Sabine Sicaud

Douze ans Une petite fille

Un jardin du soleil des fleurs

Et chaque instant léger qui brille

Semble rimer avec bonheur.
L’oiseau vient boire à la fontaine

Le soir s’endort sur un glaïeul

La poupée, oubliée à peine,

Reste encor là sur un fauteuil
Et, pris par une âme charmante

Qui palpite avec l’univers,

Les fleurs, les animaux, les plantes

Viennent d’eux-mêmes dans les vers.
Treize ans Sur la nature tendre,

Elle penche son coeur tremblant

Mais pourquoi veut-elle comprendre

Tant de choses déjà ? Treize ans
Pourquoi cette angoisse si forte

Pour tout ce qui meurt dans les bois ?

Le fruit tombé la feuille morte

Est-ce un pressentiment ? Pourquoi
Interroge-t-elle les choses

Avec des mots illimités ?

Croit-elle un instant que les roses

Lui répondront la vérité ?
Quinze ans l’âge de Juliette

L’âge où l’amour est sans péché

Pauvre petite âme inquiète,

Sens-tu comme une ombre approcher ?
Tu t’éloignes de la nature

Qui trembla si près de ton coeur

Et pourtant ta courte aventure

Ressemble à celle de ses fleurs
Ainsi qu’une fleur infinie

Sous un soleil trop épuisant,

Brûlée à ton propre génie,

Tu meurs ! et tu n’as que quinze ans !

Voyage En Espagne

Beauté divine des nuages

Ah ! comment dire la couleur

De ce miraculeux voyage

Qui mêla mon cœur à ton cœur !
C’était rose, royal, champêtre,

Éternel, et même enfantin.

C’était ce que le soir, peut-être,

Pense en regardant le matin.
Sous tant de clarté, le cœur doute ;

La joie est une angoisse aussi.

On croyait prendre sur la route,

Vers le bonheur, des raccourcis.
Le ciel est bleu, la mer est basse.

De loin je regarde et je vois

Un merveilleux passant qui passe

Ce passant merveilleux, c’est toi !
De loin je te photographie

Dans un petit verre carré.

C’est bien toi. Jamais de ma vie

Je ne t’ai autant adoré.
C’est toi ! Tu parles Tu respires

Tu vas, et tu viens, et tu vis

Tu t’assieds sur un banc pour lire

Le petit journal du pays.
Je marche dans l’eau sur la plage

Pour te rejoindre à l’horizon ;

Tous les bateaux sont en voyage ;

Nous revenons vers les maisons,
Vers les jardins, vers les musiques,

Le vent ferme son éventail.

Ô les ravissantes boutiques !

L’une est le Palais du corail.
Mes yeux soulignent de tendresse

Le moindre geste que tu fis ;

Sur nos pas, les magasins dressent

Des espaliers de fruits confits ;
L’Église a des vieilles statues ;

Nos ombres tremblent sur le sol ;

Tous les rêves sont dans la rue

Tous les oiseaux sont espagnols
Leur cantate n’est pas surprise

De se poser sur des genêts

Quelle douceur Comment la brise

Savait-elle que tu m’aimais ?
Ah ! que la promenade est brève

Quand c’est toi qui la proposas

Il y eut de tout dans ce rêve :

Des silences, des mimosas,
Un chapeau qui, pour mieux te plaire,

S’ajoutait un voile argenté ;

Et l’éternel vocabulaire

Que l’amour seul sait inventer.
Mais la vie, hélas, va trop vite,

Le matin touche le tantôt

Comme en tes bras je suis petite,

Quand tu me passes mon manteau.
Mon coeur, fou de tendresse, tremble

Comme la plume d’un bambou

Et je t’aime tant qu’il me semble

Que tu ne m’aimes plus du tout !

Prière

Seigneur, pardonnez-moi. Parmi l’avoine grise,

J’ai trop aimé les soirs, les fleurs, et les fourmis ;

Je préférais, aux lys d’argent de votre église,

Ceux, dans les sentiers frais, que vous-même aviez mis.
Seigneur, pardonnez-moi. Parmi l’heure indécise,

J’ai pris l’astre du ciel pour un doute éclairci ;

Et, d’un cœur plus penché que le clocher de Pise,

J’ai pris le ver luisant pour une étoile aussi.
Comment pouviez-vous donc écouter ma prière

Quand, par une fenêtre, un parfum de bruyère

Suffisait pour troubler mon cœur qui palpitait ?
Seigneur, chaque printemps dictait la parabole

De mon âme si grave et pourtant si frivole

Et je n’ai su prier qu’en mots que j’inventais !

Azur Au Pays Basque

C’est la saison divine et fraîche

Où l’on croit tout ce qu’on vous dit ;

L’air est bleu comme une dépêche,

Le ciel bleu comme un paradis ;
Le saule défend que l’on pleure ;

Le soleil dit : « N’allez jamais

Chercher midi à quatorze heures  » ;

Les petits arbres des sommets
Semblent rangés par des archanges

Sur une table de gazon ;

Chaque oranger a dix oranges,

Chaque village a dix maisons ;
Dans l’arbre une voix infinie

Ne va durer que quelques jours ;

Les cigales ont du génie ;

La rose est la fleur de l’amour ;
Les plus méchants barreaux des grilles

Ont des sourires de jasmin ;

L’école des petites filles

Donne sept ans au vieux chemin ;
Le ciel tendre n’a pas un voile ;

Les peupliers ce soir pourront

Chanter la romance à l’étoile

Qu’ils touchent presque avec leur front ;
La lumière n’a pas un masque,

Et la campagne dit : « Vraiment,

Il n’y a que ce pays basque

Qui soit si triste et si charmant »
Demain la fête d’Espelette

Vendra ses raisins andalous ;

Si la montagne est violette

C’est que le vent vient d’Itxassou
Quelle douceur ! quelle faiblesse !

Un insecte miraculeux

Prétend qu’à jamais on le laisse

Dormir au fond d’un iris bleu ;
L’ortie a rentré tous ses ongles ;

Dans l’herbe qui monte aux genoux

On lit Le livre de la Jungle

Au milieu des gueules-de-loup ;
La couleuvre, dans les pervenches,

N’est plus qu’un collier endormi ;

On se confie aux moindres branches ;

Les animaux sont des amis ;
Le soleil aux balcons s’attarde ;

Les maisons ne sont plus soudain

Que des images qu’on regarde,

Car on habite les jardins ;
Un chant tremblant comme un mensonge

Passe au loin dans le soir tombant.

Les cœurs s’embarquent sur les songes

Un manteau reste sur un banc
Et tous les ciels, toutes les roses,

Prennent, pour mieux nous attendrir,

Cet aspect déchirant des choses

Qui deviendront des souvenirs !

Ivory

À ma Mère
Ivory, cher petit village,

Où ma mère, au bord d’un ruisseau,

Regardait son jeune visage

Et causait avec les oiseaux ;
Ivory, doux coin de nature,

Où ma mère, au bord d’un jardin,

Apprenait le chant, la couture,

Et tous les gestes de ses mains ;
Ivory, douceur infinie,

Où ma mère, au bord des soirs frais,

Avec son beau nom de  » Sylvie « ,

Semblait posséder la forêt ;
Ivory, village qui brille

Au bord de tous mes souvenirs,

Lorsque j’étais petite fille

Encor si loin de l’avenir
Quand, sur une carte de France,

Ce petit nom m’apparaissait,

Il me paraissait plus immense

Que tout ce qui l’environnait ;
Quelle ville aux mille lumières

Pouvait dépasser, dans mon cœur,

L’humble paysage où ma mère

Faisait tant de bouquets de fleurs ?
D’ailleurs, elle eut toujours, ensuite,

Ce talent grave et parfumé :

Avec deux ou trois marguerites,

Quelques lys à demi fermés,
Avec quelques roses vermeilles

Et quelques herbes du gazon,

Elle faisait une merveille

Qui respirait dans la maison.
Son âme avait toutes les grâces ;

Elle lisait peu de romans,

Mais, plein de la saison qui passe,

Son cœur instinctif et charmant
Savait mettre, au bord de la vie

Dans des bouquets roses et verts,

Mille fois plus de poésie

Que je n’en mettais dans des verts !

Le Jardin Vivant

Quand je n’étais encore au monde qu’une enfant

Qui vivait au jardin et croyait au feuillage,

J’allais souvent revoir, dans un jardin vivant,

Tous ces perroquets bleus qui font tant de tapage.
Je suivais, sur le bord d’un ruisseau palpitant,

Le canard mandarin, cet arc-en-ciel qui nage ;

Et, lorsque je tendais du pain à l’éléphant,

Je lui tendais mon cœur encor bien davantage.
Le singe était partout ; l’ours était dans un coin ;

Sur un petit rocher méditait le pingouin ;

Le monde était absent du rêve qui m’effleure.
Je respirais un chant. Je comprenais un cri.

Et puis, je rapportais quelque lilas fleuri

Et je n’ai beaucoup changé depuis cette heure !