Paysage

Un cimetière et des troupeaux,

C’est ce qu’on voit sur l’autre rive.

Les arbres, de verdure vive,

Semblent faits avec des copeaux.
Côte à côte vont les tombeaux

Un mouton veut qu’un mouton suive

Un cimetière et des troupeaux,

C’est ce que l’on voit sur l’autre rive.
Ah ! cher village de repos,

Qu’elle est loin, la locomotive;

Seul, jusqu’à toi, le fleuve arrive;

Et tu dors, entre une lessive,

Un cimetière et des troupeaux !

Une Rose

Cette rose vivait au-dessus du jardin,

N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette,

Et ne comprenant rien à la foule secrète

Qui se cachait le soir et courait le matin.
Aspirant à l’étoile et fuyant le ravin

Il lui fallait le ciel pour appuyer sa tête

Cette rose vivait au-dessus du jardin,

N’ayant, sur son front pur, qu’une âme pour aigrette.
Elle n’avait jamais, pour lire le destin,

Effeuillé le cœur d’or d’une humble pâquerette ;

Elle n’avait jamais, penchant son cœur lointain,

Vu trembler l’herbe folle ou l’herbe d’amourette

Cette rose vivait au-dessus du jardin.

Les Canards

Ils vont, les petits canards,

Tout au bord de la rivière,

Comme de bons campagnards.
Barboteurs et frétillards,

Heureux de troubler l’eau claire,

Ils vont, les petits canards.
Ils semblent un peu jobards,

Mais ils sont à leur affaire

Comme de bons campagnards
Dans l’eau pleine de têtards,

Où tremble une herbe légère,

Ils vont, les petits canards.
Marchant par groupes épars,

D’une allure régulière

Comme de bons campagnards ;
Amoureux et nasillards,

Chacun avec sa commère,

Comme de bons campagnards

Ils vont, les petits canards !

Les Coucous

Une nuit, lorsque les hiboux

Dorment dans un arbre paisible,

Le printemps, d’un doigt invisible,

Dans l’herbe plante les coucous.
Aux pieds des chênes et des houx,

Toute l’herbe claire il en crible.

Mais c’est un jeu d’enfant terrible,

Les pauvres fleurs sont ses joujoux.
Il les place, les fleurs gentilles,

Comme pour de légers quadrilles,

Sur les prés et sur les talus ;
Puis, prenant les grêlons pour billes,

Avec elles il joue aux quilles

Et bientôt il n’en reste plus.

Les Mimosas

L’autre matin, sous la feuillée,

De soleil rose ensoleillée,

Je rêvais à toi, tu passas !

Et je vis à ta boutonnière,

Penchant ses graines de lumière,

Une branche de mimosas.
 » Oh ! donne-la moi, je t’en prie,

Cette petite fleur flétrie  »

Murmurai-je. Et tu refusas !

D’un œil foncé qui me regarde,

Tu refusas. Tu dis :  » Je garde

Cette branche de mimosas.  »
Et, sans voir qu’à cette seconde

Je ne voulais plus qu’elle au monde,

De mon tourment tu t’amusas :

 » Il y en a sur la pelouse

– Non, je veux, car je suis jalouse,

Cette branche de mimosas !
Si tu l’aimes, toute fanée,

C’est qu’alors on te l’a donnée,

En te taisant, tu t’accusas.

Parle ! nomme-moi ma rivale !

Regarde-moi je suis plus pâle

Que la branche de mimosas !  »
Mais toi, d’une voix attendrie,

Tu t’écrias : Ô ma chérie,

À mes regards tu proposas

Cent visages : des fous, des sages,

D’autres plus fins que les feuillages

De la branche de mimosas.
Mais, très curieux de nature,

Je rêvais de voir la figure

– Car je ne la connaissais pas

Que vous faites, alors qu’on ose

Vous refusez la moindre chose

Tiens, les voilà, les mimosas ! « 

Les Peupliers

Les grands peupliers longent le ruisseau ;

Et vont, d’un air grave,

Reverdis à neuf par le renouveau

Qui fait l’air suave.
Un par un, faisant un tremblant rideau

Au torrent qui bavent,

Les grands peupliers longent le ruisseau,

Et vont, d’un air grave.
Fiers de tout ce qui se passe là-haut,

Et qu’eux seuls ils savent,

Hochant sur le ciel leur léger plumeau,

Avec des airs graves
Les grands peupliers longent le ruisseau.

L’hirondelle

Je marchais je cherchais quelque doux raccourci

Pour, au clocher voisin, arriver la première.

Le vieux berger, au front plus jaune qu’un souci,

M’a dit, quand je suivais une rose trémière :
 » Ne prenez pas par là et prenez par ici

Ici, c’est le chemin là-bas, c’est la rivière  »

Mais, plus vive que moi et semblant comme un cri

S’élancer de mon cœur et du cœur de la terre,
L’hirondelle dit au berger :

 » Ah ! qu’importe de voyager

Par l’onde ou parmi les luzarches ;
Tout élan conduit aux lumières

Et Pascal a dit : Les rivières

Ne sont que des chemins qui marchent ! « 

Madame La Pie

Madame la Pie, on vous salue.

Ne nous faites pas les mauvais yeux ;

Vous qui voyagez, si bien vêtue

De noir et de blanc, sur les ciels bleus.
Dès que vous marchez sur la laitue,

Tout le paysage est anxieux ;

Madame la Pie, on vous salue.

Ne nous faites pas les mauvais yeux.
Ah ! quand vous parlez, parmi la nue,

Quel sort jetez-vous aux amoureux ?

Est-ce d’aimer moins ? ou d’aimer mieux ?

Et quel est, des deux, celui qui tue

Madame la Pie, on vous salue !

Bonne Année

Bonne année à toutes les choses:

Au monde! A la mer! Aux forêts!

Bonne année à toutes les roses

Que l’hiver prépare en secret
Bonne année à tous ceux qui s’aiment

Et qui m’entendent ici bas

Et bonne année aussi quand même

A tous ceux qui ne s’aiment pas!

Le Cimetière

Le cimetière est un jardin

Rempli de fleurs et de lumière ;

Le jasmin fleurit sur la pierre,

L’oiseau chante sur le jasmin ;
Mais que le désespoir va loin

Dans une âme qui désespère

Le cimetière est un jardin

Rempli de fleurs et de lumière.
C’est presque la mort, le chagrin !

Et j’ai, parmi l’herbe légère,

Compris l’erreur, l’erreur sans fin

C’est notre cœur, le cimetière

Le cimetière est un jardin !

Calendrier

Janvier nous prive de feuillage ;

Février fait glisser nos pas ;

Mars a des cheveux de nuage,

Avril, des cheveux de lilas ;
Mai permet les robes champêtres ;

Juin ressuscite les rosiers ;

Juillet met l’échelle aux fenêtres,

Août, l’échelle aux cerisiers.
Septembre, qui divague un peu,

Pour danser sur du raisin bleu

S’amuse à retarder l’aurore ;
Octobre a peur ; Novembre a froid ;

Décembre éteint les fleurs ; et, moi,

L’année entière je t’adore !

Le Crapaud

Perdrix dont le cœur se tracasse

En longeant le pré de colza,

Aronde dont le chant se casse

Sitôt que le vol se posa,
Lézard dont le rayon traverse,

Vert, le mur des abricotiers,

Colimaçon des jours d’averse,

Rose, au bord de tous les sentiers ;
Nous connaissons votre manière

De vivre, enfantine et légère,

Mais vous, Crapaud, toujours si vieux,
Est-ce vrai qu’une année entière

Vous demeurez dans une pierre

Avec du soleil dans les yeux ?

Ceci Est Mon Testament

Je vous laisse, Ami cher, cette frivole estampe

Que vous aviez trouvé me ressembler beaucoup ;

La mèche de cheveux qui frisait sur ma tempe,

Le pâle médaillon que je portais au cou.
Et je vous laisse aussi ma robe en mousseline,

Celle que vous aimiez ; mes souliers de satin ;

Mon cœur de tous les jours ; et ces vers de Racine

Que j’apprenais le soir pour les dire au matin.
Je vous laisse mes gants et mon ombrelle rose ;

Et je vous laisse encor n’ayant rien autre chose

Tous mes petits rubans de toutes les couleurs ;
Le livre que, pour vous, je lisais à la messe ;

Le cher anneau d’argent, témoin de ma promesse

Et ma tombe légère avec toutes ses fleurs !

Le Dernier Papillon

Quand ne chante plus le grillon

Et qu’on est avant dans l’automne,

Quelque matin gris l’on s’étonne

De voir un dernier papillon.
Plus d’or, d’azur, de vermillon ;

Son coloris est monotone ;

La cendre dont il se festonne

Se mêle au sable du sillon.
D’où vient-il ? et par quelle porte ?

Est-ce, parmi la feuille morte,

Le seul des papillons vivants ?
Ou, parmi la neige vivante,

La petite ombre transparente

D’un papillon mort au printemps ?

Éternelle Chanson

Éternelle chanson !

Printemps ! Pâleur suprême !

Jardin sur un buisson !

Nuit sur un chrysanthème !
Fleur ! Étoile ! Pinson !

Et le don de soi-même

Éternelle chanson !

Plaisir ! Chagrin suprême !
Strophe au double frisson

Qui fait, dans l’air extrême,

Rimer à l’unisson :

Je t’aime avec Je t’aime

Éternelle chanson !