La Sultane Favorite

N’ai-je pas pour toi, belle juive,
Assez dépeuplé mon sérail ?
Souffre qu’enfin le reste vive.
Faut-il qu’un coup de hache suive
Chaque coup de ton éventail ?

Repose-toi, jeune maîtresse.
Fais grâce au troupeau qui me suit.
Je te fais sultane et princesse :
Laisse en paix tes compagnes, cesse
D’implorer leur mort chaque nuit.

Quand à ce penser tu t’arrêtes,
Tu viens plus tendre à mes genoux ;
Toujours je comprends dans les fêtes
Que tu vas demander des têtes
Quand ton regard devient plus doux.

Ah ! jalouse entre les jalouses !
Si belle avec ce coeur d’acier !
Pardonne à mes autres épouses.
Voit-on que les fleurs des pelouses
Meurent à l’ombre du rosier ?

Ne suis-je pas à toi ? Qu’importe,
Quand sur toi mes bras sont fermés,
Que cent femmes qu’un feu transporte
Consument en vain à ma porte
Leur souffle en soupirs enflammés ?

Dans leur solitude profonde,
Laisse-les t’envier toujours ;
Vois-les passer comme fuit l’onde ;
Laisse-les vivre : à toi le monde !
A toi mon trône, à toi mes jours !

A toi tout mon peuple – qui tremble !
A toi Stamboul qui, sur ce bord
Dressant mille flèches ensemble,
Se berce dans la mer, et semble
Une flotte à l’ancre qui dort !

A toi, jamais à tes rivales,
Mes spahis aux rouges turbans,
Qui, se suivant sans intervalles,
Volent courbés sur leurs cavales
Comme des rameurs sur leurs bancs !

A toi Bassoral, Trébizonde,
Chypre où de vieux noms sont gravés,
Fez où la poudre d’or abonde,
Mosul où trafique le monde,
Erzeroum aux chemins pavés !

A toi Smyrne et ses maisons neuves
Où vient blanchir le flot amer !
Le Gange redouté des veuves !
Le Danube qui par cinq fleuves
Tombe échevelé dans la mer !

Dis, crains-tu les filles de Grèce ?
Les lys pâles de Damanhour ?
Ou l’oeil ardent de la négresse
Qui, comme une jeune tigresse,
Bondit rugissante d’amour ?

Que m’importe, juive adorée,
Un sein d’ébène, un front vermeil !
Tu n’es point blanche ni cuivrée,
Mais il semble qu’on t’a dorée
Avec un rayon de soleil.

N’appelle donc plus la tempête,
Princesse, sur ces humbles fleurs,
Jouis en paix de ta conquête,
Et n’exige pas qu’une tête
Tombe avec chacun de tes pleurs !

Ne songe plus qu’aux vrais platanes
Au bain mêlé d’ambre et de nard,
Au golfe où glissent les tartanes…
Il faut au sultan des sultanes ;
Il faut des perles au poignard !

La Bataille Perdue

 » Allah ! qui me rendra ma formidable armée,
Emirs, cavalerie au carnage animée,
Et ma tente, et mon camp, éblouissant à voir,
Qui la nuit allumait tant de feux, qu’à leur nombre
On eût dit que le ciel sur la colline sombre
Laissait ses étoiles pleuvoir ?

 » Qui me rendra mes beys aux flottantes pelisses ?
Mes fiers timariots, turbulentes milices ?
Mes khans bariolés ? mes rapides spahis ?
Et mes bédouins hâlés, venus des Pyramides,
Qui riaient d’effrayer les laboureurs timides,
Et poussaient leurs chevaux par les champs de maïs ?

 » Tous ces chevaux, à l’œil de flamme, aux jambes grêles,
Qui volaient dans les blés comme des sauterelles,
Quoi, je ne verrai plus, franchissant les sillons,
Leurs troupes, par la mort en vain diminuées,
Sur les carrés pesants s’abattant par nuées,
Couvrir d’éclairs les bataillons !

 » Ils sont morts ; dans le sang traînent leurs belles housses ;
Le sang souille et noircit leur croupe aux taches rousses ;
L’éperon s’userait sur leur flanc arrondi
Avant de réveiller leurs pas jadis rapides,
Et près d’eux sont couchés leurs maîtres intrépides
Qui dormaient à leur ombre aux haltes de midi !

 » Allah ! qui me rendra ma redoutable armée ?
La voilà par les champs tout entière semée,
Comme l’or d’un prodige épars sur le pavé.
Quoi ! chevaux, cavaliers, arabes et tartares,
Leurs turbans, leur galop, leurs drapeaux, leurs fanfares,
C’est comme si j’avais rêvé !

 » Ô mes vaillants soldats et leurs coursiers fidèles !
Leurs voix n’a plus de bruit et leurs pieds n’ont plus d’ailes.
Ils ont oublié tout, et le sabre et le mors.
De leurs corps entassés cette vallée est pleine.
Voilà pour bien longtemps une sinistre plaine.
Ce soir, l’odeur du sang : demain, l’odeur des morts.

 » Quoi ! c’était une armée, et ce n’est plus qu’une ombre !
Ils se sont bien battus, de l’aube à la nuit sombre,
Dans le cercle fatal ardents à se presser.
Les noirs linceuls des nuits sur l’horizon se posent.
Les braves ont fini. Maintenant ils reposent,
Et les corbeaux vont commencer.

 » Déjà, passant leur bec entre leurs plumes noires,
Du fond des bois, du haut des chauves promontoires,
Ils accourent ; des morts ils rongent les lambeaux ;
Et cette armée, hier formidable et suprême,
Cette puissante armée, hélas ! ne peut plus même
Effaroucher un aigle et chasser des corbeaux !

 » Oh ! si j’avais encor cette armée immortelle,
Je voudrais conquérir des mondes avec elle ;
Je la ferais régner sur les rois ennemis ;
Elle serait ma sœur, ma dame et mon épouse.
Mais que fera la mort, inféconde et jalouse,
De tant de braves endormis ?

 » Que n’ai-je été frappé ! que n’ sur la poussière
Roulé mon vert turban avec ma tête altière !
Hier j’étais puissant ; hier trois officiers,
Immobiles et fiers sur leur selle tigrée,
Portaient, devant le seuil de ma tente dorée,
Trois panaches ravis aux croupes des coursiers.

 » Hier j’avais cent tambours tonnant à mon passage ;
J’avais quarante agas contemplant mon visage,
Et d’un sourcil froncé tremblant dans leurs palais.
Au lieu des lourds pierriers qui dorment sur les proues,
J’avais de beaux canons roulant sur quatre roues,
Avec leurs canonniers anglais.

 » Hier j’avais des châteaux, j’avais de belles villes,
Des grecques par milliers à vendre aux juifs serviles ;
J’avais de grands harems et de grands arsenaux.
Aujourd’hui, dépouillé, vaincu, proscrit, funeste,
Je fuis… De mon empire, hélas ! rien ne me reste.
Allah ! je n’ai plus même une tour à créneaux !

 » Il faut fuir, moi, pacha, moi, vizir à trois queues !
Franchir l’horizon vaste et les collines bleues,
Furtif, baissant les yeux, presque tendant la main,
Comme un voleur qui fuit troublé dans les ténèbres,
Et croit voir des gibets dressant leurs bras funèbres
Dans tous les arbres du chemin !  »

Ainsi parlait Reschid, le soir de sa défaite.
Nous eûmes mille grecs tués à cette fête.
Mais le vizir fuyait, seul, ces champs meurtriers.
Rêveur, il essuyait son rouge cimeterre ;
Deux chevaux près de lui du pied battaient la terre,
Et, vides, sur leurs flancs sonnaient les étriers.

Les 7 et 8 mai 1828.

La Captive

Si je n’étais captive,
J’aimerais ce pays,
Et cette mer plaintive,
Et ces champs de maïs,
Et ces astres sans nombre,
Si le long du mur sombre
N’étincelait dans l’ombre
Le sabre des spahis.

Je ne suis point tartare
Pour qu’un eunuque noir
M’accorde ma guitare,
Me tienne mon miroir.
Bien loin de ces Sodomes,
Au pays dont nous sommes,
Avec les jeunes hommes
On peut parler le soir.

Pourtant j’aime une rive
Où jamais des hivers
Le souffle froid n’arrive
Par les vitraux ouverts.
L’été, la pluie est chaude,
L’insecte vert qui rôde
Luit, vivante émeraude,
Sous les brins d’herbe verts.

Smyrne est une princesse
Avec son beau chapel ;
L’heureux printemps sans cesse
Répond à son appel,
Et, comme un riant groupe
De fleurs dans une coupe,
Dans ses mers se découpe
Plus d’un frais archipel.

J’aime ces tours vermeilles,
Ces drapeaux triomphants,
Ces maisons d’or, pareilles
A des jouets d’enfants ;
J’aime, pour mes pensées
Plus mollement bercées,
Ces tentes balancées
Au dos des éléphants.

Dans ce palais de fées,
Mon cœur, plein de concerts,
Croit, aux voix étouffées
Qui viennent des déserts,
Entendre les génies
Mêler les harmonies
Des chansons infinies
Qu’ils chantent dans les airs.

J’aime de ces contrées
Les doux parfums brûlants,
Sur les vitres dorées
Les feuillages tremblants,
L’eau que la source épanche
Sous le palmier qui penche,
Et la cigogne blanche
Sur les minarets blancs.

J’aime en un lit de mousses
Dire un air espagnol,
Quand mes compagnes douces,
Du pied rasant le sol,
Légion vagabonde
Où le sourire abonde,
Font tournoyer leur ronde
Sous un rond parasol.

Mais surtout, quand la brise
Me touche en voltigeant,
La nuit, j’aime être assise,
L’œil sur la mer profonde,
Tandis que, pâle et blonde,
La lune ouvre dans l’onde
Son éventail d’argent.

Le 7 juillet 1828.

La Douleur Du Pacha

— Qu’a donc l’ombre d’Allah ? disait l’humble derviche ;
Son aumône est bien pauvre et son trésor bien riche !
Sombre, immobile, avare, il rit d’un rire amer.
A-t-il donc ébréché le sabre de son père ?
Ou bien de ses soldats autour de son repaire
Vu rugir l’orageuse mer ?

— Qu’a-t-il donc le pacha, le vizir des armées ?
Disaient les bombardiers, leurs mèches allumées.
Les imans troublent-ils cette tête de fer ?
A-t-il du ramadan rompu le jeûne austère ?
Lui font-ils voir en rêve, aux bornes de la terre,
L’ange Azraël debout sur le pont de l’enfer ?

— Qu’a-t-il donc ? murmuraient les icoglans stupides.
Dit-on qu’il ait perdu, dans les courants rapides,
Le vaisseau des parfums qui le font rajeunir ?
Trouve-t-on à Stamboul sa gloire assez ancienne ?
Dans les prédictions de quelque égyptienne
A-t-il vu le muet venir ?

— Qu’a donc le doux sultan ? demandaient les sultanes.
A-t-il avec son fils surpris sous les platanes
Sa brune favorite aux lèvres de corail ?
A-t-on souillé son bain d’une essence grossière ?
Dans le sac du fellah, vidé sur la poussière,
Manque-t-il quelque tête attendue au sérail ?

— Qu’a donc le maître ? — Ainsi s’agitent les esclaves.
Tous se trompent. Hélas ! si, perdu pour ses braves,
Assis, comme un guerrier qui dévore un affront,
Courbé comme un vieillard sous le poids des années,
Depuis trois longues nuits et trois longues journées,
Il croise ses mains sur son front ;

Ce n’est pas qu’il ait vu la révolte infidèle,
Assiégeant son harem comme une citadelle,
Jeter jusqu’à sa couche un sinistre brandon ;
Ni d’un père en sa main s’émousser le vieux glaive ;
Ni paraître Azraël ; ni passer dans un rêve
Les muets bigarrés armés du noir cordon.

Hélas ! l’ombre d’Allah n’a pas rompu le jeûne ;
La sultane est gardée, et son fils est trop jeune ;
Nul vaisseau n’a subi d’orages importuns ;
Le tartare avait bien sa charge accoutumée ;
Il ne manque au sérail, solitude embaumée,
Ni les têtes ni les parfums.

Ce ne sont pas non plus les villes écroulées,
Les ossements humains noircissant les vallées,
La Grèce incendiée, en proie aux fils d’Omar,
L’orphelin, ni la veuve, et les plaintes amères,
Ni l’enfance égorgée aux yeux des pauvres mères,
Ni la virginité marchandée au bazar ;

Non, non, ce ne sont pas ces figures funèbres,
Qui, d’un rayon sanglant luisant dans les ténèbres,
En passant dans son âme ont laissé le remord.
Qu’a-t-il donc ce pacha, que la guerre réclame,
Et qui, triste et rêveur, pleure comme une femme ?…
Son tigre de Nubie est mort.

Le 1er décembre 1827.

Extase

J’étais seul près des flots, par une nuit d’étoiles.
Pas un nuage aux cieux, sur les mers pas de voiles.
Mes yeux plongeaient plus loin que le monde réel.
Et les bois, et les monts, et toute la nature,
Semblaient interroger dans un confus murmure
Les flots des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d’or, légions infinies,
A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies,
Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu ;
Et les flots bleus, que rien ne gouverne et n’arrête,
Disaient, en recourbant l’écume de leur crête :
C’est le Seigneur, le Seigneur Dieu !

Le 25 novembre 1828.

Fantômes

I.

Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !
C’est le destin. Il faut une proie au trépas.
Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;
Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles
Foulent des roses sous leurs pas.

Il faut que l’eau s’épuise à courir les vallées ;
Il faut que l’éclair brille, et brille peu d’instants,
Il faut qu’avril jaloux brûle de ses gelées
Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées,
Neige odorante du printemps.

Oui, c’est la vie. Après le jour, la nuit livide.
Après tout, le réveil, infernal ou divin.
Autour du grand banquet siège une foule avide ;
Mais bien des conviés laissent leur place vide.
Et se lèvent avant la fin.

II.

Que j’en ai vu mourir ! L’une était rose et blanche ;
L’autre semblait ouïr de célestes accords ;
L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,
Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche,
Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée, en proie au noir délire,
Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;
Une s’évanouit, comme un chant sur la lyre ;
Une autre en expirant avait le doux sourire
D’un jeune ange qui s’en revient.

Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées !
Alcyions engloutis avec leurs nids flottants !
Colombes, que le ciel au monde avait données !
Qui, de grâce, et d’enfance, et d’amour couronnées,
Comptaient leurs ans par les printemps !

Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées !
Quoi ! tant d’êtres charmants sans regard et sans voix !
Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !…
Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées,
Et m’égarer au fond des bois !

Deux fantômes ! c’est là, quand je rêve dans l’ombre,
Qu’ils viennent tour à tour m’entendre et me parler.
Un jour douteux me montre et me cache leur nombre.
A travers les rameaux et le feuillage sombre
Je vois leurs yeux étinceler.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.
Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.
Vision ineffable où je suis mort comme elles,
Elles, vivantes comme moi !

Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées.
Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !
Puis autour d’un tombeau dansent entrelacées ;
Puis s’en vont lentement, par degrés éclipsées.
Alors je songe et me souviens…

III.

Une surtout. Un ange, une jeune espagnole !
Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,
Un œil noir, où luisaient des regards de créole,
Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
Qui couronne un front de quinze ans !

Non, ce n’est point d’amour qu’elle est morte : pour elle,
L’amour n’avait encor ni plaisirs ni combats ;
Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ;
Quand tous en la voyant s’écriaient : Qu’elle est belle !
Nul ne le lui disait tout bas.

Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.
Le bal éblouissant ! le bal délicieux !
Sa cendre encor frémit, doucement remuée,
Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée
Danse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal. Quand venait une fête,
Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,
Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,
Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,
Rire et bruire à son chevet.

Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !
Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;
Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;
Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;
Des fleurs, à payer un palais !

La fête commencée, avec ses sœurs rieuses
Elle accourait, froissant l’éventail sous ses doigts,
Puis s’asseyait parmi les écharpes soyeuses,
Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses,
Avec l’orchestre aux mille voix.

C’était plaisir de voir danser la jeune fille !
Sa basquine agitait ses paillettes d’azur ;
Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.
Telle une double étoile au front des nuits scintille
Sous les plis d’un nuage obscur.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.
Enfant ! Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;
Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie,
La centre y vole autour des tuniques de soie,
L’ennui sombre autour des plaisirs.

Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,
Volait, et revenait, et ne respirait pas,
Et s’enivrait des sons de la flûte vantée,
Des fleurs, des lustres d’or, de la fête enchantée,
Du bruit des vois, du bruit des pas.

Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,
De sentir par le bal ses sens multipliés,
Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,
Si l’on chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule
Un flot tournoyant sous ses pieds !

Mais hélas ! il fallait, quand l’aube était venue,
Partir, attendre au seuil le manteau de satin.
C’est alors que souvent la danseuse ingénue
Sentit en frissonnant sur son épaule nue
Glisser le souffle du matin.

Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !
Adieu parure, et danse, et rires enfantins !
Aux chansons succédait la toux opiniâtre,
Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre,
Aux yeux brillants les yeux éteints.

IV.

Elle est morte. A quinze ans, belle, heureuse, adorée !
Morte au sortir d’un bal qui nous mit tous en deuil.
Morte, hélas ! et des bras d’une mère égarée
La mort aux froides mains la prit toute parée,
Pour l’endormir dans le cercueil.

Pour danser d’autres bals elle était encor prête,
Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau !
Et ces roses d’un jour qui couronnaient sa tête,
Qui s’épanouissaient la veille en une fête,
Se fanèrent dans un tombeau.

V.

Sa pauvre mère ! hélas ! de son sort ignorante,
Avoir mis tant d’amour sur ce frêle roseau,
Et si longtemps veillé son enfance souffrante,
Et passé tant de nuits à l’endormir pleurante
Toute petite en son berceau !

A quoi bon ? Maintenant la jeune trépassée,
Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,
Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,
Quelque fête des morts la réveille glacée,
Par une belle nuit d’hiver,

Un spectre au rire affreux à sa morne toilette
Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !
Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,
Passe les doigts noueux de sa main de squelette
Sous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,
Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;
Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,
Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale
Le nuage aux franges d’argent.

VI.

Vous toutes qu’à ses jeux le bal riant convie,
Pensez à l’espagnole éteinte sans retour,
Jeunes filles ! Joyeuse, et d’une main ravie,
Elle allait moissonnant les roses de la vie,
Beauté, plaisir, jeunesse, amour !

La pauvre enfant, de fête en fête promenée,
De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;
Mais qu’elle a passé vite, hélas ! l’infortunée !
Ainsi qu’Ophélia par le fleuve entraînée,
Elle est morte en cueillant des fleurs !

Avril 1828.

Grenade

Soit lointaine, soit voisine,
Espagnole ou sarrazine,
Il n’est pas une cité
Qui dispute sans folie
A Grenade la jolie
La pomme de la beauté,
Et qui, gracieuse, étale
Plus de pompe orientale
Sous un ciel plus enchanté.

Cadix a les palmiers ; Murcie a les oranges ;
Jaën, son palais goth aux tourelles étranges ;
Agreda, son couvent bâti par saint-Edmond ;
Ségovie a l’autel dont on baise les marches,
Et l’aqueduc aux trois rangs d’arches
Qui lui porte un torrent pris au sommet d’un mont.

Llers a des tours ; Barcelone
Au faîte d’une colonne
Lève un phare sur la mer ;
Aux rois d’Aragon fidèle,
Dans leurs vieux tombeaux, Tudèle
Garde leur sceptre de fer ;
Tolose a des forges sombres
Qui semblent, au sein des ombres,
Des soupiraux de l’enfer.

Le poisson qui rouvrit l’œil mort du vieux Tobie
Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie ;
Alicante aux clochers mêle les minarets ;
Compostelle a son saint ; Cordoue aux maisons vieilles
A sa mosquée où l’œil se perd dans les merveilles ;
Madrid a le Manzanarès.

Bilbao, des flots couverte,
Jette une pelouse verte
Sur ses murs noirs et caducs ;
Médina la chevalière,
Cachant sa pauvreté fière
Sous le manteau de ses ducs,
N’a rien que ses sycomores,
Car ses beaux pont sont aux maures,
Aux romains ses aqueducs.

Valence a les clochers de ses trois cents églises ;
L’austère Alcantara livre au souffle des brises
Les drapeaux turcs pendus en foule à ses piliers ;
Salamanque en riant s’assied sur trois collines,
S’endort au son des mandolines
Et s’éveille en sursaut aux cris des écoliers.

Tortose est chère à saint-Pierre ;
Le marbre est comme la pierre
Dans la riche puycerda ;
De sa bastille octogone
Tuy se vante, et Tarragone
De ses murs qu’un roi fonda ;
Le Douro coule à Zamore ;
Tolède a l’alcazar maure,
Séville a la giralda.

Burgos de son chapitre étale la richesse ;
Peñaflor est marquise, et Girone est duchesse ;
Bivar est une nonne aux sévères atours ;
Toujours prête au combat, la sombre Pampelune,
Avant de s’endormir aux rayons de la lune,
Ferme sa ceinture de tours.

Toutes ces villes d’Espagne
S’épandent dans la campagne
Ou hérissent la sierra ;
Toutes ont des citadelles
Dont sous des mains infidèles
Aucun beffroi ne vibra ;
Toutes sur leurs cathédrales
Ont des clochers en spirales ;
Mais Grenade a l’Alhambra.

L’Alhambra ! l’Alhambra ! palais que les Génies
Ont doré comme un rêve et rempli d’harmonies,
Forteresse aux créneaux festonnés et croulants,
Ou l’on entend la nuit de magiques syllabes,
Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes,
Sème les murs de trèfles flancs !

Grenade a plus de merveilles
Que n’a de graines vermeilles
Le beau fruit de ses vallons ;
Grenade, la bien nommée,
Lorsque la guerre enflammée
Déroule ses pavillons,
Cent fois plus terrible éclate
Que la grenade écarlate
Sur le front des bataillons.

Il n’est rien de plus beau ni de plus grand au monde ;
Soit qu’à Vivataubin Vivaconlud réponde,
Avec son clair tambour de clochettes orné ;
Soit que, se couronnant de feux comme un calife
L’éblouissant Généralife
Elève dans la nuit son faîte illuminé.

Les clairons des Tours-Vermeilles
Sonnent comme des abeilles
Dont le vent chasse l’essaim ;
Alcacava pour les fêtes
A des cloches toujours prêtes
A bourdonner dans son sein,
Qui dans leurs tours africaines
Vont éveiller les dulcaynes
Du sonore Albaycin.

Grenade efface en tout ses rivales ; Grenade
Chante plus mollement la molle sérénade ;
Elle peint ses maisons de plus riches couleurs ;
Et l’on dit que les vents suspendent leurs haleines
Quand par un soir d’été Grenade dans ses plaines
Répand ses femmes et ses fleurs.

L’Arabie est son aïeule.
Les maures, pour elle seule,
Aventuriers hasardeux,
Joueraient l’Asie et l’Afrique,
Mais Grenade est catholique,
Grenade se raille d’eux ;
Grenade, la belle ville,
Serait une autre Séville,
S’il en pouvait être deux.

Du 3 au 5 avril 1828.

Enthousiasme

Allons, jeune homme ! allons, marche…!
André Chénier.

En Grèce ! en Grèce ! adieu, vous tous ! il faut partir !
Qu’enfin, après le sang de ce peuple martyr,
Le sang vil des bourreaux ruisselle !
En Grèce, ô mes amis ! vengeance ! liberté !
Ce turban sur mon front ! ce sabre à mon côté !
Allons ! ce cheval, qu’on le selle !

Quand partons-nous ? ce soir ! demain serait trop long.
Des armes ! des chevaux ! un navire à Toulon !
Un navire, ou plutôt des ailes !
Menons quelques débris de nos vieux régiments,
Et nous verrons soudain ces tigres ottomans
Fuir avec des pieds de gazelles !

Commande-nous, Fabvier, comme un prince invoqué !
Toi qui seul fus au poste où les rois ont manqué,
Chef des hordes disciplinées,
Parmi les grecs nouveaux ombre d’un vieux Romain,
Simple et brave soldat, qui dans ta rude main
D’un peuple as pris les destinées !

De votre long sommeil éveillez-vous là-bas,
Fusils français ! et vous, musique des combats,
Bombes, canons, grêles cymbales !
Éveillez-vous, chevaux au pied retentissant,
Sabres, auxquels il manque une trempe de sang,
Longs pistolets gorgés de balles !

Je veux voir des combats, toujours au premier rang !
Voir comment les spahis s’épanchent en torrent
Sur l’infanterie inquiète ;
Voir comment leur damas, qu’emporte leur coursier,
Coupe une tête au fil de son croissant d’acier !
Allons…! — mais quoi, pauvre poète,

Où m’emporte moi-même un accès belliqueux ?
Les vieillards, les enfants m’admettent avec eux !
Que suis-je ? — Esprit qu’un souffle enlève.
Comme une feuille morte échappée aux bouleaux,
Qui sur une onde en pente erre de flots en flots,
Mes jours s’en vont de rêve en rêve.

Tout me fait songer : l’air, les prés, les monts, les bois.
J’en ai pour tout un jour des soupirs d’un hautbois,
D’un bruit de feuilles remuées ;
Quand vient le crépuscule, au fond d’un vallon noir,
J’aime un grand lac d’argent, profond et clair miroir
Où se regardent les nuées.

J’aime une lune, ardente et rouge comme l’or,
Se levant dans la brume épaisse, ou bien encor
Blanche au bord d’un nuage sombre ;
J’aime ces chariots lourds et noirs, qui la nuit,
Passant devant le seuil des fermes avec bruit,
Font aboyer les chiens dans l’ombre.

Novembre 1827.

Cri De Guerre Du Mufti

En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet !
Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait,
Ils relèvent leur tête infâme.
Ecrasez, ô croyants du prophète divin,
Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin,
Ces hommes qui n’ont qu’une femme !

Meure la race franque et ses rois détestés !
Spahis, timariots, allez, courez, jetez
A travers les sombres mêlées
Vos sabres, vos turbans, le bruit de votre cor.
Vos tranchants étriers, larges triangles d’or,
Vos cavales échevelées !

Qu’Othman, fils d’Ortogrul, vive en chacun de vous.
Que l’un ait son regard et l’autre son courroux.
Allez, allez, ô capitaines !
Et nous te reprendrons, ville aux dômes d’or pur,
Molle Setiniah, qu’en leur langage impur
Les barabares nomment Athènes !

Le 21 octobre 1828.

Chanson De Pirates

 » Alerte ! alerte ! voici les pirates d’Ochali qui traversent le détroit.  »
Le Captif d’Ochali.

Nous emmenions en esclavage
Cent chrétiens, pêcheurs de corail ;
Nous recrutions pour le sérail
Dans tous les moûtiers du rivage.
En mer, les hardis écumeurs !
Nous allions de Fez à Catane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

On signale un couvent à terre.
Nous jetons l’ancre près du bord.
À nos yeux s’offre tout d’abord
Une fille du monastère.
Près des flots, sourde à leurs rumeurs,
Elle dormait sous un platane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

— La belle fille, il faut vous taire,
Il faut nous suivre. Il fait bon vent.
Ce n’est que changer de couvent,
Le harem vaut le monastère.
Sa hautesse aime les primeurs,
Nous vous ferons mahométane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

Elle veut fuir vers sa chapelle.
— Osez-vous bien fils de Satan ?
— Nous osons, dit le capitan.
Elle pleure, supplie, appelle.
Malgré sa plainte et ses clameurs,
On l’emporta dans la tartane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs.

Plus belle encor dans sa tristesse,
Ses yeux étaient deux talismans,
Elle valait mille tomans ;
On la vendit à sa hautesse.
Elle eut beau dire : Je me meurs !
De nonne elle devint sultane…
Dans la galère capitane
Nous étions quatre-vingts rameurs

Le 12 mars 1828.

Clair De Lune

La lune était sereine et jouait sur les flots. —
La fenêtre enfin libre est ouverte à la brise,
La sultane regarde, et la mer qui se brise,
Là-bas, d’un flot d’argent brode les noirs îlots.

De ses doigts en vibrant s’échappe la guitare.
Elle écoute… Un bruit sourd frappe les sourds échos.
Est-ce un lourd vaisseau turc qui vient des eaux de Cos,
Battant l’archipel grec de sa rame tartare ?

Sont-ce des cormorans qui plongent tour à tour,
Et coupent l’eau, qui roule en perles sur leur aile ?
Est-ce un djinn qui là-haut siffle d’un voix grêle,
Et jette dans la mer les créneaux de la tour ?

Qui trouble ainsi les flots près du sérail des femmes ? —
Ni le noir cormoran, sur la vague bercé,
Ni les pierres du mur, ni le bruit cadencé
Du lourd vaisseau, rampant sur l’onde avec des rames.

Ce sont des sacs pesants, d’où partent des sanglots.
On verrait, en sondant la mer qui les promène,
Se mouvoir dans leurs flancs comme une forme humaine… —
La lune était sereine et jouait sur les flots.

Le 2 septembre 1828.

Canaris

Lorsqu’un vaisseau vaincu dérive en pleine mer ;
Que ses voiles carrées
Pendent le long des mâts, par les boulets de fer
Largement déchirées ;

Qu’on n’y voit que des morts tombés de toutes parts,
Ancres, agrès, voilures,
Grands mâts rompus, traînant leurs cordages épars
Comme des chevelures ;

Que le vaisseau, couvert de fumée et de bruit,
Tourne ainsi qu’une roue ;
Qu’un flux et qu’un reflux d’hommes roule et s’enfuit
De la poupe à la proue ;

Lorsqu’à la voix des chefs nul soldat ne répond ;
Que la mer monte et gronde ;
Que les canons éteints nagent dans l’entre-pont,
S’entre-choquant dans l’onde ;

Qu’on voit le lourd colosse ouvrir au flot marin
Sa blessure béante,
Et saigner, à travers son armure d’airain,
La galère géante ;

Qu’elle vogue au hasard, comme un corps palpitant,
La carène entr’ouverte,
Comme un grand poisson mort, dont le ventre flottant
Argente l’onde verte ;

Alors gloire au vainqueur ! Son grappin noir s’abat
Sur la nef qu’il foudroie ;
Tel un aigle puissant pose, après le combat,
Son ongle sur sa proie !

Puis, il pend au grand mât, comme au front d’une tour,
Son drapeau que l’air ronge,
Et dont le reflet d’or dans l’onde, tour à tour,
S’élargit et s’allonge.

Et c’est alors qu’on voit les peuples étaler
Les couleurs les plus fières,
Et la pourpre, et l’argent, et l’azur onduler
Aux plis de leurs bannières.

Dans ce riche appareil leur orgueil insensé
Se flatte et se repose,
Comme si le flot noir, par le flot effacé,
En gardait quelque chose !

Malte arborait sa croix ; Venise, peuple-roi,
Sur ses poupes mouvantes,
L’héraldique lion qui fait rugir d’effroi
Les lionnes vivantes.

Le pavillon de Naples est éclatant dans l’air,
Et quand il se déploie
On croit voir ondoyer de la poupe à la mer
Un flot d’or et de soie.

Espagne peint aux plis des drapeaux voltigeant
Sur ses flottes avares,
Léon aux lions d’or, Castille aux tours d’argent,
Les chaînes des Navarres.

Rome a les clefs; Milan, l’enfant qui hurle encor
Dans les dents de la guivre ;
Et les vaisseaux de France ont des fleurs de lys d’or
Sur leurs robes de cuivre.

Stamboul la turque autour du croissant abhorré
Suspend trois blanches queues ;
L’Amérique enfin libre étale un ciel doré
Semé d’étoiles bleues.

L’Autriche a l’aigle étrange, aux ailerons dressés,
Qui, brillant sur la moire,
Vers les deux bouts du monde à la fois menacés
Tourne une tête noire.

L’autre aigle au double front, qui des czars suit les lois,
Son antique adversaire,
Comme elle regardant deux mondes à la fois,
En tient un dans sa serre.

L’Angleterre en triomphe impose aux flots amers
Sa splendide oriflamme,
Si riche qu’on prendrait son reflet dans les mers
Pour l’ombre d’une flamme.

C’est ainsi que les rois font aux mâts des vaisseaux
Flotter leurs armoiries,
Et condamnent les nefs conquises sur les eaux
A changer de patries.

Ils traînent dans leurs rangs ces voiles dont le sort
Trompa les destinées,
Tout fiers de voir rentrer plus nombreuses au port
Leurs flottes blasonnées.

Aux navires captifs toujours ils appendront
Leurs drapeaux de victoire,
Afin que le vaincu porte écrite à son front
Sa honte avec leur gloire !

Mais le bon Canaris, dont un ardent sillon
Suit la barque hardie,
Sur les vaisseaux qu’il prend, comme son pavillon,
Arbore l’incendie !

Novembre 1828.

Bounaberdi

Souvent Bounaberdi, sultan des francs d’Europe,
Que comme un noir manteau le semoun enveloppe,
Monte, géant lui-même, au front d’un mont géant,
D’où son regard, errant sur le sable et sur l’onde,
Embrasse d’un coup d’œil les deux moitiés du monde
Gisantes à ses pieds dans l’abîme béant.

Il est seul et debout sur ce sublime faîte.
À sa droite couché, le désert qui le fête
D’un nuage de poudre importune ses yeux ;
À sa gauche la mer, dont jadis il fut l’hôte,
Elève jusqu’à lui sa voix profonde et haute,
Comme aux pieds de son maître aboie un chien joyeux.

Et le vieil empereur, que tout à tour réveille
Ce nuage à ses yeux, ce bruit à son oreille,
Rêve, et, comme à l’amante on voit songer l’amant,
Croit que c’est une armée, invisible et sans nombre,
Qui fait cette poussière et ce bruit pour son ombre,
Et sous l’horizon gris passe éternellement !

Prière.

Oh ! quand tu reviendras rêver sur la montagne,
Bounaberdi ! regarde un peu dans la campagne
Ma tente qui blanchit dans les sables grondants ;
Car je suis libre et pauvre, un arabe du Caire,
Et quand j’ai dit : Allah ! mon bon cheval de guerre
Vole, et sous sa paupière a deux charbons ardents !

Novembre 1828.

Attente

Monte, écureuil, monte au grand chêne,
Sur la branche des cieux prochaine,
Qui plie et tremble comme un jonc.
Cigogne, aux vieilles tours fidèle,
Oh ! vole et monte à tire-d’aile
De l’église à la citadelle,
Du haut clocher au grand donjon.

Vieux aigle, monte de ton aire
A la montagne centenaire
Que blanchit l’hiver éternel.
Et toi qu’en ta couche inquiète
Jamais l’aube ne vit muette,
Monte, monte, vive alouette,
Vive alouette, monte au ciel !

Et maintenant, du haut de l’arbre,
Des flèches de la tour de marbre,
Du grand mont, du ciel enflammé,
A l’horizon, parmi la brume,
Voyez-vous flotter une plume
Et courir un cheval qui fume,
Et revenir mon bien-aimé ?

Adieux De L’hôtesse Arabe

Puisque rien ne t’arrête en cet heureux pays,
Ni l’ombre du palmier, ni le jaune maïs,
Ni le repos, ni l’abondance,
Ni de voir à ta voix battre le jeune sein
De nos sœurs, dont, les soirs, le tournoyant essaim
Couronne un coteau de sa danse,

Adieu, voyageur blanc ! J’ai sellé de ma main,
De peur qu’il ne te jette aux pierres du chemin,
Ton cheval à l’œil intrépide ;
Ses pieds fouillent le sol, sa croupe est belle à voir,
Ferme, ronde et luisante ainsi qu’un rocher noir
Que polit une onde rapide.

Tu marches donc sans cesse ! Oh ! que n’es-tu de ceux
Qui donnent pour limite à leurs pieds paresseux
Leur toit de branches ou de toiles !
Qui, rêveurs, sans en faire, écoutent les récits,
Et souhaitent, le soir, devant leur porte assis,
De s’en aller dans les étoiles !

Si tu l’avais voulu, peut-être une de nous,
Ô jeune homme, eût aimé te servir à genoux
Dans nos huttes toujours ouvertes ;
Elle eût fait, en berçant ton sommeil de ses chants,
Pour chasser de ton front les moucherons méchants,
Un éventail de feuilles vertes.

Mais tu pars ! Nuit et jour, tu vas seul et jaloux.
Le fer de ton cheval arrache aux durs cailloux
Une poussière d’étincelles ;
A ta lance qui passe et dans l’ombre reluit,
Les aveugles démons qui volent dans la nuit
Souvent ont déchiré leurs ailes.

Si tu reviens, gravis, pour trouver ce hameau,
Ce mont noir qui de loin semble un dos de chameau ;
Pour trouver ma hutte fidèle,
Songe à son toit aigu comme une ruche à miel,
Qu’elle n’a qu’une porte, et qu’elle s’ouvre au ciel
Du côté d’où vient l’hirondelle.

Si tu ne reviens pas, songe un peu quelquefois
Aux filles du désert, sœurs à la douce voix,
Qui dansent pieds nus sur la dune ;
Ô beau jeune homme blanc, bel oiseau passager,
Souviens-toi, car peut-être, ô rapide étranger,
Ton souvenir reste à plus d’une !

Adieu donc ! Va tout droit. Garde-toi du soleil
Qui dore nos fronts bruns, mais brûle un teint vermeil ;
De l’Arabie infranchissable ;
De la vieille qui va seule et d’un pas tremblant ;
Et de ceux qui le soir, avec un bâton blanc,
Tracent des cercles sur le sable !

Le 24 novembre 1828.