Poésie

De son amour noicir les murs,

C’est très difficile à la ville ;

Souvent les murs étant de verre

Aux patineurs je porte envie
Mais me contente de mes vers ;

Seuls les voleurs sont assez riches

Pour inscrire sur la vitrine

Le prénom de leur bien-aimée.
Que ton diamant, Poésie,

Une de ces vitrines raye,

Des bavardes boucles d’oreilles,

J’achète ou vole le silence
Pour en orner de roses lobes.

Patineur, la glace est rompue

(En belle anglaise copiée,

Ma poésie, avec ses pieds).

Septentrion, Dieu De L’amour

Nous sommes venus voir l’enfant

Qui, de la pauvre Cendrillon

Ayant, paraît-il, hérité,

Peut conduire sans arrêter

Trois jours durant le cotillon.
Le croyez-vous, c’est celui-ci

Qui danse, une étoile à son front,

Comme sur le parquet poli

Où aurait pu glisser Narcisse.

Son étoile en la mer se mire,

Celle qui guide nos marins.
Tous les cadeaux que distribue

Avec sur les yeux un bandeau

L’enfant qui devrait être dieu

Gracieusement aux danseuses

Ravissent leur cœur et leurs yeux.
De mélodieux coquillages

Des danseuses devinant l’âge.
Des jumelles faisant voir nue

Celle dont on rêve la nuit.
Des chapeaux de bizarre forme

Coiffez-vous-en, car ils endorment

Toute peine qui vient du cœur.

Et, sans nulle parcimonie,

Encor des cœurs, beaucoup de cœurs,

Que gauchement elles manient.
Si notre feu dure trois jours

Est-il digne du nom amour ?

Ma belle danseuse inconnue

Consulte à ce sujet Vénus

Bien qu’elle n’ait pas reconnu

Pour fils le vrai dieu de l’amour.
Comment veux-tu que nous croyions

En celui qui ne meurt jamais ?

Le vrai dieu c’est l’enfant aimé

C’est le danseur Septentrion ;

Avec le bal son cœur s’arrête

Et notre amour meurt aussi vite.

Statue Ou Épouvantail

Les seins du marbre, mes fruits lourds

Arrondis par le lourd soleil,

S’ils rougissent, tout est perdu,

Je les nomme pommes d’amour.
C’est, entier, un verger marin,

À elle seule que Vénus ;

Verger par lui-même trahi !

Car Vénus, pendant son sommeil,
Nous livre ses secrets, ses fruits.

(Installé le moineau, corail

Sur ta branche, il la fait plier),

Heureux qui ne doute de rien !
Sans crainte, vagues, picotez

L’arbre du corail effronté :

Dans son rôle d’épouvantail

Vénus manque d’autorité.

Tombeau De Vénus

Jouets des vagues, vos oreilles roses. Ô mes cousines, plus légères que l’onde, pourquoi l’orphéon océanique vous fait-il frissonner ? Voici Vénus. (Mais si vous voulez grandir, mes petites cousines, vous n’avez pas de temps à perdre.)

Aujourd’hui, cueillette des plumes d’autruche ; bouquet de vagues frisées, l’éventail de Vénus.

Si elle se noie, nous lui élèverons un tombeau en coquillages.

Un Cygne Mort

Un cygne mort ne se remarque

Parmi l’écume au bord du lac.
Léda te voilà bien vengée,

Pense qu’un cygne au tien pareil

D’une aïeule charmant l’oreille

Au premier chant fut égorgé.
Son duvet emplit l’édredon

Sous lequel Léda délaissée

Informe de son abandon

Le passant qui déjà le sait.
Passez, couleurs, puisque tout passe

À la fin il reste du blanc.

Les anges en peignoir de bain

Sur le sable n’ont laissé trace
De leur passage. Et les dérange

Du chien la nuit quelque aboiement,

Le simple coup de pied d’un ange

Enseigne au chien comme l’on ment.
Et toi, mon cygne, ma tristesse,

Qu’en attendant Noël j’engraisse,

Les larmes dont ton cœur est plein

Empêchent le sang de tacher

Le sable sur lequel Léda

Pour un cygne se suicida.

Son linge, ses larmes séchés,

L’ange s’élance du tremplin.

Vénus Démasquée

Vénus non seulement me livre

Ses secrets, mais ceux de sa mère :

Jadis je regardais la mer

Comme regarderait les livres
Un enfant qui ne sait pas lire.

Vénus, sans l’aide d’une mère,

D’être venue aux cieux déments

Se vante. Il faut souffrir, déesse,
Qu’un simple élève vous démente.

M’apprendre à lire couramment

Les vagues de la mer qui sont

Maternelles rides d’un ventre,
Voilà bien de vos maladresses !

Et celle d’un naïf garçon

Est ma vengeance : pour le prix

De vos dangereuses leçons,

À me lire je vous appris.

Le Langage Des Fleurs Ou Des Étoiles

J’ai demeuré pendant quelque temps dans une maison où les douze jeunes filles ressemblaient aux mois de l’année. Je pouvais danser avec elles, mais je n’avais que ce droit, il m’était même défendu de parler. Un jour de pluie, pour me venger, j’offris à chacune des fleurs rapportées de voyage. Il y en eut qui comprirent. Après leur mort, je me déguisai en Bandit pour faire peur aux autres. Elles faisaient exprès de ne pas s’en apercevoir. En été tout le monde allait prendre l’air. Nous comptions les étoiles chacun de notre côté. Lorsque j’en trouvai une en trop, je n’ai rien dit.

Les jours de pluie seraient-ils passé ? Le ciel se referme, vous n’avez pas l’oreille assez fine.

Le Panier Renversé

(Histoire de France)

La vie est sommeil dont nous tire

La mort, par les pieds, les cheveux
Exauçant mes timides vœux

Comme c’est gentil à vous, reine,

D’avoir voulu, vous, en personne,

M’entr’ouvrir du parc de Versailles

La porte, avec la clef des songes.
Pour me faire à nouveau plaisir

Roulez-vous sur votre gazon

Dont le peuple jaloux disait

Qu’en même temps que vos moutons

Le coiffeur royal le frisait !
Car des deux maris, le jaloux,

Que s’en aillent vos jeux, vos ris

Vers cette bergère : Versailles,

C’était non le roi, mais Paris.
Semblant dans le gazon chercher

De Gygès la bague perdue

Vous vous promeniez entre amies,

Respirant un peu, en cachette.
Un amant, il l’eût pardonné ;

Mais pareils jeux de pensionnaires

Ne les peut comprendre un mari.
Avouez, Marie-Antoinette,

(Et bien qu’en public je sois prêt

À soutenir tout le contraire),

Que ces prétextes de main-chaude,

Les parties de saute-mouton,

Étaient un peu moins innocentes

Que jeux d’agneaux venant de naître.
Un beau jour le mari jaloux,

Pour venir à bout de sa reine

Demande l’aide du docteur.
Elle se morfond et lamente

Dans l’humiliante prison,

Dans cette chemise de nuit

Juste laissant libre la tête.
Vous n’êtes au bout de vos peines,

Marie-Antoinette, sachez

Que ne vous seront inutiles

Aucun des jeux que vous apprîtes.
Puisqu’ils sont bel et bien partis

Les jours des rubans aux paniers,

Passez la tête à la lucarne

Où l’on voit le prince Charmant.
Et que nulle arrière-pensée

Ne gâche l’ultime partie

De saute-mouton, de main-chaude :

Bientôt votre main sera froide.
Des perles de votre collier

Gygès suivra le pointillé,

Car à ce mince col de cygne

La bague de Gygès suffit
Pour escamoter votre tête.

Du saute-mouton en public

Clandestines sœurs, vos amours,

En serait-ce le souvenir,
Ou le roulement des tambours

(Trapèze !) au moment du péril

Qui vous fait peur, ô débutante ?
Mais, tressé pour des bergeries

Moins sanglantes, de ce panier

Bien que de rubans défleuri

Vous rassure la vue. À tort.
Plus la peine de vous cacher

Parmi les arbres de Versailles,

Mon bel arbuste foudroyé,

Au bout du plaisir, qui, d’un jet

Peu féminin, jusques au ciel

Lancez oiseau et sève mièvres.
C’est le coup de foudre, dit-on.

Soyez plus farouche, ma reine,

Et pour lucidement goûter

La pomme d’amour que vous offre

La mort, oui le prince Charmant,

Refusez que l’on vous endorme.
Déjà la vie est long sommeil

Sous les pommiers au bois dormant,

Et ses songes font dire à l’homme

Qu’il ne dort pas. Nous crûmes vivre,

Éternité ! Heureusement

Que de toi la mort nous délivre.

Le Prisonnier Des Mers

Le mousse mis en quarantaine,

Sa mère des terres lointaines

Lui fait parvenir des albums

Indéchirables, et son cœur

Ne pourrait pas en dire autant.
C’est le décor des scarlatines ;

On s’y promène sans bouger,

Toujours en chemise de nuit,

Aussi longue que les journées.
Au théâtre des scarlatines

Où meurt le prisonnier des mers,

Jamais on ne boit ni ne mange,

C’est l’apprentissage des anges.
Son apprentissage fini,

Le prisonnier des mers s’évade,

Il grimpe tout en haut du mât.
Mais les marins ont des fusils,

Oiseau de mer, ange lourdaud,

Une âme retombe dans l’eau.

Parmi, vagues, vos blancs soucis

De pigeons avant le voyage.
Moi je tire à la courte paille,

Pour savoir laquelle de vous

S’en ira prévenir la mère.

Le Rendez-vous Solitaire

Emprunte aux oiseaux leur auberge

Au feuillage d’ardoise tendre !

Loin des fatigues, ma cycliste,

Qui t’épanouis sur nos berges,

Future fleur comme Narcisse,
Tu sembles toi-même t’attendre !

Mais pour que nul gêneur ne vienne

Je nomme la Marne gardienne,

Ô peu chaste, de tes appâts.

La Marne fera les cent pas.
Si son eau douce va semblant

Plus douce et plus chaste que d’autres,

Ses désirs pourtant sont les nôtres :

Voir bouillir à l’heure du thé

Que l’on prend en pantalon blanc,

Au soleil, ta virginité !

L’école Du Soir

Aurore, à nul des cœurs qui saignent,

Ne vas recommander l’école

Où buissonnière on nous enseigne

La douleur plutôt que les jeux.
Un jour, en mousse se déguise

L’espiègle Vénus, et son col

Marin fait le ciel orageux ;

Demain en maîtresse d’école,
Mais marine, non buissonnière.

Ses leçons sont plus à ma guise,

Ignorante, elle qui serait

De ses élèves la dernière !
Vénus charmant les tableaux noirs :

Figure tracée à la craie,

Enfin Vénus s’effacerait,

Ligne à ligne, de nos mémoires.

À Une Promeneuse Nue

Prends exemple sur la colline

Qui doit accoucher du raisin.

Elle, des feuilles de ses vignes,

Pourrait aussi se contenter.
Pourtant, des châles en gazon,

De la fourrure des buissons,

Des bonnets, des manchons de thym

Où cachent leurs jeux les lapins,
Elle costume sa beauté.

– Et toi, coquette extravagante,

Qui de ta seule peau te gantes,

Avril, tu te crois en été !

Les Adieux Du Coq

Que le coq agite sa crête

Où l’entendent les girouettes ;

Adieu, maisons aux tuiles rouges,

Il y a des hommes qui bougent.
Âme ni mon corps n’étaient nés

Pour devenir cette momie,

Bûche devant la cheminée

Dont la flamme est ma seule amie.
Vénus aurait mieux fait de naître

Sur le monotone bûcher

Devant lequel je suis couché,

La guettant comme à la fenêtre.
Nous ne sommes pas en décembre ;

Je ne serais guère étonné

Pourtant, si dans la cheminée,

Un beau matin je vois descendre
Vénus en pleurs du ciel chassée,

Vénus dans ses petits sabots

(De Noël les moindres cadeaux

Sont luxueusement chaussés).
Mais, Écho ! je sais que tu mens.

Par le chemin du ramoneur,

Comme en un miroir déformant,

Divers fantômes du bonheur,
À pas de loup vers moi venus,

Surprirent corps et âmes nus.

– Bonheur, je ne t’ai reconnu

Qu’au bruit que tu fis en partant.
Reste étendue, il n’est plus temps,

Car il vole, âme, et toi tu cours,

Et déjà mon oreille avide,

Suspendue au-dessous du vide,
Ne perçoit que la basse-cour.

Coq, dans la gorge le couteau

Du criminel, chantez encor :

Je veux croire qu’il est trop tôt.

Automne

Tu le sais, inimitable fraise des bois

Comme un charbon ardent aux doigts de qui te cueille :

Leçons et rires buissonniers

Ne se commandent pas.
Chez le chasseur qui la met en joue

L’automne pense-t-elle susciter l’émoi

Que nous mettent au cœur les plus jeunes mois ?

Blessée à mort, Nature,

Et feignant encor

D’une Ève enfantine la joue
Que fardent non la pudeur mais les confitures

Ta mûre témérité

S’efforce de mériter

La feuille de vigne vierge.

L’étoile De Vénus

Après d’Avril la verte douche,

Dans ton hamac, dans ton étoile,

Au milieu du ciel tu te sèches.

Recommence ! d’une fessée,

Insolente, récompensée,
Sous l’étoile des maraîchers,

Leurs tombereaux de grosses roses

Que par gourmandise l’on baise,

Joues jalouses du châtiment

Que, jaillie hors du gant, ma main,

Frais jet d’eau, inflige à leurs sœurs,
Les fruits qui fondent dans la bouche

Avec le sucre du péché,

Les transporte sur nos marchés

Conduit, Vénus, par ton étoile,

En charrette, un de nos rois mages.

Ils ne t’auront pas empêché

De prendre du ciel le chemin.
Pourquoi donc après être né

Faudrait-il, Vénus, que l’on meure ?

Mais de sa dernière demeure

Déesse, au moins, laisse le choix

À ce serviteur que tu choies

Au point de l’admettre en ta couche !
Au fond du ciel, non de la mer,

Prise aux filets que tu tendis,

Si tu veux, ondine de l’air,

Que ton cœur, ton corps, je réchauffe,

Ne me promets ton paradis,

Mais, dans les Méditerranées,

De dormir où Vénus est née !