Spencer Wood

À Mlles Letellier de Saint-Just.
En amont de Québec, on fait la découverte

D’un pavillon tout blanc coquettement posé

Sur l’angle à pic d’un roc au long flanc ardoisé,

Et donc la large épaule est de grands pins couverte.
Plus loin, s’il plonge un peu sur le sommet boisé,

L’œil aperçoit, au fond d’une clairière verte,

Une altière villa dont la porte entr’ouverte

Dresse droit devant vous son tympan pavoisé.
Vaste piazza, sentiers fleuris, fraîches ramures,

Bosquets pleins de parfums, d’oiseaux et de murmures,

Site revu souvent, et toujours contemplé !
C’est Spencer Wood, joli tableau, riant poème,

Foyer que la Patrie offre à son chef suprême,

Et qui jamais ne fut plus noblement peuplé.
(1876)

Toast À La France

Mes amis, buvons à la France,

À la France, qui fut toujours

Le plus profond de nos amours,

Et notre plus sainte espérance !
À la France des nouveaux jours,

Qui sut souffrir sans défaillance,

Et dont l’indomptable vaillance

Nous promet d’éclatants retours !
Buvons à la France, à sa gloire,

Aux fiers héros de son histoire,

À sa grandeur, à ses succès !
Et ― s’il lui faut brandir le glaive ―

À la revanche qui se lève !

À l’unité du sol français !
(juillet 1882)

Tombe Isolée

À Varennes, pays de calme et de bien-être,

Au milieu d’un enclos ombragé de grands fûts,

Blanche, parmi le vert des herbages touffus

Une pierre tombale est là sous ma fenêtre.
Pauvre mort délaissé ! je ne veux rien connaître

Ni même soupçonner rien de ce que tu fus ;

Pourtant à ta pensée un sentiment confus

De troublante pitié me hante et me pénètre.
Serait-ce que la mort elle-même a le don

Au-delà du cercueil de sentir l’abandon ?

La tombe a-t-elle aussi ses ennuis ? non sans doute ;
Mais le cœur, pauvre cœur ― à quoi bon le nier ? ―

Est bien fait pour aimer sans fin, puisqu’il redoute

Jusqu’au fond du tombeau l’isolement dernier.

(1899)

Variations Sur Le Même Sujet

Pour tous ― elle excepté ― ma vie a son mystère :

Un amour éternel depuis longtemps conçu.

Mon cœur en débordait ; pourtant j’ai dû le taire :

Nul profane ici-bas n’en a jamais rien su.
À distance je vis, discret, inaperçu ;

On me croit en ce monde un passant solitaire ;

Mais j’eus plus que ma part de bonheur sur la terre

Nul ne saura jamais tout ce que j’ai reçu.
Jamais femme ne fut plus qu’elle douce et tendre ;

Je la suis en silence, et sans paraître entendre

Les murmures flatteurs soulevés sur ses pas.
Et, tandis que, dans l’ombre, à mon secret fidèle,

Je trace en mon émoi ces vers tout remplis d’elle.

Plusieurs s’étonneront, et ne comprendront pas.

(1888)

Vieux Souvenir

Oui, je suis revenu sous la fenêtre aimée,

Dérobée à moitié sous les grands arbres verts,

Où, pour ouïr du soir les murmures divers,

Vous penchiez si souvent votre tête charmée.
Les oiseaux gazouillaient dans les sentiers couverts ;

Les fleurs ouvraient au vent leur corolle embaumée ;

Et, saluant de loin la fenêtre fermée,

Je m’arrêtai pensif pour crayonner ces vers.
La brise au vol serein jouait dans les ramilles ;

D’âcres senteurs montaient des épaisses charmilles ;

Le Couchant teignait d’or le front de la villa ;
Et, cependant, malgré ces splendeurs réunies,

Ces rayons, ces parfums, ces fleurs, ces harmonies,

Le deuil planait partout, car vous n’étiez plus là !
(1874)

Prologue

Quand le rude Équinoxe, avec son froid cortège,

Quitte nos horizons moins inhospitaliers,

Sur nos champs de frimas s’abattent par milliers

Ces visiteurs ailés qu’on nomme OISEAUX DE NEIGE.
De graines nulle part, nul feuillage aux halliers.

Contre la giboulée et nos vents de Norvège,

Seul le regard d’en haut les abrite, et protège

Ces courriers du soleil en butte aux oiseliers.
Chers petits voyageurs, sous le givre et la grêle,

Vous voltigez gaîment, et l’on voit sur votre aile

Luire un premier rayon du printemps attardé.
Allez, tourbillonnez autour des avalanches ;

Sans peur, aux flocons blancs mêlez vos plumes blanches :

Le faible que Dieu garde est toujours bien gardé.
(1879)

Réponse Au Sonnet D’arvers

Non, non, votre secret n’était pas un mystère.

Cet amour éternel discrètement conçu,

Vous avez, ô poète, eu grand tort de le taire :

Celle que vous aimiez l’a toujours fort bien su.
Vous n’avez point passé près d’elle inaperçu ;

Votre âme à ses côtés n’était pas solitaire ;

Mais vous avez perdu votre temps sur la terre :

N’osant rien demander, vous n’avez rien reçu.
Les femmes ont le cœur aussi subtil que tendre :

Pas une, soyez sûr, qui marche sans entendre

Le moindre des soupirs exhalés sur ses pas.
À l’instinct de leur sexe uniquement fidèles,

Des centaines, croyant vos vers tout remplis d’elles,

Raillaient votre silence et ne vous plaignaient pas.
(1899)

Septembre

L’atmosphère dort, claire et lumineuse ;

Un soleil ardent rougit les houblons ;

Aux champs, des monceaux de beaux épis blonds

Tombent sous l’acier de la moissonneuse.
Sonore et moqueur, l’écho des vallons

Répète à plaisir la voix ricaneuse

Du glaneur qui cherche avec sa glaneuse,

Pour s’en revenir, des sentiers plus longs.
Tout à coup éclate un bruit dont la chute

Retentit au loin, et que répercute

Du ravin profond le vaste entonnoir.
N’ayez point frayeur de ce tintamarre ?

C’est quelque nemrod qui, de mare en mare,

Poursuit la bécasse ou le canard noir.

(1878)

Longefont

Château de Prosper Blanchemain.
Ce fut, dit-on, jadis un paisible couvent

Coquettement caché sur les bords où la Creuse

Avec un bruit d’écluse, en serpentant se creuse

Un lit sonore et frais sous le saule mouvant.
Des grands arbres perçant la voûte ténébreuse,

Sa tour jumelle luit sous le soleil levant

Je ne l’ai jamais vu, mais en rêve souvent

J’ai suivi les détours de son allée ombreuse.
Près du parterre en fleurs, un homme au front serein,

Où le génie a mis son cachet souverain,

Contemple avec amour l’ange de sa famille ;
Son fils est là, tout près, qui se penche à demi

Sur trois gais chérubins jouant sous la charmille

Je n’en connais aucun, mais je suis leur ami.
(1878)

Lui

Il a bientôt deux ans. Parfois, quand je le gronde,

Il baisse ses grands yeux qu’une larme a ternis ;

Et puis, avec des airs de douceur infinis,

Il relève vers moi sa belle tête blonde.
Et tout à coup, ― l’enfance a ces retours bénis, ―

D’un sourire joyeux sa figure s’inonde ;

Il jase en éclatant de rire, et sa faconde

Semble un gazouillement d’oiseaux au bord des nids.
Alors au fond de moi quelque chose remue ;

De tendresses sans nom ma pauvre âme est émue ;

Sous mes cils à mon tour je sens des pleurs jaillir
Merci, mon Dieu, merci ! vous dont la pitié sainte

A mêlé ce rayon de miel à notre absinthe :

L’enfant aimé pour nous consoler de vieillir !
(1878)

Ma Petite Chaise

Dans l’ombre, autour de moi quand le soir est tombé,

Je regarde souvent d’un œil mélancolique

Un pauvre petit meuble, une ancienne relique

Qui retient longuement mon esprit absorbé.
Et quand le souvenir penche mon front courbé,

Oubliant de l’objet la forme un peu rustique,

Mon rêve ému revêt d’un nimbe poétique

Cette épave qui fut ma chaise de bébé.
Ah ! c’est que j’y revois mon enfance éphémère,

Le souris paternel, le baiser de ma mère

Et je songe pensif au glorieux retour,
Quand dans ses bras ouverts ― inoubliable fête ! ―

D’autres bébés joufflus, anges à blonde tête,

Enfants de mes enfants s’assiéront à leur tour.
(1902)

Ma Petite Louise

Celle-ci, c’est Louise ; elle est la plus petite.

C’est un lutin ; pourtant je l’aime encor beaucoup,

Quand, rieuse, elle vient s’enlacer à mon cou,

Comme autour d’un vieux tronc la frêle clématite.
C’est qu’elle sait très bien, l’espiègle, le froufrou,

Qu’étant la moins âgée elle est la favorite,

Et qu’on ne donnerait sa caresse hypocrite

Ni son baiser mutin pour tout l’or du Pérou.
Douces amours d’enfants, quelle fraîche rosée

Pour le front qui vieillit, et pour l’âme épuisée

Par les nuits de travail et les jours de combat !
Ah ! Louise, plus tard, Dieu te fera connaître

Tout l’immense bonheur qui frissonne en mon être,

Quand ton front d’ange vient frôler mon cœur qui bat.

(1885)

Mai

Hozanna ! La forêt renaît de ses ruines ;

La mousse agrafe au roc sa mante de velours ;

La grive chante ; au loin les grands bœufs de labours

S’enfoncent tout fumants dans les chaudes bruines ;
Le soleil agrandit l’orbe de son parcours ;

On ne sait quels frissons passent dans les ravines ;

Et dans l’ombre des nids, fidèle aux lois divines,

Bientôt battra son plein la saison des amours.
Aux échos d’alentour chantant à gorge pleine,

Le semeur, dont la main fertilise la plaine,

Jette le froment d’or dans les sillons fumés.
Sortons tous ; et, groupés sur le seuil de la porte,

Aspirons à loisir le vent qui nous apporte

Comme un vague parfum de lilas embaumés.

(1878)

Mars

Adieu les jours sereins, et les nuits étoilées !

La neige à flocons lourds s’amoncelle à foison

Au penchant des coteaux, dans le fond des vallées :

C’est le dernier effort de la rude saison.
C’est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;

Des frimas cristallins l’étrange floraison

Brode ses fleurs de givre aux branches constellées ; ―

Là-bas un trait bronzé dessine l’horizon.
Le vieux chasseur des bois dépose ses raquettes ;

Plus d’orignaux géants, plus de biches coquettes,

Plus de course lointaine au lointain Labrador.
Il s’en consolera, dans la combe voisine,

En regardant monter sur un feu de résine

La sève de l’érable en brûlants bouillons d’or.

(1878)

Montebello

Pittoresque manoir, retraite hospitalière

Où Papineau vaincu coula ses derniers jours,

J’aime à revoir tes murs, ta terrasse, tes tours

Secouant au soleil leur panache de lierre.
Qui suit de tes sentiers la courbe irrégulière,

En s’égarant sous bois, s’imagine toujours

Voir, dans le calme ombreux de leurs secrets détours,

Glisser du grand tribun l’image familière.
Car il vit tout entier ici ― dans chaque objet ;

Il aimait ce fauteuil, cet arbre l’ombrageait ;

Tout nous parle de lui, tout garde sa mémoire ;
Et, pour suprême attrait, sur ce seuil enchanté,

Le cœur tout grand ouvert, la Grâce et la Beauté

Ajoutent leur prestige aux souvenirs de gloire.
(1885)