L’impossible

Qui me rendra ces jours où la vie a des ailes

Et vole, vole ainsi que l’alouette aux cieux,

Lorsque tant de clarté passe devant ses yeux,

Qu’elle tombe éblouie au fond des fleurs, de celles

Qui parfument son nid, son âme, son sommeil,

Et lustrent son plumage ardé par le soleil !
Ciel ! un de ces fils d’or pour ourdir ma journée,

Un débris de ce prisme aux brillantes couleurs !

Au fond de ces beaux jours et de ces belles fleurs,

Un rêve ! où je sois libre, enfant, à peine née,
Quand l’amour de ma mère était mon avenir,

Quand on ne mourait pas encor dans ma famille,

Quand tout vivait pour moi, vaine petite fille !

Quand vivre était le ciel, ou s’en ressouvenir,
Quand j’aimais sans savoir ce que j’aimais, quand l’âme

Me palpitait heureuse, et de quoi ? Je ne sais ;

Quand toute la nature était parfum et flamme,

Quand mes deux bras s’ouvraient devant ces jours passés.

Malheur À Moi

Malheur à moi ! je ne sais plus lui plaire ;

Je ne suis plus le charme de ses yeux ;

Ma voix n’a plus l’accent qui vient des cieux,

Pour attendrir sa jalouse colère ;

Il ne vient plus, saisi d’un vague effroi,

Me demander des serments ou des larmes :

Il veille en paix, il s’endort sans alarmes :

Malheur à moi !
Las de bonheur, sans trembler pour ma vie,

Insoucieux, il parle de sa mort !

De ma tristesse il n’a plus le remord,

Et je n’ai pas tous les biens qu’il envie !

Hier, sur mon sein, sans accuser ma foi,

Sans les frayeurs que j’ai tant pardonnées,

Il vit des fleurs qu’il n’avait pas données :

Malheur à moi !
Distrait d’aimer, sans écouter mon père,

Il l’entendit me parler d’avenir :

Je n’en ai plus, s’il n’y veut pas venir ;

Par lui je crois, sans lui je désespère ;

Sans lui, mon Dieu ! comment vivrai-je en toi ?

Je n’ai qu’une âme, et c’est par lui qu’elle aime :

Et lui, mon Dieu, si ce n’est pas toi-même,

Malheur à moi !

Les Fleurs

Oh ! de l’air ! des parfums ! des fleurs pour me nourrir !
Il semble que les fleurs alimentent ma vie ;
Mais elles vont mourir…. Ah ! je leur porte envie :
Mourir jeune, au soleil, Dieu ! que c’est bien mourir !

Pour éteindre une fleur il faut moins qu’un orage :
Moi, je sais qu’une larme effeuille le bonheur.
À la fleur qu’on va fuir qu’importé un long courage ?
Heureuse, elle succombe à son premier malheur !

Roseaux moins fortunés, les vents, dans leur furie,
Vous outragent longtemps sans briser votre sort ;
Ainsi, roseau qui marche en sa gloire flétrie,
L’homme achète longtemps le bienfait de la mort !

Et moi, je veux des fleurs pour appuyer ma vie ;
A leurs frêles parfums j’ai de quoi me nourrir :
Mais elles vont mourir…. Ah ! je leur porte envie ;
Mourir jeune, au soleil, Dieu ! que c’est bien mourir !

La Sincère

Veux-tu l’acheter ?

Mon coeur est à vendre.

Veux-tu l’acheter,

Sans nous disputer ?
Dieu l’a fait d’aimant ;

Tu le feras tendre ;

Dieu l’a fait d’aimant

Pour un seul amant !
Moi, j’en fais le prix ;

Veux-tu le connaître ?

Moi, j’en fais le prix ;

N’en sois pas surpris.
As-tu tout le tien ?

Donne ! et sois mon maître.

As-tu tout le tien,

Pour payer le mien ?
S’il n’est plus à toi,

Je n’ai qu’une envie ;

S’il n’est plus à toi,

Tout est dit pour moi.
Le mien glissera,

Fermé dans la vie ;

Le mien glissera,

Et Dieu seul l’aura !
Car, pour nos amours,

La vie est rapide ;

Car, pour nos amours,

Elle a peu de jours.
L’âme doit courir

Comme une eau limpide ;

L’âme doit courir,

Aimer ! et mourir.

L’attente

Quand je ne te vois pas, le temps m’accable, et l’heure

A je ne sais quel poids impossible à porter :

Je sens languir mon coeur, qui cherche à me quitter ;

Et ma tête se penche, et je souffre et je pleure.
Quand ta voix saisissante atteint mon souvenir,

Je tressaille, j’écoute et j’espère immobile ;

Et l’on dirait que Dieu touche un roseau débile ;

Et moi, tout moi répond : Dieu ! faites-le venir !
Quand sur tes traits charmants j’arrête ma pensée,

Tous mes traits sont empreints de crainte et de bonheur ;

J’ai froid dans mes cheveux ; ma vie est oppressée,

Et ton nom, tout à coup, s’échappe de mon coeur.
Quand c’est toi-même, enfin ! quand j’ai cessé d’attendre,

Tremblante, je me sauve en te tendant les bras ;

Je n’ose te parler, et j’ai peur de t’entendre ;

Mais tu cherches mon âme, et toi seul l’obtiendras !
Suis-je une soeur tardive à tes voeux accordée ?

Es-tu l’ombre promise à mes timides pas ?

Mais je me sens frémir. Moi, ta soeur ! quelle idée !

Toi, mon frère ! ô terreur ! Dis que tu ne l’es pas !

Le Coucher D’un Petit Garçon

Couchez-vous, petit Paul ! Il pleut. C’est nuit : c’est l’heure.

Les loups sont au rempart. Le chien vient d’aboyer.

La cloche a dit :  » Dormez !  » et l’ange gardien pleure,

Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.
 » Je ne veux pas toujours aller dormir ; et j’aime

A faire étinceler mon sabre au feu du soir ;

Et je tuerai les loups ! Je les tuerai moi-même !  »

Et le petit méchant, tout nu ! vint se rasseoir.
Où sommes-nous ? mon Dieu ! donnez-nous patience ;

Et surtout soyez Dieu ! Soyez lent à punir :

L’âme qui vient d’éclore a si peu de science !

Attendez sa raison, mon Dieu ! dans l’avenir.
L’oiseau qui brise l’oeuf est moins près de la terre,

Il vous obéit mieux : au coucher du soleil,

Un par un descendus dans l’arbre solitaire,

Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.
Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule ;

Sous le cygne endormi l’eau du lac bleu s’écoule,

Paul ! trois fois la couveuse a compté ses enfants ;

Son aile les enferme ; et moi, je vous défends !
La lune qui s’enfuit, toute pâle et fâchée,

Dit :  » Quel est cet enfant qui ne dort pas encor ?  »

Sous son lit de nuage elle est déjà couchée ;

Au fond d’un cercle noir la voilà qui s’endort.
Le petit mendiant, perdu seul à cette heure,

Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyrs !

Dans la rue isolée où sa misère pleure,

Mon Dieu ! qu’il aimerait un lit pour s’y blottir !  »
Et Paul, qui regardait encore sa belle épée,

Se coucha doucement en pliant ses habits :

Et sa mère bientôt ne fut plus occupée

Qu’à baiser ses yeux clos par un ange assoupis !

Détachement

Il est des maux sans nom, dont la morne amertume
Change en affreuses nuits les jours qu’elle consume.
Se plaindre est impossible ; on ne sait plus parler ;
Les pleurs même du cœur refusent de couler.
On ne se souvient pas, perdu dans le naufrage,
De quel astre inclément s’est échappé l’orage.
Qu’importe ? Le malheur s’est étendu partout ;
Le passé n’est qu’une ombre, et l’attente un dégoût.

C’est quand on a perdu tout appui de soi-même ;
C’est quand on n’aime plus, que plus rien ne nous aime ;
C’est quand on sent mourir son regard attaché
Sur un bonheur lointain qu’on a longtemps cherché,
Créé pour nous peut-être ! et qu’indigne d’atteindre,
On voit comme un rayon trembler, fuir … et s’éteindre.

Dors-tu ?

Et toi ! dors-tu quand la nuit est si belle,

Quand l’eau me cherche et me fuit comme toi ;

Quand je te donne un coeur longtemps rebelle ?

Dors-tu, ma vie ! ou rêves-tu de moi ?
Démêles-tu, dans ton âme confuse,

Les doux secrets qui brûlent entre nous ?

Ces longs secrets dont l’amour nous accuse,

Viens-tu les rompre en songe à mes genoux ?
As-tu livré ta voix tendre et hardie

Aux fraîches voix qui font trembler les fleurs ?

Non ! c’est du soir la vague mélodie ;

Ton souffle encor n’a pas séché mes pleurs !
Garde toujours ce douloureux empire

Sur notre amour qui cherche à nous trahir :

Mais garde aussi son mal dont je soupire ;

Son mal est doux, bien qu’il fasse mourir !