La Régularité De La Châsse

I
Châsse claire où s’endort mon amour chaste et cher,

Je m’abrite en ton ombre infinie et charmante,

Sur le sol des tombeaux où la terre est la chair

Mais sur ton corps frileux tu ramènes ta mante.
Rêve ! rêve et repose ! Écoute, bruit berceur,

Voler vers le ciel vain les voix vagues des vierges.

Elles n’ont point filé le linceul de leur sœur

Croissez, ô doigts de cire et blémissants des cierges,
Main maigrie et maudite où menace la mort !

Ô Temps ! n’épanche plus l’urne des campanules

En gouttes lourdes Hors de la flamme qui mord

Naît une nef noyée en des nuits noires, nulles ;
Puis les piliers polis poussent comme des pins,

Et les torchères sont des poings de parricides.

Et la flamme peureuse oscille aux vitraux peints

Qui lancent à la nuit leurs lames translucides
L’orgue soupire et gronde en sa trompe d’airain

Des sons sinistres et sourds, des voix comme celles

Des morts roulés sans trêve au courant souterrain

Des sylphes font chanter les clairs violoncelles.
C’est le bal de l’abîme où l’amour est sans fin ;

Et la danse vous noie en sa houleuse alcôve.

La bouche de la tombe encore ouverte a faim ;

Mais ma main mince mord la mer de moire mauve
Puis l’engourdissement délicieux des soirs

Vient poser sur mon cou son bras fort ; et m’effleurent

Les lents vols sur les murs lourds des longs voiles noirs

Seules les lampes d’or ouvrent leurs yeux qui pleurent.
II
Pris

dans l’eau calme de granit gris,

nous voguons sur la lagune dolente.

Notre gondole et ses feux d’or

dort

lente.

Dais

d’un ciel de cendre finlandais

où vont se perdant loin les mornes berges,

n’obscurcis plus, blêmes fanaux,

nos

cierges.

Nef

dont l’avant tombe à pic et bref,

abats tes mats, tes voiles, noires trames ;

glisse sur les flots marcescents

sans

rames.

Puis

dans l’air froid comme un fond de puits

l’orgue nous berçant ouate sa fanfare.

Le vitrail nous montre, écusson,

son

phare.

Clair,

un vol d’esprits flotte dans l’air :

corps aériens transparents, blancs linges,

inquiétants regards dardés

des

sphinges.

Et

le criblant d’un jeu de palet,

fins disques, brillez au toit gris des limbes

mornes et des souvenirs feus,

bleus

nimbes

La

gondole spectre que hala

la mort sous les ponts de pierre en ogive,

illuminant son bord brodé

dé-

rive.

Mis

tout droits dans le fond, endormis,

nous levons nos yeux morts aux architraves,

d’où les cloches nous versent leurs

pleurs

graves.

Les Trois Meubles Du Mage Surranés

I
MINÉRAL
Vase olivâtre et vain d’où l’âme est envolée,

Crâne, tu tournes un bon visage indulgent

Vers nous, et souris de ta bouche crénelée.

Mais tu regrettes ton corps, tes cheveux d’argent,

Tes lèvres qui s’ouvraient à la parole ailée.

Et l’orbite creuse où mon regard va plongeant,

Bâille à l’ombre et soupire et s’ennuie esseulée,

Très nette, vide box d’un cheval voyageant.

Tu n’es plus qu’argile et mort. Tes blanches molaires

Sur les tons mats de l’os brillent de flammes claires,

Tels les cuivres fourbis par un larbin soigneux.

Et, presse-papier lourd, sur le haut d’une armoire

Serrant de l’occiput les feuillets du grimoire,

Contre le vent rôdeur tu rechignes, hargneux.
II
VÉGÉTAL
Le vélin écrit rit et grimace, livide.

Les signes sont dansants et fous. Les uns, flambeaux,

Pétillent radieux dans une page vide.

D’autres en rangs pressés, acrobates corbeaux,

Dans la neige épandue ouvrent leur bec avide.

Le livre est un grand arbre émergé des tombeaux.

Et ses feuilles, ainsi que d’un sac qui se vide,

Volent au vent vorace et partent par lambeaux.

Et son tronc est humain comme la mandragore ;

Ses fruits vivants sont les fèves de Pythagore ;

Des feuillets verdoyants lui poussent en avril.

Et les prédictions d’or qu’il emmagasine,

Seul le nécromant peut les lire sans péril,

La nuit, à la lueur des torches de résine.
III
ANIMAL
Tout vêtu de drap d’or frisé, contemplatif,

Besicles d’or armant son nez bourbon, il trône.

À l’entour se presse un cortège admiratif

Que fait trembler le feu soudain de son oeil jaune.

Il est très sage, et rend justice sous un aulne

(Jadis Pallas en fit son conseil privatif) ;

Il a pour méditer l’arrêt, esprit actif,

Et pour l’exécuter griffes longues d’une aune.

Doux, poli, le hibou viendra vous prévenir

Quand l’heure sonnera que la Mort vous emporte ;

Et criera trois fois son nom à travers la porte.

Car il déchiffre sur les tombes l’avenir,

Rêvant la nuit devant les X philosophales

Des longs fémurs croisés en siestes triomphales.

Mon Père A Fait Faire Un Étang

Mon père a fait faire un étang,

C’est le vent qui va frivolant,

Il est petit, il n’est pas grand,

C’est le vent qui vole, qui frivole,

C’est le vent qui va frivolant.
Il est petit, il n’est pas grand,

Trois canards blancs s’y vont baignant.
Trois canards blancs s’y vont baignant,

Le fils du roi les va chassant.
Le fils du roi les va chassant

Avec un p’tit fusil d’argent.
Avec un p’tit fusil d’argent

Tira sur celui de devant.
Tira sur celui de devant,

Visa le noir, tua le blanc.
Visa le noir, tua le blanc,

Ô fils du roi, qu’tu es méchant.
Ô fils du roi qu’tu es méchant,

D’avoir tué mon canard blanc,
D’avoir tué mon canard blanc,

Après la plume vint le sang,
Après la plume vint le sang,

Après le sang l’or et l’argent.
Après le sang l’or et l’argent,

C’est le vent qui va frivolant,

Après le sang, l’or et l’argent,

C’est le vent qui vole, qui frivole,

C’est le vent qui va frivolant.

Roses

Roses de feu, blanches d’effroi,

Les trois Filles sur le mur froid

Regardent luire les grimoires

Roses de feu, blanches d’effroi,

En longues chemises de cygnes,

Les trois Filles sur le mur froid,

Regardant grimacer les signes,

Ouvrent, les bras d’effroi liés,

Leurs yeux comme des boucliers.