Soir Religieux

I
Près du fleuve roulant vers l’horizon ses ors

Et ses pourpres et ses vagues entre-frappées,

S’ouvre et rayonne, ainsi qu’un grand faisceau d’épées,

L’abside ardente avec ses sveltes contreforts.
La nef allume auprès ses merveilleux décors :

Ses murailles de fer et de granit drapées,

Ses verrières d’émaux et de bijoux jaspées

Et ses cryptes, où sont couchés des géants morts ;
L’âme des jours anciens a traversé la pierre

De sa douleur, de son encens, de sa prière

Et resplendit dans les soleils des ostensoirs ;
Et tel, avec ses toits lustrés comme un pennage,

Le temple entier paraît surgir au fond des soirs,

Comme une chasse énorme, où dort le moyen âge.
II
Vers une lune toute grande,

Qui reluit dans un ciel d’hiver

Comme une patène d’or vert,

Les nuages vont à l’offrande.
Ils traversent le firmament,

Qui semble un chœur plein de lumières

Où s’étageraient des verrières

Lumineuses obscurément,
Si bien que ces nuits remuées

Mirent au fond de marais noirs,

Comme en de colossaux miroirs,

La messe blanche des nuées.
III
Des villages plaintifs et des champs reposés,

Voici que s’exhalait, dans la paix vespérale,

Un soupir doucement triste comme le râle

D’une vierge qui meurt pâle, les yeux baissés,
Le cœur en joie et tout au ciel déjà tendante.

Les vents étaient tombés. Seule encor remuait,

Là-bas, vers le couchant, dans l’air vide et muet,

Une cloche d’église à d’autres répondante
Et qui sonnait, sous sa mante de bronze noir,

Comme pour un départ funéraire d’escortes,

Vers des lointains perdus et des régions mortes,

La souffrance du monde éparse au fond du soir.
C’était un croisement de voix pauvres et lentes,

Si triste et deuillant qu’à l’entendre monter,

Un oiseau quelque part se remit à chanter,

Très faiblement, parmi les ramilles dolentes,
Et que les blés, calmant peu à peu leur reflux,

S’aplanirent tandis que les forêts songeuses

Regardaient s’en aller les routes voyageuses,

A travers les terreaux, vers les doux angelus.
IV
Le déclin du soleil étend, jusqu’aux lointains,

Son silence et sa paix comme un pâle cilice ;

Les choses sont d’aspect méticuleux et lisse

Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.
L’averse a sabré l’air de ses lames de grêle,

Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu,

Et que c’est l’heure où meurt à l’occident le feu,

Où l’argent de la nuit à l’or du jour se mêle.
A l’horizon, plus rien ne passe, si ce n’est

Une allée infinie et géante de chênes,

Se prolongeant au loin jusqu’aux fermes prochaines.

Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont ainsi des moines mortuaires

Qui s’en iraient, le cœur assombri par les soirs,

Comme jadis partaient les longs pénitents noirs

Pèleriner, là-bas, vers d’anciens sanctuaires.
Et la route d’amont toute large s’ouvrant

Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines,

A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines,

On dirait qu’ils s’en vont ce soir, en double rang,
Vers leur Dieu dont l’azur d’étoiles s’ensemence ;

Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin,

Semblent les feux de grands cierges, tenus en main,

Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense
V
Un silence souffrant pénètre au cœur des choses,

Les bruits ne remuent plus qu’affaiblis par le soir,

Et les ombres, quittant les couchants grandioses,

Descendent, en froc gris, dans les vallons s’asseoir.
Un grand chemin désert, sans bois et sans chaumières,

A travers les carrés de seigle et de sainfoin,

Prolonge en son milieu ses deux noires ornières

Qui s’en vont et s’en vont infiniment au loin.
Dans un marais rêveur, où stagne une eau brunie,

Un dernier rais se pose au sommet des roseaux ;

Un cri grêle et navré, qui pleure une agonie,

Sort d’un taillis de saule où nichent des oiseaux ;
Et voici l’angelus, dont la voix tranquillise

La douleur qui s’épand sur ce mourant décor,

Tandis que les grands bras des vieux clochers d’église

Tendent leur croix de fer par-dessus les champs d’or.
VI
L’averse a sabré l’air de ses lames de grêle,

Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu,

Et que c’est l’heure où meurt à l’occident, le feu

Où l’argent de la nuit à l’or du jour se mêle.
A l’horizon, plus rien ne passe, si ce n’est

Une allée invaincue et géante de chênes,

Se prolongeant là-bas jusqu’aux fermes prochaines,

Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont ainsi des moines mortuaires

Qui s’en iraient, le cœur assombri par les soirs,

Comme jadis partaient les longs pénitents noirs

Pèleriner au loin vers d’anciens sanctuaires.
Et la route montant et tout à coup s’ouvrant

Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines,

A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines,

On dirait qu’ils s’en vont, ensemble, et tous en rang,
Vers leur Dieu dont l’azur d’étoiles s’ensemence ;

Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin,

Semblent les feux de grands cierges tenus en main,

Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense.

Moine Doux

Il est des moines doux avec des traits si calmes,

Qu’on ornerait leurs mains de roses et de palmes,
Qu’on formerait, pour le porter au-dessus d’eux,

Un dais pâlement bleu comme le bleu des cieux,
Et pour leurs pas foulant les plaines de la vie,

Une route d’argent d’un chemin d’or suivie.
Et par les lacs, le long des eaux, ils s’en iraient,

Comme un cortège blanc de lys qui marcheraient.
Ces moines, dont l’esprit jette un reflet de cierge,

Sont les amants naïfs de la Très Sainte Vierge,
Ils sont ses enflammés qui vont La proclamant

Étoile de la mer et feu du firmament,
Qui jettent dans les vents la voix de ses louanges,

Avec des lèvres d’or comme le chœur des anges,
Qui l’ont priée avec des vœux si dévorants

Et des cœurs si brûlés qu’ils en ont les yeux grands,
Qui la servent enfin dans de telles délices,

Qu’ils tremperaient leur foi dans le feu des supplices,
Et qu’Elle, un soir d’amour, pour les récompenser,

Donne aux plus saints d’entre eux son Jésus à baiser.

Moine Épique

On eût dit qu’il sortait d’un désert de sommeil,

Où, face à face, avec les gloires du soleil,
Sur les pitons brûlés et les rochers austères,

S’endorts la majesté des lions solitaires.
Ce moine était géant, sauvage et solennel,

Son corps semblait bâti pour un œuvre éternel,
Son visage, planté de poils et de cheveux,

Dardait tout l’infini par les trous de ses yeux ;
Quatre-vingts ans chargeaient ses épaules tannées

Et son pas sonnait ferme à travers les années ;
Son dos monumental se carrait dans son froc,

Avec les angles lourds et farouches d’un roc ;
Ses pieds semblaient broyer des choses abattues

Et ses mains ébranler des socles de statues,
Comme si le Christ-Dieu l’eût forgé tout en fer,

Pour écraser sous lui les rages de l’enfer.

C’était un homme épris des époques d’épée,

Où l’on jetait sa vie aux vers de l’épopée,
Qui dans ce siècle flasque et dans ce temps bâtard,

Apôtre épouvantant et noir, venait trop tard,
Qui n’avait pu, selon l’abaissement, décroître,

Et même était trop grand pour tenir dans un cloître,
Et se noyer le cœur dans le marais d’ennui

Et la banalité des règles d’aujourd’hui.

Il lui fallait le feu des grands sites sauvages,

Les rocs violentés par de sombres ravages,
Le ciel torride et le désert et l’air des monts,

Et les tentations en rut des vieux démons
Agaçant de leurs doigts la chair en fleur des gouges

Et lui brûlant la lèvre avec des grands seins rouges,
Et lui bouchant les yeux avec des corps vermeils,

Comme les eaux des lacs avec l’or des soleils.

On se l’imaginait, au fond des solitudes,

Marmorisé dans la raideur des attitudes,
L’esprit durci, le cœur blême de chasteté,

Et seul, et seul toujours avec l’immensité.
On le voyait marcher au long des mers sonnantes,

Au long des bois rêveurs et des mares stagnantes,
Avec des gestes fous de voyant surhumain,

Et s’en venir ainsi vers le monde romain,
N’ayant rien qu’une croix taillée au cœur des chênes,

Mais la bouche clamant les ruines prochaines,
Mais fixes les regards, mais énormes les yeux,

Barbare illuminé qui vient tuer les dieux.

Moine Sauvage

On trouve encor de grands moines que l’on croirait

Sortis de la nocturne horreur d’une forêt.
Ils vivent ignorés en de vieux monastères,

Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.
Et l’épouvantement des grands bois résineux

Roule avec sa tempête et sa terreur en eux.
Leur barbe flotte au vent comme un taillis de verne,

Et leur œil est luisant comme une eau de caverne.
Et leur grand corps drapé des longs plis de leur froc

Semble surgir debout dans les parois d’un roc.
Eux seuls, parmi ces temps de grandeur outragée,

Ont maintenu debout leur âme ensauvagée ;
Leur esprit, hérissé comme un buisson de fer,

N’a jamais remué qu’à la peur de l’enfer ;
Ils n’ont jamais compris qu’un Dieu porteur de foudre

Et cassant l’univers que rien ne peut absoudre,
Et des vieux Christs hagards, horribles, écumants,

Tels que les ont grandis les maîtres allemands,
Avec la tête en loque et les mains large-ouvertes

Et les deux pieds crispés autour de leurs croix vertes
Et les saints à genoux sous un feu de tourment,

Qui leur brûlait les os et les chairs lentement ;
Et les vierges, dans les cirques et les batailles,

Donnant aux lions roux à lécher leurs entrailles ;
Et les pénitents noirs qui, les yeux sur le pain,

Se laissaient, dans leur nuit rouge, mourir de faim.
Et tels s’useront-ils en de vieux monastères,

Au fond du cloître, ainsi que des marbres austères.

Moine Simple

Ce convers recueilli sous la soutane bise

Cachait l’amour naïf d’un saint François d’Assise.
Tendre, dévotieux, doux, fraternel, fervent,

II était jardinier des fleurs dans le couvent.
Il les aimait, le simple, avec toute son âme,

Et ses doigts se chauffaient à leurs feuilles de flamme.
Elles lui parfumaient la vie et le sommeil,

Et pour elles, c’était qu’il aimait le soleil
Et le firmament pur et les nuits diaphanes,

Où les étoiles d’or suspendent leurs lianes.
Tout enfant, il pleurait aux légendes d’antan

Où sont tués dés lys sous les pieds de Satan,
Où dans un infini vague, fait d’apparences,

Passent des séraphins parmi des transparences.
Où les vierges s’en vont par de roses chemins,

Avec des grands missels et des palmes aux mains,
Vers la mort accueillante et bonne et maternelle

A ceux qui mettent l’or de leur espoir en elle.

Aux temps de Mai, dans les matins auréolés

Et l’enfance des jours vaporeux et perlés,
Qui font songer aux jours mystérieux des limbes

Et passent couronnés de la clarté des nimbes,
Il étalait sa joie intime et son bonheur,

A parer de ses mains l’autel, pour faire honneur
A la très douce et pure et benoîte Marie,

Patronne de son cœur et de sa closerie.
Il ne songeait à rien, sinon à l’adorer,

A lui tendre son âme entière à respirer,
Rose blanche, si frêle et si claire et si probe,

Qu’elle semblait n’avoir connu du jour que l’aube,
Et qu’au soir de la mort, où, sans aucun regret,

Jusqu’aux jardins du ciel, elle s’envolerait
Doucement de sa vie obscure et solitaire,

N’ayant rien laissé d’elle aux buissons de la terre,
Le parfum, exhalé dans un soupir dernier,

Serait depuis longtemps connu du ciel entier.

Rentrée Des Moines

I
On dirait que le site entier sous un lissoir

Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère ;

C’est l’heure où la clarté du jour d’ombres s’obère,

Où le soleil descend les escaliers du soir.
Une étoile d’argent lointainement tremblante,

Lumière d’or dont on n’aperçoit le flambeau,

Se reflète, mobile et fixe, au fond de l’eau

Où le courant la lave, avec une onde lente.
A travers les champs verts s’en va se déroulant

La route dont l’averse a creusé les ornières ;

Elle longe les noirs massifs des sapinières

Et monte au carrefour couper le pavé blanc.
Au loin scintille encore une lucarne ronde

Qui s’ouvre ainsi qu’un oeil dans un pignon rongé ;

Là, le dernier reflet du couchant s’est plongé

Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.
Et rien ne s’entend plus dans ce mystique adieu,

Rien le site vêtu d’une paix métallique

Semble enfermer en lui, comme une basilique,

La présence muette et nocturne de Dieu.
II
Alors les moines blancs rentrent aux monastères

Après secours portés aux malades des bourgs,

Aux laboureurs ployés sous le faix des labours

Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,
A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux,

Et que nul de regrets ni de pleurs n’accompagne

Et qu’on enterrera dans un coin de campagne,

Sans qu’on lave leur corps ni qu’on ferme leurs yeux,
Aux mendiants mordus de misères avides,

Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus

Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus

Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.
Et tels les moines blancs traversent les champs noirs,

Faisant songer au temps des jeunesses bibliques

Où l’on voyait errer des géants angéliques,

En longs manteaux de lin, dans l’or pâli des soirs.
III
Brusque, résonne au loin un tintement de cloche,

Qui casse du silence à coups de battant clair

Par-dessus les hameaux, et jette à travers l’air

Un long appel, qui long, parmi l’écho, ricoche.
Il proclame que c’est l’instant justicier

Où les moines s’en vont en chœur chanter Ténèbres

Et promener sur leurs consciences funèbres

La froide cruauté de leurs regards d’acier.
Et les voici priant : tous ceux dont la journée

S’est consumée au long hersage en pleins terreaux,

Ceux dont l’esprit, sur les textes préceptoraux,

S’épand, comme un reflet de lumière inclinée.
Ceux dont la solitude âpre et mâle a rendu

L’âme voyante et dont la peau blême et collante

Jette vers Dieu la voix de sa maigreur sanglante,

Ceux dont les tourments noirs ont fait le corps tordu.
Et les moines qui sont rentrés aux monastères,

Après visite faite aux malheureux des bourgs,

Aux remueurs cassés de sols et de labours,

Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,
A leurs frères pieux disent, à lente voix,

Qu’au dehors, quelque part, dans un coin de bruyère,

Il est un moribond qui s’en va sans prière

Et qu’il faut supplier, au chœur, le Christ en croix,
Pour qu’il soit pitoyable aux mendiants avides

Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus

Se béquiller au loin dans les enclos feuillus

Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.
Et tous alors, tous les moines, très lentement,

Envoient vers Dieu le chant des lentes litanies ;

Et les anges qui sont gardiens des agonies

Ferment les yeux des morts, silencieusement.

Les Vêpres

Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles

Le flux et le reflux des douleurs vespérales.
Lorsque dans son lit froid, derrière sa cloison,

Le malade redit sa dernière oraison ;
Lorsque la folie arde au coeur les lunatiques,

Et que la toux mord à la gorge les étiques ;
Lorsque les yeux troublés de ceux qui vont mourir,

Tout en songeant aux vers, voient le couchant fleurir ;
Lorsque pour les défunts, que demain l’on enterre,

Les fossoyeurs, au son du glas, remuent la terre ;
Lorsque dans les maisons closes on sent les seuils

Heurtés lugubrement par le coin des cercueils ;
Lorsque dans l’escalier étroit montent les bières

Et que la corde râcle au ras de leurs charnières ;
Lorsqu’on croise à jamais, dans la chambre des morts,

Le linceul sur leurs bras, leurs bras sur leurs remords ;
Lorsque les derniers coups de la cloche qui tinte

Meurent dans les lointains, comme une voix éteinte,
Et qu’en fermant les yeux pour s’endormir, la nuit

Etouffe, entre ses cils, la lumière et le bruit :
Moines, vos chants du soir roulent parmi leurs râles

Le flux et le reflux des douleurs vespérales.

L’hérésiarque

Et là, ce moine noir, que vêt un froc de deuil,

Construit, dans sa pensée, un monument d’orgueil.
Il le bâtit, tout seul, de ses mains taciturnes,

Durant la veille ardente et les fièvres nocturnes.
Il le dresse, d’un jet, sur les Crédos béants,

Comme un phare de pierre au bord des océans,
Il y scelle sa fougue et son ardeur mystique,

Et sa fausse science et son doute ascétique,
Il y jette sa force et sa raison de fer

Et le feu de son âme et le cri de sa chair,
Et l’œuvre est là, debout, comme une tour vivante,

Dardant toujours plus haut sa tranquille épouvante,
Empruntant sa grandeur à son isolement,

Sous le défi serein et clair du firmament,
Cependant qu’au sommet des rigides spirales

Luisent sinistrement, comme des joyaux pâles,
Comme de froids regards, toisant Dieu dans les cieux,

Les blasphèmes du grand moine silencieux.

Aussi vit-il, tel qu’un suspect parmi ses frères,

Tombeau désert, vidé de vases cinéraires,
Damné d’ombre et de soir, que Satan ronge et mord,

Lépreux moral, chauffant contre sa peau la mort,
Le cœur tortionné, durant des nuits entières,

La bouche morte aux chants sacrés, morte aux prières,
Le cerveau fatigué d’énormes tensions,

Les yeux brûlés au feu rouge des visions,
Le courage hésitant, malgré les clairvoyances,

À rompre effrayamment le plain-chant des croyances,
Qui par le monde entier s’en vont prenant l’essor

Et dont Rome, là-bas, est le colombier d’or,
Jusqu’au jour où, poussé par sa haine trop forte,

Il se possède enfin et clame sa foi morte
Et se carre massif, sous l’azur déployé,

Avec son large front vermeil de foudroyé.

Alors il sera grand de la grandeur humaine,

Son orgueil flamboiera sous la foudre romaine,
Son nom sera crié dans la rage et l’amour,

Son ombre, projetée, obscurcira le jour,
Les prêches, les écrits, les diètes, les écoles,

Les sectes germeront autour de ses paroles,
Le monde entier, promis par les papes aux rois,

Sur le vieux sol chrétien verra trembler la croix,
Les disputes, les cris, les querelles, les haines,

Les passions et les fureurs, rompant leurs chaînes,
Ainsi qu’un troupeau roux de grands fauves lâchés,

Broieront, entre leurs dents, les dogmes desséchés,
Un vent venu des loins antiques de la terre

Éteindra les flambeaux autour du sanctuaire,
Et la nuit l’emplira morne, comme un cercueil,

Depuis l’autel désert jusqu’aux marches du seuil,
Tandis qu’à l’horizon luiront des incendies,

Des glaives furieux et des crosses brandies.

Les Matines

Moines, vos chants d’aurore ont des élans d’espoir,

Et des bruits retombants de cloche et d’encensoir :
Quand les regards, suivant leur route coutumière,

Montent vers les sommets chercher de la lumière ;
Quand le corps, dégourdi des langueurs du réveil,

Comme un jardin d’été se déplie au soleil ;
Quand le cerveau, tiré des sommeils taciturnes,

Secoue au seuil du jour ses visions nocturnes,
Quand il reprend sur lui la charge de penser,

Et que l’aube revient d’orgueil le pavoiser ;
Quand l’amour, revenu des alcôves aux plaines,

Berce des oiseaux d’or dans ses douces haleines ;
Quand peuplant de regards les loins silencieux,

Les souvenirs charmeurs nous fixent de leurs yeux ;
Quand notre corps se fond dans la volupté d’être

Et que de nouveaux sens lui demandent à naître :
Moines, vos chants d’aurore ont des élans d’espoir

Et des bruits retombants de cloche et d’encensoir.

Les Moines

Je vous invoque ici, Moines apostoliques,

Chandeliers d’or, flambeaux de foi, porteurs de feu,

Astres versant le jour aux siècles catholiques,

Constructeurs éblouis de la maison de Dieu ;
Solitaires assis sur les montagnes blanches,

Marbres de volonté, de force et de courroux,

Prêcheurs tenant levés vos bras à longues manches

Sur les remords ployés des peuples à genoux ;
Vitraux avivés d’aube et de matin candides,

Vases de chasteté ne tarissant jamais,

Miroirs réverbérant comme des lacs lucides

Des rives de douceur et des vallons de paix ;
Voyants dont l’âme était la mystique habitante,

Longtemps avant la mort, d’un monde extra-humain,

Torses incendiés de ferveur haletante,

Rocs barbares debout sur l’empire romain ;
Étendards embrasés, armures de l’Église,

Abatteurs d’hérésie à larges coups de croix,

Géants chargés d’orgueil que Rome immortalise,

Glaives sacrés pendus sur la tête des rois ;
Arches dont le haut cintre arquait sa vastitude,

Avec de lourds piliers d’argent comme soutiens,

Du côté de l’aurore et de la solitude,

D’où sont venus vers nous les grands fleuves chrétiens ;
Clairons sonnant le Christ à belles claironnées,

Tocsins battant l’alarme, à mornes glas tombants,

Tours de soleil de loin en loin illuminées,

Qui poussez dans le ciel vos crucifix flambants.

Aux Moines

Moines venus vers nous des horizons gothiques,

Mais dont l’âme, mais dont l’esprit meurt de demain,

Qui reléguez l’amour dans vos jardins mystiques

Pour l’y purifier de tout orgueil humain,

Fermes, vous avancez par les routes des hommes,

Les yeux hallucinés par les feux de l’enfer,

Depuis les temps lointains jusqu’au jour où nous sommes,

Dans les âges d’argent et les siècles de fer,

Toujours du même pas sacerdotal et large.

Seuls vous survivez grands au monde chrétien mort,

Seuls sans ployer le dos vous en portez la charge

Comme un royal cadavre au fond d’un cercueil d’or.

Moines oh! les chercheurs de chimères sublimes

Vos cris d’éternité traversent les tombeaux,

Votre esprit est hanté par la lueur des cimes,

Vous êtes les porteurs de croix et de flambeaux

Autour de l’idéal divin que l’on enterre.
Oh ! les moines vaincus, altiers, silencieux,

Oh ! les géants debout sur les bruits de la terre,

Qui n’écoutez que le seul bruit que font les cieux

Moines grandis parmi l’exil et les défaites,

Moines chassés, mais dont les vêtements vermeils

Illuminent la nuit du monde, et dont les têtes

Passent dans la clarté des suprêmes soleils,

Nous vous magnifions, nous les poètes calmes.

Et puisque rien de fier n’est aujourd’hui vainqueur,

Puisqu’on a rabattu vers la fange les palmes,

Moines, grands isolés de pensée et de cœur,

Avant que la dernière âme ne soit tuée,

Mes vers vous bâtiront de mystiques autels

Sous le velum errant d’une chaste nuée,

Afin qu’un jour cette âme aux désirs éternels,

Pensive et seule et triste au fond de la nuit blême,

De votre gloire éteinte allume encor le feu,

Et songe à vous encor quand le dernier blasphème

Comme une épée immense aura transpercé Dieu !

Croquis De Cloître

I
Dans un pesant repos d’après-midi vermeil,

Les stalles en vieux chêne éteint sont alignées,

Et le jour traversant les fenêtres ignées

Etale, au fond du choeur, des nattes de soleil.
Et les moines dans leurs coules toutes les mêmes,

– Mêmes plis sur leur manche et mêmes sur leur froc,

Même raideur et même attitude de roc –

Sont là debout, muets, plantés sur deux rangs blêmes.
Et l’on s’attend à voir leurs gestes arrêtés

Se prolonger soudain et les versets chantés

Rompre, à tonnantes voix, ces silences qui pèsent ;
Mais rien ne bouge, au long du sombre mur qui fuit,

Et les heures s’en vont, par le couvent, sans bruit,

Et toujours et toujours les grands moines se taisent.
II
A pleine voix midi s’exaltant au dehors

Et les champs reposant les nones sont chantées,

Dans un balancement de phrases répétées

Et hantantes, comme un rappel de grands remords.
Et peu à peu les chants prennent de tels essors,

Les antiennes sont sur de tels vols portées

A travers l’ouragan des notes exaltées,

Que tremblent les vitraux, au fond des corridors.
Le jour tombe en draps clairs et blancs par les fenêtres ;

On dirait voir pendus de grands manteaux de prêtres

A des clous de soleil. Mais soudain, lentement,
Les moines dans le choeur taisent leurs mélodies

Et, pendant le repos entre deux psalmodies,

Il vient de la campagne un lointain meuglement.
III
En automne, dans la douceur des mois pâlis,

Quand les heures d’après-midi tissent leurs mailles,

Au vestiaire, où les moines, en blancs surplis,

Rentrent se dévêtir pour aller aux semailles,
Les coules restent pendre à l’abandon. Leur plis

Solennellement droits descendent des murailles,

Comme des tuyaux d’orgue et des faisceaux de lys,

Et les derniers soleils les tachent de médailles.
Elles luisent ainsi sous la splendeur du jour,

Le drap pénétré d’or, d’encens et d’orgueil lourd,

Mais quand s’éteint au loin la diurne lumière,
Mystiquement, dans les obscurités des nuits,

Elles tombent, le long des patères de buis,

Comme un affaissement d’ardeur et de prière.
IV
Le choeur, alors qu’il est sombre et dévotieux,

Et qu’un recueillement sur les choses s’embrume,

Conserve encor dans l’air que l’encens bleu parfume

Comme un frisson épars des hymnes spacieux.
La gravité des longs versets sentencieux

Reste debout comme un marteau sur une enclume,

Et l’antienne du jour, plus blanche que l’écume,

Remue encor son aile au mur silencieux.
On les entend frémir et vibrer en son âme ;

C’est à leur frôlement que vacille la flamme

Devant le tabernacle, et que les saints sculptés
Gardent, près des piliers, leurs poses extatiques,

Comme s’ils entendaient toujours les grands cantiques

Autour de leur prière en sourdine chantés.