Vieux Souvenir

Oui, je suis revenu sous la fenêtre aimée,

Dérobée à moitié sous les grands arbres verts,

Où, pour ouïr du soir les murmures divers,

Vous penchiez si souvent votre tête charmée.
Les oiseaux gazouillaient dans les sentiers couverts ;

Les fleurs ouvraient au vent leur corolle embaumée ;

Et, saluant de loin la fenêtre fermée,

Je m’arrêtai pensif pour crayonner ces vers.
La brise au vol serein jouait dans les ramilles ;

D’âcres senteurs montaient des épaisses charmilles ;

Le Couchant teignait d’or le front de la villa ;
Et, cependant, malgré ces splendeurs réunies,

Ces rayons, ces parfums, ces fleurs, ces harmonies,

Le deuil planait partout, car vous n’étiez plus là !
(1874)

Prologue

Quand le rude Équinoxe, avec son froid cortège,

Quitte nos horizons moins inhospitaliers,

Sur nos champs de frimas s’abattent par milliers

Ces visiteurs ailés qu’on nomme OISEAUX DE NEIGE.
De graines nulle part, nul feuillage aux halliers.

Contre la giboulée et nos vents de Norvège,

Seul le regard d’en haut les abrite, et protège

Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers.
Chers petits voyageurs, sous le givre et la grêle,

Vous voltigez gaîment, et l’on voit sur votre aile

Luire un premier rayon du printemps attardé.
Allez, tourbillonnez autour des avalanches ;

Sans peur, aux flocons blancs mêlez vos plumes blanches :

Le faible que Dieu garde est toujours bien gardé.
(1879)

Réponse Au Sonnet D’arvers

Non, non, votre secret n’était pas un mystère.

Cet amour éternel discrètement conçu,

Vous avez, ô poète, eu grand tort de le taire :

Celle que vous aimiez l’a toujours fort bien su.
Vous n’avez point passé près d’elle inaperçu ;

Votre âme à ses côtés n’était pas solitaire ;

Mais vous avez perdu votre temps sur la terre :

N’osant rien demander, vous n’avez rien reçu.
Les femmes ont le cœur aussi subtil que tendre :

Pas une, soyez sûr, qui marche sans entendre

Le moindre des soupirs exhalés sur ses pas.
À l’instinct de leur sexe uniquement fidèles,

Des centaines, croyant vos vers tout remplis d’elles,

Raillaient votre silence et ne vous plaignaient pas.
(1899)

Septembre

L’atmosphère dort, claire et lumineuse ;

Un soleil ardent rougit les houblons ;

Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds

Tombent sous l’acier de la moissonneuse.
Sonore et moqueur, l’écho des vallons

Répète à plaisir la voix ricaneuse

Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse,

Pour s’en revenir, des sentiers plus longs.
Tout à coup éclate un bruit dont la chute

Retentit au loin, et que répercute

Du ravin profond le vaste entonnoir.
N’ayez point frayeur de ce tintamarre ?

C’est quelque nemrod qui, de mare en mare,

Poursuit la bécasse ou le canard noir.

(1878)

Spencer Wood

À Mlles Letellier de Saint-Just.
En amont de Québec, on fait la découverte

D’un pavillon tout blanc coquettement posé

Sur l’angle à pic d’un roc au long flanc ardoisé,

Et donc la large épaule est de grands pins couverte.
Plus loin, s’il plonge un peu sur le sommet boisé,

L’œil aperçoit, au fond d’une clairière verte,

Une altière villa dont la porte entr’ouverte

Dresse droit devant vous son tympan pavoisé.
Vaste piazza, sentiers fleuris, fraîches ramures,

Bosquets pleins de parfums, d’oiseaux et de murmures,

Site revu souvent, et toujours contemplé !
C’est Spencer Wood, joli tableau, riant poème,

Foyer que la Patrie offre à son chef suprême,

Et qui jamais ne fut plus noblement peuplé.
(1876)

Toast À La France

Mes amis, buvons à la France,

À la France, qui fut toujours

Le plus profond de nos amours,

Et notre plus sainte espérance !
À la France des nouveaux jours,

Qui sut souffrir sans défaillance,

Et dont l’indomptable vaillance

Nous promet d’éclatants retours !
Buvons à la France, à sa gloire,

Aux fiers héros de son histoire,

À sa grandeur, à ses succès !
Et ― s’il lui faut brandir le glaive ―

À la revanche qui se lève !

À l’unité du sol français !
(juillet 1882)

Tombe Isolée

À Varennes, pays de calme et de bien-être,

Au milieu d’un enclos ombragé de grands fûts,

Blanche, parmi le vert des herbages touffus

Une pierre tombale est là sous ma fenêtre.
Pauvre mort délaissé ! je ne veux rien connaître

Ni même soupçonner rien de ce que tu fus ;

Pourtant à ta pensée un sentiment confus

De troublante pitié me hante et me pénètre.
Serait-ce que la mort elle-même a le don

Au-delà du cercueil de sentir l’abandon ?

La tombe a-t-elle aussi ses ennuis ? non sans doute ;
Mais le cœur, pauvre cœur ― à quoi bon le nier ? ―

Est bien fait pour aimer sans fin, puisqu’il redoute

Jusqu’au fond du tombeau l’isolement dernier.

(1899)

Variations Sur Le Même Sujet

Pour tous ― elle excepté ― ma vie a son mystère :

Un amour éternel depuis longtemps conçu.

Mon cœur en débordait ; pourtant j’ai dû le taire :

Nul profane ici-bas n’en a jamais rien su.
À distance je vis, discret, inaperçu ;

On me croit en ce monde un passant solitaire ;

Mais j’eus plus que ma part de bonheur sur la terre

Nul ne saura jamais tout ce que j’ai reçu.
Jamais femme ne fut plus qu’elle douce et tendre ;

Je la suis en silence, et sans paraître entendre

Les murmures flatteurs soulevés sur ses pas.
Et, tandis que, dans l’ombre, à mon secret fidèle,

Je trace en mon émoi ces vers tout remplis d’elle.

Plusieurs s’étonneront, et ne comprendront pas.

(1888)

Mai

Hozanna ! La forêt renaît de ses ruines ;

La mousse agrafe au roc sa mante de velours ;

La grive chante ; au loin les grands bœufs de labours

S’enfoncent tout fumants dans les chaudes bruines ;
Le soleil agrandit l’orbe de son parcours ;

On ne sait quels frissons passent dans les ravines ;

Et dans l’ombre des nids, fidèle aux lois divines,

Bientôt battra son plein la saison des amours.
Aux échos d’alentour chantant à gorge pleine,

Le semeur, dont la main fertilise la plaine,

Jette le froment d’or dans les sillons fumés.
Sortons tous ; et, groupés sur le seuil de la porte,

Aspirons à loisir le vent qui nous apporte

Comme un vague parfum de lilas embaumés.

(1878)

Mars

Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées !

La neige à flocons lourds s’amoncelle à foison

Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées :

C’est le dernier effort de la rude saison.
C’est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;

Des frimas cristallins l’étrange floraison

Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; ―

Là-bas un trait bronzé dessine l’horizon.
Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ;

Plus d’orignaux géants, plus de biches coquettes,

Plus de course lointaine au lointain Labrador.
Il s’en consolera, dans la combe voisine,

En regardant monter sur un feu de résine

La sève de l’érable en brûlants bouillons d’or.

(1878)

Montebello

Pittoresque manoir, retraite hospitalière

Où Papineau vaincu coula ses derniers jours,

J’aime à revoir tes murs, ta terrasse, tes tours

Secouant au soleil leur panache de lierre.
Qui suit de tes sentiers la courbe irrégulière,

En s’égarant sous bois, s’imagine toujours

Voir, dans le calme ombreux de leurs secrets détours,

Glisser du grand tribun l’image familière.
Car il vit tout entier ici ― dans chaque objet ;

Il aimait ce fauteuil, cet arbre l’ombrageait ;

Tout nous parle de lui, tout garde sa mémoire ;
Et, pour suprême attrait, sur ce seuil enchanté,

Le cœur tout grand ouvert, la Grâce et la Beauté

Ajoutent leur prestige aux souvenirs de gloire.
(1885)

Noces De Diamant

À M et Mme C. P***
O mes chers vieux amis, à l’époque trop brève,

Et pour moi disparue, hélas ! depuis longtemps,

Où l’on voit devant soi l’avenir qui se lève

Comme un soleil joyeux sur l’azur du printemps ;
Quand j’étais jeune, enfin, j’avais fait ce doux rêve

D’une existence entière ― oui, de tous les instants ―

Aube sans lendemain qui commence et s’achève

Dans la naïveté des amours de vingt ans.
Je ne réclame point. La vie est bonne mère :

Elle mit sur ma route, en brisant ma chimère,

Une assez large part de bonheur en retour ;
Mais sans trouver en rien la destinée injuste,

Je salue, attendri, votre vieillesse auguste

Qui sut réaliser mon beau rêve d’un jour !
(1890)

Novembre

Jours de deuil ! plus de nids sous le feuillage vert ;

Les chantres de l’été désertent nos bocages ;

On n’entend que le cri de l’oiseau dans les cages,

Avec les coups de bec sonores du pivert.
De jaunissants débris le gazon s’est couvert ;

Les grands bœufs tristement reviennent des pacages ;

Et la sarcelle brune, au bord des marécages,

Prend son essor pour fuir l’approche de l’hiver.
Aux arbres dépouillés la brise se lamente ;

À l’horizon blafard, l’aile de la tourmente

Fouette et chasse vers nous d’immenses oiseaux gris
Des passants tout en noir gagnent le cimetière ;

Suivons-les, et donnons notre pensée entière,

Pour un instant, à ceux que la mort nous a pris.
(1878)

Octobre

Les feuilles des bois sont rouges et jaunes ;

La forêt commence à se dégarnir ;

L’on se dit déjà : L’hiver va venir,

Le morose hiver de nos froides zones.
Sous le vent du nord tout va se ternir

Il ne reste plus de vert que les aulnes,

Et que les sapins dont les sombres cônes

Sous les blancs frimas semblent rajeunir.
Plus de chants joyeux, plus de fleurs nouvelles !

Aux champs moissonnés les lourdes javelles

Font sous leur fardeau crier les essieux.
Un brouillard dormant couvre les savanes ;

Les oiseaux s’en vont, et leurs caravanes

Avec des cris sourds passent dans les cieux !
(1878)

Pour L’album De Mme H. Mercier

Avant d’écrire un mot sur cette page blanche,

Auprès d’elle, en rêvant, j’ai promené mon œil ;

Et, sur ce frais vélin où tant d’amour s’épanche,

L’avouerai-je ? j’ai craint de trouver un écueil.
J’hésite encore, ainsi qu’un oiseau sur la branche ;

Mais, puisque de ce temple il faut franchir le seuil,

Je m’exécute, et risque une parole franche,

En songeant à celui dont vous êtes l’orgueil.
Car vous aimez, madame, un homme au cœur d’élite ;

Votre âme suit son âme en fidèle acolyte,

Répandant sur sa vie un vase au doux parfum ;
Et, lorsque l’on vous voit si charmante et si bonne,

On sent qu’il a voulu mêler, dans sa couronne,

La fleur de poésie aux lauriers du tribun.
(1877)