Pour Ignace Paderewski

Maître, quand j’entendis, de par tes doigts magiques,

Vibrer ce grand Nocturne, à des bruits d’or pareil ;

Quand j’entendis, en un sonore et pur éveil,

Monter sa voix, parfum des astrales musiques ;
Je crus que, revivant ses rythmes séraphiques

Sous l’éclat merveilleux de quelque bleu soleil,

En toi, ressuscité du funèbre sommeil,

Passait le grand vol blanc du Cygne des pthisiques.
Car tu sus ranimer son puissent piano,

Et ton âme à la sienne en un mystique anneau

S’enchaîne étrangement par des causes secrètes.
Sois fier, Paderewski, du prestige divin

Que le ciel te donna, pour que chez poètes

Tu fisses frissonner l’âme du grand Chopin !

Rêves Enclos

Enfermons-nous mélancoliques

Dans le frisson tiède des chambres,

Où les pots de fleurs des septembres

Parfument comme des reliques.
Tes cheveux rappellent les ambres

Du chef des vierges catholiques

Aux vieux tableaux des basiliques,

Sur les ors charnels de tes membres.
Ton clair rire d’émail éclate

Sur le vif écrin écarlate

Où s’incrusta l’ennui de vivre.
Ah ! puisses-tu vers l’espoir calme

Faire surgir comme une palme

Mon cœur cristallisé de givre !

Rondel À Ma Pipe

Les pieds sur les chenets de fer

Devant un bock, ma bonne pipe,

Selon notre amical principe

Rêvons à deux, ce soir d’hiver.
Puisque le ciel me prend en grippe

(N’ai-je pourtant assez souffert ?)

les pieds sur les chenets, ma pipe.
Preste, la mort que j’anticipe

Va me tirer de cet enfer

Pour celui du vieux Lucifer;

Soit ! nous fumerons chez ce type,
Les pieds sur des chenets de fer.

Soir D’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !

Ma vitre est un jardin de givre.

Ah ! comme la neige a neigé !

Qu’est-ce que le spasme de vivre

À la douleur que j’ai, que j’ai.
Tous les étangs gisent gelés,

Mon âme est noire ! où-vis-je? où vais-je ?

Tous ses espoirs gisent gelés :

Je suis la nouvelle Norwège

D’où les blonds ciels s’en sont allés.
Pleurez, oiseaux de février,

Au sinistre frisson des choses,

Pleurez, oiseaux de février,

Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,

Aux branches du genévrier.
Ah ! comme la neige a neigé !

Ma vitre est un jardin de givre.

Ah ! comme la neige a neigé !

Qu’est-ce que le spasme de vivre

À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !

Soirs D’octobre

— Oui, je souffre, ces soirs, démons mornes, chers Saints.

— On est ainsi toujours au soupçon des Toussaints.

— Mon âme se fait dune à funèbres hantises.

— Ah ! Donne-moi ton front, que je calme tes crises.
— Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes,

Boulevardier funèbre échappé des balcons,

Et dont le rêve élude, ainsi que des faucons,

L’affluence des sots aux atmosphères viles.
Que veux-tu ? je suis tel Laisse-moi reposer

Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser,

Chère, bien-aimée âme où vont les espoirs sobres
Écoute ! Ô ce grand soir, empourpré de colères,

Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires,

Arbore l’Étendard triomphal des Octobres !

Violon D’adieu

Vous jouiez Mendelssohn ce soir-là ; les flammèches

Valsaient dans l’âtre clair, cependant qu’au salon

Un abat-jour mêlait en ondulement long

Ses rêves de lumière au châtain de nos mèches.
Et tristes, comme un bruit frissonnant de fleurs sèches

Éparses dans le vent vespéral du vallon,

Les notes sanglotaient sur votre violon

Et chaque coup d’archet trouait mon cœur de brèches.
Or, devant qu’il se fût fait tard, je vous quittai,

Mais jusqu’à l’aube errant, seul, morose, attristé,

Contant ma jeune peine au lunaire mystère,
Je sentais remonter comme d’amers parfums

Ces musiques d’adieu qui scellaient sous la terre

Et mon rêve d’amour et mes espoirs défunts.

Lied Fantasque

Casqués de leurs shakos de riz,

Vieux de la vieille au mousquet noir,

Les hauts toits, dans l’hivernal soir,

Montent la consigne à Paris.
Les spectres sur le promenoir

S’ébattent en défilés gris.

Restons en intime pourpris,

Comme cela, sans dire ou voir.
Pose immobile la guitare,

Gretchen, ne distrait le bizarre

Rêveur sous l’ivresse qui plie.
Je voudrais cueillir une à une

Dans tes prunelles clair-de-lune

Les roses de ta Westphalie.

Five O’clock

Comme Liszt se dit triste au piano voisin !

Le givre a ciselé de fins vases fantasques,

Bijoux d’orfèvrerie, orgueils de Cellini,

Aux vitres du boudoir dont l’embrouillamini

Désespère nos yeux de ses folles bourrasques.
Comme Haydn est triste au piano voisin !

Ne sors pas ! Voudrais-tu défier les bourrasques,

Battre les trottoirs froids par l’embrouillamini

D’hiver ? Reste. J’aurai tes ors de Cellini,

Tes chers doigts constellés de leurs bagues fantasques.
Comme Mozart est triste au piano voisin !

Le Five o’clock expire en mol ut crescendo.

– Ah ! qu’as-tu ? tes chers cils s’amalgament de perles.

– C’est que je vois mourir le jeune espoir des merles

Sur l’immobilité glaciale des jets d’eau.
..sol, la, si, do.

– Gretchen, verse le thé aux tasses de Yeddo

Frisson D’hiver

Les becs de gaz sont presque clos :

Chauffe mon cœur dont les sanglots

S’épanchent dans ton cœur par flots,

Gretchen !
Comme il te dit de mornes choses,

Ce clavecin de mes névroses,

Rythmant le deuil hâtif des roses,

Gretchen !
Prends-moi le front, prends-moi les mains,

Toi, mon trésor de rêves maints

Sur les juvéniles chemins,

Gretchen !
Quand le givre qui s’éternise

Hivernalement s’harmonise

Aux vieilles glaces de Venise,

Gretchen !
Et que nos deux gros chats persans

Montrent des yeux reconnaissants

Près de l’âtre aux feux bruissants,

Gretchen !
Et qu’au frisson de la veillée,

S’élance en tendresse affolée

Vers toi mon âme inconsolée,

Gretchen !
Chauffe mon cœur, dont les sanglots

S’épanchent dans ton cœur par flots.

Les becs de gaz sont presque clos

Gretchen !

Hiver Sentimental

Loin de vitres ! Clairs yeux dont je bois les liqueurs

Et ne vus souillez pas à contempler les plèbes.

Des gels norvégiens métallisent les glèbes,

Que le froid des hivers nous réchauffe les cœurs !
Tels des guerriers pleurant les ruines de Thèbes,

Ma mie, ainsi toujours courtisons nos rancœurs,

Et, dédaignant la vie aux chants sophistiqueurs,

Laissons le bon Trépas nous conduire aux Érèbes.
Tu nous visiteras comme un spectre de givre;

Nous ne serons pas vieux, mais déjà las de vivre

Mort ! Que ne nous prends-tu par telle après-midi.
Languides au divan, bercés par sa guitare,

Dont les motifs rêveurs, en un rythme assourdi,

Scandent nos ennuis lourds sur la valse tartare !