Près Du Cap De La Hève

 » A quoi songes-tu donc de t’engourdir ainsi ?

Serais-tu désormais à ce point radouci,

Géant qu’on disait si farouche ?

Depuis plus d’un long mois, à quoi donc penses-tu

D’être là, somnolent, de languir abattu

Comme un ancêtre dans sa couche ?

Ce n’est pas pour te voir croupir honteusement

Sur des bords sans écume et sans tressaillement,

Que j’ai quitté Paris en joie,

Mon salon, mes amis, le bal où je brillais,

Et que je vins si loin meurtrir sur les galets

Mon pied mignon chaussé de soie.

Non pas ; je demandais, — un caprice est permis,

Le spectacle des flots hérissés, insoumis,

L’onde sublime de colère.

Alerte ! C’est dormir assez, roi fainéant !

Étale tes horreurs, formidable Océan !

Déchaîne-toi pour me complaire.

N’as-tu plus de fierté ni de force en ton sein ?

Si tu tiens à ton nom, tu vas montrer enfin

L’éclat de ta beauté sauvage.

Veux-tu qu’à mes amis je dise en retournant :

J’ai cherché l’Atlantique irrité, bouillonnant,

Je n’ai trouvé qu’un marécage !  »

Elle parlait ainsi, la belle aux cheveux d’or ;

Et l’énorme Océan, plus immobile encore,

Laissait intacte sa limite.

Vous auriez dit le calme auguste, souverain,

Du roi lion qui rêve en sa cage d’airain,

Et qu’un débile enfant excite.

A travers les barreaux, le téméraire enfant

Pousse un roseau fragile, et, d’un air triomphant,

Atteint le monstre-qui repose.

Le lion le regarde,’ insensible à ce jeu.

Certes, il ne lui sied point de quitter pour si peu

Sa somnolence grandiose !

Promenade

Vous qu’à mon côté ma barque balance,

Regardez là-haut ce firmament bleu,

Magnifique espace où l’âme s’élance

Et monte en chantant jusqu’aux pieds de Dieu !

Vous qu’à mon côté berce ma nacelle,

Regardez au loin l’Océan d’azur,

Bassin dont l’eau vive au jour étincelle,

Grand comme le ciel et comme lui pur !

Mer et firmament ! délices de l’âme !

Rien, par un beau jour, n’est meilleur à voir,

Si ce n’est — brillant d’une humide flamme —

Entre ses longs cils votre grand œil noir !

Votre œil qui me tient muet sous le charme,

S’il fixe sur moi son joyeux éclair,

Ou bien s’il me fait voir dans une larme

Une âme profonde autant que la mer !

Pulchra Nimis

Dans la rade où se joue une brise odorante,

Aujourd’hui je voguais, au retour de Sorrente.

Je rapportais à Naples un radieux butin,

Un beau thyrse de fleurs écloses du matin,

Merveilles de ces bords, telles qu’à sa Madone,

Le premier jour de mai, Sorrente seule en donne.

La pervenche à l’iris, la rose au lis des bois

S’y mêlaient ; de rosée ils humectaient mes doigts.

Un sceptre eût mal payé mon bouquet d’herbes folles,

Tant l’humide faisceau de pistils, de corolles,

Infiltrait à mon âme un pur enivrement. —

Malgré mes deux rameurs, je voguais lentement.

Tout à coup, vif oiseau dont la plume étincelle,

A passé près de nous une agile nacelle ;

Elle allait à Sorrente, à juger par l’essor

De son foc, qui brillait comme une lame d’or.

A sa poupe un rameur, — vieillard au poil de neige, —

A sa proue une femme, une reine, que sais-je ?

Jamais femme ici-bas, jamais royale enfant

N’eut, marqué sur le front, signe plus triomphant.

Ses opulents cheveux, noirs comme la nuit même,

Autour de ce front blanc nouaient leur diadème,

Où flottaient et brillaient, aux tresses du bandeau,

Deux tiges de jasmins chargés de gouttes d’eau.

Son œil, — oh ! Qu’il fera souffrir quelque pauvre âme !

Son œil lançait l’éclair que projette la rame,

Quand, sortant de la mer aux reflets du couchant,

Elle luit et reluit comme un acier tranchant.

Un corsage aminci de velours écarlate,

Une jupe où la hanche aisément se dilate,

Un collier de corail entremêlant ses tours,

Une croix d’or au sein : voilà ses seuls atours.

Sa lèvre, comme un arc sous la main qui le plie,

Se courbait de dédain ou de mélancolie ;

Et, tandis qu’un bras nu portait son front charmant,

L’autre, dans le flot clair, pendait négligemment.

Extase de mon œil, trop vite évanouie !

Sa nacelle Volait sur la mer éblouie :

Je n’ai pu que lancer d’une rapide main

Toutes mes fleurs vers elle, et l’atteindre en chemin.

Elle, sans simuler ni crainte ni surprise,

A vu tomber la gerbe à ses pieds, — et l’a prise

D’un geste simple et lent, comme un hommage dû,

Comme un don de vassal qu’un regard m’a rendu.

Ah ! J’étais trop payé de mon indigne hommage,

Ô superbe inconnue, adorée au passage !

Vous emportiez mes fleurs ; moi, combien mieux doté,

J’emportais ton image, éclatante beauté !

Rencontre

Il est aux bords déserts du canal Mozambique

Une lisière étroite aux pentes du rocher,

Un rivage sans nom, d’aspect morne et tragique,

Dont les vaisseaux en mer n’osent pas approcher.

Comme un rideau tendu la montagne l’ombrage ;

Jusqu’au niveau de l’onde, abrupte elle descend.

Qui s’égare par-là trouve à peine un passage

Entre le mur terrible et le flot menaçant.

Nul gazon ne verdoie aux flancs du rocher fauve ;

Aucun ruisseau n’y pleut des fentes du granit.

Rien de vivant, sinon parfois un vautour chauve

Qui plane dans l’espace au-dessus de son nid.

Aux heures du reflux, quand se retire l’onde,

Le long des noirs écueils chevelus et rongés,

Peut-être aussi voit-on ramper le crabe immonde

Sur quelque ancien débris de vaisseaux naufragés.

Solitude, abandon, règne de la mort même,

Silence que l’oiseau trouble seul de ses cris :

Le céleste courroux et l’antique anathème

Comme à l’heure première y sont encore écrits !

Un jour, notre corvette arrêtée à distance,

Dans le svelte canot nous étions descendus,

Voulant toucher du pied, nous partis de la France,

Au bout d’un continent ces parages perdus.

Sur les marges du roc jetés comme une épave,

Nous y marchions pensifs, — et tour à tour notre œil

Interrogeait le mont et le flot qui le lave,

Et du ciel pâlissant les nuages en deuil.

L’ardent soleil tombait sous la montagne aride.

Quand l’Europe est assise à son foyer d’hiver,

Là-bas règne l’été, dans sa fureur torride,

Qui lézarde la roche et met en feu la mer.

Si loin du doux pays, errants sur cette grève,

A cette heure où la chair et l’âme ont le frisson,

Nous allions, oppressés et croyant faire un rêve,

Et de nos propres voix nous retenions le son.

A nos yeux tout à coup, sur la pierre isolée,

Au plus triste recoin du sinistre tableau,

Une image imprévue, étrange, désolée,

S’offrit : — un couple humain vivant au bord de l’eau.

Farouches, demi-nus, la peau sèche et brunie,

Tous deux reposaient là, dans l’horreur de ce lieu :

Homme et femme, souffrance à la souffrance unie,

Livrés dans leur misère à la merci de Dieu !

Leur demeure auprès d’eux se dressait : humble hutte ;

Tendu sur trois roseaux, vieux haillon sans couleur

Que le vent secouait et menaçait de chute…

Les chacals au désert ont un abri meilleur.

Sur la roche un feu pâle, obscurci de fumée,

Où cuisait à l’écart je ne sais quel repas.

Pour nourrir ses tisons, l’étrangère affamée

Cherchait quelque bois mort qu’elle ne trouvait pas.

Assis sur le roc nu, — silencieux et morne,

L’homme penchait son front vers ses maigres genoux.

Son œil, qui regardait à l’horizon sans borne,

A peine et froidement se détourna vers nous.

Au vêtement chétif dont leur corps s’enveloppe,

A leur front, noble encore sous tant de pauvreté,

On retrouvait le sceau de la race d’Europe,

Et, dans leur dernier geste, une ancienne fierté.

Leur nom ? D’où venaient-ils ? Quelle fortune amère

En ce désert maudit les égara tous deux ?…

Voyageurs, sûmes-nous, l’Écosse était leur mère ;

Mais pas un mot de plus ne fut obtenu d’eux.

Énigme dont le poids reste au cœur et l’oppresse !

Quel désir insensé, quel crime — ou quel amour

Les avait amenés, de détresse en détresse,

Jusqu’à cet abandon suprême et sans retour ?

Jetés si loin de toi, verte et neigeuse Écosse,

Terre des gazons frais, des bois, des lacs d’azur,

S’étaient-ils arrêtés, pour y creuser leur fosse,

A ce dernier recoin du désert âpre et dur ?…

Le vent soufflait, la nuit tombait du ciel immense ;

Et tandis que la mer nous reprenait au bord,

Errante humanité, nous songions en silence

A ce que font de toi les sombres lois du sort !

Nous sondions tes destins cachés sous tant de voiles ;

Et devant cette mer, qui déjà nous portait,

Sur les confins d’un monde, en face des étoiles,

Ta misère infinie à nos yeux éclatait !…

San Salvadour

Les rivages à pic descendent à la mer.

Leurs sommets, rafraîchis par un zéphyr amer,

Portent tout un fouillis de grands bois ou d’arbustes ;

Lentisques, châtaigniers, pins verts, chênes augustes !

La nature a sculpté, le long du vieux granit,

Une corniche étroite où jase plus d’un nid.

Le vent d’un arbre à l’autre y berce la liane ;

L’iris y germe auprès de la valériane.

La mer brisant au bas, le son des flots chanteurs

Arrive par moments jusques à ces hauteurs.

Le vif scintillement des ondes radieuses,

En été, frappe l’œil à travers les yeuses,

Et l’on peut voir au loin, dans le cristal qui dort,

Des îles et des caps trembler les reflets d’or.

Sur la falaise abrupte un heureux pli de terre

Se creuse, — lieu propice à quelque doux mystère.

Des pampres, des lauriers y croissent ; un ruisseau,

Parmi les graviers bleus roulant son filet d’eau,

L’épanche dans la mer. — A cette mer si grande,

Humble source, qu’importe une si mince offrande ?

Par-là, rêveur oisif, comme je m’égarais,

Sous la roche qui penche, au recoin le plus frais,

J’aperçus un berger dormant d’un profond somme.

Il était à cet âge où l’enfant touche à l’homme,

Où le souffle du temps, le travail, la douleur,

Ont encore épargné la vie à peine en fleur,

Jamais pâtre plus beau dans sa jeunesse imberbe !

Svelte et souple, son corps ne pesait pas sur l’herbe.

Le vent et le soleil, les courses dans les bois,

Avaient bruni son front, doux et rude à la fois.

Sur son bras arrondi comme une anse d’amphore,

Sa tête reposait, sa tête humide encore,

Dont les tempes brillaient d’une moite lueur.

L’air, dans ses cheveux noirs emperlés de sueur,

Se jouait par instants ; sur sa bouche vermeille,

Un sourire passait, errant comme une abeille ;

Et, de quelque buisson dérobée en chemin,

Une branche glissait à demi de sa main.

Il dormait. — Près de lui, broutant les herbes fines,

Ses chèvres, aux longs poils, aux figures mutines,

Cherchaient le sel des mers, leur plus friand régal,

Allaient, venaient, grimpaient sur le roc inégal,

Une d’elles parfois égarant son caprice

Jusqu’au dernier rebord du béant précipice.

Dans l’épaisseur de l’ombre assis paisiblement,

J’admirais cette scène heureuse : à ce moment,

Jeune et belle, apparut au détour de la route

Une femme, arrivant du bourg voisin sans doute.

Lente, elle cheminait, et son charmant regard

Sur les fleurs du sentier se posait au hasard.

Les cheveux dénoués, l’épaule à demi nue,

Toute seule, où tendait ainsi cette inconnue ?

La voilà qui s’avance avec plus de lenteur ;

Elle semble hésiter… elle a vu le pasteur.

Sa joue, à son aspect, de rougeur se colore :

Approcher, s’éloigner, que faire ? Elle l’ignore ;

Elle approche pourtant, et d’un œil fasciné

Contemple ce front pur, dans l’ombre illuminé.

Un souffle, un rien l’émeut, ainsi qu’une gazelle.

Craint-elle son réveil… ou le désire-t-elle ?

L’enfant dormait toujours, tranquille en son recoin.

Enfin, — soupçonnant peu qu’elle avait un témoin,

La belle s’enhardit, et, doucement penchée,

Prit des doigts du pasteur la branche détachée.

Cela fait, je la vis, toujours du même pas,

Suivre l’étroit chemin, rouge encor, le front bas,

Respirant le parfum du rameau de bruyère,

Et par deux fois tournant ses beaux yeux en arrière.

Midi de ses rayons perçait l’éther en feu,

La mer étincelait jusqu’à l’horizon bleu ;

Les pins, les aloès, les balsamiques plantes,

Chargeaient de leurs senteurs les brises défaillantes.

D’harmonieuses voix flottaient aux alentours :

Était-ce un de vos chants, muses des anciens jours ?

Est-ce toi, son lointain des flûtes de Sicile,

Dont l’écho m’arrivait sur la vague docile ?…

Selkirk

A Bristol, sur le quai, le nom de Lion rouge

Désigne un lieu connu de tous les gens de mer :

Taverne du nommé Walkins, honnête bouge,

Où l’aie est sans pareille et ne coûte pas cher.

Cent marins attablés trinquent dans un nuage ;

On a peine à s’entendre, on a peine à se voir ;

On fume, on rit, on joue. — Un grave personnage,

Un sage ici, pourtant, à son jour vient s’asseoir.

Tête que le malheur plus que le temps fit blanche,

Œil dont le vif éclair perce un voile d’ennui.

Chacun l’aime d’instinct : Gentilhomme Dimanche

Est le nom que l’écho murmure autour de lui.

Il demeure caché six jours de la semaine.

Que fait-il tout ce temps ? Buveurs, le savez-vous ?

Non; mais chaque dimanche à la nuit le ramène,

Toujours en linge blanc, toujours pensif et doux.

Un soir que dans son angle, un coude sur la table,

Il rêvait, des buveurs écoutant les propos,

On vit entrer un homme, étrange, invraisemblable,

Dont l’aspect, un moment, fit négliger les pots.

Contre toutes les lois de la sainte coutume

L’habit du nouvel hôte effrontément péchait :

Il portait un chapeau moitié jonc, moitié plume,

Et la peau d’une chèvre à son dos s’attachait.

La langue à son usage, en sifflant gazouillée,

N’était pas moins rebelle au rudiment saxon :

Etait-ce un bruit du vent à travers la feuillée ?

De quelque oiseau des bois était-ce la chanson ?

Quand il fut mieux compris enfin de l’auditoire

(Toute langue est bientôt familière aux marins),

Il prit place à la table et conta son histoire,

Non sans longer parfois le roman… je le crains.

Dans l’Océan du sud, orageuse étendue,

Il avait, disait-il, vécu sept ans entiers,

Sur un îlot désert créature perdue,

Et n’ayant pour amis que ses chers cocotiers.

Quel secret fut le sien pour vaincre la nature ?

Il priait le Seigneur, son unique témoin,

Demandait au travail demeure, habits, pâture,

Et trouvait le génie à force de besoin…

Il parlait ; — le client du Dimanche, le sage,

En silence écoutait, plein d’un vague frisson.

Lève le front, Selkirk ! Réjouis-toi, sauvage :

Tu vivras immortel… tu seras Robinson !

Sur Une Plage Du Latium

La nuit descend ; la mer, dont je longe la plage,

Blanchit sur les galets à grand bruit charriés.

Sifflant une chanson de farouche présage,

Le vent froisse ma tempe, et me lance au visage

La poussière des flots qui brisent à mes pieds.

L’ombre submerge au loin les collines éteintes ;

Pas un reste d’azur dans le ciel ni sur l’eau.

Du soir envahissant tout subit les atteintes ;

L’occident seul, rougi d’incendiaires teintes,

Comme un ruban de feu luit au fond du tableau.

Ces grèves, qui dormaient hier silencieuses,

D’un terrible fracas partout grondent ce soir :

Bruit des forêts de pins, craquement des yeuses,

Hurlement sur l’écueil des ondes furieuses,

Cris d’oiseaux effarés tournant sous un ciel noir.

Hâtons le pas : en vain cent débris historiques

Appelleraient encore un hommage, un coup d’œil.

Assez je vous ai vus, vieux temples, vieux portiques,

Monuments si peuplés, si beaux, aux jours antiques,

Si remplis désormais de néant et de deuil !

Sans avoir vu passer une figure humaine,

J’ai suivi, tout le jour, le rivage latin ;

Seul et n’obéissant qu’au hasard qui me mène,

Tout le jour, j’ai foulé le bord de ce domaine

Où chaque pas évoque un fantôme lointain.

Maintenant que le soir précipite sa chute,

Que la nuit me saisit de son âpre fraîcheur,

Pour abriter mon front à la tempête en butte,

D’un pâtre hospitalier trouverai-je la hutte,

Ou le toit de roseaux de quelque brun pêcheur ?

Verrai-je, à l’horizon de ma route inconnue,

Surgir une lumière, apparaître un rayon ?

Ou faudra-t-il enfin prendre la roche nue

Pour chevet, et dormir, seul ici, sous la nue,

Comme autrefois Énée arrivant d’ilion ?

Ah ! dût le flux grondant me rouler sur la plage

Comme un débris de barque empreint de sel amer ;

Dût la libre cavale ou le buffle sauvage

Me fouler au galop, en venant au rivage

Aspirer la tempête et répondre à la mer ;

Je n’en bénis pas moins l’heureuse destinée

Qui, si loin de Paris, sur ces bords m’a conduit,

Vous offrant, vous livrant mon âme fascinée,

Ô liberté première, ô terre abandonnée,

Ô mer tempétueuse et mugissante nuit !

Tempête

Tout regard se perd, tant la brume est noire ;

Il ne fut jamais plus aveugle nuit :

Au sein du néant je pourrais me croire,

Si je n’entendais un immense bruit.

Cette voix, ô mer ! C’est ta voix qui tonne

Sur l’écueil voisin chargé de galets,

Tandis que le vent, le grand vent d’automne,

Fait craquer mon’ toit et bat mes volets.

Aquilon lugubre, incessante lame,

Oh ! Je vous sais gré de hurler ainsi !

Vous traduisez bien ce que j’ai dans l’âme.

Merci, vent d’automne ! Océan, merci !

Voyage Au Pôle Arctique

A travers le damas de sa fenêtre close,

Un rayon pénétrait, un rayon tiède et rose ;

Il dorait son alcôve aux murs de blanc satin.

Elle se souleva du chevet de dentelle,

Et, l’œil sur le cadran : Midi ! murmura-t-elle,

Midi ! Pour se lever c’est encore bien matin.

Enfant qu’on admirait entre les plus gentilles,

Elle avait vu le jour sous le ciel des Antilles ;

Elle rêvait souvent au natal horizon,

Et disait de Paris : C’est une ville obscure

Où l’emploi du soleil est une sinécure !

En quoi je lui donnais plus d’une fois raison.

Oisive et nonchalante et frileuse créole,

Son pays n’avait pas de fleur dont la corolle

Se livrât plus heureuse au baiser du printemps.

Souvenirs du berceau, toutes ses causeries

N’étaient qu’un long tissu de lianes fleuries,

De palmiers, de rayons et d’oiseaux éclatants.

Ce jour-là, prolongeant sans fin la matinée,

Et sur son coude nu mollement inclinée,

Qu’elle était belle à voir de grâce et d’abandon !

Or, comme son esprit flottait à l’aventure,

Elle fit onduler du pied sa couverture,

Et me dit : Savez-vous où l’on prend l’édredon ?

— Loin, bien loin de l’alcôve où vous aimez à vivre !

Lui répondis-je ; enfant, si vous voulez me suivre,

Vous apprendrez d’où vient ce paresseux duvet.

— Je vous suivrai partout, fût-ce aux confins du monde,

Me dit-elle, pourvu que, par terre ou sur l’onde,

Je voyage en rêvant, sans quitter mon chevet.

— Le système est prudent. —Vous l’approuvez ? — Sans doute.

— Je vous suis donc.— Eh bien, ma voyageuse, en route !

Adieu la France ! Adieu trente peuples divers !

Par-delà tous les champs qu’une moisson décore,

Au nord, toujours au nord, courons, courons encore,

Et ne nous arrêtons qu’où finit l’univers.

Ô sœur des blancs jasmins que Paris tient en serre !

Ô sœur des colibris, dont l’aile se resserre

Loin des étés sans fin du Tropique enflammé !

Qu’allez-vous devenir sous cette horrible zone,

Où l’éternel hiver lui-même s’emprisonne

Dans le cercle de glace autour de lui fermé ?

Là périt toute fleur, là meurt toute verdure :

Rien qu’une région blafarde, ingrate, dure,

Que des monts sans feuillage et des cieux sans flambeaux.

Accroupi dans la brume où tout rayon s’émousse,

Là, le monde transit sous un reste de mousse,

Comme un vieux mendiant sous ses derniers lambeaux.

Là, de ses doigts roidis et pris de moisissure,

Le temps laisse tomber l’instrument qui mesure

Les pas alternatifs des jours et des saisons ;

Et son calcul se brise, et quand une journée,

Six mois, aux bords du ciel s’est lourdement traînée,

Une nuit de six mois croupit aux horizons.

Formidables déserts ! Solitudes sans borne !

Sous le firmament noir et sur l’Océan morne,

Rien que les récifs blancs aux sommets anguleux ;

Rien que les archipels dont les dents amincies

Se hérissent en dards, se découpent en scies,

Et déchirent de l’air le manteau nébuleux.

A voir plonger au ciel ces roches boréales,

On dirait les clochers des vieilles cathédrales.

La neige ceint partout leurs pics étincelants ;

Elle y ruisselle à flots, elle y croît sans relâche,

Et montre avec orgueil, pure de toute tache,

Une virginité vieille de six mille ans !

— C’est beaucoup, dit la belle, et c’est digne d’hommage !

Mais poursuivons toujours notre pèlerinage :

Il est fort instructif, s’il n’est pas des plus doux.

Laissez-moi seulement, crainte de quelque rhume,

De l’édredon sur moi faire affluer la plume…

A propos d’édredon, quand m’en parlerez-vous ?

Et je continuai : Ces sinistres parages,

Ces flots bouleversés par d’incessants orages,

A l’homme cependant ne sont point interdits.

Du commerce et des arts sublime mandataire,

Il y vient ! Son navire explore, solitaire,

Les suprêmes horreurs des océans maudits.

C’est le puissant vaisseau d’une nation reine,

Qui de cuivre ou de zinc a doublé sa carène,

Qui de chêne et de bronze a charpenté ses ponts.

Que dis-je ? C’est souvent l’esquif qui se lézarde,

La coquille de noix qu’en pleine mer hasarde

Le pêcheur de Bell-Sund et des golfes lapons.

Que vont-ils demander aux homicides grèves ?

L’un poursuit un passage entrevu dans ses rêves,

Un monde à conquérir, une île sans drapeaux.

L’autre cherche un butin pour sa pauvre famille.

Il vient livrer combat sur la mer qui fourmille

De squalides dragons rassemblés en troupeaux.

Combats herculéens ! Iliade inconnue,

Qui n’a pour spectateurs que le gouffre et la nue !

L’homme accourt, agitant un mince javelot ;

Il vient, chétif lutteur, confiant dans sa force,

Attaquer la baleine, et le phoque, et le morse,

Tous les monstres jaloux du rivage et du flot.

Hélas! Combien de fois, hérissés de colères,

Ces mugissants gardiens des cavernes polaires

N’ont-ils pas, à leur tour, fondu sur l’agresseur !

Combien de fois l’ours blanc, sorti de léthargie,

N’a-t-il pas dispersé, sur la glace rougie,

Les lambeaux de la barque avec ceux du chasseur !

— Quand aurons-nous fini ce voyage farouche ?

Balbutia l’enfant, qui tremblait dans sa couche :

J’ai froid autant que peur dans ce pays malsain. —

Puis, une fois encore, des replis de sa housse,

Elle drapa sa hanche et son épaule douce,

Et plongea son menton dans les lis de son sein.

Et dans cette attitude onduleuse, arrondie,

C’était une couleuvre, en hiver engourdie,

Qui, sous l’abri d’un mur, se replie en cerceau.

— Encore un seul regard sur la rive neigeuse,

Et je ramène au port, dis-je à la voyageuse,

Ce lit, cet heureux lit qui vous sert de vaisseau.

De ces îlots glacés, de ces arides côtes,

Les monstres de la mer ne sont pas les seuls hôtes :

Un commensal aimable apparaît non loin d’eux.

Dans toute œuvre de Dieu que l’œil de l’homme embrasse,

Même au sein de l’horreur il retrouve la grâce :

Il rencontre l’eider près du phoque hideux.

L’eider, hôte béni des frontières du globe !

L’eider, oiseau charmant par l’instinct et la robe ;

Chaste comme l’hiver, doux comme le printemps.

Il suspend ses amours sur Tonde hyperborée,

Et mêle les accords de sa voix éplorée

Au fracas de la houle et des glaçons flottants.

Puis, quand il a construit, dans le pli de la roche,

Un nid qui de la mer peut défier l’approche,

Il y vient déposer les fruits de ses amours ;

Et, pour les préserver de la bise marine,

La mère avec son bec dépouille sa poitrine,

Et leur fait un tapis de caressant velours.

Sur la couvée, alors, l’homme accourt et la pille.

Malgré les cris aigus de la tendre famille,

Il accomplit sans cœur son précieux larcin ;

Et le soyeux duvet qu’il emporte avec joie

Est ce même édredon qui s’enfle dans la soie,

Et sur vos pieds mignons s’arrondit en coussin.

— Détestable voleur ! Puisse Dieu le confondre !

Dit l’enfant indignée. Et moi de lui répondre :

— D’un rude châtiment bien souvent Dieu l’atteint.

Que de fois sa nacelle, au pôle dirigée,

S’arrête tout à coup, immobile et figée,

Dans un réseau de glace où tout espoir s’éteint !

Ô sort des prisonniers dont le pôle s’empare !

Destins des matelots que du monde il sépare,

Qui, dans leurs cachots blancs, vivent et meurent seuls !

Captivité lugubre! éternité passée

A ne voir qu’une mer de toute part glacée,

Et qu’un ciel dont sur eux pendent les noirs linceuls !

A n’entendre dans l’air que la plainte éternelle

Du sinistre aquilon, qui roule dans son aile

Les lumbs et les pingouins aux cris durs et discords ;

A ne sentir, auprès du vain tison qui brûle,

Que ce froid boréal dont l’ardeur coagule

Levin dans les tonneaux et le sang dans les corps !

— Arrêtez ! Arrêtez ! dit l’enfant éperdue ;

Dans quel climat affreux m’avez-vous donc perdue ?

Toujours devant les yeux j’aurai son horizon.

Je crains bien, si j’entr’ouvre aujourd’hui ma croisée,

De ne voir qu’une mer au loin cristallisée,

Et peut-être un ours blanc au seuil de ma maison ! —

Et j’ouvris la fenêtre; et, sur la ville heureuse,

Un ciel chaud répandait sa clarté généreuse.

Nous étions en avril, au réveil des beaux jours ;

L’air était sans nuage, et limpide, et sonore :

Nous étions en avril, au mois qui fait éclore

Tant de fleurs dans les champs, dans les cœurs tant d’amours !

Et les oiseaux chantaient sur la terrasse verte ;

Et les lilas, voisins de la croisée ouverte,

Mêlaient de doux parfums à leurs douces chansons.

Tout semblait au dehors inviter l’indolente,

Qui dans ses cheveux noirs passait une main lente,

En me disant : Je crains d’y trouver des glaçons !

Nuit De Mai

Au couchant lumineux quand le jour se replie,

Qu’une planète au ciel déjà peut s’entrevoir,

Il fait bon, couple errant sur une onde assouplie,

De respirer à deux l’air embaumé du soir,

De saluer là-haut ces premières étoiles

Dont le rayon lointain nous invite à rêver :

Matelot ! Matelot ! Laisse tomber tes voiles ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Extase où, sans effort, tout chagrin se dissipe !

Du ciel et de la mer contempler les couleurs,

Aspirer dans le vent, qui vient du Pausilippe,

Le parfum des citrons et des lauriers en fleurs ;

Sentir si près de soi la femme qu’on adore,

Voir son sein par moment d’amour se soulever !

Matelot, matelot, ne rentrons pas encore ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Ses cheveux dénoués que l’ivoire abandonne,

Mêlés à mes cheveux, flottent au même vent ;

Son front penche ; ses doigts, de fée ou de Madone,

Frémissent dans ma main sous mon baiser fervent.

Loin des jaloux déçus, loin des perfides trames,

Le bonheur est ici pour qui sait le trouver :

Matelot, matelot, laisse pendre tes rames ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Oui, J’aimai, Je Chantai

A madame Élyse de G***

Oui, j’aimai, je chantai, dès ma saison première,

Ce fluide élément,

Ces espaces d’azur où l’âme, heureuse et fière,

Plane si librement.

Oui, le mouvant tableau de cette onde où se mire

Le chœur des astres d’or,

Me fut cher comme à toi, — Sirène que j’admire

Sans te connaître encore !

Mais depuis, entraîné loin des eaux dont la houle

Berce les matelots,

Je vis de près le siècle et je hantai la foule,

Mer aux arides flots !

Dans ce triste Océan qui s’agite et qui souffre,

Et qui roule des pleurs,

Spectateur attristé, je mesurai le gouffre

Des humaines douleurs.

Aujourd’hui, grâce à vous, femme à la voix touchante,

Penseur moins soucieux,

Je regagne le bord de l’Océan qui chante

Et reflète les cieux.

Là, tandis que la nuit brode sa sombre toile

D’astres brillants et doux,

L’œil fixé sur la vague où se lève une étoile,

J’aime à songer à vous ;

A vous dont les beaux vers, sur l’aile de la stance,

M’apportent leur douceur ;

A vous, en qui mon âme, à travers la distance,

Déjà rêve une sœur ;

A vous, dont je devine, infaillible prophète,

La grâce et la beauté,

Comme on devine l’or dont une lyre est faite,

Au son qu’elle a jeté !

Prélude

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Une âme immense en nous respire,

Elle soulève notre sein.

Sous l’aquilon, sous le zéphyr,

Nous sommes la plus vaste lyre

Qui chante un hymne au trois fois Saint !

Amoncelés par les orages,

Rendus au calme, tour à tour,

Nous exhalons des cris sauvages,

Qui vont bientôt sur les rivages

S’achever en soupirs d’amour.

C’est nous qui portons sur nos cimes

Les messagers des nations,

Vaisseaux de bronze aux mâts sublimes,

Aussi légers pour nos abîmes

Que l’humble nid des alcyons.

Sur ces vaisseaux si Dieu nous lance,

Terribles nous fondons sur eux ;

Puis nous promenons en silence

La barque frêle qui balance

Un couple d’enfants amoureux !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

C’est nous qui d’une rive à l’autre

Emportons les audacieux.

Le marchand, le guerrier, l’apôtre,

N’ont qu’une route, c’est la nôtre,

Pour changer de terre et de cieux.

Nos profondeurs, Dieu les consacre

A son mystérieux travail ;

Dans nos limons pleins d’un sel âcre,

Il répand à deux mains la nacre,

L’ambre, la perle et le corail.

Pelouses, réseaux de feuillages,

Arbres géants d’hôtes remplis,

Monstres hideux, beaux coquillages,

La vie est partout sur nos plages,

La vie est partout dans nos lits.

Qui compterait dans nos entrailles

Tant de trésors, là-bas perdus !

Et d’habitants vêtus d’écaillés,

Dont si peu s’accrochent aux mailles

Des filets par l’homme tendus !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

Nous vous aimons, bois et charmilles,

Qui sur nous versez vos parfums !

Nous vous aimons, humbles familles,

Dont sur nos bords les chastes filles

Attendent leurs fiancés bruns !

Vaisseaux couverts de blanches toiles,

Reflets des villes et des monts,

Jours de printemps purs et sans voiles,

Nuits d’été riches en étoiles,

Nous vous aimons ! Nous vous aimons !

Mais nos amours sont inquiètes,

Et nous vous préférons souvent

Le ciel noir, le vol des tempêtes,

Et le chant des pâles mouettes

Que berce et qu’emporte le vent.

Nous aimons voir l’éclair dans l’ombre

Que déchirent ses javelots,

Et l’effroi du vaisseau qui sombre

En jetant à la grève sombre

Le dernier cri des matelots !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Le Travail

Poète errant au bord de cette mer profonde,

Suspens le pas et vois… vois ce que fait son onde :

En fondant sur la grève elle y prend au hasard

Quelque caillou grossier qui gisait à l’écart,

De silex, de granit quelque rude parcelle,

La détache du sol et l’entraîne après elle,

Et la plonge au milieu des sillons blanchissants.

Puis, sans compter les jours, ni les mois, ni les ans,

Que l’abîme en fureur se soulève ou qu’il dorme,

De cet obscur débris elle épure la forme.

Obstinée à sa tâche ainsi qu’un ciseleur,

Sans cesse elle y revient; à l’égal d’une fleur,

L’arrondit, l’amincit, d’un émail la colore,

La prend et la rejette et la reprend encore,

Jusqu’à ce qu’elle en fasse un de ces fins cailloux,

Bleus, polis, doux à l’œil, au toucher non moins doux,

Que les petits enfants conduits sur le rivage

Cherchent avec l’ardeur naïve de leur âge,

Qu’ils trouvent, ô merveille ! Et qu’au fond de la main

A leurs amis jaloux ils montreront demain.

Poète, fais ainsi : choisis quelque pensée

Loin des sentiers battus errante ou délaissée.

Qu’un art laborieux, qu’un soin toujours nouveau,

De jour, de nuit, longtemps la roule en ton cerveau.

N’épargne au saint travail que soutient l’espérance

Nul effort, nul souci, — pas même la souffrance.

Rêve une autre couleur, cherche un autre contour…

Tu seras trop payé si l’on te doit un jour

Un de ces vers heureux, marqués d’un peu de gloire,

Dont les hommes charmés décorent leur mémoire !

La Vache

Nous avions sur le pont, durant ce long voyage,

Une vache au flanc roux qui, de son pur laitage,

Abreuvait une femme et deux frêles jumeaux,

Bercés dans un hamac par le roulis des eaux.

Du vaste azur des mers partout environnée,

Elle voguait pensive, inquiète, étonnée.

Morne, elle regrettait, sur le plancher mouvant,

La terre qui jamais n’ondule sous le vent,

Les doux coteaux, le mont chargé de verts ombrages,

Et, baignés de ruisseaux, les heureux pâturages…

Après quarante jours de deuil silencieux,

D’une clameur sonore elle frappa les cieux,

Tressaillit, dilata son épaisse narine,

Et respira le vent de toute sa poitrine.

Les matelots soudain gravirent au hunier.

—  » Que voit-on de là-haut ?  » cria le timonier.

—  » Rien, lui répondit-on ; pas de côte entrevue.

Qu’importe à l’instinct sûr qui devance la vue ?

Ô terre encore lointaine ! En son pressentiment,

Elle te saluait de ce mugissement.

Les Bancs De Marbre

Sur les vertes hauteurs qui dominent la rade,

De larges blocs de marbre au hasard sont couchés ;

Forts débris que le temps péniblement dégrade,

Et dont le vent polit les angles ébréchés.

Ces fragments, où survit la beauté des vieux âges,

Ont-ils jadis plané dans quelque saint fronton ?

En face de la mer, sur nos antiques plages,

La Grèce eut-elle un temple ? On le dit. — Qu’en sait-on ?

Le temps, qui se complaît en ces métamorphoses,

Qui de l’autel des dieux fait un vil abreuvoir,

A fait de vos débris, marbres aux veines roses,

Des bancs, de simples bancs, où chacun peut s’asseoir.

Voisins de la cité qui s’étend au rivage,

De ses plus vieux marins ils sont le rendez-vous.

Là viennent chaque jour, fidèles à l’usage,

Ceux à qui le repos est nécessaire et doux.

Fronts caducs, blancs cheveux, épaules affaissées,

Les uns mornes, ceux-là causant à demi-voix,

Ils sont là, côte à côte, — ainsi qu’aux portes Scées

Les vieillards d’ilion rassemblés autrefois.

Ils y viennent surtout en novembre, en décembre,

Quand brillent les soleils qu’aime un sang refroidi,

Quand au pâle tison de son humide chambre

L’homme indigent préfère un rayon de midi.

A tous ces vétérans qui furent des athlètes,

A ces souffre-douleurs du vent et de la, mer,

A ces lutteurs brisés, meurtris par les tempêtes,

Le spectacle des eaux reste encore le plus cher.

Ils aiment à les voir bercer, molles et douces,

L’essaim des goélands, leurs hôtes familiers,

Et sur le môle usé, vert d’algues et de mousses,

Suspendre leur écume en festons réguliers.

De leurs travaux passés tandis qu’ils se souviennent,

Ils suivent du regard sur le limpide azur

Les barques de pêcheurs qui vont ou qui reviennent,

Et les calmes vaisseaux que dore un soleil pur.

Du navire qui passe ils jugent la manœuvre,

S’interrogent entre eux sur le nom de son chef ;

Au pavillon qui flotte, ondoyante couleuvre,

Ils savent à quel peuple appartient chaque nef.

— Celui-là, disent-ils, drapeau semé d’étoiles,

Vient demander nos vins pour les États-Unis.

— Voyez-vous ce chébec, flancs épais, lourdes voiles ?

Il apporte à nos quais les toisons de Tunis.

— Jamais ce Majorcain n’osa de longs voyages ;

Timide caboteur, il navigue au plus près.

— Ce brick a dû passer par de rudes orages :

Où donc, triste vaisseau, laissa-t-il ses agrès ?

— Que ce trois-mâts est fier, et comme il fend bien l’onde !

— Il gagnerait du temps sur l’alcyon jaloux…

— D’où vient cet ancien-là ? — Des îles de la Sonde.

— Les courses et le temps l’ont usé… comme nous !

Ainsi, les yeux tournés vers les flots, leur domaine,

Causent tous ces voisins aux fronts chargés de jours.

Puis les ressouvenir, que chaque instant ramène,

Allongent volontiers le fil de leurs discours.

Alors qu’ils jouissaient de leurs forces intactes,

Combien n’ont-ils pas vu de cieux, de bords lointains !

A combien de périls ou d’héroïques actes

Ne furent pas mêlés leurs vagabonds destins !

Ah ! Si dans un volume on jetait leurs pensées,

Recueil de tant de faits qui dorment enfouis,

Quel poème touffu, quel groupe d’odyssées

S’offriraient page à page aux lecteurs éblouis !

Cet homme, en plein soleil, qui s’agrafe à l’épaule

Un pan de laine usée, et semble encore transir,

Jeune, vécut trois ans sur les glaces du pôle,

Chassant l’ours et le renne en son âpre loisir.

Le voisin qui lui parle et languit sans courage

Prit la mer à sept ans, ardent à s’élancer.

— J’ai fait, murmure-t-il, quatorze fois naufrage

Heureux temps ! Que ne puis-je, hélas ! Recommencer !

L’autre qui dort, le front dépouillé, la peau bistre,

Jadis blond matelot, eut partout des amours.

Tombé du pont, un soir, dans une mer sinistre,

Sur un tronçon d’antenne il flotta douze jours.

Tel d’entre eux porte un nom que la tribu répète :

Paul Evrard, digne fils des temps qui ne sont plus,

Timonier sans égal, seul, dans une tempête,

D’un désastre imminent sauva le Romulus.

Ton nom, Toussaint Deschamps, n’est pas moins populaire

Quand l’Anglais au commerce interdisait les eaux,

Que de fois on te vit, audacieux corsaire,

Fondre, la hache au poing, sur ses meilleurs vaisseaux !

Les mers n’ont pas d’écueils, les plages pas de ville,

Que Faure, ancien gabier, n’ait connus en passant.

Il partit, il revint avec Dumont d’Urville ;

La passion de voir lui consumait le sang.

A Germain Lepradier demandez son histoire.

— Dans une île du sud par, l’ouragan jeté,

Je fus roi, dira-t-il, d’une peuplade noire,

Et, par elle, en dédain je pris la royauté.

Salut à celui-ci, qui, de son coin modeste,

A l’horizon de brume attache un long regard !

Privé d’un bras, la croix orne son humble veste.

Que fut-il ? On répond : enseigne à Trafalgar !

De ces hommes, si fiers aux jours des forces neuves,

De tous ces voyageurs, de tous ces combattants,

De tant de cœurs d’acier trempés dans mille épreuves.

Qu’avez-vous fait, hélas ! Ô rudes mains du temps ?

Vous les avez flétris, comme l’hiver les arbres ;

Vous les avez frappés, criblés de coups mortels ;

Vous les avez assis, tristes, parmi ces marbres,

Fantômes de héros sur des débris d’autels !

A la tiède chaleur qu’un ciel d’automne épanche,

Chaque jour ils sont là, grelottant sous nos murs ;

Au vent qui, tour à tour, frappe une tête blanche,

Achevant de tomber comme des fruits trop mûrs.

Vêtus de haillons bruns, ils rêvent, immobiles,

Presque tous indigents après tant de travaux :

Eux, par qui l’opulence abonde dans nos villes,

Eux, par qui notre gloire a volé sur les eaux !

De leurs mornes ennuis rien ne vient les distraire,

Si ce n’est cette mer au spectacle mouvant,

Une barque qui lutte avec le vent contraire,

Du nord ou de l’aurore une voile arrivant ;

Ou bien, par intervalle, attrait plus doux encore,

Une fille au pied leste, au bras pur, à l’œil clair,

Qui vient, au puits voisin, remplir son humble amphore,

Et dont le chant joyeux semble une fleur de l’air.

Elle passe et repasse, au front portant son urne,

Et les pâles vieillards, glacés par les autans,

Suivent d’un long regard, d’un cœur moins taciturne,

La fraîche vision de grâce et de printemps !