Que Tu Es Cicéron

Que tu es Ciceron un affetté menteur,

Qui dis, qu’il n’y a mal sinon que l’infamie,

Si tu portois celui que me cause m’amie,

Pour le moins tu dirois que c’est quelque malheur.
Je sen journelement un aigle sus mon coeur,

J’entens un soing grifu, qui come une Furie

Me ronge impatient, puis tu veus que je die,

Abusé de tes mots, que mal n’est pas douleur
Vous en disputerés ainsi que bon vous semble,

Vous Philosofes, Grés, et vous Romains ensemble,

Mais je croy pour le seur qu’un travail langoureux
Est douleur, quand Amour l’encharne dedans l’ame,

Et que le deshonneur, la honte, et le diffame

N’est point de mal, au pris du tourment amoureux.

Quand Au Temple Nous Serons

Quand au temple nous serons

Agenouillés, nous ferons

Les dévots selon la guise

De ceux qui pour louer Dieu

Humbles se courbent au lieu

Le plus secret de l’église.
Mais quand au lit nous serons

Entrelacés, nous ferons

Les lascifs selon les guises

Des amants qui librement

Pratiquent folâtrement

Dans les draps cent mignardises.
Pourquoi donque, quand je veux

Ou mordre tes beaux cheveux,

Ou baiser ta bouche aimée,

Ou toucher à ton beau sein,

Contrefais-tu la nonnain

Dedans un cloître enfermée ?
Pour qui gardes-tu tes yeux

Et ton sein délicieux,

Ta joue et ta bouche belle ?

En veux-tu baiser Pluton

Là-bas, après que Charon

T’aura mise en sa nacelle ?
Après ton dernier trépas,

Grêle, tu n’auras là-bas

Qu’une bouchette blêmie ;

Et quand mort, je te verrais

Aux Ombres je n’avouerais

Que jadis tu fus m’amie.
Ton test n’aura plus de peau,

Ni ton visage si beau

N’aura veines ni artères :

Tu n’auras plus que les dents

Telles qu’on les voit dedans

Les têtes des cimeteres.
Donque, tandis que tu vis,

Change, maîtresse, d’avis,

Et ne m’épargne ta bouche :

Incontinent tu mourras,

Lors tu te repentiras

De m’avoir été farouche.
Ah, je meurs ! Ah, baise-moi !

Ah, maîtresse, approche-toi !

Tu fuis comme faon qui tremble.

Au moins souffre que ma main

S’ébatte un peu dans ton sein,

Ou plus bas, si bon te semble.

Ode À Cassandre

En vous donnant ce pourtraict mien

Dame, je ne vous donne rien

Car tout le bien qui estoit nostre

Amour dès le jour le fit vostre

Que vous me fistes prisonnier,

Mais tout ainsi qu’un jardinier

Envoye des presens au maistre

De son jardin loüé, pour estre

Toujours la grace desservant

De l’heritier, qu’il va servant

Ainsi tous mes presens j’adresse

A vous Cassandre ma maistresse,

Corne à mon tout, et maintenant

Mon portrait je vous vois donnant :

Car la chose est bien raisonnable

Que la peinture ressemblable,

Au cors qui languist en souci

Pour vostre amour, soit vostre aussi.

Mais voyez come elle me semble

Pensive, triste et pasle ensemble,

Portraite de mesme couleur

Qu’amour a portrait son seigneur.

Que pleust à Dieu que la Nature

M’eust fait au coeur une ouverture,

Afin que vous eussiez pouvoir

De me cognoistre et de me voir !

Car ce n’est rien de voir, Maistresse,

La face qui est tromperesse,

Et le front bien souvent moqueur,

C’est le tout que de voir le coeur.

Vous voyriés du mien la constance,

La foi, l’amour, l’obeissance,

Et les voyant, peut estre aussi

Qu’auriés de lui quelque merci,

Et des angoisses qu’il endure :

Voire quand vous seriés plus dure

Que les rochers Caucaseans

Ou les cruels flos Aegeans

Qui sourds n’entendent les prieres

Des pauvres barques marinieres.

Ode À La Fièvre

Ah fievreuse maladie,

Coment es-tu si hardie

D’assaillir mon pauvre cors

Qu’amour dedans et dehors

De nuit et de jour m’enflame,

Jusques au profond de l’ame ;

Et sans pitié prend à jeu

De le mettre tout en feu :

Ne crains-tu point vieille blême

Qu’il ne te brule toimême ?

Mais que cerches-tu chés moi ?

Sonde moi partout, et voi

Que je ne suis plus au nombre

Des vivans, mais bien un ombre

De ceus qu’amour et la mort

Ont conduit delà le port

Compagnons des troupes vaines

Je n’ay plus ni sang, ni venes,

Ni flanc, ni poumons, ni coeur,

Long tems a que la rigueur

De ma trop fiere Cassandre

Me les a tournés en cendre.

Donq, si tu veux m’offencer,

Il te faut aller blesser

Le tendre cors de m’amie,

Car en elle gist ma vie,

Et non en moi, qui mort suis,

Et qui sans ame ne puis

Sentir chose qu’on me face,

Non plus qu’une froide mace

De rocher, ou de metal,

Qui ne sent ne bien ne mal.

Ode À L’aloüette

T’oseroit bien quelque poëte

Nyer des vers, douce aloüette ?

Quant à moy je ne l’oserois,

Je veux celebrer ton ramage

Sur tous oyseaus qui sont en cage,

Et sur tous ceus qui sont es bois.
Qu’il te fait bon ouyr ! à l’heure

Que le bouvier les champs labeure

Quand la terre le printems sent,

Qui plus de ta chanson est gaye,

Que couroussée de la playe

Du soc, qui l’estomac lui fend.
Si tost que tu es arrosée

Au point du jour, de la rosée,

Tu fais en l’air mile discours

En l’air des ailes tu fretilles,

Et pendue au ciel, tu babilles,

Et contes aus vens tes amours.
Puis du ciel tu te laisses fondre

Dans un sillon vert, soit pour pondre,

Soit pour esclorre, ou pour couver,

Soit pour aporter la bechée

A tes petis, ou d’une Achée

Ou d’une chenille, ou d’un ver.
Lors moi couché dessus l’herbette

D’une part j’oy ta chansonnette ;

De l’autre, sus du poliot,

A l’abry de quelque fougere

J’ecoute la jeune bergere

Qui degoise son lerelot.
Puis je di, tu es bien-heureuse,

Gentille Alouette amoureuse,

Qui n’as peur ny soucy de riens,

Qui jamais au coeur n’as sentie

Les dedains d’une fiere amie,

Ny le soin d’amasser des biens.
Ou si quelque souci te touche,

C’est, lors que le Soleil se couche,

De dormir, et de reveiller

De tes chansons avec l’Aurore

Et bergers et passans encore,

Pour les envoyer travailler.
Mais je vis toujours en tristesse,

Pour les fiertez d’une maistresse

Qui paye ma foi de travaus,

Et d’une plesante mensonge,

Qui jour et nuit tous-jours alonge

La longue trame de mes maus.

Ode En Dialogue Des Yeux Et De Son Coeur

J’avoi les yeux et le coeur

Malades d’une langueur

L’une à l’autre différente,

Toujours une fievre ardente

Le pauvre coeur me bruloit,

Et toujours l’oeil distiloit

Une pluye caterreuse,

Qui s’écoulant dangereuse

Tout le cerveau m’espuisoit.

Lors mon coeur aus yeus disoit :
LE CŒUR

C’est bien raison que sans cesse

Une pluie vengeresse

Lave le mal qu’avez fait,

Car par vous entra le trait

Qui m’a la fievre causée,

Lors mes yeus plains de rosée,

En distillant mon soucy,

Au coeur respondoient ainsi.
LES YEUX

Mais c’est vous qui fustes cause

Du premier mal, qui nous cause

A vous l’ardente chaleur,

Et à nous l’umide pleur.

Il est bien vray que nous fûmes

Auteurs du mal, qui receûmes

Le trait qui vous a blessé,

Mais il fut si tost passé

Qu’à peine tiré le vîmes

Que ja dans nous le sentîmes :

Vous debviés come plus fort

Contre son premier efort

Faire un peu de resistance,

Mais vous printes acointance

Tout soudain aveques lui,

Pour nous donner tout l’ennuy.

O la belle emprise veine !

Puis que vous soufrez la peine

Aussi bien que nous, d’avoir

Voulu seulz nous decevoir.

Car la chose est raisonnable

 » Que le trompeur miserable

 » Reçoive le mal sur luy

 » Qu’il machinoit contre autruy,

 » Et que pour sa fraude il meure.
Ainsi mes yeux à toute heure,

Et mon coeur contre mes yeux,

Quereloient sedicieux

Quand vous, ma douce maistresse,

Ayant soing de ma destresse

Et de mon tourment nouveau,

Me fistes present d’une eau

Qui la lumiere perdue

De mes deus yeux m’a rendue.

Reste plus à secourir

Le coeur qui s’en va mourir,

S’il ne vous plest qu’on luy face

Ainsi qu’aux yeux quelque grace.

Or pour esteindre le chaut

Qui le consomme, il ne faut

Sinon qu’une fois je touche

De la mienne vostre bouche,

Afin que le doux baiser

Aille du tout apaiser

Par le vent de son haleine

La flamme trop inhumaine

Que de ses ailes Amour

M’evente tout à l’entour,

Depuis l’heure que la fleche

De voz yeux lui fist la breche

Si avant, qu’il ne pourroit

En guarir s’il ne mouroit,

Ou si vostre douce haleine

Ne le tiroit hors de peine

Ode En Dialogue, L’espérance Et Ronsard

Pipé des ruses d’Amour

Je me promenois un jour

Devant l’huis de ma cruelle,

Et tant rebuté j’estois,

Qu’en jurant je prometois

De m’enfuir de chez elle.
Il sufist d’avoir esté

Neuf ou dix ans arresté

Es cordes d’Amour, disoie,

Il faut m’en developer,

Ou bien du tout les couper

Afin que libre je soie.
Et pour ce faire, je pris

Une dague, que je mis

Bien avant dedans la lesse :

Et son noud j’eusse brisé

Si lors je n’eusse avisé

Devant l’huis une Déesse.
Mais incontinent que j’eu

Son dos garny d’aisles veu,

Sa robbe et sa contenance,

Et son roquet retroussé

Incontinent je pensé

Que c’estoit dame Espérance.
Je m’aproche, elle me prit

Par la main, puis ell’ me dit :
ESPERANCE

Où vas-tu pauvre poëte ?

Tu auras avec le tems

Tout le bien que tu pretens,

i Et plus que tu n’en souhete.
Ta maistresse avoit raison

De tenir quelque saison

Rigueur à ta longue peine

Elle le faisoit expres,

Pour mieux resonder apres

Ton caeur, et ta foy certaine.
Mais ores qu’elle sait bien

Par seure espreuve combien

Ta peneuse amitié dure ;

D’elle mesme te prira,

Et benigne, garira

Le mal que ton coeur endure.
Alors je luy répondis :
RONSARD

É qu’esse que tu me dis ?

Veux-tu r’abuzer ma vie

Apres me voir échapé

De celle qui m’a trompé,

Veux tu que je m’y refie ?
Dix ans sont que je la suis

Et que pour elle je suis

Come une personne morte

Mais en lieu de lui ployer

Son orgueil, pour tout loyer

Je muse encor à sa porte.
Non non, il vaut mieus mourir

Tout d’un coup, que de perir

En langueur par tant d’années :

Ores je veux de ma main

Me tuer, pour voir soudain

Toutes mes douleurs finées.
L’ESPERANCE

Ah, qu’il te feroit bon voir

De tomber en desespoir,

Quand l’Esperance te guide !

Laisse laisse ton emoy,

Laisse ta dague et sui moy

Là haut chés ton homicide.
Disant ces motz je suivy

Ses pas, tant que je me vy

Dans la chambre de Cassandre :
L’ESPERANCE PARLE A CASSANDRE

Tien, dist l’Esperance, tien

Tout expres icy je vien

Pour ton fugitif te rendre.
Il t’a servi longuement,

C’est raison que doucement

Ses angoisses tu lui ostes :
Il te faut bien le traiter,

Craignant ce grand Jupiter,

Puis qu’il est l’un de tes Hostes.
Atant elle s’en vola,

Et tout seul me laissa là

Dedans ta chambre, m’amie.
RONSARD PARLE A CASSANDRE

Là, donques par amitié,

Là, Cassandre, pren pitié

De ton Hoste qui te prie.
Si j’ay quelque mal chés toy,

Jupiter le juste Roy

Te dardera sa tempeste :

Car il garde ceux qui sont

Hostes, et ceux là qui font

En misere une requeste.

Odelette À L’arondelle

Tai toi babillarde Arondelle,

Par Dieu je plumerai ton aile

Si je t’empongne, ou d’un couteau

Je te couperai ta languette,

Qui matin sans repos caquette

Et m’estourdit tout le cerveau.
Je te preste ma cheminée

Pour chanter toute la journée,

De soir, de nuit, quand tu voudras :

Mais au matin ne me reveille,

Et ne m’oste quand je sommeille

Ma Cassandre d’entre mes bras.

Odelette À Sa Maistresse

Je veux aymer ardentement,

Aussi veus-je qu’egallement

On m’ayme d’une amour ardente :

Toute amitié froidement lente

Qui peut dissimuler son bien

Ou taire son mal, ne vaut rien,

Car faire en amours bonne mine

De n’aymer point c’est le vray sine.
Les amans si frois en esté

Admirateurs de chasteté,

Et qui morfondus petrarquisent,

Sont toujours sots, car ils meprisent

Amour, qui de sa nature est

Ardent et pront, et à qui plest

De faire qu’une amitié dure

Quand elle tient de sa nature.

Odelette A Son Bouquet

Mon petit Bouquet mon mignon,

Qui m’es plus fidel’ compaignon

Qu’Oreste ne fut à Pilade,

Tout le jour quand je suis malade

Mes valets qui pour leur devoir

Le soing de moy debvroient avoir,

Vont à leur plesir par la vile,

Et ma vieille garde inutile,

Aptes avoir largement beu,

Yvre, s’endort aupres du feu,

A l’heure qu’ el’ me devroit dire

Des contes pour me faire rire.

Mais toi petit bouquet, mais toy

Ayant pitié de mon esmoy

Jamais le jour tu ne me laisses

Seul compaignon de mes tristesses.

Que ne pui-je autant que les dieux ?

Je t’envoyroi là haut aux cieux

Fait d’un bouquet un astre insigne,

Et te mettrois aupres du Signe

Que Bacus dans le ciel posa

Quand Ariadne il espousa,

Qui se lamentoit, delessée

Au bord desert par son Thesée.

J’ai Pour Maitresse

J’aï pour maistresse une etrange Gorgonne,

Qui va passant les anges en beauté,

C’est un vray Mars en dure cruauté,

En chasteté la fille de Latonne.
Quand je la voy, mile fois je m’estonne

La larme à l’oeil, ou que ma fermeté

Ne la flechit, ou que sa dureté

Ne me conduit d’où plus on ne retourne.
De la nature un coeur je n’ay receu,

Ainçois plus tost pour se nourir en feu

i En lieu de luy j’ay une Salamandre,
Car si j’avoi de chair un coeur humain,

Long tems y a qu’il fust reduit en cendre,

Veu le brasier dont toujours il ard plain.

Le Boyteus Mari De Vénus

Le boyteus mari de Vénus

Aveques ses Cyclopes nus

R’alumoir un jour les flammeches

De sa forge, à fin d’echaufer

Une grande masse de fer

Pour en faire à l’Amour des fleches.
Venus les trampoit dans du miel,

Amour les trampoit dans du fiel,

Quand Mars, retourné des alarmes,

En se moquant, les meprisoit

Et branlant son dard, lui disoit :

Voicy bien de plus fortes armes.
Tu t’en ris donq, lui dist Amour,

Vrayment tu sentiras un jour

Combien leur pointure est amere.

Quand d’elles blessé dans le coeur,

Toi qui fais tant du belliqueur,

Languiras au sein de ma mere.

Celui Qui Boit

Celui qui boit, comme a chanté Nicandre,

De l’Aconite, il a l’esprit troublé,

Tout ce qu’il voit lui semble estre doublé,

Et sur ses yeux la nuit se vient espandre.
Celui qui boit de l’amour de Cassandre,

Qui par ses yeux au coeur est ecoulé,

Il perd raison, il devient afolé,

Cent fois le jour la Parque le vient prendre.
Mais la chaut vive, ou la rouille, ou le vin

Ou l’or fondu peuvent bien mettre fin

Au mal cruel que l’Aconite donne :
La mort sans plus a pouvoir de garir

Le coeur de ceux que Cassandre empoisonne,

Mais bien heureux qui peut ainsi mourir.

Foufroye Moy De Grace

Foudroye moy de grace ainsi que Capanée

O pere Jupiter, et de ton feu cruel

Esteins moy l’autre feu qu’Amour continuel

Toujours m’alume au coeur d’une flame obstinée.
É ne vaut-il pas mieus qu’une seule journée

Me despouille soudain de mon fardeau mortel,

Que de soufrir toujours en l’ame un tourment, tel

Que n’en soufre aus enfers l’ame la plus damnée ?
Ou bien si tu ne veus, pere, me foudroyer

Donne le desespoir qui me meine noyer,

M’elançant du sommet d’un rocher solitaire,
Puis qu’autrement par soing, par peine et par labeur

Par ennuy, par travail, je ne me puis defaire

D’amour, qui maugré moi tient fort dedans mon coeur.

À Sa Lyre

Naguiere chanter je voulois

Comme Francus au bord Gaulois

Avecq’ sa troupe vint descendre,

Mais mon luc pinçé de mon doi,

Ne vouloit en dépit de moi

Que chanter Amour, et Cassandre.
Je pensoi pource que toujours

J’avoi dit sur lui mes amours,

Que ses cordes par long usage

Chantoient d’amour, et qu’il faloit

En mettre d’autres, s’on vouloit

Luy aprendre un autre langage.
Et pour ce faire, il n’y eut fust,

Archet, ne corde, qui ne fust

Echangée en d’autres nouvelles :

Mais apres qu’il fut remonté,

Plus haut que davant a chanté

Comme il souloit, les damoyselles.
Or adieu doncq’ pauvre Francus,

Ta gloire, sous tes murs veinqus,

Se cachera toujours pressée,

Si, à ton neveu, nostre Roi,

Tu ne dis qu’en l’honneur de toi,

Il face ma Lyre crossée.