Selkirk

A Bristol, sur le quai, le nom de Lion rouge

Désigne un lieu connu de tous les gens de mer :

Taverne du nommé Walkins, honnête bouge,

Où l’aie est sans pareille et ne coûte pas cher.

Cent marins attablés trinquent dans un nuage ;

On a peine à s’entendre, on a peine à se voir ;

On fume, on rit, on joue. — Un grave personnage,

Un sage ici, pourtant, à son jour vient s’asseoir.

Tête que le malheur plus que le temps fit blanche,

Œil dont le vif éclair perce un voile d’ennui.

Chacun l’aime d’instinct : Gentilhomme Dimanche

Est le nom que l’écho murmure autour de lui.

Il demeure caché six jours de la semaine.

Que fait-il tout ce temps ? Buveurs, le savez-vous ?

Non; mais chaque dimanche à la nuit le ramène,

Toujours en linge blanc, toujours pensif et doux.

Un soir que dans son angle, un coude sur la table,

Il rêvait, des buveurs écoutant les propos,

On vit entrer un homme, étrange, invraisemblable,

Dont l’aspect, un moment, fit négliger les pots.

Contre toutes les lois de la sainte coutume

L’habit du nouvel hôte effrontément péchait :

Il portait un chapeau moitié jonc, moitié plume,

Et la peau d’une chèvre à son dos s’attachait.

La langue à son usage, en sifflant gazouillée,

N’était pas moins rebelle au rudiment saxon :

Etait-ce un bruit du vent à travers la feuillée ?

De quelque oiseau des bois était-ce la chanson ?

Quand il fut mieux compris enfin de l’auditoire

(Toute langue est bientôt familière aux marins),

Il prit place à la table et conta son histoire,

Non sans longer parfois le roman… je le crains.

Dans l’Océan du sud, orageuse étendue,

Il avait, disait-il, vécu sept ans entiers,

Sur un îlot désert créature perdue,

Et n’ayant pour amis que ses chers cocotiers.

Quel secret fut le sien pour vaincre la nature ?

Il priait le Seigneur, son unique témoin,

Demandait au travail demeure, habits, pâture,

Et trouvait le génie à force de besoin…

Il parlait ; — le client du Dimanche, le sage,

En silence écoutait, plein d’un vague frisson.

Lève le front, Selkirk ! Réjouis-toi, sauvage :

Tu vivras immortel… tu seras Robinson !

Sur Une Plage Du Latium

La nuit descend ; la mer, dont je longe la plage,

Blanchit sur les galets à grand bruit charriés.

Sifflant une chanson de farouche présage,

Le vent froisse ma tempe, et me lance au visage

La poussière des flots qui brisent à mes pieds.

L’ombre submerge au loin les collines éteintes ;

Pas un reste d’azur dans le ciel ni sur l’eau.

Du soir envahissant tout subit les atteintes ;

L’occident seul, rougi d’incendiaires teintes,

Comme un ruban de feu luit au fond du tableau.

Ces grèves, qui dormaient hier silencieuses,

D’un terrible fracas partout grondent ce soir :

Bruit des forêts de pins, craquement des yeuses,

Hurlement sur l’écueil des ondes furieuses,

Cris d’oiseaux effarés tournant sous un ciel noir.

Hâtons le pas : en vain cent débris historiques

Appelleraient encore un hommage, un coup d’œil.

Assez je vous ai vus, vieux temples, vieux portiques,

Monuments si peuplés, si beaux, aux jours antiques,

Si remplis désormais de néant et de deuil !

Sans avoir vu passer une figure humaine,

J’ai suivi, tout le jour, le rivage latin ;

Seul et n’obéissant qu’au hasard qui me mène,

Tout le jour, j’ai foulé le bord de ce domaine

Où chaque pas évoque un fantôme lointain.

Maintenant que le soir précipite sa chute,

Que la nuit me saisit de son âpre fraîcheur,

Pour abriter mon front à la tempête en butte,

D’un pâtre hospitalier trouverai-je la hutte,

Ou le toit de roseaux de quelque brun pêcheur ?

Verrai-je, à l’horizon de ma route inconnue,

Surgir une lumière, apparaître un rayon ?

Ou faudra-t-il enfin prendre la roche nue

Pour chevet, et dormir, seul ici, sous la nue,

Comme autrefois Énée arrivant d’ilion ?

Ah ! dût le flux grondant me rouler sur la plage

Comme un débris de barque empreint de sel amer ;

Dût la libre cavale ou le buffle sauvage

Me fouler au galop, en venant au rivage

Aspirer la tempête et répondre à la mer ;

Je n’en bénis pas moins l’heureuse destinée

Qui, si loin de Paris, sur ces bords m’a conduit,

Vous offrant, vous livrant mon âme fascinée,

Ô liberté première, ô terre abandonnée,

Ô mer tempétueuse et mugissante nuit !

Tempête

Tout regard se perd, tant la brume est noire ;

Il ne fut jamais plus aveugle nuit :

Au sein du néant je pourrais me croire,

Si je n’entendais un immense bruit.

Cette voix, ô mer ! C’est ta voix qui tonne

Sur l’écueil voisin chargé de galets,

Tandis que le vent, le grand vent d’automne,

Fait craquer mon’ toit et bat mes volets.

Aquilon lugubre, incessante lame,

Oh ! Je vous sais gré de hurler ainsi !

Vous traduisez bien ce que j’ai dans l’âme.

Merci, vent d’automne ! Océan, merci !

Voyage Au Pôle Arctique

A travers le damas de sa fenêtre close,

Un rayon pénétrait, un rayon tiède et rose ;

Il dorait son alcôve aux murs de blanc satin.

Elle se souleva du chevet de dentelle,

Et, l’œil sur le cadran : Midi ! murmura-t-elle,

Midi ! Pour se lever c’est encore bien matin.

Enfant qu’on admirait entre les plus gentilles,

Elle avait vu le jour sous le ciel des Antilles ;

Elle rêvait souvent au natal horizon,

Et disait de Paris : C’est une ville obscure

Où l’emploi du soleil est une sinécure !

En quoi je lui donnais plus d’une fois raison.

Oisive et nonchalante et frileuse créole,

Son pays n’avait pas de fleur dont la corolle

Se livrât plus heureuse au baiser du printemps.

Souvenirs du berceau, toutes ses causeries

N’étaient qu’un long tissu de lianes fleuries,

De palmiers, de rayons et d’oiseaux éclatants.

Ce jour-là, prolongeant sans fin la matinée,

Et sur son coude nu mollement inclinée,

Qu’elle était belle à voir de grâce et d’abandon !

Or, comme son esprit flottait à l’aventure,

Elle fit onduler du pied sa couverture,

Et me dit : Savez-vous où l’on prend l’édredon ?

— Loin, bien loin de l’alcôve où vous aimez à vivre !

Lui répondis-je ; enfant, si vous voulez me suivre,

Vous apprendrez d’où vient ce paresseux duvet.

— Je vous suivrai partout, fût-ce aux confins du monde,

Me dit-elle, pourvu que, par terre ou sur l’onde,

Je voyage en rêvant, sans quitter mon chevet.

— Le système est prudent. —Vous l’approuvez ? — Sans doute.

— Je vous suis donc.— Eh bien, ma voyageuse, en route !

Adieu la France ! Adieu trente peuples divers !

Par-delà tous les champs qu’une moisson décore,

Au nord, toujours au nord, courons, courons encore,

Et ne nous arrêtons qu’où finit l’univers.

Ô sœur des blancs jasmins que Paris tient en serre !

Ô sœur des colibris, dont l’aile se resserre

Loin des étés sans fin du Tropique enflammé !

Qu’allez-vous devenir sous cette horrible zone,

Où l’éternel hiver lui-même s’emprisonne

Dans le cercle de glace autour de lui fermé ?

Là périt toute fleur, là meurt toute verdure :

Rien qu’une région blafarde, ingrate, dure,

Que des monts sans feuillage et des cieux sans flambeaux.

Accroupi dans la brume où tout rayon s’émousse,

Là, le monde transit sous un reste de mousse,

Comme un vieux mendiant sous ses derniers lambeaux.

Là, de ses doigts roidis et pris de moisissure,

Le temps laisse tomber l’instrument qui mesure

Les pas alternatifs des jours et des saisons ;

Et son calcul se brise, et quand une journée,

Six mois, aux bords du ciel s’est lourdement traînée,

Une nuit de six mois croupit aux horizons.

Formidables déserts ! Solitudes sans borne !

Sous le firmament noir et sur l’Océan morne,

Rien que les récifs blancs aux sommets anguleux ;

Rien que les archipels dont les dents amincies

Se hérissent en dards, se découpent en scies,

Et déchirent de l’air le manteau nébuleux.

A voir plonger au ciel ces roches boréales,

On dirait les clochers des vieilles cathédrales.

La neige ceint partout leurs pics étincelants ;

Elle y ruisselle à flots, elle y croît sans relâche,

Et montre avec orgueil, pure de toute tache,

Une virginité vieille de six mille ans !

— C’est beaucoup, dit la belle, et c’est digne d’hommage !

Mais poursuivons toujours notre pèlerinage :

Il est fort instructif, s’il n’est pas des plus doux.

Laissez-moi seulement, crainte de quelque rhume,

De l’édredon sur moi faire affluer la plume…

A propos d’édredon, quand m’en parlerez-vous ?

Et je continuai : Ces sinistres parages,

Ces flots bouleversés par d’incessants orages,

A l’homme cependant ne sont point interdits.

Du commerce et des arts sublime mandataire,

Il y vient ! Son navire explore, solitaire,

Les suprêmes horreurs des océans maudits.

C’est le puissant vaisseau d’une nation reine,

Qui de cuivre ou de zinc a doublé sa carène,

Qui de chêne et de bronze a charpenté ses ponts.

Que dis-je ? C’est souvent l’esquif qui se lézarde,

La coquille de noix qu’en pleine mer hasarde

Le pêcheur de Bell-Sund et des golfes lapons.

Que vont-ils demander aux homicides grèves ?

L’un poursuit un passage entrevu dans ses rêves,

Un monde à conquérir, une île sans drapeaux.

L’autre cherche un butin pour sa pauvre famille.

Il vient livrer combat sur la mer qui fourmille

De squalides dragons rassemblés en troupeaux.

Combats herculéens ! Iliade inconnue,

Qui n’a pour spectateurs que le gouffre et la nue !

L’homme accourt, agitant un mince javelot ;

Il vient, chétif lutteur, confiant dans sa force,

Attaquer la baleine, et le phoque, et le morse,

Tous les monstres jaloux du rivage et du flot.

Hélas! Combien de fois, hérissés de colères,

Ces mugissants gardiens des cavernes polaires

N’ont-ils pas, à leur tour, fondu sur l’agresseur !

Combien de fois l’ours blanc, sorti de léthargie,

N’a-t-il pas dispersé, sur la glace rougie,

Les lambeaux de la barque avec ceux du chasseur !

— Quand aurons-nous fini ce voyage farouche ?

Balbutia l’enfant, qui tremblait dans sa couche :

J’ai froid autant que peur dans ce pays malsain. —

Puis, une fois encore, des replis de sa housse,

Elle drapa sa hanche et son épaule douce,

Et plongea son menton dans les lis de son sein.

Et dans cette attitude onduleuse, arrondie,

C’était une couleuvre, en hiver engourdie,

Qui, sous l’abri d’un mur, se replie en cerceau.

— Encore un seul regard sur la rive neigeuse,

Et je ramène au port, dis-je à la voyageuse,

Ce lit, cet heureux lit qui vous sert de vaisseau.

De ces îlots glacés, de ces arides côtes,

Les monstres de la mer ne sont pas les seuls hôtes :

Un commensal aimable apparaît non loin d’eux.

Dans toute œuvre de Dieu que l’œil de l’homme embrasse,

Même au sein de l’horreur il retrouve la grâce :

Il rencontre l’eider près du phoque hideux.

L’eider, hôte béni des frontières du globe !

L’eider, oiseau charmant par l’instinct et la robe ;

Chaste comme l’hiver, doux comme le printemps.

Il suspend ses amours sur Tonde hyperborée,

Et mêle les accords de sa voix éplorée

Au fracas de la houle et des glaçons flottants.

Puis, quand il a construit, dans le pli de la roche,

Un nid qui de la mer peut défier l’approche,

Il y vient déposer les fruits de ses amours ;

Et, pour les préserver de la bise marine,

La mère avec son bec dépouille sa poitrine,

Et leur fait un tapis de caressant velours.

Sur la couvée, alors, l’homme accourt et la pille.

Malgré les cris aigus de la tendre famille,

Il accomplit sans cœur son précieux larcin ;

Et le soyeux duvet qu’il emporte avec joie

Est ce même édredon qui s’enfle dans la soie,

Et sur vos pieds mignons s’arrondit en coussin.

— Détestable voleur ! Puisse Dieu le confondre !

Dit l’enfant indignée. Et moi de lui répondre :

— D’un rude châtiment bien souvent Dieu l’atteint.

Que de fois sa nacelle, au pôle dirigée,

S’arrête tout à coup, immobile et figée,

Dans un réseau de glace où tout espoir s’éteint !

Ô sort des prisonniers dont le pôle s’empare !

Destins des matelots que du monde il sépare,

Qui, dans leurs cachots blancs, vivent et meurent seuls !

Captivité lugubre! éternité passée

A ne voir qu’une mer de toute part glacée,

Et qu’un ciel dont sur eux pendent les noirs linceuls !

A n’entendre dans l’air que la plainte éternelle

Du sinistre aquilon, qui roule dans son aile

Les lumbs et les pingouins aux cris durs et discords ;

A ne sentir, auprès du vain tison qui brûle,

Que ce froid boréal dont l’ardeur coagule

Levin dans les tonneaux et le sang dans les corps !

— Arrêtez ! Arrêtez ! dit l’enfant éperdue ;

Dans quel climat affreux m’avez-vous donc perdue ?

Toujours devant les yeux j’aurai son horizon.

Je crains bien, si j’entr’ouvre aujourd’hui ma croisée,

De ne voir qu’une mer au loin cristallisée,

Et peut-être un ours blanc au seuil de ma maison ! —

Et j’ouvris la fenêtre; et, sur la ville heureuse,

Un ciel chaud répandait sa clarté généreuse.

Nous étions en avril, au réveil des beaux jours ;

L’air était sans nuage, et limpide, et sonore :

Nous étions en avril, au mois qui fait éclore

Tant de fleurs dans les champs, dans les cœurs tant d’amours !

Et les oiseaux chantaient sur la terrasse verte ;

Et les lilas, voisins de la croisée ouverte,

Mêlaient de doux parfums à leurs douces chansons.

Tout semblait au dehors inviter l’indolente,

Qui dans ses cheveux noirs passait une main lente,

En me disant : Je crains d’y trouver des glaçons !

Nuit De Mai

Au couchant lumineux quand le jour se replie,

Qu’une planète au ciel déjà peut s’entrevoir,

Il fait bon, couple errant sur une onde assouplie,

De respirer à deux l’air embaumé du soir,

De saluer là-haut ces premières étoiles

Dont le rayon lointain nous invite à rêver :

Matelot ! Matelot ! Laisse tomber tes voiles ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Extase où, sans effort, tout chagrin se dissipe !

Du ciel et de la mer contempler les couleurs,

Aspirer dans le vent, qui vient du Pausilippe,

Le parfum des citrons et des lauriers en fleurs ;

Sentir si près de soi la femme qu’on adore,

Voir son sein par moment d’amour se soulever !

Matelot, matelot, ne rentrons pas encore ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Ses cheveux dénoués que l’ivoire abandonne,

Mêlés à mes cheveux, flottent au même vent ;

Son front penche ; ses doigts, de fée ou de Madone,

Frémissent dans ma main sous mon baiser fervent.

Loin des jaloux déçus, loin des perfides trames,

Le bonheur est ici pour qui sait le trouver :

Matelot, matelot, laisse pendre tes rames ;

Notre rêve est si doux que je veux l’achever !

Oui, J’aimai, Je Chantai

A madame Élyse de G***

Oui, j’aimai, je chantai, dès ma saison première,

Ce fluide élément,

Ces espaces d’azur où l’âme, heureuse et fière,

Plane si librement.

Oui, le mouvant tableau de cette onde où se mire

Le chœur des astres d’or,

Me fut cher comme à toi, — Sirène que j’admire

Sans te connaître encore !

Mais depuis, entraîné loin des eaux dont la houle

Berce les matelots,

Je vis de près le siècle et je hantai la foule,

Mer aux arides flots !

Dans ce triste Océan qui s’agite et qui souffre,

Et qui roule des pleurs,

Spectateur attristé, je mesurai le gouffre

Des humaines douleurs.

Aujourd’hui, grâce à vous, femme à la voix touchante,

Penseur moins soucieux,

Je regagne le bord de l’Océan qui chante

Et reflète les cieux.

Là, tandis que la nuit brode sa sombre toile

D’astres brillants et doux,

L’œil fixé sur la vague où se lève une étoile,

J’aime à songer à vous ;

A vous dont les beaux vers, sur l’aile de la stance,

M’apportent leur douceur ;

A vous, en qui mon âme, à travers la distance,

Déjà rêve une sœur ;

A vous, dont je devine, infaillible prophète,

La grâce et la beauté,

Comme on devine l’or dont une lyre est faite,

Au son qu’elle a jeté !

Prélude

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Une âme immense en nous respire,

Elle soulève notre sein.

Sous l’aquilon, sous le zéphyr,

Nous sommes la plus vaste lyre

Qui chante un hymne au trois fois Saint !

Amoncelés par les orages,

Rendus au calme, tour à tour,

Nous exhalons des cris sauvages,

Qui vont bientôt sur les rivages

S’achever en soupirs d’amour.

C’est nous qui portons sur nos cimes

Les messagers des nations,

Vaisseaux de bronze aux mâts sublimes,

Aussi légers pour nos abîmes

Que l’humble nid des alcyons.

Sur ces vaisseaux si Dieu nous lance,

Terribles nous fondons sur eux ;

Puis nous promenons en silence

La barque frêle qui balance

Un couple d’enfants amoureux !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

C’est nous qui d’une rive à l’autre

Emportons les audacieux.

Le marchand, le guerrier, l’apôtre,

N’ont qu’une route, c’est la nôtre,

Pour changer de terre et de cieux.

Nos profondeurs, Dieu les consacre

A son mystérieux travail ;

Dans nos limons pleins d’un sel âcre,

Il répand à deux mains la nacre,

L’ambre, la perle et le corail.

Pelouses, réseaux de feuillages,

Arbres géants d’hôtes remplis,

Monstres hideux, beaux coquillages,

La vie est partout sur nos plages,

La vie est partout dans nos lits.

Qui compterait dans nos entrailles

Tant de trésors, là-bas perdus !

Et d’habitants vêtus d’écaillés,

Dont si peu s’accrochent aux mailles

Des filets par l’homme tendus !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant.

Nous vous aimons, bois et charmilles,

Qui sur nous versez vos parfums !

Nous vous aimons, humbles familles,

Dont sur nos bords les chastes filles

Attendent leurs fiancés bruns !

Vaisseaux couverts de blanches toiles,

Reflets des villes et des monts,

Jours de printemps purs et sans voiles,

Nuits d’été riches en étoiles,

Nous vous aimons ! Nous vous aimons !

Mais nos amours sont inquiètes,

Et nous vous préférons souvent

Le ciel noir, le vol des tempêtes,

Et le chant des pâles mouettes

Que berce et qu’emporte le vent.

Nous aimons voir l’éclair dans l’ombre

Que déchirent ses javelots,

Et l’effroi du vaisseau qui sombre

En jetant à la grève sombre

Le dernier cri des matelots !

Nous sommes les vagues profondes

Où les yeux plongent vainement ;

Nous sommes les flots et les ondes

Qui déroulent autour des mondes

Leur manteau d’azur écumant !

Près Du Cap De La Hève

 » A quoi songes-tu donc de t’engourdir ainsi ?

Serais-tu désormais à ce point radouci,

Géant qu’on disait si farouche ?

Depuis plus d’un long mois, à quoi donc penses-tu

D’être là, somnolent, de languir abattu

Comme un ancêtre dans sa couche ?

Ce n’est pas pour te voir croupir honteusement

Sur des bords sans écume et sans tressaillement,

Que j’ai quitté Paris en joie,

Mon salon, mes amis, le bal où je brillais,

Et que je vins si loin meurtrir sur les galets

Mon pied mignon chaussé de soie.

Non pas ; je demandais, — un caprice est permis,

Le spectacle des flots hérissés, insoumis,

L’onde sublime de colère.

Alerte ! C’est dormir assez, roi fainéant !

Étale tes horreurs, formidable Océan !

Déchaîne-toi pour me complaire.

N’as-tu plus de fierté ni de force en ton sein ?

Si tu tiens à ton nom, tu vas montrer enfin

L’éclat de ta beauté sauvage.

Veux-tu qu’à mes amis je dise en retournant :

J’ai cherché l’Atlantique irrité, bouillonnant,

Je n’ai trouvé qu’un marécage !  »

Elle parlait ainsi, la belle aux cheveux d’or ;

Et l’énorme Océan, plus immobile encore,

Laissait intacte sa limite.

Vous auriez dit le calme auguste, souverain,

Du roi lion qui rêve en sa cage d’airain,

Et qu’un débile enfant excite.

A travers les barreaux, le téméraire enfant

Pousse un roseau fragile, et, d’un air triomphant,

Atteint le monstre-qui repose.

Le lion le regarde,’ insensible à ce jeu.

Certes, il ne lui sied point de quitter pour si peu

Sa somnolence grandiose !

Promenade

Vous qu’à mon côté ma barque balance,

Regardez là-haut ce firmament bleu,

Magnifique espace où l’âme s’élance

Et monte en chantant jusqu’aux pieds de Dieu !

Vous qu’à mon côté berce ma nacelle,

Regardez au loin l’Océan d’azur,

Bassin dont l’eau vive au jour étincelle,

Grand comme le ciel et comme lui pur !

Mer et firmament ! délices de l’âme !

Rien, par un beau jour, n’est meilleur à voir,

Si ce n’est — brillant d’une humide flamme —

Entre ses longs cils votre grand œil noir !

Votre œil qui me tient muet sous le charme,

S’il fixe sur moi son joyeux éclair,

Ou bien s’il me fait voir dans une larme

Une âme profonde autant que la mer !

Pulchra Nimis

Dans la rade où se joue une brise odorante,

Aujourd’hui je voguais, au retour de Sorrente.

Je rapportais à Naples un radieux butin,

Un beau thyrse de fleurs écloses du matin,

Merveilles de ces bords, telles qu’à sa Madone,

Le premier jour de mai, Sorrente seule en donne.

La pervenche à l’iris, la rose au lis des bois

S’y mêlaient ; de rosée ils humectaient mes doigts.

Un sceptre eût mal payé mon bouquet d’herbes folles,

Tant l’humide faisceau de pistils, de corolles,

Infiltrait à mon âme un pur enivrement. —

Malgré mes deux rameurs, je voguais lentement.

Tout à coup, vif oiseau dont la plume étincelle,

A passé près de nous une agile nacelle ;

Elle allait à Sorrente, à juger par l’essor

De son foc, qui brillait comme une lame d’or.

A sa poupe un rameur, — vieillard au poil de neige, —

A sa proue une femme, une reine, que sais-je ?

Jamais femme ici-bas, jamais royale enfant

N’eut, marqué sur le front, signe plus triomphant.

Ses opulents cheveux, noirs comme la nuit même,

Autour de ce front blanc nouaient leur diadème,

Où flottaient et brillaient, aux tresses du bandeau,

Deux tiges de jasmins chargés de gouttes d’eau.

Son œil, — oh ! Qu’il fera souffrir quelque pauvre âme !

Son œil lançait l’éclair que projette la rame,

Quand, sortant de la mer aux reflets du couchant,

Elle luit et reluit comme un acier tranchant.

Un corsage aminci de velours écarlate,

Une jupe où la hanche aisément se dilate,

Un collier de corail entremêlant ses tours,

Une croix d’or au sein : voilà ses seuls atours.

Sa lèvre, comme un arc sous la main qui le plie,

Se courbait de dédain ou de mélancolie ;

Et, tandis qu’un bras nu portait son front charmant,

L’autre, dans le flot clair, pendait négligemment.

Extase de mon œil, trop vite évanouie !

Sa nacelle Volait sur la mer éblouie :

Je n’ai pu que lancer d’une rapide main

Toutes mes fleurs vers elle, et l’atteindre en chemin.

Elle, sans simuler ni crainte ni surprise,

A vu tomber la gerbe à ses pieds, — et l’a prise

D’un geste simple et lent, comme un hommage dû,

Comme un don de vassal qu’un regard m’a rendu.

Ah ! J’étais trop payé de mon indigne hommage,

Ô superbe inconnue, adorée au passage !

Vous emportiez mes fleurs ; moi, combien mieux doté,

J’emportais ton image, éclatante beauté !

Rencontre

Il est aux bords déserts du canal Mozambique

Une lisière étroite aux pentes du rocher,

Un rivage sans nom, d’aspect morne et tragique,

Dont les vaisseaux en mer n’osent pas approcher.

Comme un rideau tendu la montagne l’ombrage ;

Jusqu’au niveau de l’onde, abrupte elle descend.

Qui s’égare par-là trouve à peine un passage

Entre le mur terrible et le flot menaçant.

Nul gazon ne verdoie aux flancs du rocher fauve ;

Aucun ruisseau n’y pleut des fentes du granit.

Rien de vivant, sinon parfois un vautour chauve

Qui plane dans l’espace au-dessus de son nid.

Aux heures du reflux, quand se retire l’onde,

Le long des noirs écueils chevelus et rongés,

Peut-être aussi voit-on ramper le crabe immonde

Sur quelque ancien débris de vaisseaux naufragés.

Solitude, abandon, règne de la mort même,

Silence que l’oiseau trouble seul de ses cris :

Le céleste courroux et l’antique anathème

Comme à l’heure première y sont encore écrits !

Un jour, notre corvette arrêtée à distance,

Dans le svelte canot nous étions descendus,

Voulant toucher du pied, nous partis de la France,

Au bout d’un continent ces parages perdus.

Sur les marges du roc jetés comme une épave,

Nous y marchions pensifs, — et tour à tour notre œil

Interrogeait le mont et le flot qui le lave,

Et du ciel pâlissant les nuages en deuil.

L’ardent soleil tombait sous la montagne aride.

Quand l’Europe est assise à son foyer d’hiver,

Là-bas règne l’été, dans sa fureur torride,

Qui lézarde la roche et met en feu la mer.

Si loin du doux pays, errants sur cette grève,

A cette heure où la chair et l’âme ont le frisson,

Nous allions, oppressés et croyant faire un rêve,

Et de nos propres voix nous retenions le son.

A nos yeux tout à coup, sur la pierre isolée,

Au plus triste recoin du sinistre tableau,

Une image imprévue, étrange, désolée,

S’offrit : — un couple humain vivant au bord de l’eau.

Farouches, demi-nus, la peau sèche et brunie,

Tous deux reposaient là, dans l’horreur de ce lieu :

Homme et femme, souffrance à la souffrance unie,

Livrés dans leur misère à la merci de Dieu !

Leur demeure auprès d’eux se dressait : humble hutte ;

Tendu sur trois roseaux, vieux haillon sans couleur

Que le vent secouait et menaçait de chute…

Les chacals au désert ont un abri meilleur.

Sur la roche un feu pâle, obscurci de fumée,

Où cuisait à l’écart je ne sais quel repas.

Pour nourrir ses tisons, l’étrangère affamée

Cherchait quelque bois mort qu’elle ne trouvait pas.

Assis sur le roc nu, — silencieux et morne,

L’homme penchait son front vers ses maigres genoux.

Son œil, qui regardait à l’horizon sans borne,

A peine et froidement se détourna vers nous.

Au vêtement chétif dont leur corps s’enveloppe,

A leur front, noble encore sous tant de pauvreté,

On retrouvait le sceau de la race d’Europe,

Et, dans leur dernier geste, une ancienne fierté.

Leur nom ? D’où venaient-ils ? Quelle fortune amère

En ce désert maudit les égara tous deux ?…

Voyageurs, sûmes-nous, l’Écosse était leur mère ;

Mais pas un mot de plus ne fut obtenu d’eux.

Énigme dont le poids reste au cœur et l’oppresse !

Quel désir insensé, quel crime — ou quel amour

Les avait amenés, de détresse en détresse,

Jusqu’à cet abandon suprême et sans retour ?

Jetés si loin de toi, verte et neigeuse Écosse,

Terre des gazons frais, des bois, des lacs d’azur,

S’étaient-ils arrêtés, pour y creuser leur fosse,

A ce dernier recoin du désert âpre et dur ?…

Le vent soufflait, la nuit tombait du ciel immense ;

Et tandis que la mer nous reprenait au bord,

Errante humanité, nous songions en silence

A ce que font de toi les sombres lois du sort !

Nous sondions tes destins cachés sous tant de voiles ;

Et devant cette mer, qui déjà nous portait,

Sur les confins d’un monde, en face des étoiles,

Ta misère infinie à nos yeux éclatait !…

San Salvadour

Les rivages à pic descendent à la mer.

Leurs sommets, rafraîchis par un zéphyr amer,

Portent tout un fouillis de grands bois ou d’arbustes ;

Lentisques, châtaigniers, pins verts, chênes augustes !

La nature a sculpté, le long du vieux granit,

Une corniche étroite où jase plus d’un nid.

Le vent d’un arbre à l’autre y berce la liane ;

L’iris y germe auprès de la valériane.

La mer brisant au bas, le son des flots chanteurs

Arrive par moments jusques à ces hauteurs.

Le vif scintillement des ondes radieuses,

En été, frappe l’œil à travers les yeuses,

Et l’on peut voir au loin, dans le cristal qui dort,

Des îles et des caps trembler les reflets d’or.

Sur la falaise abrupte un heureux pli de terre

Se creuse, — lieu propice à quelque doux mystère.

Des pampres, des lauriers y croissent ; un ruisseau,

Parmi les graviers bleus roulant son filet d’eau,

L’épanche dans la mer. — A cette mer si grande,

Humble source, qu’importe une si mince offrande ?

Par-là, rêveur oisif, comme je m’égarais,

Sous la roche qui penche, au recoin le plus frais,

J’aperçus un berger dormant d’un profond somme.

Il était à cet âge où l’enfant touche à l’homme,

Où le souffle du temps, le travail, la douleur,

Ont encore épargné la vie à peine en fleur,

Jamais pâtre plus beau dans sa jeunesse imberbe !

Svelte et souple, son corps ne pesait pas sur l’herbe.

Le vent et le soleil, les courses dans les bois,

Avaient bruni son front, doux et rude à la fois.

Sur son bras arrondi comme une anse d’amphore,

Sa tête reposait, sa tête humide encore,

Dont les tempes brillaient d’une moite lueur.

L’air, dans ses cheveux noirs emperlés de sueur,

Se jouait par instants ; sur sa bouche vermeille,

Un sourire passait, errant comme une abeille ;

Et, de quelque buisson dérobée en chemin,

Une branche glissait à demi de sa main.

Il dormait. — Près de lui, broutant les herbes fines,

Ses chèvres, aux longs poils, aux figures mutines,

Cherchaient le sel des mers, leur plus friand régal,

Allaient, venaient, grimpaient sur le roc inégal,

Une d’elles parfois égarant son caprice

Jusqu’au dernier rebord du béant précipice.

Dans l’épaisseur de l’ombre assis paisiblement,

J’admirais cette scène heureuse : à ce moment,

Jeune et belle, apparut au détour de la route

Une femme, arrivant du bourg voisin sans doute.

Lente, elle cheminait, et son charmant regard

Sur les fleurs du sentier se posait au hasard.

Les cheveux dénoués, l’épaule à demi nue,

Toute seule, où tendait ainsi cette inconnue ?

La voilà qui s’avance avec plus de lenteur ;

Elle semble hésiter… elle a vu le pasteur.

Sa joue, à son aspect, de rougeur se colore :

Approcher, s’éloigner, que faire ? Elle l’ignore ;

Elle approche pourtant, et d’un œil fasciné

Contemple ce front pur, dans l’ombre illuminé.

Un souffle, un rien l’émeut, ainsi qu’une gazelle.

Craint-elle son réveil… ou le désire-t-elle ?

L’enfant dormait toujours, tranquille en son recoin.

Enfin, — soupçonnant peu qu’elle avait un témoin,

La belle s’enhardit, et, doucement penchée,

Prit des doigts du pasteur la branche détachée.

Cela fait, je la vis, toujours du même pas,

Suivre l’étroit chemin, rouge encor, le front bas,

Respirant le parfum du rameau de bruyère,

Et par deux fois tournant ses beaux yeux en arrière.

Midi de ses rayons perçait l’éther en feu,

La mer étincelait jusqu’à l’horizon bleu ;

Les pins, les aloès, les balsamiques plantes,

Chargeaient de leurs senteurs les brises défaillantes.

D’harmonieuses voix flottaient aux alentours :

Était-ce un de vos chants, muses des anciens jours ?

Est-ce toi, son lointain des flûtes de Sicile,

Dont l’écho m’arrivait sur la vague docile ?…

Le Bouclier D’achille

A l’œuvre, dis-tu, qui pour toi commence,

Tu sens chanceler ta force et ta foi :

Chanter l’Océan, la tâche est immense

Et demanderait plus vaillant que toi !

Courage, poète ! Artiste, courage !

L’art est le plus grand des magiciens.

Ignores-tu donc, novice à l’ouvrage,

Quels enchantements sont parfois les siens ?

Dédaignant l’effort, ennemi du faste,

Plus il se contient, plus il est puissant.

Faut-il retracer l’objet le plus vaste ?

Il sait l’agrandir en le réduisant.

Il condensera tout ce qu’il imite,

L’infini lui-même en quelques mots brefs.

Il sculpta jadis la mer sans limite

Sur un bouclier aux vivants reliefs :

Disque où le héros du divin Homère

Montrait à la fois la terre et les cieux,

Et, fils de Thétis, les flots de sa mère

Roulant tout autour leurs plis spacieux !

Les Premiers Jours

Tandis qu’un reste d’ombre obscurcit les vallées,

Et que la brume encore enveloppe les cieux,

Derrière la montagne aux cimes dentelées ;

Le soleil surgit radieux.

C’est lui, c’est le soleil ! Éveille-toi, nature !

Prompte à le saluer, ô terre, éveille-toi !

Et vous, flots de la mer que sa lumière azure,

Chantez un hymne à l’astre roi.

Sur la crête des monts, que sa splendeur inonde,

Il semble s’arrêter pour prendre son élan,

Et, d’un regard d’amour qui caresse et féconde,

Flatter la terre et l’Océan.

Ou plutôt, comme aux yeux apparaît sans obstacle

Le Dieu qu’un voile épais trop longtemps recéla,

Il sort de l’Orient comme d’un tabernacle,

Et dit au monde : Me voilà !

Soudain les mille voix d’un immense cantique

S’élancent jusqu’à lui, de l’aurore au couchant ;

Le monde rajeuni, saluant l’astre antique,

S’enivre de son propre chant.

Tout vient perdre sa voix dans ce chœur unanime,

Le vallon, la montagne, et l’arbre, et le gazon,

Et les oiseaux du ciel, et les flots de l’abîme,

Et l’homme, au seuil de sa maison.

— Salut ! Père des jours ! Auteur de toute flamme !

Nous te proclamons roi sur ton pavois de feu.

Oh ! Viens répandre en nous et la lumière et l’âme

Que tu prodigues comme un dieu.

Monte, et qu’à ta clarté tout ici-bas renaisse,

Que l’homme et que la fleur se parent de tes dons

Rends-nous cette beauté, rends-nous cette jeunesse

Qu’à jamais nous redemandons !

Monte, monte toujours ! Que ton front qui rayonne

A de nouveaux regards se montre incessamment,

Jusqu’à ce que midi suspende ta couronne

A la voûte du firmament ! —

Tel du monde au soleil s’est élancé l’hommage,

Et l’astre, poursuivant sa course dans l’éther,

Scintille, et son rayon vient sur la blanche plage

Dorer les franges de la mer !

Oh ! La mer ! Sous ces feux que lui verse l’aurore,

De quel joyeux éclat elle revêt ses flots !

Spectateur ébloui, j’ai cru la voir éclore

Des flancs ténébreux du chaos.

Oui, je crois assister à cette heure première

Où l’esprit du Très-Haut, sur les vagues porté,

Fit jaillir de son Verbe une immense lumière

A travers leur immensité.

Autour des archipels que Jéhovah découpe,

Autour des continents qui se creusent en lit,

Elle monte, elle écume; on dirait une coupe

Qui sous la main de Dieu s’emplit !

Je la vois en niveau rouler de grève en grève

Son cristal, où le ciel étonné de se voir

Sourit, émerveillé comme la première Ève

Souriant au premier miroir.

Je la vois, sur le sable et sur l’herbe des plages,

Sur la mousse des caps qui bordent son bassin,

Jeter la nacre et l’or des mille coquillages

Qui sont les joyaux de son sein.

Je la vois ! Je l’entends ! Sa voix neuve et sonore

Pour la première fois résonne sur ses bords,

Ainsi qu’un instrument qui, préludant encore,

Hasarde ses premiers accords.

Et les jeunes forêts de ses côtes sauvages

Lui répondent soudain par un frémissement

Qui roule et se- prolonge autour de ses rivages

Comme un vaste applaudissement.

Et les monstres sortis de sa vase féconde

Montent en se jouant à la face des eaux,

Et, joyeux, vers le ciel ils font rejaillir l’onde

Qui se croise en brillants arceaux.

Habitants de l’abîme aux innombrables races,

Dauphins intelligents, capricieux souffleurs,

Narvals et cachalots revêtus de cuirasses,

Dorades riches en couleurs.

Léviathan, porté par l’onde fléchissante,

Jette sur son empire un superbe regard.

Sous lui, la jeune mer est déjà blanchissante

Comme la tête d’un vieillard !

Les oiseaux pélagiens s’assemblent sur les rives

De langage et d’instinct et de couleur divers,

Ils iront, ils iront, par bandes fugitives,

Faisant le tour de l’univers.

Voici les albatros, voici les paille-en-queues,

Les pluviers, les pétrels volant ou surnageant ;

Voici les goélands qui rasent les eaux bleues

De leurs grandes ailes d’argent.

* * * * * * * * * * *

Mais quel est, à son tour, ce passager étrange

Qui vole dans l’éther et qui marche sur l’eau ?

Le flot, sur son passage, avec respect se range.

De deux créations prodigieux mélange,

Monstre des mers, il a les ailes de l’oiseau.

Sa plume ouverte au vent, le cygne a moins de grâce

A décrire sur l’onde un flexible sillon,

Et l’aigle aux cieux déploie une moins fière audace,

Quand, du haut de son aire, il plonge dans l’espace,

Et d’un front recourbé lutte avec l’aquilon.

La vague, devant lui, se divise écumante ;

Sa masse sur les eaux glisse avec majesté ;

Et, sous le vent plus fort, si sa vitesse augmente,

Sa course creuse au loin une ornière fumante

Comme celle d’un char dans la lice emporté.

Homme ! on te reconnaît à cet orgueil sublime !

Tu possédais la terre, et c’était peu pour toi ;

N’assignant pas de borne à l’espoir qui t’anime,

Tu veux régner aussi sur l’orageux abîme,

Et l’abîme orageux a reconnu son roi.

C’est toi qui, franchissant les eaux infranchissables,

Vas, sur ce frêle bois, chef-d’œuvre de tes mains,

Poursuivre à l’horizon tous les buts saisissables,

Braver les sourds écueils, les vents, les flots, les sables,

Et dans ce grand désert te frayer des chemins.

L’aquilon, dont l’haleine enfle tes rondes voiles,

Seconde ton essor sur l’espace écumant.

Ta main, selon le vent, ouvre et ferme leurs toiles ;

Et, quand revient la nuit, les fidèles étoiles

Pour diriger ton vol brillent au firmament.

Il est beau de te voir sur ces plaines profondes,

Navigateur novice et déjà souverain

Sans posséder encore ni boussoles ni sondes,

Avec ton seul courage, explorer tous ces mondes

Vainement séparés par le gouffre marin !

* * * * * * * * * * *

Ainsi les nations, à peine à leur naissance

Et déjà débordant de leurs étroits berceaux,

Emigrent, et la mer, modérant sa puissance,

Ménage en les portant leurs fragiles vaisseaux.

Tout s’agite, tout marche, et tout grandit à l’aise ;

Le fécond genre humain s’étend de toutes parts.

Au fond, de chaque golfe et sur chaque falaise,

Les naissantes cités ébauchent leurs remparts.

Tyr, la reine des mers, dans sa robe écarlate ;

Sidon, Corinthe, Argos, gloires des premiers jours ;

Ilion qui, superbe, au soleil se dilate,

Et charge de soldats.sa couronne de tours ;

Carthage, Lilybée, Arsinoé, Panorme,

Gadès qu’à l’Océan l’ancien monde allia ;

Rhodes, Samos, Éphèse, Athènes encore informe ;

Vous enfin, mes berceaux, Smyrne et Massilia !

Chaque peuple, imitant l’active Phénicie,

Sape, creuse les pins et les chênes entiers ;

Partout sonne un marteau, partout grince une scie,

Partout s’étend le bruit des populeux chantiers.

Tarse donne le fer dont la galère est ceinte,

Byblos les constructeurs, les charpentiers savants,

Le Liban les mâts, Tyr la pourpre et l’hyacinthe

Qui colorent le lin qu’arrondiront les vents.

Chaque heure voit lancer à la verte Amphitrite

Cent birèmes, aux flancs cousus de papyrus,

Dont les pieux nochers, accomplissant le rite,

Font des libations aux flots par eux accrus.

Et sur chaque vaisseau, prompts à se reconnaître,

Voguent l’enfant du Nil, l’enfant de l’Archipel,

Ceux que la Grèce heureuse ou la Perse voit naître,

Et qui, fous, de la vie ont entendu l’appel.

Et, vertes de festons, toutes ces nefs marines,

Avec l’aide du vent et l’effort des rameurs,

Vont, d’une rive à l’autre, échanger les doctrines,

Les trésors et les arts, les moissons et les mœurs.

Fruits que l’Egypte cueille et dogmes qu’elle adore,

Blés de Sicile, vins, huile, ivoire, or d’Ophir,

Toisons, miel de l’Hybla, feuillets de Pythagore,

Tout se fie à la mer, tout se livre au zéphyr.

Et le jour, bleu miroir, la mer calme reflète

Ces immortels vieillards, passagers radieux,

Qui, nouant à leur front la chaste bandelette,

Transportent dans leurs mains les lyres et les dieux.

Et la nuit, quand tout dort, le vent et l’onde amère,

Quand la lune est au ciel, les dauphins du sillon

Entendent à la proue un chanteur : c’est Homère !

Entendent à la poupe un sage: c’est Solon !

Des peuples fraternels alliances heureuses !

Sacrés embrassements que le Très-Haut bénit !

Croissez, multipliez, nations généreuses :

La mer vous séparait, la mer vous réunit !

Va, cours aux quatre vents, famille universelle,

Féconde ton empire agrandi chaque jour,

Et chante en chœur un hymne à la paix que Dieu scelle,

Au travail ! À la gloire ! Au génie ! À l’amour !

* * * * * * * * * * *

Ô jeunesse du monde ! Ô printemps de la terre !

Sur vos riants tableaux que de jours ont passé !

D’heure en heure, combien le souvenir s’altère !

Que de nuages noirs, que d’ombre délétère

Ont terni le spectacle à jamais effacé !

Après tant de douleurs, de forfaits, de ravagés,

Qui se souvient de vous dans ce monde trop vieux ?

Qui se plaît à revoir vos lointaines images,

Si ce n’est, par hasard, un poète aux rivages,

Quand il n’a devant lui que la mer et les cieux !

Le Cabin Boy

Dans un vaisseau qui des terres

Fuit toujours le bord lointain,

Sur les vagues solitaires

Je naquis un beau matin.

Le baptême d’une lame

Répandue à triple seau

Vint, dit-on, me laver l’âme

Et le corps dans mon berceau.

Le Dieu que je prie

A fait ma patrie

Des flots spacieux ;

Je n’ai vu du monde

Que l’azur de l’onde

Et l’azur des cieux !

On m’a parlé d’une mère

Qui me créa, pauvre et nu :

Sa tombe fut l’onde amère

Trois jours après moi venu.

Ce qu’on appelle une femme,

Est-ce un corps aérien ?

Est-ce un nuage, est-ce une âme ?

Seul encore, je n’en sais rien.

Ma frégate, dont la quille

Creuse son lit dans les flots,

Semble une immense coquille

D’oiseau sur la mer éclos.

Grandissant dans la tempête,

Marin digne d’Albion,

J’eus pour sœur une mouette

Et pour frère un alcyon.

Vers quelque rive qu’elle aille,

Notre flottante prison

Entend des bruits de bataille

Retentir à l’horizon ;

Et chaque souffle qui passe,

Zéphyr ou vent en fureur,

Semble nommer dans l’espace

Napoléon l’empereur !

Pour défendre l’Angleterre,

Arsenal de nos vaisseaux,

Ma belle frégate en guerre

Depuis dix ans tient les eaux :

Et moi, servant un empire

Seulement connu de nom,

Depuis neuf ans je respire

Dans la poudre du canon.

Enfant malgré moi sauvage,

Sur les flots toujours porté,

Je n’ai touché le rivage

D’aucun pays habité.

Que je veille ou que je dorme,

La terre, qui fait songer,

N’a pour moi pas d’autre forme

Qu’un nuage passager.

Parfois, aux confins des vagues,

Un continent apparaît ;

J’entrevois des formes vagues,

On dit : c’est une forêt !

C’est un cap ! Ou bien encore

Des clochers et des maisons !

Mais bientôt tout s’évapore,

Tout retombe aux horizons !

Les vieux patrons, dans nos veilles,

Me racontent chaque soir

Des prodiges, des merveilles

Qu’un jour enfin j’irai voir ;

Puis, couché sur les antennes,

Comme un oiseau sur le vent,

Mille visions lointaines

M’apparaissent en rêvant.

Que de choses inconnues,

Quel monde étrange, inouï,

Songeur bercé dans les nues,

Je vois d’un œil ébloui !

Ah ! Pour savoir de mon rêve

S’il est fidèle ou s’il ment,

Vienne enfin, vienne la trêve

Suspendre notre armement…

— Ainsi, relevant sa taille,

Chantait l’enfant svelte et blond,

Quand tout à coup la bataille

Fondit encore sur le pont.

Choc funeste au brave mousse :

On le vit, près d’un sabord,

Exhaler son âme douce

Et redire dans la mort :

Le Dieu que je prie

A fait ma patrie

Des flots spacieux ;

Je n’ai vu du monde

Que l’azur de l’onde

Et l’azur des cieux !