ses replis,

Le courroux de ses flots par l’obstacle embellis.

Tantôt dans un lit creux, qu’un noir taillis ombrage,

Cachant son onde agreste et sa course sauvage,

Tantôt à plein canal présentant son miroir,

Je le vois sans l’entendre, ou l’entends sans le voir.

Là, ses flots amoureux vont embrasser des îles.

Plus loin, il se sépare en deux ruisseaux agiles,

Qui, se suivant l’un l’autre avec rapidité,

Disputent de vitesse et de limpidité ;

Puis, rejoignant tous deux le lit qui les rassemble,

Murmurent enchantés de voyager ensemble.

Ainsi, toujours errant de détour en détour,

Muet, bruyant, paisible, inquiet tour-à-tour,

Sous mille aspects divers son cours se renouvelle.
Mais vers ses bords riants la rivière m’appelle.

Dans un champ plus ouvert, noble et pompeux tableau,

Son onde moins modeste en larges nappes d’eau

Roule, des feux du jour au loin étincelante.

Elle laisse au ruisseau sa gaieté pétulante,

Et son inquiétude et ses plis tortueux.

Son lit, en longs courants, des vallons sinueux

Suivra les doux contours et la molle courbure.
Si le ruisseau des bois emprunte sa parure,

La rivière aime aussi que des arbres divers,

Les pâles peupliers, les saules demi-verts,

Ornent souvent son cours. Quelle source féconde

De scènes, d’accidents ! Là, j’aime à voir dans l’onde

Se renverser leur cime, et leurs feuillages verts

Trembler du mouvement et des eaux et des airs.

Ici, le flot bruni fuit sous leur voûte obscure.

Là, le jour par filets pénètre leur verdure.

Tantôt dans le courant ils trempent leurs rameaux,

Et tantôt leur racine embarrasse les flots.

Souvent d’un bord à l’autre étendant leur feuillage,

Ils semblent s’élancer et changer de rivage.

Ainsi l’arbre et les eaux se prêtent leur secours :

L’onde rajeunit l’arbre, et l’arbre orne son cours ;

Et tous deux, s’alliant sous des formes sans nombre,

Font un échange aimable et de fraîcheur et d’ombre.

Sachez donc les unir ; ou si, dans de beaux lieux,

La nature sans vous fit cet hymen heureux,

Respectez-la. Malheur à qui ferait mieux qu’elle !

Tel est, cher Watelet, mon cœur me le rappelle,

Tel est le simple asile où, suspendant son cours,

Pure comme tes mœurs, libre comme tes jours,

En canaux ombragés la Seine se partage,

Et visite en secret la retraite d’un sage.

Ton art la seconda ; non cet art imposteur,

Des lieux qu’il croit orner hardi profanateur.

Digne de voir, d’aimer, de sentir la nature,

Tu traitas sa beauté comme une vierge pure

Qui rougit d’être nue, et craint les ornements.

Je crois voir le faux-goût gâter ces lieux charmants.

Ce moulin, dont le bruit nourrit la rêverie,

N’est qu’un son importun, qu’une meule qui crie ;

On l’écarte. Ces bords doucement contournés,

Par le fleuve lui-même en roulant façonnés,

S’alignent tristement. Au lieu de la verdure

Qui renferme le fleuve en sa molle ceinture,

L’eau dans des quais de pierre accuse sa prison ;

Le marbre fastueux outrage le gazon,

Et des arbres tondus la famille captive

Sur ces saules vieillis ose usurper la rive.

Barbares, arrêtez, et respectez ces lieux.

Et vous, fleuve charmant, vous, bois délicieux,

Si j’ai peint vos beautés, si dès mon premier âge

Je me plus à chanter les prés, l’onde et l’ombrage,

Beaux lieux, offrez longtemps à votre possesseur

L’image de la paix qui règne dans son cœur.
Autant que la rivière en sa molle souplesse

D’un rivage anguleux redoute la rudesse,

Autant les bords aigus, les longs enfoncements

Sont d’un lac étendu les plus beaux ornements.

Que la terre tantôt s’avance au sein des ondes ;

Tantôt qu’elle ouvre aux flots des retraites profondes ;

Et qu’ainsi s’appelant d’un mutuel amour,

Et la terre et les eaux se cherchent tour-à-tour.

Ces aspects variés amusent votre vue.

L’œil aime dans un lac une vaste étendue.

Cependant offrez-lui quelques points de repos.

Si vous n’interrompez l’immensité des flots,

Mes yeux sans intérêt glissent sur leur surface.

Ainsi, pour abréger leur insipide espace,

Ou qu’un frais bâtiment, des chaleurs respecté,

Se présente de loin dans les flots répété,

Ou bien, faites éclore une île de verdure.

Les îles sont des eaux la plus riche parure.

Ou relevez leurs bords, ou qu’en bouquets épars

Des masses d’arbres verts arrêtent vos regards.

Par un contraire effet si vous voulez l’étendre,

Aux bords trop exhaussés ordonnez de descendre ;

Ou reculez vos bois, ou commandez que l’eau

Se perde en un bosquet, tourne au pied d’un coteau.

À travers ces rideaux où l’eau fuit et se plonge,

L’imagination la suit et la prolonge.

Ainsi votre œil jouit de ce qu’il ne voit pas ;

Ainsi le goût savant prête à tout des appas,

Et des objets qu’il crée, et de ceux qu’il imite

Resserre, étend, découvre, ou cache la limite.

Or, maintenant que l’art dans ses jardins pompeux

Insulte à mes travaux, dans mes jardins heureux

Partout respire un air de liberté, de joie ;

La pelouse riante à son gré se déploie ;

Les bois indépendants relèvent leurs rameaux ;

Les fleurs bravent l’équerre, et l’arbre les ciseaux ;

L’onde chérit ses bords, la terre sa parure ;

Tout est beau, simple et grand : c’est l’art de la nature.

Mais ces eaux, mais leurs bords sont encore déserts.

Venez ; peuplons leur sein de citoyens divers.

Plaçons-y ces oiseaux qui, d’une rame agile,

Navigateurs ailés, fendent l’onde docile.

Au milieu d’eux s’élève et nage avec fierté

Le cygne au cou superbe, au plumage argenté,

Le cygne, à qui l’erreur prêta des chants aimables,

Et qui n’a pas besoin du mensonge des fables.

Pour animer les eaux, l’art encor n’a-t-il pas

Le flottant appareil des voiles et des mâts ?

Par la rame emportée, une barque légère

Laisse à peine, en fuyant, sa trace passagère :

Zéphyre de la toile enfle les plis mouvants,

Et chaque banderole est le jouet des vents.
Et si nos vieux romans, ou la fable, ou l’histoire,

D’un ruisseau, d’une source ont consacré la gloire ;

De leur antique honneur ces flots enorgueillis,

Par d’heureux souvenirs sont assez embellis.

Quel cœur, sans être ému, trouverait Aréthuse,

Alphée, ou le Lignon : toi surtout, toi, Vaucluse,

Vaucluse, heureux séjour, que sans enchantement

Ne peut voir nul poète, et surtout nul amant ?

Dans ce cercle de monts, qui, recourbant leur chaîne,

Nourrissent de leurs eaux ta source souterraine,

Sous la roche voûtée, antre mystérieux,

Où ta nymphe, échappant aux regards curieux,

Dans un gouffre sans fond cache sa source obscure,

Combien j’aimais à voir ton eau, qui, toujours pure,

Tantôt dans son bassin renferme ses trésors,

Tantôt en bouillonnant s’élève, et de ses bords

Versant parmi des rocs ses vagues blanchissantes,

De cascade en cascade au loin rejaillissantes,

Tombe et roule à grand bruit ; puis, calmant son courroux,

Sur un lit plus égal répand des flots plus doux,

Et sous un ciel d’azur par vingt canaux féconde

Le plus riant vallon qu’éclaire l’œil du monde !

Mais ces eaux, ce beau ciel, ce vallon enchanteur,

Moins que Pétrarque et Laure intéressaient mon cœur.

La voilà donc, disais-je, oui, voilà cette rive

Que Pétrarque charmait de sa lyre plaintive !

Ici Pétrarque à Laure exprimant son amour,

Voyait naître trop tard, mourir trop tôt le jour.

Retrouverai-je encor sur ces rocs solitaires

De leurs chiffres unis les tendres caractères ?

Une grotte écartée avait frappé mes yeux.

Grotte sombre, dis-moi si tu les vis heureux,

M’écriais-je ! Un vieux tronc bordait-il le rivage ?

Laure avait reposé sous son antique ombrage.

Je redemandais Laure à l’écho du vallon,

Et l’écho n’avait point oublié ce doux nom.

Partout mes yeux cherchaient, voyaient Pétrarque et Laure,

Et par eux ces beaux lieux s’embellissaient encore.

04 Chant Quatrième

Non, je ne puis quitter le spectacle des champs.

Eh ! qui dédaignerait ce sujet de mes chants :

Il inspirait Virgile, il séduisait Homère.

Homère, qui d’Achille a chanté la colère,

Qui nous peint la terreur attelant ses coursiers,

Le vol sifflant des dards, le choc des boucliers,

Le trident de Neptune ébranlant les murailles,

Se plaît à rappeler au milieu des batailles

Les bois, les prés, les champs ; et de ces frais tableaux

Les riantes couleurs délassent ses pinceaux.

Et, lorsque pour Achille il prépare des armes,

S’il y grave d’abord les sièges, les alarmes,

Le vainqueur tout poudreux, le vaincu tout sanglant,

Sa main trace bientôt d’un burin consolant

La vigne, les troupeaux, les bois, les pâturages.

Le héros se revêt de ces douces images,

Part, et porte à travers les affreux bataillons

L’innocente vendange, et les riches moissons.

Chantre divin, je laisse à tes muses altières

Le soin de diriger ces phalanges guerrières ;

Diriger les jardins est mon paisible emploi.

Déjà le sol docile a reconnu ma loi ;

Des gazons l’ont couvert, et de sa main vermeille

Flore sur leur tapis a versé sa corbeille.

Des bois ont couronné les rochers et les eaux.

Maintenant, pour jouir de ces brillants tableaux,

Dans ces champs découverts, sous ces obscures voûtes

D’agréables sentiers vont me frayer des routes.

Des scènes à ma voix naîtront de toutes parts ;

Pour les orner enfin j’y conduirai les arts,

Et le ciseau divin, la noble architecture

Vont de ces lieux charmants achever la parure.
Les sentiers, de nos pas guides ingénieux,

Doivent, en les montrant, nous embellir ces lieux.

Dans vos jardins naissants je défends qu’on les trace.

Dans vos plants achevés l’œil choisit mieux leur place.

Vers les plus beaux aspects sachez les diriger.

Voyez, lorsque vous-même aux yeux de l’étranger

Vous montrez vos travaux, votre art avec adresse

Va chercher ce qui plaît, évite ce qui blesse,

Lui découvre en passant des sites enchantés,

Lui réserve au retour de nouvelles beautés,

De surprise en surprise et l’amuse, et l’entraîne,

D’une scène qui fuit fait naître une autre scène,

Et toujours remplissant ou piquant son désir,

Souvent, pour l’augmenter, diffère son plaisir.

Eh bien ! que vos sentiers vous imitent vous-même.
Dans leurs formes encor fuyez tout vain système,

Enfant du mauvais goût, par la mode adopté.

La mode règne aux champs, ainsi qu’à la cité.

Quand de leur symétrique et pompeuse ordonnance

Les jardins d’Italie eurent charmé la France,

Tout de cet art brillant fut prompt à s’éblouir :

Pas un arbre au cordeau n’osa désobéir ;

Tout s’aligna. Partout, en deux rangs étalées,

S’allongèrent sans fin d’éternelles allées.

Autre temps, autre goût. Enfin le parc anglais

D’une beauté plus libre avertit le français.

Dès lors on ne vit plus que lignes ondoyantes,

Que sentiers tortueux, que routes tournoyantes.

Lassé d’errer, en vain le terme est devant moi ;

Il faut encor errer, serpenter malgré soi,

Et, maudissant vingt fois votre importune adresse,

Suivre sans cesse un but qui recule sans cesse.

Évitez ces excès ; tout excès dure peu.

De ces sentiers divers chaque genre a son lieu.

L’un conduit aux aspects dont la grandeur frappante

De loin fixe mes yeux et nourrit mon attente.

L’autre m’égarera dans ces réduits secrets

Qu’un art mystérieux semble voiler exprès.

Mais rendez naturel ce Dédale factice.

Qu’il ait l’air du besoin, et non pas du caprice.

Que divers accidents rencontrés dans son cours,

Les bois, les eaux, le sol commandent ces détours.

Dans leur forme j’exige une heureuse souplesse.

Des longs alignements si je hais la tristesse,

Je hais bien plus encor le cours embarrassé

D’un sentier qui, pareil à ce serpent blessé,

En replis convulsifs sans cesse s’entrelace,

De détours redoublés m’inquiète, me lasse,

Et, sans variété, brusque et capricieux,

Tourmente et le terrain, et mes pas et mes yeux.
Il est des plis heureux, des courbes naturelles

Dont les champs quelquefois vous offrent des modèles.

La route de ces chars, la trace des troupeaux

Qui d’un pas négligent regagnent les hameaux,

La bergère indolente, et qui dans les prairies

Semble suivre au hasard ses tendres rêveries,

Vous enseignent ces plis mollement onduleux.

Loin donc de vos sentiers ces contours anguleux.

Surtout, quand vers le but un long détour vous mène,

Songez que le plaisir doit racheter la peine.
Des poètes fameux osez imiter l’art.

Si leur muse en marchant se permet quelque écart,

Ce détour me rit plus que le chemin lui-même.

C’est Nisus défendant Euryale qu’il aime,

C’est au tombeau d’Hector son Andromaque en pleurs.

Qu’ainsi votre art m’égare en de douces erreurs.

Des plus riants objets égayez le passage,

Et qu’au terme arrivés votre art nous dédommage,

Par d’aimables aspects, de riches ornements,

De ce vivant poème épisodes charmants.
Ici, vous m’offrirez des antres verts et sombres,

Qu’habitent la fraîcheur, le silence et les ombres.

L’imagination y devance les yeux.

Plus loin, c’est un beau lac qui réfléchit les cieux.

Tantôt, dans le lointain confuse et fugitive,

Se déploie une riche et vaste perspective.

Quelquefois un bosquet riant, mais recueilli,

Par la nature et vous à la fois embelli,

Plein d’ombres et de fleurs, et d’un luxe champêtre,

Semble dire :  » Arrêtez ; où pouvez-vous mieux être ?  »

Soudain la scène change : au lieu de la gaieté,

C’est la mélancolie et la tranquillité,

C’est le calme imposant des lieux où sont nourries

La méditation, les longues rêveries.

Là, l’homme avec son cœur revient s’entretenir,

Médite le présent, plonge dans l’avenir,

Songe aux biens, songe aux maux épars dans sa carrière ;

Quelquefois, rejetant ses regards en arrière,

Se plaît à distinguer dans le cercle des jours

Ce peu d’instants, hélas ! et si chers et si courts,

Ces fleurs dans un désert, ces temps où le ramène

Le regret du bonheur, et même de la peine.
Craignez donc d’imiter ces froids décorateurs

Qui ne veulent jamais que des objets flatteurs.

Jamais rien de hardi dans leurs froids paysages :

Partout de frais berceaux et d’élégants bocages.

Toujours des fleurs, toujours des festons ; c’est toujours

Ou le temple de Flore, ou celui des Amours.

Leur gaieté monotone à la fin m’importune.

Mais vous, osez sortir de la route commune.

Inventez, hasardez des contrastes heureux ;

Des effets opposés peuvent s’aider entre eux.

Imitez le Poussin. Aux fêtes bocagères

Il nous peint des bergers et de jeunes bergères,

Les bras entrelacés dansant sous des ormeaux,

Et près d’eux une tombe où sont écrits ces mots :

Et moi, je fus aussi pasteur dans l’Arcadie.

Ce tableau des plaisirs, du néant de la vie,

Semble dire :  » Mortels, hâtez-vous de jouir ;

Jeux, danses et bergers, tout va s’évanouir « .

Et dans l’âme attendrie, à la vive allégresse

Succède par degrés une douce tristesse.
Imitez ces effets. Dans de riants tableaux

Ne craignez point d’offrir des urnes, des tombeaux,

D’offrir de vos douleurs le monument fidèle.

Eh ! qui n’a pas pleuré quelque perte cruelle ?

Loin d’un monde léger venez donc à vos pleurs,

Venez associer les bois, les eaux, les fleurs.

Tout devient un ami pour les âmes sensibles ;

Déjà, pour l’embrasser de leurs ombres paisibles,

Se penchent sur la tombe, objet de vos regrets,

L’if, le sombre sapin ; et toi, triste cyprès,

Fidèle ami des morts, protecteur de leur cendre,

Ta tige chère au cœur mélancolique et tendre,

Laisse la joie au myrte et la gloire au laurier ;

Tu n’es point l’arbre heureux de l’amant, du guerrier,

Je le sais ; mais ton deuil compatit à nos peines.
Dans tous ces monuments point de recherches vaines.

Pouvez-vous allier dans ces objets touchants

L’art avec la douleur, le luxe avec les champs ?

Surtout ne feignez rien. Loin ce cercueil factice,

Ces urnes sans douleur, que plaça le caprice.

Loin ces vains monuments d’un chien ou d’un oiseau.

C’est profaner le deuil, insulter au tombeau.
Ah ! si d’aucun ami vous n’honorez la cendre,

Voyez sous ces vieux ifs la tombe où vont se rendre

Ceux qui, courbés pour vous sur des sillons

Au sein de la misère espèrent le trépas.

Rougiriez-vous d’orner leurs humbles sépultures ?

Vous n’y pouvez graver d’illustres aventures,

Sans doute. Depuis l’aube, où le coq matinal

Des rustiques travaux leur donne le signal,

Jusques à la veillée, où leur jeune famille

Environne avec eux le sarment qui pétille,

Dans les mêmes travaux roulent en paix leurs jours.

Des guerres, des traités n’en marquent point le cours.

Naître, souffrir, mourir, c’est toute leur histoire.

Mais leur cœur n’est point sourd au bruit de leur mémoire.

Quel homme vers la vie, au moment du départ,

Ne se tourne, et ne jette un triste et long regard,

À l’espoir d’un regret ne sent pas quelque charme,

Et des yeux d’un ami n’attend pas une larme ?

Pour consoler leur vie, honorez donc leur mort.

Celui qui de son rang faisant rougir le sort,

Servit son dieu, son roi, son pays, sa famille,

Qui grava la pudeur sur le front de sa fille,

D’une pierre moins brute honorez son tombeau ;

Tracez-y ses vertus et les pleurs du hameau ;

Qu’on y lise : Ci-gît le bon fils, le bon père,

Le bon époux. Souvent un charme involontaire

Vers ces enclos sacrés appellera vos yeux.

Et toi qui vins chanter sous ces arbres pieux,

Avant de les quitter, muse, que ta guirlande

Demeure à leurs rameaux suspendue en offrande.

Que d’autres dans leurs vers célèbrent la beauté ;

Que leur muse, toujours ivre de volupté,

Ne se montre jamais qu’un myrte sur la tête,

Qu’avec ses chants de joie et ses habits de fête ;

Toi, tu dis au tombeau des chants consolateurs,

Et ta main la première y jeta quelques fleurs.
Mais entrons, il est temps, sous de plus gais ombrages.

L’architecture encore au fond de ces bocages

M’attend, pour les orner d’édifices charmants.

Ce ne sont plus du deuil les tristes monuments ;

Ce sont d’heureux réduits, qui parmi la verdure

Offrent sous mille aspects leur riante parure.

Mais j’en permets l’usage, et j’en proscris l’abus.

Bannissez des jardins tout cet amas confus

D’édifices divers, prodigués par la mode,

Obélisque, rotonde, et kiosk, et pagode,

Ces bâtiments romains, grecs, arabes, chinois,

Chaos d’architecture, et sans but, et sans choix,

Dont la profusion stérilement féconde

Enferme en un jardin les quatre parts du monde.

N’y cherchez pas non plus un oisif ornement,

Et sous l’utilité déguisez l’agrément.
La ferme, le trésor, le plaisir de son maître,

Réclamera d’abord sa parure champêtre.

Que l’orgueilleux château ne la dédaigne pas ;

Il lui doit sa richesse ; et ses simples appas

L’emportent sur son luxe, autant que l’art d’Armide

Cède au souris naïf d’une vierge timide.

La ferme ! à ce seul nom les moissons, les vergers,

Le règne pastoral, les doux soins des bergers,

Ces biens de l’âge d’or, dont l’image chérie

Plus tant à mon enfance, âge d’or de la vie,

Réveillent dans mon cœur mille regrets touchants.

Venez ; de vos oiseaux j’entends déjà les chants ;

J’entends rouler les chars qui traînent l’abondance,

Et le bruit des fléaux qui tombent en cadence.
Ornez donc ce séjour. Mais absurde à grands frais,

N’allez pas ériger une ferme en palais.

Élégante à la fois et simple dans son style,

La ferme est aux jardins ce qu’aux vers est l’idylle.
Ah ! par les dieux des champs, que le luxe effronté

De ce modeste lieu soit toujours rejeté.

N’allez pas déguiser vos pressoirs et vos granges.

Je veux voir l’appareil des moissons, des vendanges.

Que le crible, le van où le froment doré

Bondit avec la paille et retombe épuré,

La herse, les traîneaux, tout l’attirail champêtre

Sans honte à mes regards osent ici paraître.

Surtout, des animaux que le tableau mouvant

Au-dedans, au-dehors lui donne un air vivant.

Ce n’est plus du château la parure stérile,

La grâce inanimée et la pompe immobile :

Tout vit, tout est peuplé dans ces murs, sous ces toits.

Que d’oiseaux différents et d’instinct et de voix,

Habitants sous l’ardoise, ou la tuile, ou le chaume,

Famille, nation, république, royaume,

M’occupent de leurs mœurs, m’amusent de leurs jeux !

À leur tête est le coq, père, amant, chef heureux,

Qui, roi sans tyrannie, et sultan sans mollesse,

À son sérail ailé prodiguant sa tendresse,

Aux droits de la valeur joint ceux de la beauté,

Commande avec douceur, caresse avec fierté,

Et fait pour les plaisirs, et l’empire, et la gloire,

Aime, combat, triomphe, et chante sa victoire.

Vous aimerez à voir leurs jeux et leurs combats,

Leurs haines, leurs amours, et jusqu’à leurs repas.

La corbeille à la main, la sage ménagère

À peine a reparu ; la nation légère

Du sommet de ses tours, du penchant de ses toits

En tourbillons bruyants descend tout à la fois :

La foule avide en cercle autour d’elle se presse ;

D’autres, toujours chassés et revenant sans cesse,

Assiègent la corbeille, et jusques dans la main,

Parasites hardis, viennent ravir le grain.
Soignez donc, protégez ce peuple domestique.

Que leur logis soit sain, et non pas magnifique.

Que lui font des réduits richement décorés,

Le marbre des bassins, les grillages dorés ?

Un seul grain de millet leur plairait davantage.

La Fontaine l’a dit. Ô véritable sage !

La Fontaine, c’est toi qu’il faudrait en ces lieux ;

Chantre heureux de l’instinct, ils t’inspireraient mieux.

Le paon, fier d’étaler l’iris qui le décore,

Du dindon rengorgé l’orgueil plus sot encore,

Pourraient à nos dépens égayer ton pinceau.

Là, de tes deux pigeons tu verrais le tableau,

Et deux coqs amoureux à la discorde en proie,

Te feraient dire encore :  » Amour, tu perdis Troie  » !

Ainsi nous plaît la ferme et son air animé.
Mais dans cet autre lieu, quel peuple renfermé

De ses cris inconnus a frappé mes oreilles ?

Là, sont des animaux, étrangères merveilles.

Là, dans un doux exil vivent emprisonnés

Quadrupèdes, oiseaux, l’un de l’autre étonnés.

N’allez point rechercher les espèces bizarres.

Préférez les plus beaux, et non pas les plus rares.

Offrez-nous ces oiseaux qui, nés sous d’autres cieux,

Favoris du soleil, brillent de tous ses feux,

L’or pourpré du faisan, l’émail de la pintade.

Logez plus richement ces oiseaux de parade ;

Eux-mêmes sont un luxe, et puisque leur beauté

Rachète à vos regards leur inutilité,

De ces captifs brillants que les prisons soient belles.

Surtout ne m’offrez point ces animaux rebelles,

De qui l’orgueil s’indigne, et languit dans nos fers.

Eh quel œil sans regret peut voir le roi des airs,

L’aigle, qui se jouait au milieu de l’orage,

Oublier aujourd’hui dans une indigne cage

La fierté de son vol, et l’éclair de ses yeux ?

Rendez-lui le soleil et la voûte des cieux :

Un être dégradé ne peut jamais nous plaire.
Mais tandis qu’étalant leur parure étrangère,

Ces hôtes différents semblent briguer mon choix,

Mon odorat charmé m’appelle sous ces toits

Où, de même exilés et ravis à leur terre,

D’étrangers végétaux habitent sous le verre.

Entourez d’un air doux ces frêles nourrissons.

Mais vainqueur des climats, respectez les saisons ;

Ne forcez point d’éclore, au sein de la froidure,

Des biens qu’à d’autres temps destinait la nature.

Laissez aux lieux flétris par des hivers constants

Ces fruits d’un faux été, ces fleurs d’un faux printemps ;

Et lorsque le soleil va mûrir vos richesses,

Sans forcer ses présents, attendez ses largesses.
Mais j’aime à voir ces toits, ces abris transparents

Receler des climats les tributs différents,

Cet asile enhardir le jasmin d’Ibérie,

La pervenche frileuse oublier sa patrie,

Et le jaune ananas par ces chaleurs trompé

Vous livrer de son fruit le trésor usurpé.
Motivez donc toujours vos divers édifices,

Des animaux, des fleurs agréables hospices.

Combien d’autres encore, adoptés par les lieux,

Approuvés par le goût, peuvent charmer nos yeux ?

Sous ces saules que baigne une onde salutaire,

Je placerais du bain l’asile solitaire.

Plus loin, une cabane, où règne la fraîcheur,

Offrirait les filets et la ligne au pêcheur.
Vous voyez de ce bois la douce solitude ;

J’y consacre un asile aux muses, à l’étude.

Dans ce majestueux et long enfoncement

J’ordonne un obélisque, auguste monument.

Il s’élève, et j’écris sur la pierre attendrie :

À nos braves marins, mourants pour la patrie.
Ainsi vos bâtiments, vos asiles divers

Ne seront point oisifs, ne seront point déserts.

Au site assortissez leur figure, leur masse.

Que chacun avec goût établi dans sa place,

Jamais trop resserré, jamais trop étendu,

N’éclipse point la scène, et n’y soit point perdu.
Sachez ce qui convient ou nuit au caractère.

Un réduit écarté dans un lieu solitaire

Peint mieux la solitude encore et l’abandon.

Montrez-vous donc fidèle à chaque expression.

N’allez pas au grand jour offrir un ermitage.

Ne cachez point un temple au fond d’un bois sauvage ;

Un temple veut paraître au penchant d’un coteau.

Son site aérien répand dans le tableau

L’éclat, la majesté, le mouvement, la vie.

Je crois voir un aspect de la belle Ausonie.

Telle est des bâtiments la grâce et la beauté.
Mais de ces monuments la brillante gaieté,

Et leur luxe moderne, et leur fraîche jeunesse,

Des antiques débris valent-ils la vieillesse ?

L’aspect désordonné de ces grands corps épars,

Leur forme pittoresque attache les regards.

Par eux le cours des ans est marqué sur la terre.

Détruits par les volcans ou l’orage ou la guerre,

Ils instruisent toujours, consolent quelquefois.

Ces masses qui du temps sentent aussi le poids,

Enseignent à céder à ce commun ravage,

À pardonner au sort. Telle jadis Carthage

Vit sur ses murs détruits Marius malheureux,

Et ces deux grands débris se consolaient entre eux.
Liez donc à vos plants ces vénérables restes.

Et toi, qui m’égarant dans ces sites agrestes,

Bien loin des lieux frayés, des vulgaires chemins,

Par des sentiers nouveaux guides l’art des jardins,

Ô sœur de la peinture, aimable poésie,

À ces vieux monuments viens redonner la vie :

Viens présenter au goût ces riches accidents,

Que de ses lentes mains a dessinés le temps.
Tantôt, c’est une antique et modeste chapelle,

Saint asile, où jadis dans la saison nouvelle,

Vierges, femmes, enfants, sur un rustique autel

Venaient pour les moissons implorer l’éternel.

Un long respect consacre encore ces ruines.

Tantôt, c’est un vieux fort, qui, du haut des collines,

Tyran de la contrée, effroi de ses vassaux,

Portait jusques au ciel l’orgueil de ses créneaux ;

Qui, dans ces temps affreux de discorde et d’alarmes,

Vit les grands coups de lance et les nobles faits d’armes

De nos preux chevaliers, des Bayards, des Henris ;

Aujourd’hui la moisson flotte sur ses débris.

Ces débris, cette mâle et triste architecture,

Qu’environne une fraîche et riante verdure,

Ces angles, ces glacis, ces vieux restes de tours,

Où l’oiseau couve en paix le fruit de ses amours,

Et ces troupeaux peuplant ces enceintes guerrières,

Et l’enfant qui se joue où combattaient ses pères,

Saisissez ce contraste, et déployez aux yeux

Ce tableau doux et fier, champêtre et belliqueux.
Plus loin, une abbaye antique, abandonnée,

Tout à coup s’offre aux yeux de bois environnée.

Quel silence ! C’est là qu’amante du désert

La Méditation avec plaisir se perd

Sous ces portiques saints, où des vierges austères,

Jadis, comme ces feux, ces lampes solitaires

Dont les mornes clartés veillent dans le saint lieu,

Pâles, veillaient, brûlaient, se consumaient pour Dieu.

Le saint recueillement, la paisible innocence

Semble encor de ces lieux habiter le silence.

La mousse de ces murs, ce dôme, cette tour,

Les arcs de ce long cloître impénétrable au jour,

Les degrés de l’autel usés par la prière,

Ces noirs vitraux, ce sombre et profond sanctuaire

Où peut-être des cœurs en secret malheureux

À l’inflexible autel se plaignaient de leurs nœuds,

Et pour des souvenirs encor trop pleins de charmes,

À la religion dérobaient quelques larmes ;

Tout parle, tout émeut dans ce séjour sacré.

Là, dans la solitude en rêvant égaré,

Quelquefois vous croirez, au déclin d’un jour sombre,

D’une Héloïse en pleurs entendre gémir l’ombre.

Mettez donc à profit ces restes précieux,

Augustes ou touchants, profanes ou pieux.
Mais loin ces monuments dont la ruine feinte

Imite mal du temps l’inimitable empreinte,

Tous ces temples anciens récemment contrefaits,

Ces restes d’un château qui n’exista jamais,

Ces vieux ponts nés d’hier, et cette tour gothique,

Ayant l’air délabré, sans avoir l’air antique,

Artifice à la fois impuissant et grossier.

Je crois voir cet enfant tristement grimacier,

Qui, jouant la vieillesse et ridant son visage,

Perd, sans paraître vieux, les grâces du jeune âge.

Mais un débris réel intéresse mes yeux.

Jadis contemporain de nos simples aïeux,

J’aime à l’interroger, je me plais à le croire.

Des peuples et des temps il me redit l’histoire.

Plus ces temps sont fameux, plus ces peuples sont grands,

Et plus j’admirerai ces restes imposants.
Ô champs de l’Italie ! ô campagnes de Rome,

Où dans tout son orgueil gît le néant de l’homme !

C’est là que des débris fameux par de grands noms,

Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons,

Vous offrent ces aspects, trésors des paysages.

Voyez de toutes parts, comment le cours des âges

Dispersant, déchirant de précieux lambeaux,

Jetant temple sur temple, et tombeaux sur tombeaux,

De Rome étale au loin la ruine immortelle ;

Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidèle

Garde du peuple-roi les exploits éclatants ;

Leur masse indestructible a fatigué le temps.

Des fleuves suspendus ici mugissait l’onde ;

Sous ces portes passaient les dépouilles du monde ;

Partout confusément dans la poussière épars,

Les thermes, les palais, les tombeaux des Césars,

Tandis que de Virgile, et d’Ovide, et d’Horace,

La douce illusion nous montre encor la trace.

Heureux, cent fois heureux l’artiste des jardins,

Dont l’art peut s’emparer de ces restes divins !

Déjà la main du temps sourdement le seconde ;

Déjà sur les grandeurs de ces maîtres du monde

La nature se plaît à reprendre ses droits.

Au lieu même où Pompée, heureux vainqueur des rois,

Étalait tant de faste, ainsi qu’aux jours d’Évandre,

La flûte des bergers revient se faire entendre.

Voyez rire ces champs au laboureur rendus,

Sur ces combles tremblants ces chevreaux suspendus,

L’orgueilleux obélisque au loin couché sur l’herbe,

L’humble ronce embrassant la colonne superbe ;

Ces forêts d’arbrisseaux, de plantes, de buissons,

Montant, tombant en grappe, en touffes, en festons,

Par le souffle des vents semés sur ces ruines ;

Le figuier, l’olivier, de leurs faibles racines

Achèvent d’ébranler l’ouvrage des romains ;

Et la vigne flexible, et le lierre aux cent mains,

Autour de ces débris rampant avec souplesse,

Semblent vouloir cacher ou parer leur vieillesse.
Mais si vous n’avez pas ces restes renommés,

N’avez-vous pas du moins ces bronzes animés,

Et ces marbres vivants, déités des vieux âges,

Où l’art seul fut divin et força les hommages ?
Je sais qu’un goût sévère a voulu des jardins

Exiler tous ces dieux des grecs et des romains.

Et pourquoi ? Dans Athène et dans Rome nourrie,

Notre enfance a connu leur riante féerie.

Ces dieux n’étaient-ils pas laboureurs et bergers ?

Pourquoi donc leur fermer vos bois et vos vergers ?

Sans Pomone, vos fruits oseront-ils éclore ?

De l’empire des fleurs pouvez-vous chasser Flore ?

Ah ! que ces dieux toujours enchantent nos regards !

L’idolâtrie encore est le culte des arts.

Mais que l’art soit parfait ; loin des jardins qu’on chasse

Ces dieux sans majesté, ces déesses sans grâce.

À chaque déité choisissez son vrai lieu.

Qu’un dieu n’usurpe pas les droits d’un autre dieu.

Laissez Pan dans les bois. D’où vient que ces Naïades,

Que ces tritons à sec se mêlent aux dryades ?

Pourquoi ce Nil en vain couronné de roseaux,

Et dont l’urne poudreuse est l’abri des oiseaux ?

Ôtez-moi ces lions et ces tigres sauvages :

Ces monstres me font peur, même dans leurs images ;

Et ces tristes Césars, cent fois plus monstres qu’eux,

Aux portes des bosquets sentinelles affreux,

Qui tout hideux encor de soupçons et de crimes,

Semblent encor de l’œil désigner leurs victimes,

De quel droit s’offrent-ils dans ce riant séjour ?

Montrez-moi des mortels plus chers à notre amour.

En des lieux consacrés à leur apothéose,

Créez un élysée où leur ombre repose.

Loin des profanes yeux, dans des vallons couverts

De lauriers odorants, de myrtes toujours verts,

En marbre de Paros offrez-nous leurs images.

Qu’une eau lente se plaise à baigner ces bocages,

Et qu’aux ombres du soir mêlant un jour douteux,

Diane aux doux rayons soit l’astre de ces lieux.

Leur tranquille beauté, sous ces dais de verdure

De ces marbres chéris la blancheur tendre et pure,

Ces grands hommes, leur calme et simple majesté,

Cette eau silencieuse, image du Léthé,

Qui semble pour leurs cœurs exempts d’inquiétude

Rouler l’oubli des maux et de l’ingratitude,

Ces bois, ce jour mourant sous leur ombrage épais,

Tout des mânes heureux y respire la paix.

Vous donc, n’y consacrez que des vertus tranquilles.

Loin tous ces conquérants en ravages fertiles :

Comme ils troublaient le monde, ils troubleraient ces lieux.

Placez-y les amis des hommes et des dieux,

Ceux qui par des bienfaits vivent dans la mémoire,

Ces rois dont leurs sujets n’ont point pleuré la gloire.

Montrez-y Fénelon à notre œil attendri ;

Que Sully s’y relève embrassé par Henri.
Donnez des fleurs, donnez ; j’en couvrirai ces sages

Qui, dans un noble exil, sur de lointains rivages

Cherchaient ou répandaient les arts consolateurs ;

Toi surtout, brave Cook, qui, cher à tous les cœurs,

Unis par les regrets la France et l’Angleterre ;

Toi qui, dans ces climats où le bruit du tonnerre

Nous annonçait jadis, Triptolème nouveau,

Apportais le coursier, la brebis, le taureau,

Le soc cultivateur, les arts de ta patrie,

Et des brigands d’Europe expiais la furie.

Ta voile en arrivant leur annonçait la paix,

Et ta voile en partant leur laissait des bienfaits.

Reçois donc ce tribut d’un enfant de la France.

Et que fait son pays à ma reconnaissance ?

Ses vertus en ont fait notre concitoyen.

Imitons notre roi, digne d’être le sien.

Hélas ! de quoi lui sert que deux fois son audace

Ait vu des cieux brûlants, fendu des mers de glace ;

Que des peuples, des vents, des ondes révéré,

Seul sur les vastes mers son vaisseau fût sacré ;

Que pour lui seul la guerre oubliât ses ravages ?

L’ami du monde, hélas ! meurt en proie aux sauvages.

Vous qui pleurez sa mort, fiers enfants d’Albion,

Imitez, il est temps, sa noble ambition.

Pourquoi dans vos égaux cherchez-vous des esclaves ?

Portez-leur des bienfaits et non pas des entraves.

Le front ceint de lauriers cueillis par les Français,

La victoire aujourd’hui sollicite la paix.

Descends, aimable paix, si longtemps attendue,

Descends ; que ta présence à l’univers rendue,

Embellisse les lieux qu’ont célébrés mes vers ;

Viens ; forme un peuple heureux de cent peuples divers.

Rends l’abondance aux champs, rends le commerce aux ondes,

Et la vie aux beaux arts, et le calme aux deux mondes.