L’invisible Lien

L’invisible lien, partout dans la nature,

Va des sens à l’esprit et des âmes aux corps ;

Le choeur universel veut de la créature

Le soupir des vaincus ou l’insulte des forts.
L’invisible lien va des êtres aux choses,

Unissant à jamais ces ennemis mortels,

Qui, dans l’anxiété de leurs métamorphoses,

S’observent de regards craintifs ou solennels.
L’invisible lien, dans les ténèbres denses,

Dans le scintillement lumineux des couleurs,

Éveille les rapports et les correspondances

De l’espoir au regret, et du sourire aux pleurs.
L’invisible lien, des racines aux sèves,

Des sèves aux parfums, et des parfums aux sons,

Monte, et fait sourdre en nous les sources de nos rêves

Parfois pleins de sanglots et parfois de chansons.
L’invisible lien, de la terre aux étoiles,

Porte le bruit des bois, des champs et de la mer,

Léger comme les coeurs purs de honte et sans voiles,

Profond comme les coeurs pleins des feux de l’enfer.
L’invisible lien, de la mort à la vie,

Fait refluer sans cesse, avec le long passé,

La séculaire angoisse en notre âme assouvie

Et l’amour du néant malgré tout repoussé.

L’orgueil

Monts superbes, dressez vos pics inaccessibles

Sur le cirque brumeux où plongent vos flancs verts !

Métaux, dans le regret des chaleurs impossibles,

Durcissez-vous au fond des volcans entr’ouverts !
Hérisse, amer orgueil, ta muraille rigide

Sur le coeur que des yeux de femme ont perforé !

Désirs inassouvis, sous cette fière égide,

Mornes, endormez-vous dans le sommeil sacré !
L’antique orage habite, ô monts ! Dans vos abîmes,

Et prolonge sans fin sous les cèdres vibrants

Les sonores échos de ses éclats sublimes,

Et des troncs fracassés qu’emportent les torrents.
Orgueil, derrière toi l’amour est là, qui gronde

Toujours, et fait crier l’ombre des rêves morts,

Aux lugubres appels de l’angoisse inféconde

Et des vieux désespoirs perdus dans les remords.
Sur les ébranlements, les éclairs, les écumes,

Pics songeurs, vous gardez votre sérénité.

Du côté de la plaine, ô monts ! Vierges de brumes,

Vos sommets radieux baignent dans la clarté.
Sur les déchirements, les sanglots, les rancunes,

Fermez, orgueil, fierté, votre ceinture d’or.

Du côté de la vie aux rumeurs importunes

Reluisez au soleil, et souriez encor !

Marche Funèbre (chœur Des Derniers Hommes)

Les temps sont arrivés, des vieilles prophéties !

Ils sont venus, les jours d’universelle horreur !

Les ombres du néant, d’heure en heure épaissies,

S’allongent sur nos fronts écrasés de terreur.
Nous les vivons, les jours d’agonie et de râle !

À l’orient, jamais plus de matins nouveaux !

Comme le bronze noir qui ferme les caveaux,

Le sol frappé résonne en rumeur sépulcrale.
Les ténèbres sur nous amassent leurs replis.

Là-haut, rien désormais qui regarde ou réponde.

Derniers fils de Caïn ! Les temps sont accomplis.

Pour toujours, cette fois, la mort est dans le monde.
Sous les astres éteints, sous le terne soleil,

La nuit funèbre étend ses suaires immenses.

Le sein froid de la terre a gardé les semences.

C’est à son tour d’entrer dans l’éternel sommeil.
Les derniers dieux sont morts, et morte est la prière.

Nous avons renié nos héros et leurs lois.

Nul espoir ne reluit devant nous ; et, derrière,

Ils ne renaîtront plus, les rêves d’autrefois !
Sur l’univers entier la mort ouvre son aile

Lugubre. Sous nos pas le sol dur sonne creux.

N’y cherchons plus le pain des jours aventureux.

Dans nos veines la sève est morte comme en elle.
Hommes ! Contemplons-nous dans toutes nos laideurs.

Ô rayons qui brilliez aux yeux clairs des ancêtres !

Nos yeux caves, chargés d’ennuis et de lourdeurs,

Se tournent hébétés des choses vers les êtres.
Spectre charmant, amour, qui consolais du ciel,

Amour, toi qu’ont chanté les aïeux incrédules,

Nul de nous ne t’a vu dans nos froids crépuscules.

Meurs, vieux spectre gonflé de mensonge et de fiel.
Notre oeil n’a plus de pleurs, plus de sang notre artère.

Nos rires ont bavé sur ton fatal flambeau.

Si jamais tu fis battre un cœur d’homme sur terre,

Amour, notre âme vide est ton affreux tombeau.
Le repentir est mort dans nos églises sourdes.

Après l’amour, est morte aussi la volupté.

Nul espoir devant nous ; au ciel, nulle clarté.

Rions affreusement dans les ténèbres lourdes.
L’ancien orgueil n’est plus, ô peuples endormis !

Qui flamboyait encor sur votre front naguère.

L’orgueil a terrassé les dieux, ses ennemis ;

Il est mort de sa gloire en regrettant la guerre.
Aux dernières clartés de nos feux, en troupeau,

Mêlés au vil bétail que courbe l’épouvante,

Attendons les yeux bas, n’ayant plus de vivante

En nous que la terreur qui court sous notre peau.
Quelqu’un sent-il vers l’or frémir ses doigts inertes,

Et le honteux prurit crisper encor sa chair ?

Non, tout désir s’éteint dans nos âmes désertes.

Plus rien qui dans nos cils allume un seul éclair.
Soif du sang fraternel, fièvre chaude du crime,

Vous attestiez la vie au moins par le combat.

Le mal qui vous leurrait de son sinistre appât,

Par deux vertus peut-être ennoblissait l’abîme.
Force et courage en nous sont morts avec le mal.

Les vices n’ont plus rien en nos cœurs qui fermente.

Sur l’esprit avili triomphe l’animal

Qui vers un imminent inconnu se lamente.
Qui d’entre nous jamais t’a pris pour guide,honneur ?

A senti ton levain soulever sa colère ?

Il gît sous nos fumiers, ton dogme tutélaire.

Tu dors depuis longtemps, fantôme raisonneur.
Sur les cercueils fermés plus un seul glas qui sonne.

Dans l’insondable oubli sombrent les noms fameux.

Qui de nous s’en souvient ? Qui les pleure ? Personne.

Ô gloire ! Nul de nous en toi n’a cru comme eux !
Soleil, qui mûrissais beauté, forme et jeunesse,

Faisais chanter les bois et rire les remords,

Nous n’avons, nous, connu, soleil des siècles morts !

Que ta lueur fumeuse et ta triste caresse.
Toute une mer d’effrois, femmes, remonte en vous,

Devant l’abjection cynique de nos faces.

Quand nous avons cherché vos corps, nous avons tous

Abhorré le désir dompteur des jeunes races.
La haine est morte. Seul a survécu l’ennui,

L’insurmontable ennui de nos hideurs jumelles,

Qui tarit pour toujours le lait dans vos mamelles,

Et nous roule au néant moins noir encor que lui.
Et toi, dont la beauté ravissait les aurores,

Fille de la lumière, amante des grandeurs,

Dont les hautes forêts vibraient, manteaux sonores,

Et parfumaient le ciel de leurs vertes splendeurs ;
Terre, toi-même au bout du destin qui nous lie,

Comme un crâne vidé, nue, horrible et sans voix,

Retourne à ton soleil ! Une seconde fois,

S’il brûle encor, renais à sa flamme pâlie !
Mais au globe épuisé heurtant ton globe impur,

Puisses-tu revomir nos os sans nombre, ô terre !

Dans le vide où ne germe aucun monde futur

Tous à jamais lancés par le même cratère !

Obsession

Beaux yeux, charmeurs savants, flambeaux de notre vie,

Parfum, grâce, front pur, bouche toujours ravie,

Ô vous, tout ce qu’on aime ! ô vous, tout ce qui part !

Non, rien ne meurt de vous pour l’âme inassouvie

Quand vous laissez la nuit refermer son rempart

Sur l’idéal perdu qui va luire autre part.
Beaux yeux, charmeurs savants, clairs flambeaux ! Dans nos veines,

Pour nous brûler toujours du mal des larmes vaines,

Vous versez à coup sûr tous vos philtres amers.

Nous puisons aux clartés des prunelles sereines,

Comme au bleu des beaux soirs, comme à l’azur des mers,

Le vertige du vide ou des gouffres ouverts.
Front pur, grâce, parfum, rire ! En nous tout se grave,

Plus enivrant, plus doux, plus ravi, plus suave.

Des flots noirs du passé le désir éternel

Les évoque ; et sur nous, comme autour d’une épave

Les monstres de l’écume et les rôdeurs du ciel,

S’acharnent tous les fils du souvenir cruel.
Tout ce qu’on aime et qui s’enfuit ! Mensonges, rêves,

Tout cela vit, palpite, et nous ronge sans trêves.

Vous creusez dans nos cœurs, extases d’autrefois,

D’incurables remords hurlant comme les grèves.

Dites, dans quel Léthé peut-on boire une fois

L’oubli, l’immense oubli ? Répondez cieux et bois !
Non, rien ne peut mourir pour l’âme insatiable ;

Mais dans quel paradis, dans quel monde ineffable,

La chimère jamais dira-t-elle à son tour :

 » C’est moi que tu poursuis, et c’est moi l’impalpable ;

Regarde ! J’ai le rythme et le divin contour ;

C’est moi qui suis le beau, c’est moi qui suis l’amour ?  »
Quand vous laissez la nuit se refermer plus noire

Sur nos sens, quel gardien au fond de la mémoire

Rallume les flambeaux, et, joyeux tourmenteur,

Nous montre les trésors oubliés dans leur gloire ?

Quand nous donnerez-vous le repos contempteur,

Astres toujours brillant d’un feu toujours menteur ?
Cet idéal perdu que le hasard promène,

Un jour, là-haut, bien loin de la douleur humaine,

L’étreindrons-nous enfin de nos bras, dans la paix

Du bonheur, dans l’oubli du doute et de la haine ?

Ou, comme ici, fuyant dans le brouillard épais,

Nous crîra-t-il encor : plus loin ! Plus tard ! Jamais !
Oui, nous brûlant toujours d’une flamme inféconde,

Rire enivré, doux front, parfum, grâce profonde,

Tout cela vit, palpite et nous ronge de pleurs.

Mais dans quelle oasis, en quels cieux, sur quel monde,

Au fond de la mémoire éclorez-vous ? ô fleurs

Du rêve où s’éteindra l’écho de nos douleurs !

Prologue

J’ai détourné mes yeux de l’homme et de la vie,

Et mon âme a rôdé sous l’herbe des tombeaux.

J’ai détrompé mon cœur de toute humaine envie,

Et je l’ai dispersé dans les bois par lambeaux.
J’ai voulu vivre sourd aux voix des multitudes,

Comme un aïeul couvert de silence et de nuit,

Et pareil aux sentiers qui vont aux solitudes,

Avoir des songes frais que nul désir ne suit.
Mais le sépulcre en moi laissa filtrer ses rêves,

Et d’ici j’ai tenté d’impossibles efforts.

Les forêts ? Leur angoisse a traversé les grèves,

Et j’ai senti passer leurs souffles dans mon corps.
Le soupir qui s’amasse au bord des lèvres closes

A fait l’obsession du calme où j’aspirais ;

Comme un manoir hanté de visions moroses,

J’ai recélé l’effroi des rendez-vous secrets.
Et depuis, au milieu des douleurs et des fêtes,

Morts qui voulez parler, taciturnes vivants,

Bois solennels ! J’entends vos âmes inquiètes

Sans cesse autour de moi frissonner dans les vents.

Soir D’octobre

À Catulle Mendès.
Un long frisson descend des coteaux aux vallées ;

Des coteaux et des bois, dans la plaine et les champs,

Le frisson de la nuit passe vers les allées.

– Oh ! L’angelus du soir dans les soleils couchants ! –

Sous une haleine froide au loin meurent les chants,

Les rires et les chants dans les brumes épaisses.

Dans la brume qui monte ondule un souffle lent ;

Un souffle lent répand ses dernières caresses,

Sa caresse attristée au fond du bois tremblant ;

Les bois tremblent ; la feuille en flocon sec tournoie,

Tournoie et tombe au bord des sentiers désertés.

Sur la route déserte un brouillard qui la noie,

Un brouillard jaune étend ses blafardes clartés ;

Vers l’occident blafard traîne une rose trace,

Et les bleus horizons roulent comme des flots,

Roulent comme une mer dont le flot nous embrasse,

Nous enlace, et remplit la gorge de sanglots.

Plein du pressentiment des saisons pluviales,

Le premier vent d’octobre épanche ses adieux,

Ses adieux frémissants sous les feuillages pâles,

Nostalgiques enfants des soleils radieux.

Les jours frileux et courts arrivent. C’est l’automne.

– Comme elle vibre en nous, la cloche qui bourdonne ! –

L’automne, avec la pluie et les neiges, demain

Versera les regrets et l’ennui monotone ;

Le monotone ennui de vivre est en chemin !

Plus de joyeux appels sous les voûtes ombreuses ;

Plus d’hymnes à l’aurore, ou de voix dans le soir

Peuplant l’air embaumé de chansons amoureuses !

Voici l’automne ! Adieu, le splendide encensoir

Des prés en fleurs fumant dans le chaud crépuscule.

Dans l’or du crépuscule, adieu, les yeux baissés,

Les couples chuchotants dont le cœur bat et brûle,

Qui vont la joue en feu, les bras entrelacés,

Les bras entrelacés quand le soleil décline.

– La cloche lentement tinte sur la colline. –

Adieu, la ronde ardente, et les rires d’enfants,

Et les vierges, le long du sentier qui chemine,

Rêvant d’amour tout bas sous les cieux étouffants !

– Ame de l’homme, écoute en frémissant comme elle

L’âme immense du monde autour de toi frémir !

Ensemble frémissez d’une douleur jumelle.

Vois les pâles reflets des bois qui vont jaunir ;

Savoure leur tristesse et leurs senteurs dernières,

Les dernières senteurs de l’été disparu ;

– Et le son de la cloche au milieu des chaumières ! –

L’été meurt ; son soupir glisse dans les lisières.
Sous le dôme éclairci des chênes a couru

Leur râle entre-choquant les ramures livides.

Elle est flétrie aussi, ta riche floraison,

L’orgueil de ta jeunesse ! Et bien des nids sont vides,

Âme humaine, où chantaient dans ta jeune saison

Les désirs gazouillants de tes aurores brèves.

Âme crédule ! écoute en toi frémir encor,

Avec ces tintements douloureux et sans trêves,

Frémir depuis longtemps l’automne dans tes rêves,

Dans tes rêves tombés dès leur premier essor.

Tandis que l’homme va, le front bas, toi, son âme,

Écoute le passé qui gémit dans les bois !

Écoute, écoute en toi, sous leur cendre et sans flamme,

Tous tes chers souvenirs tressaillir à la fois

Avec le glas mourant de la cloche lointaine !

Une autre maintenant lui répond à voix pleine.

Écoute à travers l’ombre, entends avec langueur

Ces cloches tristement qui sonnent dans la plaine,

Qui vibrent tristement, longuement, dans ton cœur !

Le Gouffre

Il est des gouffres noirs dont les bords sont charmants.

La liane à l’entour qui tapisse la lande

Se balance aux parois et s’enroule en guirlande.

Fleuri d’une couronne aux mille chatoîments,

Je sais un gouffre noir sur la verte colline.

Des arbres de senteur l’ombragent en entier,

Et l’on y vient joyeux par le plus gai sentier.

Parfois un souffle frais et qui caresse incline

Le feuillage agité d’un rapide frisson,

Et sous un vol épars d’amoureuses paroles

Penchant les cloches d’or et les blanches corolles,

Verse à l’abîme, ainsi qu’un fidèle échanson,

Avec l’esprit des fleurs les gouttes de rosée.

Dans ce sinistre puits, ô perles ! ô parfums !

Comme des espoirs morts ou des rêves défunts,

Pour qui donc tombez-vous ? De quelle urne brisée ?

De quel fleuve divin grossissez-vous le cours ?

Qui vous recueillera pour la source épurée,

Vous inutile encens, larme toujours filtrée ?
Un matin, -qu’ils sont loin déjà, ces temps trop courts ! –

Un matin, j’admirais, l’âme neuve et ravie,

Tout cet enchantement de verdure et de fleurs

Suspendu sur le vide et mêlant leurs couleurs.

Je m’enivrais de joie et d’arôme et de vie.

Hors des bruits de la plaine et du banal regard,

Je laissais ma pensée indolente et distraite,

Sur les recoins ombreux de la douce retraite,

Avec les oisillons voltiger au hasard.

Le soleil à travers les branches pacifiques

Criblait de diamants ces émaux sur ce noir ;

Si bien que l’on eût dit sous la terre entrevoir

L’autre image du ciel dans les nuits magnifiques.

Et pour sonder le creux du soupirail profond,

Pour réveiller l’écho qui dormait sous ces plantes,

J’y fis tomber caillou, pierre et roches branlantes ;

Mais comme au néant même en qui rien ne répond,

Tout s’abîmait. Nul bruit ne monta des ténèbres.

Un horrible frisson de pâleur et de froid

M’envahit tout à coup. Et je m’enfuis tout droit,

Souffleté par le vent des mystères funèbres.

Le Mancenillier

La jeunesse est un arbre aux larges frondaisons,

Mancenillier vivace aux fruits inaccessibles ;

Notre âme et notre cœur sont les vibrantes cibles

De ces rameaux aigus d’où suintent les poisons.
Ô feuilles, dont la sève est notre sang ! Mirage

Masquant le ciel menteur des jours qui ne sont plus !

Ironiques espoirs qui croissez plus touffus !

Tous nos désirs vers vous sont dardés avec rage.
Nulle bouche n’a ri, nul oiseau n’a chanté,

Nulle fleur n’est éclose aux grappes jamais mûres.

D’où viennent ces parfums, ces rires, ces murmures,

Vains regrets de ce qui n’a jamais existé ?
Arbre vert du passé, mancenillier sonore,

Je plante avec effroi la hache dans ton flanc,

Bûcheron altéré d’azur, vengeur tremblant,

Qui crains de ne plus voir le ciel mentir encore !

Le Remous

Tout se tait maintenant dans la ville. Les rues

Ne retentissent plus sous les lourds tombereaux.

Le gain du jour compté, victimes et bourreaux

S’endorment en rêvant aux richesses accrues ;

Plus de lampe qui luise à travers les carreaux.
Tous dorment en rêvant aux richesses lointaines.

On n’entend plus tinter le métal des comptoirs ;

Parfois, dans le silence, un pas sur les trottoirs

Sonne, et se perd au sein des rumeurs incertaines.

Tout est désert : marchés, théâtres, abattoirs.
Tout bruit se perd au fond d’une rumeur qui roule.

Seul, aux abords vivants des gares, par moment,

Hurle en déchirant l’air un aigu sifflement.

La nuit règne. Son ombre étreint comme une foule.

— Oh ! Ces millions d’yeux sous le noir firmament.
La nuit règne. Son ombre étreint comme un mystère ;

Sous les cieux déployant son crêpe avec lenteur,

Elle éteint le sanglot de l’éternel labeur ;

Elle incline et remplit le front du solitaire ;

Et la vierge qui dort la laisse ouvrir son cœur.
Voici l’heure où le front du poète s’incline ;

Où, comme un tourbillon d’abeilles, par milliers

Volent autour de lui les rêves réveillés

Dont l’essaim bourdonnant quelquefois s’illumine ;

Où dans l’air il surprend des frissons singuliers.
L’insaisissable essaim des rêves qui bourdonne

L’entoure ; et dans son âme où l’angoisse descend

S’agite et s’enfle, avec un reflux incessant,

La houle des désirs que l’espoir abandonne :

Amour, foi, liberté, mal toujours renaissant.
Comme une houle épaisse où fermente la haine

De la vie, en son cœur plus caché qu’un cercueil,

S’élève et vient mourir contre un sinistre écueil

L’incurable dégoût de la clameur humaine

Dont la nuit au néant traîne le vain orgueil !

Le Rendez-vous

À Michel Baronnet.
Bâti par des mains inconnues,

Un féerique palais, longtemps,

Ouvre au vent frais des avenues

Ses fenêtres à deux battants.
À chaque porte, en grand costume,

Sonnant du cor sur l’escalier,

Un page, selon la coutume,

Vante le seuil hospitalier.
Le suzerain de ce domaine,

Dans les salles de son palais,

En riche apparat se promène,

Comptant son or et ses valets.
D’heure en heure, son oeil avide

Interroge les horizons.

L’écheveau du temps se dévide ;

Les jours passent et les saisons.
Il attend toujours ses convives.

Malgré les vents, malgré les froids,

Il croit entendre leurs voix vives,

Et le galop des palefrois.
Sa table pour eux est dressée

Chaque jour, et tout prêt son vin.

Il les fête dans sa pensée ;

Et les pages sonnent en vain !
Maintes brillantes cavalcades

Passent là-bas sur les chemins,

Comme fuyant les embuscades

D’un manoir aux durs lendemains.
Noble, il se fie à la noblesse

Des invités de haut renom.

Honteux du doute qui le blesse,

Aux pages las il répond :   » non !
  » non ! Redorez toutes mes salles !

Rallumez ce soir les flambeaux !

Allez dans mes plaines vassales ;

Apportez-moi des fruits plus beaux !
  » changez les fleurs sur ces balustres !

Resablez les routes du bois !

Ils viendront, mes hôtes illustres !

C’est en leur honneur que je bois !   »
Et nul ne vient ; nul équipage

Ne piaffe aux portes du château ;

Et sur son perron chaque page,

Épuisé, dort dans son manteau.
Tandis que le temps ronge et mine

Au dehors les murs récrépis,

Le palais toujours s’illumine,

Partout plein d’échos assoupis.
Un soir d’orage, les rafales,

Au bruit des volets rabattus,

Soufflent les torches triomphales

Dans la main des hérauts têtus.
Et voilà dans la nuit sonore

Des pas nombreux sur le parquet :

 » Salut, dit l’hôte, à qui m’honore !

Et mon cœur vous revendiquait !
–  » Allons ! Comme nous, tiens parole !

Lui répondent les arrivants ;

Mets à ton seuil ta banderole,

Malgré la nuit, malgré les vents.
 » Nous venions tous en compagnie

À nos chevaux livrant les mors.

Le souffle d’un mauvais génie

Nous a bientôt fait tomber morts.
 » Morts, nous tenons notre promesse ;

Et pour tombe nous choisissons,

Défunts sans cercueil et sans messe,

Ton palais aux mille échansons !
 » Châtelain ! Qu’on nous rassasie ;

Mais de nous surtout n’attends pas

Discrétion ou courtoisie.

Il sera long, notre repas !
 » Nous avons tué sur tes portes

Tes sonneurs de cor endormis.

Voyons comment tu te comportes,

Châtelain, avec tes amis !
 » Nos noms étaient : joie, espérance,

Amour, gloire, bonheur, repos.

On lisait écrit : délivrance,

En lettres d’or sur nos drapeaux.
 » On nous nomme aujourd’hui tristesse,

Solitude, soucis, douleur,

Et désespoirs. La sombre altesse

Qui nous commande est le malheur !  »
Et lui, pour fêter ces vampires,

Leur sert dans l’ombre, en frémissant,

Son cœur fier de ses longs martyres,

Son cœur loyal, riche de sang.
Et depuis, dans le noir domaine

Dure encor l’horrible festin.

On lit sur le porche : âme humaine

Qui tient sa parole au destin !

Le Rêve De La Mort

I
Un ange sur mon front déploya sa grande aile ;

Une ombre lentement descendit vers mes yeux ;

Et sur chaque paupière un doigt impérieux

Vint alourdir la nuit plus épaisse autour d’elle.

Un ange lentement déploya sa grande aile,

Et sous ses doigts de plomb s’enfoncèrent mes yeux.

Puis tout s’évanouit, douleur, efforts, mémoire ;

Et je sentais flotter ma forme devant moi,

Et mes pensers de même, ou de honte ou de gloire,

S’échappaient de mon corps pêle-mêle, et sans loi.
II
Une forme flottait, qui semblait mon image.

L’ai-je suivie une heure ou cent ans ? Je ne sais.

Mais j’ai gardé l’effroi des lieux où je passais.

La sueur me glaça de l’orteil au visage

Derrière cette forme où vivait mon image.

Pendant combien de jours terrestres ? Je ne sais.

Mais sous des horizons tout d’encre ou tout de flamme,

Pour toujours je sentais quelque chose en mon cœur

Voler vers cet éclat pour se perdre en sa trame,

Quelque chose de moi qui faisait ma vigueur.
III
Et voilà devant nous qu’une forêt géante

Brusquement balança dans l’espace embrasé

Son manteau par un sang vif et tiède arrosé.

Comme un rouge flocon d’une neige brûlante,

Un âpre vent, du haut de la forêt géante

Jusqu’au sol par les feux du soleil embrasé,

Secouait chaque feuille à travers les ramures.

Et de mon front aussi chaque rêve tombait,

Et dans mon spectre, avec de très lointains murmures,

Chaque rêve tombé de mon front s’absorbait.
IV
Sur ma tête sifflaient de lugubres rafales ;

Et le gémissement surhumain de ce bois

Semblait l’appel perdu de millions de voix.

C’était le long sanglot des morts, par intervalles,

Qui de tous les confins passait dans ces rafales.

Un lac de sang luisait au milieu de ce bois,

Épanché d’un soleil aux ondes écarlates.

Et mes anciens désirs ruisselaient au dehors ;

Vers mon fantôme clair, avec leurs tristes dates,

Mes désirs ruisselaient et désertaient mon corps.
V
Et ce lac grandit, tel qu’une mer sans rivage ;

Et ce globe penché sur l’horizon semblait

Un cœur énorme au loin dardant son vif reflet.

C’était le vaste cœur des peuples d’âge en âge,

Saignant sur cette mer étrange et sans rivage.

Et ce qui s’écoulait de cet astre semblait

Le sang, le propre sang de l’humanité morte ;

Et nous voguions tous deux sur ce flot abhorré.

Mon image brillait plus distincte et plus forte

Et j’y sentais partout mon esprit aspiré.
VI
Sous la nappe sans bord de cette pourpre horrible

Le soleil s’éclipsa d’un coup brusque, et le ciel

À sa place creusait son azur solennel,

Par delà le regard, par delà l’invisible.

Et dans l’éther profond, sous cette pourpre horrible,

Des astres inconnus s’enfonçaient dans le ciel,

Toujours, toujours plus loin, au fond de l’insondable.

L’éclair de chacun d’eux m’emplissait comme un son ;

Et tous mes sens, vers l’être à mon reflet semblable,

Abandonnaient mon corps dans un dernier frisson.
VII
Comme un épais rideau fait d’un velours rigide,

Montait derrière nous l’ombre du dernier soir ;

Le rouge de la mer se fondait dans le noir ;

Maintenant rien de moi n’allait plus vers mon guide ;

Et sur nous s’élevait comme un rideau rigide

Une éternelle nuit après le dernier soir.

Et là, tout près de moi, ce double de moi-même,

Qui me regardait, plein d’un dédain envieux,

C’était, je le compris, prête à l’adieu suprême,

Mon âme à tout jamais libre sous les grands cieux.
VIII
Comme un glaive éclatant hors d’une affreuse gaîne,

Elle était là debout avec son regard clair,

Dont je sentais l’acier pénétrer dans ma chair.

Elle était là visible, et désormais sans chaîne ;

Telle qu’un glaive nu debout près de sa gaîne,

Elle m’enveloppait avec son regard clair.

Et tout me regardait, conscience, pensées,

Esprit, rêves, désirs, joie, espoirs et douleurs,

Qui reprenaient, au glas des souffrances passées,

Leurs formes, leurs parfums, leurs sons et leurs couleurs.
IX
Et voilà cette fois qu’une arche de lumière,

Jusqu’au ciel, par-dessus les étoiles, d’un jet,

Près de nous, comme un pont sans limite émergeait,

Un chemin idéal fait d’astres en poussière.

Mon âme alors me dit :  » Cette arche de lumière

Qui traverse les cieux révélés d’un seul jet,

Sort du temps, et tout droit vers l’éternité mène.

Boue inerte, matière, ô corps ! Vieux ennemis,

Je vous repousse enfin, geôliers de l’âme humaine ;

Retournez par la mort dans le néant promis !  »
X
–  » Reste ! Cria le corps, reste près de ton frère !

– Faible et vil compagnon, je t’ai toujours haï.

– N’ai-je pas chaque jour à ton ordre obéi ?

– Tu mens, et ton désir était au mien contraire.

– Reste, je me soumets, prends pitié de ton frère !

– Meurs ! Tu me hais autant que, moi, je t’ai haï.

– Reste ! Je t’aimerai, ton départ m’épouvante.

– Mes remords sont tes fils, seule il m’en faut souffrir.

– Moi, j’ai souffert aussi par toi, sœur décevante.

– L’oubli gît dans la terre où tes os vont pourrir.
XI
–  » Qui me consolera dans le vide où je sombre ?

– En moi qui versera le repos et la paix ?

– Oh ! Mourir ; ne plus voir le clair soleil jamais !

– Oh ! Revivre, et jamais ne s’endormir dans l’ombre !

– Le froid terrible règne en ce vide où je sombre !

– L’infini qui m’étreint ignore, hélas ! La paix !

– La mort rit et m’attend ! -un ange aussi m’appelle !

– Je maudis ton orgueil ! -et moi, ta lâcheté !

– Ah ! L’horreur du néant crispe ma chair mortelle !

– Et moi, pleine d’horreur, j’entre en l’éternité !  »
XII
Un choc intérieur traversa tout mon être.

Tout disparut. Mon corps était resté tout seul,

Et la nuit l’embrassa de son épais linceul,

Nuit telle qu’un vivant n’en peut jamais connaître.

Un frisson glacial courut dans tout mon être,

Et dans un puits sans fond je croyais choir tout seul.

L’angoisse de la chute était l’idée unique

Et nette survivante encore en mon cerveau ;

Puis insensiblement la terreur tyrannique

S’enfuit pour me laisser jouir d’un sens nouveau.
XIII
La nuit filtrait en moi, fraîche comme un breuvage ;

Mes pores la buvaient délicieusement ;

Je me sentais bercé par son enivrement ;

Et toujours j’approchais du ténébreux rivage

Où l’ombre dans les corps filtre comme un breuvage.

Le Léthé de la nuit délicieusement

M’imprégnait d’un silence ineffable ; et la vie

Ne comprendra jamais le silence et la nuit

Qui, de plus en plus doux pour la chair asservie,

Montaient comme le jour, croissaient comme le bruit.
XIV
Et maintenant au bord de l’Erèbe immobile,

Sous l’oeil démesuré d’un fixe et noir soleil,

Je reposais dissous dans l’éternel sommeil,

Fécondant sans efforts les vaisseaux de l’argile.

Toujours plus obscurcis, dans l’Erèbe immobile

Tombaient les longs rayons d’un fixe et noir soleil ;

Et je comptais sans fin, ainsi que des secondes,

Les siècles un par un tombés des mornes cieux,

Les siècles morts tombés de l’amas des vieux mondes,

Tombés dans le néant noir et silencieux.

Le Survivant

Je sors des bois. Je rentre en ma vie. O prisons

De nos songes ! Combats ou pleurs que nous taisons !

Le jour tombe. Le bleu du ciel pâlit. C’est l’heure

Tranquille. Un souffle ; un seul. Souffle étrange ! Il m’effleure

Et s’éteint. Je soupire et pense à lui. C’était

Un toucher ! Le soleil s’engouffre. Tout se tait.

L’ombre augmente. La route est longue ; la nuit, proche.

Elle arrive. Elle monte en nous, comme un reproche.
Il venait de très loin, ce souffle ! J’en frémis.

Il semblait expirer en moi. Je l’ai transmis ;

Où donc ? Vers qui ? Mon cœur bat avec violence.

Je n’entends que mes pas. Quel désert ! Quel silence !

Ce souffle était si faible ! Et si doux ! La forêt

Ne l’a point arrêté pourtant. Il se mourait.

C’est en moi qu’il est mort. Vivait-il ? Des lumières

S’allument. Durs travaux des champs ! Pauvres chaumières !
– Ce souffle ! On aurait dit une aile ; un être errant !

Il est tant de secrets ! Hélas ! Qui les comprend ?

Peut-être toi ! Vieil arbre immobile ! Murmure !

Enseigne-moi ! Notre âme est une autre ramure.

Elle flotte. Elle s’ouvre, immense, à la merci

De vents mystérieux. Tout entière elle aussi

Vibre parfois. Des mots obscurs l’ont traversée !

Ce souffle en était plein. Qui dit qu’une pensée

N’est pas comme un parfum : un corps aérien ?

Tout voyage. Tout vit. Tout se transforme. Rien

Ne périt. Tout renaît. Tout souffre. Tout se mêle.

Et tout cherche ailleurs. Quoi ? L’anxiété jumelle,

Sans doute ; en vos fumiers, désirs ! En votre exil,

Regrets ! Au plus profond des cœurs ; au plus subtil

Des choses. Le couchant à l’infini recule.

Une étoile ! Vénus ! Qui passe au crépuscule !
– Il était triste autant, ce souffle ! Et si léger !

Qu’apportait-il ? Moi seul l’ai senti voltiger.

J’en suis sûr : il voulait depuis longtemps renaître.

Est-ce en quelqu’un ? Le froid de la mort me pénètre.

C’était comme un dernier effort vers moi ; si lent !

Si las ! Comme un suprême effluve s’exhalant.

Comme un adieu resté muet ; comme une haleine ;

Comme une voix défunte ! Oh ! La brume ! Elle est pleine

De fantômes. Je marche à travers eux. Qui sait ?

S’il s’était échappé d’une tombe ! Il poussait

Un souvenir de plainte ; un rappel de caresse ;

Quelque message au but. Je frissonne. Serait-ce

L’envoi que j’ai longtemps espéré ? -nos douleurs

S’apaisent. Puis les jours nouveaux portent les leurs.
L’on doute. L’on oublie. Est-ce possible ? On croit

Oublier ! Mais en nous le cyprès planté croît.

Il est là ; bien plus haut que la nuit ! Sur les fastes

De ma vie il s’étend toujours. Ombres néfastes !
Un souffle ; et je vous sens immortelles ! Couvrez

Mes yeux, palmes sans fin ! Lourds rameaux enivrés

De ce souffle ! C’est vous qu’il cherchait. Le ciel brille ;

Vainement ! Dans ma chair fouille, racine ! Vrille

Aux cent pointes ! C’est toi qu’il réveille ; et venu

De là-bas ! Mon soupir ? Qu’avais-je reconnu ?

Cette odeur d’autrefois ! Cette tendresse amie ?

Était-ce un rêve en peine ? Un rêve d’endormie ?

Le rêve d’abandon d’une poussière ? Oh ! Oui,

Dors en moi ! Rêve en moi ! Jeune amour enfoui !

Les Filaos

À Théodore De Banville.
Là-bas, au flanc d’un mont couronné par la brume,

Entre deux noirs ravins roulant leurs frais échos,

Sous l’ondulation de l’air chaud qui s’allume

Monte un bois toujours vert de sombres filaos.

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

Là-bas, dressant d’un jet ses troncs roides et roux,

Cette étrange forêt aux douleurs ineffables

Pousse un gémissement lugubre, immense et doux.

Là-bas, bien loin d’ici, dans l’épaisseur de l’ombre,

Et tous pris d’un frisson extatique, à jamais,

Ces filaos songeurs croisent leurs nefs sans nombre,

Et dardent vers le ciel leurs flexibles sommets.

Le vent frémit sans cesse à travers leurs branchages,

Et prolonge en glissant sur leurs cheveux froissés,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les plages,

Un chant grave et houleux dans les taillis bercés.

Des profondeurs du bois, des rampes sur la plaine,

Du matin jusqu’au soir, sans relâche, on entend

Sous la ramure frêle une sonore haleine,

Qui naît, accourt, s’emplit, se déroule et s’étend

Sourde ou retentissante, et d’arcade en arcade

Va se perdre aux confins noyés de brouillards froids,

Comme le bruit lointain de la mer dans la rade

S’allonge sous les nuits pleines de longs effrois.

Et derrière les fûts pointant leurs grêles branches

Au rebord de la gorge où pendent les mouffias,

Par place, on aperçoit, semés de taches blanches,

Sous les nappes de feu qui pétillent en bas,

Les champs jaunes et verts descendus aux rivages,

Puis l’océan qui brille et monte vers le ciel.

Nulle rumeur humaine à ces hauteurs sauvages

N’arrive. Et ce soupir, ce murmure immortel,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les côtes,

Épand seul le respect et l’horreur à la fois

Dans l’air religieux des solitudes hautes.

C’est ton âme qui souffre, ô forêt ! C’est ta voix

Qui gémit sans repos dans ces mornes savanes.

Et dans l’effarement de ton propre secret,

Exhalant ton arôme aux éthers diaphanes,

Sur l’homme, ou sur l’enfant vierge encor de regret,

Sur tous ses vils soucis, sur ses gaîtés naïves,

Tu fais chanter ton rêve, ô bois ! Et sur son front,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les rives,

Plane ton froissement solennel et profond.

Bien des jours sont passés et perdus dans l’abîme

Où tombent tour à tour désir, joie, et sanglot ;

Bien des foyers éteints qu’aucun vent ne ranime,

Gisent ensevelis dans nos cœurs, sous le flot

Sans pitié ni reflux de la cendre fatale ;

Depuis qu’au vol joyeux de mes espoirs j’errais,

Ô bois éolien ! Sous ta voûte natale,

Seul, écoutant venir de tes obscurs retraits,

Pareille au bruit lointain de la mer sur les grèves,

Ta respiration onduleuse et sans fin.

Dans le sévère ennui de nos vanités brèves,

Fatidiques chanteurs au douloureux destin,

Vous épanchiez sur moi votre austère pensée ;

Et tu versais en moi, fils craintif et pieux,

Ta grande âme, ô nature ! éternelle offensée !

Là-bas, bien loin d’ici, dans l’azur, près des cieux,

Vous bruissez toujours au revers des ravines ;

Et par delà les flots, du fond des jours brûlants,

Vous m’emplissez encor de vos plaintes divines,

Filaos chevelus, bercés de souffles lents !

Et plus haut que les cris des villes périssables,

J’entends votre soupir immense et continu,

Pareil au bruit lointain de la mer sur les sables,

Qui passe sur ma tête et meurt dans l’inconnu !

Imperia

À mon ami A. Maingard.
Sur le divan, pareille à la noire panthère

Qui se caresse aux feux du soleil tropical,

Dans un fauve rayon enveloppant le bal,

Elle emplit de parfums le boudoir solitaire.

Elle rêve affaissée au milieu des coussins ;

Et sa narine s’enfle, et se gonflent ses seins

Au rythme langoureux de la valse lointaine.

Les rires étouffés, les longs chuchotements

Qui voltigent là-bas à l’entour des amants,

Rehaussent le dédain de sa lèvre hautaine.

Paisible, dans la nuit où se plonge son cœur,

Sphinx cruel, elle attend son Oedipe vainqueur.

Elle hait les aveux et les fades paroles,

Les serments, les soupirs connus, les soins d’amour.

Reine muette, elle a pour ces flatteurs d’un jour

Le mépris sans pitié des superbes idoles.

Dardant ses larges cils sous un front olympien,

Elle cherche un regard qui devine le sien.
Car elle saura lire au fond de ce silence

Chargé des mêmes mots qui dorment dans ses yeux,

Et confondra sa flamme aux feux mystérieux

Qui sauront pénétrer sa sinistre indolence.

Sans répondre, elle écoute aux aguets, sous son fard,

Les vulgaires don juan au manège bavard.

Dans les plis fastueux du velours elle ondule ;

Et son soulier lascif agaçant le désir

Mêle avec le refus ou l’offre du plaisir

La pourpre de la honte au sourire crédule.

Aux profondes senteurs qui baignent tout son corps,

Elle enivre les sots asservis sans efforts ;

Et de ses noirs cheveux, de sa gorge animée,

De ses jupons parfois savamment découverts,

Sortent les espoirs fous les mécomptes pervers

De l’alcôve entrevue aussitôt refermée.

Telle, exerçant sa force, au cœur des imprudents

Elle aiguise à ces jeux ses ongles et ses dents.

Mais quand elle verra d’une encoignure sombre

Se prolonger l’éclair de l’ardeur qui lui plaît,

Et, dès le premier choc, tressaillir le reflet

D’une âme tout entière émergeant vers son ombre,

Ses paupières longtemps se lèveront vers lui ;

Et lorsqu’en l’autre jet l’épouvante aura lui,

Sans rien dire, gardant le secret de sa joie,

Se repaissant déjà de sa férocité,

Souple, la fascinant de sa tranquillité,

Calme, à pas lents, alors elle ira vers sa proie.

Les Rythmes

Rythme des robes fascinantes,

Qui vont traînantes,

Balayant les parfums au vent,

Ou qu’au-dessus des jupes blanches

Un pas savant

Balance et gonfle autour des hanches !

Arbres bercés d’un souffle frais

Dans les forêts,

Où, ruisselant des palmes lisses,

Tombent des pleurs cristallisés

Dans les calices

Roses encor de longs baisers !

Soupir des mers impérissable,

Qui sur le sable,

Dans l’écume et dans les flots bleus

Pousses l’amas des coquillages ;

Flux onduleux

Des lourdes lames vers les plages !
Air plaintif d’instruments en choeur

Qui prends le coeur,

Et, traversant la symphonie,

Viens ou pars, sonore ou noyé

Dans l’harmonie,

Et renais sourd ou déployé !

Hivers, printemps, étés, automnes,

Jours monotones,

Souvenirs toujours rajeunis ;

Mêmes rêves à tire d’ailes,

Loin de leurs nids

Tourmentés de douleurs fidèles !

Vous m’emplissez de désirs fous,

Je bois en vous

La soif ardente des mirages,

Reflets d’un monde harmonieux !

Et vos images

Se mêlent toutes en mes yeux :

Rythme lent des robes flottantes,

Forêts chantantes,

Houles des mers, lointaines voix,

Airs obsédants des symphonies,

Jours d’autrefois,

Ô vous, extases infinies !