Un Cimetière

Au versant d’un coteau, par-dessus des murs bas,

Tout le champ apparaît, et l’on ne croirait pas,

Tant les cyprès (dont bien des bastides sont closes)

Sont charmants, tant la joie éclate dans les choses,

Que ce soit là le sol où les morts sont couchés.

Les cyprès par instants, d’un souffle errant penchés,

Font gaîment remuer les ombres de leurs branches

Sur des pierres qu’un ciel d’azur conserve blanches,

Et les coquelicots foisonnent dans le foin.

Le bois harmonieux du coteau monte au loin,

Et sur la cime on voit les branches remuées

D’un grand chêne accrochant la toison des nuées.

Le cimetière rit, vivace, et, tout autour,

Au pied du bois, d’où sort une effluve d’amour,

Senteurs de romarins, de thyms et d’asphodèles,

Étincelle au soleil un beau champ d’immortelles.

Marseille

La ville c’est le port, où tout s’agite et crie,

Où la voile gaîment revient se reployer ;

Le quai, seuil de la mer et seuil de la patrie,

Première marche, sûre et large, du foyer.

Venez là, sur ce quai : là, vous verrez Marseille ;

On respire l’odeur salubre du goudron ;

Les rudes portefaix, l’anneau d’or à l’oreille,

Vont et viennent déjà, gourmandés du patron.

La pipe aux dents, entre eux causent des capitaines ;

Par des canaux en planche, aux sabords des vaisseaux,

Pour nos greniers publics, comme l’eau des fontaines,

Ruisselle l’or des blés qu’on mesure à boisseaux.

La saine activité chante, gaie et féconde ;

Un refrain du pays traverse ce fracas.

Hommes, chars et chevaux circulent ; c’est un monde ;

Tout s’y croise, s’y mêle, et ne se confond pas.

Les perroquets bavards des boutiques prochaines

Imitent tous les cris qu’ils rendent plus stridents ;

Des voiles à sécher clapotent toutes pleines

D’ombre et d’humidité dans leurs grands plis pendants.

Bras croisés, les patrons regardent d’un œil calme

Le joyeux va-et-vient des bateaux aux maisons,

Les sacs, les noirs tonneaux suintant l’huile de palme,

Les trésors sains et saufs des lourdes cargaisons.

Les costumes divers se croisent dans la foule ;

La ruche humaine fait son murmure et son miel ;

Au fond des cabarets bourdonnants le vin coule.

Tout ce bruit des labeurs contents emplit le ciel.

Vers ce port, vers ce point de pays où nous sommes,

Flamme au vent, émergeant sur la rondeur des eaux,

De tous les horizons que connaissent les hommes

A toute heure converge un peuple de vaisseaux.

Vous en verriez plusieurs, du haut de la colline

Qui dresse devant nous, dans l’azur du matin,

Et qui montre aux bateaux que le mistral incline

Sa Notre-Dame d’or, espoir du port lointain.

Le cône large et bas de la colline nue,

Où s’enroule un sentier rocailleux, apparaît

A travers l’épaisseur des mâts perçant la nue

Et pareils aux ifs morts d’une triste forêt.

Mais le soleil est gai, qui par-dessus flamboie ;

Il plante au bout des mâts des fers de lance d’or.

Au cœur de la cité cependant, avec joie,

Le commerce en rumeur suppute son trésor.

Comptes, calculs sans fin de l’aurore aux étoiles.

Le soir vient. La cité revoit dans le sommeil

De lourds vaisseaux penchés gagnant à pleines voiles

Son port plein de travail, de bruit et de soleil.

Mignon

 » Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?  »

Ainsi chante Mignon sous un ciel étranger,

Les yeux vers l’horizon immense.

Elle voit en esprit ce que nomme son chant,

Et quand le dernier mot se meurt, triste et touchant,

La vierge aux grands yeux recommence.

Je l’écoute chanter et je lui dis :  » Attends !

Un devoir me retient, nous irons au printemps

Vers ton ciel d’azur et de flamme ;

Notre exil va finir, ne désespère pas !  »

Sans répondre, elle exhale un long soupir, tout bas,

Plaintif comme l’adieu d’une âme.

Enfin les orangers sont là, couverts de fleurs !

Mais tout le jour Mignon se tient assise en pleurs

Devant la mer aux blanches voiles,

Et plus pâle, le soir, et plus languissamment

Elle rêve, les yeux perdus au firmament,

De son retour dans les étoiles !

Nice

Nice, trop petite naguère,

S’agrandit, libre de tout mur,

Ni port marchand, ni port de guerre,

Toute blanche au bord de l’azur.

Nice a pour orgueil d’être blanche

Dès que luit le soleil levant ;

Les vaisseaux vont à Villefranche

Qui veulent s’abriter du vent.

Son quai nouveau n’est que la plage.

Qu’importe un navire en danger ?

Pourvu que dans son vert feuillage

Blanchisse sa fleur d’oranger ;

Pourvu que le brick de plaisance,

Le brick élancé de mylord,

Lui du moins, tienne avec aisance

Dans le cadre étroit de son port

Qu’importe l’active pensée,

Et le travail aux mille bruits ?

Par le chant des vagues bercée,

Nice dort, pâle dans les nuits.

Au centre, son château se dresse,

Sur un verdoyant mamelon.

Nice est la cité de paresse,

Chaude oasis d’un frais vallon.

Les villas aux grilles dorées

Alentour bordent ses chemins.

Aloès, thyms et centaurées

S’y mêlent aux fleurs des jasmins.

Là viennent les gens à chloroses

Voir les violettes s’ouvrir ;

Au soleil, en de molles poses,

Les heureux viennent y mourir.

Les boyards, les Anglais, leurs femmes,

Jettent l’or pour voir son soleil,

Qui jette, lui, l’or de ses flammes

Dans le Paillon, ruisseau vermeil.

Monaco d’ailleurs est si proche !

La roulette est un jeu tentant,

Et l’on court y vider sa poche :

Montrer son or, c’est l’important.

Pour vous, amoureux et poètes,

Allez voir ce rivage blanc ;

Dans les chemins, les violettes

Répandent un parfum troublant.

Vous que rien de trop n’embarrasse,

Ô les vrais heureux, vous, la nuit,

Allez sur la longue terrasse

Solitaire, où la lune luit.

Elle s’étend sur les toits même

De plusieurs maisons de niveau,

Au bord des flots où la Nuit sème

Les fleurs de feu de son manteau.

La terrasse offre à tout le monde

L’accueil de ses grands escaliers ;

Ô rêveurs, race vagabonde,

Nice a des toits hospitaliers.

Là, sur la maison endormie,

Au murmure charmant des eaux,

Rêve l’ami près de l’amie,

Légers comme un couple d’oiseaux.

Là, derrière nous, s’endort Nice,

Et des collines d’alentour

Un vent embaumé vient, qui plisse

L’onde frissonnante d’amour.

Ô voyageurs, sur quelles grèves

Trouverez-vous un ciel pareil,

Durant la nuit si plein de rêves

Et le jour si plein de soleil ?

Nuits D’été

La nuit vient d’effacer les formes sur la terre ;

Mon cœur, plein de cette ombre où flotte le mystère,

Soupire, tout chargé de tristesse et d’espoir ;

D’où vient ce triste espoir, nuits d’été, qu’en silence

Sous le ciel constellé le vent du sud balance,

Et que le jour mourant fait naître dans le soir ?

Ah ! peut-être ce trouble épars dans la nuit douce

Est-il suave au monde et pour moi seul cruel ;

Car je connais comment une femme repousse,

Et mon amour déçu peut m’attrister le ciel.

J’ai voulu respirer, et m’emplir la poitrine

Du frais apaisement de la brise marine ;

Alors, j’ai dans la nuit tendu mes bras ouverts ;

Vous qui faites s’ouvrir mes bras, vents, mer, espace,

Que ne m’ouvrez-vous ceux de la vierge qui passe,

Et pourquoi suis-je seul, parmi les sentiers verts ?

Ô souffles, qui poussez vers nous de lentes voiles,

Quel baiser fait frémir leur sillage lacté ?

Vaste azur frissonnant et tout pâle d’étoiles,

Pourquoi cette pâleur des molles nuits d’été ?

Aux souffles de l’été, je sens mieux ma jeunesse ;

Mais d’où m’apportent-ils le soupir qui m’oppresse,

L’amour dont je pâlis dans l’ombre, et dont je meurs ?

Et de quel bois de pins ardents, de lauriers-roses,

Et de grands aloès dont les fleurs sont écloses,

Apportent-ils en moi les lointaines rumeurs ?

J’ai pris ce charme errant pour un divin breuvage,

Et je me suis senti défaillir et pâmer ;

Mais dans ce vent, chéri des palmiers du rivage,

Je n’ai pas bu l’amour, j’ai bu la soif d’aimer.

C’est que le vent d’été berce dans la nuit brève

Les parfums alanguis des bois et de la grève ;

Il porte la semence à l’arbre maternel ;

Il prend les mots d’amour murmurés par les femmes,

Le bruit des longs baisers et les caresses d’âmes,

Et l’on respire en lui l’amour universel.

Heureux alors l’amant qui sent, près de l’amante,

Frémir l’âme du monde en lui baisant les yeux !

L’amour universel n’a rien qui le tourmente :

Il possède vraiment tout l’infini des cieux.

Retour Par Mer

On carguait lentement les lourdes voiles rondes

Qui poussaient le vaisseau sous les vents réguliers,

Et l’Occident brisait ses flèches moribondes

Sur leurs rondeurs s’offrant comme des boucliers.

Derrière nous l’effroi de l’infini, le large.

La houle nous faisait un lent et doux roulis ;

Nos dix vergues en croix se plaignaient sous la charge

Des voiles dont le vent gonflait les vastes plis.

Salut, pins au versant des falaises natales,

Ô palmiers, aloès, myrtes, arbousiers verts,

Monts lointains, bords sacrés fréquentés des cigales,

Horizon familier, salut, mon univers !

La douceur du retour avait gagné mon âme.

Le parfum de la plage arriva jusqu’à bord,

Puis ce fut un cri d’homme, et puis un chant de femme :

L’air était plein de voix nous invitant au port.

Ton appel était fait, Provence maternelle,

D’un mélange charmant de bruits et de chansons :

Tout parlait, l’aboiement d’un chien, l’essor d’une aile,

Et même la fumée au faîte des maisons.

Tous les parfums d’avril venaient à la rencontre

Du vaisseau de haut bord qui marchait calme et beau ;

Arbre ou rocher, le point reconnu qu’on se montre

Se profilait déjà distinct sur le coteau.

Voyageurs ! voyageurs ! explorez la nature ;

Tentez au bout des mers la pensée ou l’amour :

Tout départ vous promet une heureuse aventure,

Et ce bonheur fuyant n’est que dans le retour !

Il vous attend sous l’arbre, au seuil de votre porte,

Où vous avez, enfant, joué, souri, pleuré ;

Sur la plage où chanta votre jeunesse morte,

Au pays où l’aïeul paisible est enterré.

Ah ! puisqu’il faut enfin qu’on s’incline et qu’on meure,

Retournez au foyer. —  » Mais il est muet !  » — Non ;

Car tout vous est ami dans la vieille demeure,

Et les gens d’alentour connaissent votre nom.

Ne vous resterait-il que l’amitié des choses,

Dans le petit enclos sans fermiers et sans chien,

Retournez-y ; d’ailleurs, là, sous ces lauriers roses,

Quand vous aviez seize ans ne promîtes-vous rien ?

Voyageurs, le retour c’est l’instant où l’on aime ;

Jamais on n’aime tant ; jamais on n’aime mieux ;

Peut-être que nos morts ont pour bonheur suprême

Un éternel retour au pays des aïeux !

Ainsi dans l’inconnu je perdais ma pensée ;

Cependant le vaisseau s’arrêtait mollement ;

Et, pour fixer enfin sa halte balancée,

L’ancre se décrocha sur un commandement.

Un cri part : masse lourde, elle tombe, et sur elle

La vague qui s’ouvrit n’est pas fermée encore

Qu’un rejaillissement de lumière étincelle,

Et la mer jette au ciel des nacres et de l’or.

Un trait de flamme luit dans les mâtures lisses,

Et l’on voit resplendir au jour occidental

Tout l’enchevêtrement des agrès et des drisses.

Puis le navire éteint ses reflets de métal.

Adieu les vergues d’or et la pourpre des voiles !

Le jour meurt, regretté des marins revenus,

Et nous dormons sur l’onde, où baignent les étoiles,

Dans la sécurité des horizons connus.

Thestylis

Un dimanche matin, mettant la veste à bas,

Les garçons, montrant nus les muscles de leurs bras,

Jouent aux boules, ou bien, corps à corps, à la lutte.

L’un, entouré d’enfants, se façonne une flûte,

Et leur dit, abaissant et relevant les doigts,

Comment du roseau creux sort une douce voix ;

Il sait y retrouver (et tous prêtent l’oreille)

Les airs nouveaux, naguère apportés de Marseille

Par un tambourinaire habile et renommé.

Un autre, du désir de leur plaire animé,

Dans un cercle bavard de jeunes paysannes,

Grimpe en chantant au tronc lisse et droit des platanes

Tandis que dans la ferme, où l’on ne chôme pas,

L’ail odorant qu’on broie annonce le repas.

Toulon

La frégate retourne au port, voiles tendues,

Et, pour mieux voir la côte aux falaises ardues,

Je monte dans la hune où me suit un gabier.

La vergue tremble; il court sur cet étroit sentier :

 » J’y suis habitué, dit-il, mais prenez garde.  »

Du haut de mon balcon balancé, je regarde.

C’est le matin. Toulon dans la brume, au réveil,

Bourdonnant, apparaît poudroyant de soleil.

Mais dans ses brouillards d’or passe un trait écarlate ;

Dans son bruit vague, un chant de vingt clairons éclate.

Le rideau nuageux s’écarte déchiré,

Et laisse voir Toulon, blanc, joyeux, entouré

D’un demi-cercle gris de collines austères,

Dont tremblent les échos pleins de bruits militaires.

Son immense arsenal, plus grand que la cité,

Fume déjà, sonore, en pleine activité,

Et j’entrevois parmi tout son monde qui bouge

Des forçats reconnus à leur casaque rouge.

Que de remparts tournant vers la mer leurs canons !

D’engins dont le gabier me nomme tous les noms

Et qui dressent au ciel leur structure sans grâce !

La machine à mâter, qui penche, les dépasse.

Voici la corderie aux longs toits où se font

Les gros câbles sans fin pour l’océan sans fond.

Ces quatre toits aigus sont les cales couvertes :

Sur un plan incliné qui fuit dans les eaux vertes,

Là le vaisseau, carcasse énorme, se construit,

Sombre enchevêtrement de poutres, plein de bruit.

La ville, tours, clochers, arsenal, vaisseaux, bagne,

Blanchit et s’échelonne au pied de la montagne,

Et l’hymne du travail monte dans l’air serein.

Certes, s’il eut le cœur vêtu d’un triple airain,

Celui qui le premier se lança sur les ondes,

N’est-il pas toujours fort l’explorateur des mondes

Qui s’éloigne debout sur son vaisseau de fer,

Et lutte avec la force aveugle de la mer !

Et s’il faut saluer héros ces capitaines

Qui tentent l’inconnu sur des plages lointaines,

Faut-il pas proclamer grands aussi sous les cieux

L’esprit qui construisit ces vaisseaux glorieux,

Et le peuple, ouvrier du détail, qui lui prête

Ses mille outils, et fait du labeur une fête

Tant il trousse gaîment ses manches sur ses bras,

Tant il mêle de chants du terroir au fracas

De la ville, atelier de la force sublime,

Qui forge par ses mains des chaînes à l’abîme !

— Mais nous sommes en rade. A peine un lent remous.

Des coteaux verdoyants sont tout autour de nous.

Saint-Mandrier s’étend sur l’arrière, presqu’île

Qui ferme notre rade et la fait si tranquille

Qu’on dirait un grand lac de plaisance, un étang.

Un homme nous amarre au vieux coffre flottant.

Coups de sifflets aigus; grincement d’une drisse.

Un pavillon s’abaisse, un autre que l’on hisse

Flotte dans le ciel clair, et l’on s’est arrêté.

Je descends ; je reviens sur le pont agité ;

On arme le canot. Un officier dit :  » Pousse !  »

On file, on passe auprès des coffres verts de mousse,

Sous les flancs imposants des vaisseaux de haut bord.

Nous voici dans l’étroite ouverture du port

Que l’on pourrait barrer en coulant un navire.

Ici, voyez, dans l’eau, le quai riant se mire.

Les mouettes y font des rides en passant ;

De fins bateaux, d’ici, de là, s’en vont glissant ;

On en voit bord à quai, l’un contre l’autre, en foule,

Dressant leurs mâts bercés d’une petite houle.

Le quai paraît étroit, tant qu’au premier coup d’œil

On croit voir les maisons baigner dans l’eau leur seuil

Où tous les boutiquiers s’abritent d’une tente

Oblique et sous l’ardeur des midis éclatante.

On accoste. La gaffe accroche un vieil anneau.

L’état-major brillant s’élance du canot…

C’est sur ce quai charmant, rayé de briques roses,

Que se tordent, sculptés en de puissantes poses,

Soutenant un balcon massif, scellés au mur,

Les Atlas de Puget, la face vers l’azur,

Fermant leurs yeux blessés des lumières du large.

Tels ils portent sans fin l’angoisse qui les charge,

Souvenir des forçats criant sous des fardeaux,

Des porte-faix ayant des sacs pleins sur le dos,

Des marins qu’ont courbés les colères de l’onde,

De l’Homme enfin, forçat dont l’esprit porte un monde !

Tout L’été

—  » Je suis la petite Cigale

Qu’un rayon de soleil régale

Et qui meurt quand elle a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été j’ai redit ma chanson coutumière :

Mais la bise est venue : adieu l’azur vermeil !

Je fus l’âme des blés vibrant dans la lumière :

Je reverrai comme eux la gloire du soleil.  »

—  » Je suis le poète qui t’aime ;

Je veux qu’on dise, ô mon emblème :

Il fut Cigale : il a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été d’une vie ardente et sans ténèbres,

Je veux chanter les fleurs, les blés, l’azur, l’amour,

Et quand viendront l’hiver et les souffles funèbres

Mourir dans un espoir de gloire et de retour ! « 

La Mort De L’aïeul

Mon père est mort, voici vingt ans, à Vaugirard.

Enfant, je n’ai pas vu partir le corbillard,

Mais je sais la tristesse affreuse que dégage

Ce char glacé portant les morts comme un bagage

Au milieu des passants affairés, et du bruit

Des fiacres et des vieux hôtels qu’on reconstruit.

Il gît dans un recoin du cimetière immense,

Sol où même le vent ne met point de semence.

Son père, mon aïeul est mort, voici vingt jours.

Paris tua le fils : Paris fait les ans courts.

Il rencontra la mort en poursuivant la gloire,

(Ô Paris, c’est toujours la même vieille histoire !)

Tandis qu’au loin, là-bas, près des flots miroitants,

Le vieillard l’espérait et comptait les instants.

Son fils mort, il se dit : C’est bien, j’attendrai l’heure.

Elle vint. Ne croyez pourtant pas que je pleure ;

Il est mort accablé par l’âge et disant :  » Dieu,

 » Achevez-moi ! Ma fille et toi, mon fils, adieu.  »

Et puis il reprenait, gai :  » Monsieur de Molière

Aimait les médecins, mon fils, à ma manière ;

Ils ne guérissent pas la vieillesse ; la mort

Seule, sait tout guérir.  » Le vieillard était fort ;

Lent à s’éteindre, il fit dans le calme un long somme ;

La mort en fut le rêve et prit enfin cet homme.

Le soleil souriait dehors, clair et content.

Puis, j’ai vu sur le seuil du jardin éclatant

Une bière s’ouvrir, étroite et blanche couche.

On descendit l’aïeul calme, entr’ouvrant la bouche,

Vénérable, endormi dans le dernier sommeil,

Et ses chers cheveux blancs se jouant au soleil.

Six rudes paysans, ôtant les blouses bleues,

Pour porter le cercueil pesant durant deux lieues,

Le prirent sur l’épaule, et d’un pas assuré

Marchèrent devant moi sous le fardeau sacré.

Des profonds oliviers tout surchargés d’olives

Autour de nous fuyaient les pinsons et les grives ;

Pas de fleurs, mais partout la verdure ; et la mer

Au loin, réfléchissant la pureté de l’air.

On suivait en portant des branches de verveine.

J’ai moi-même versé sur lui la pelle pleine

De terre molle où luit le germe à découvert.

Il dort dans un recoin du cimetière vert,

Et le vent marin chante en traversant les arbres,

Provence, et ton soleil d’hiver chauffe les marbres.

Les Mayes

Premier mai, souvenir charmant, boutons ouverts !

La querelle des nids emplit les chênes verts.

L’épine disparaît sous le fouillis des roses.

Dans la haie, où les fleurs du jasmin sont écloses,

Un frais et monstrueux chardon s’épanouit.

La montagne respire, et tout se réjouit,

Et, comme un champ ses fleurs, la ville dès l’aurore

Voit nos Reines de Mai, souriantes, éclore

Sur le seuil des maisons où se chauffe l’aïeul.

Allez, enfants, cueillir la rose et le glaïeul,

Apportez du lilas et de la clématite,

L’ardent coquelicot, la pâle marguerite,

Les lis droits et si blancs, les jaunes boutons d’or ;

Cueillez tout ; le soleil en fera naître encore.

Ils reviennent, portant des bouquets à main pleine ;

La plus jolie enfant devient alors la Reine :

La Maye, en robe blanche aux plis bien arrangés,

Est assise, les pieds sur un siège allongés ;

On dirait, à la voir ainsi de blanc vêtue,

Sans mouvement, muette et roide, une statue.

On la couvre de fleurs. Bleu, jaune, vert, carmin,

La constellent. Elle a des fleurs dans chaque main ;

Chaque pli de sa robe en garde une poignée ;

Sa jeune chevelure est de fleurs couronnée.

Des pieds jusqu’à la tête un voile en tulle blanc

L’enveloppe et lui fait comme un nimbe tremblant :

On voit la Reine en fleurs à travers ce nuage,

Et sur sa blancheur pure, emblème de son âge,

Les fleurs semblent dormir sur la neige des monts,

Mais jusque sur la neige elles disent : Aimons !

 » Pour la Maye !  » murmure une petite fille

Qui vous tend l’escarcelle où sa fortune brille :

D’autres quêtent de même, et c’est pourquoi, le soir,

Sur les seuils parfumés on les verra s’asseoir,

Et, l’appétit riant sur leurs lèvres vermeilles,

Manger en bourdonnant comme font les abeilles.

Souvenirs ! Souvenirs ! Provence d’autrefois !

Ô païenne, pays latin et sol gaulois !

Dis, vieux Nostradamus, d’où vient cette coutume ?

Jadis, et dans ce mois où la colline fume,

Nubile, se voilant d’un nuage amoureux,

Où Pan tressaille et gronde au fond des antres creux

Et se lamente, fou des baisers de l’aurore ;

Où dans la fleur le fruit en germe s’élabore,

Nos pères, qui fêtaient le renouveau divin,

Fêtaient surtout la vigne en sève, espoir du vin ;

Et, lorsque se montrait la pâle fleur d’ivresse,

Tous ces Ioniens, le cœur plein d’allégresse,

Aux premiers jours de mai, songeaient dès le réveil :

 » La joie est en sa fleur : fais-la mûrir, soleil !  »

Et les Mayes alors, de pampres couronnées,

Chantaient le doux printemps et leurs belles années,

Car les Mayes étaient des filles de seize ans

Qui, sous les oripeaux et les bijoux luisants,

Sous les fleurs en couronne, en bouquets, en guirlande,

Échangeaient un baiser sonnant pour une offrande

Dont on faisait, le soir venu, de gais repas.

Ah ! certes, le passant ne se refusait pas,

Et les Mayes, ayant, belles entre les belles,

Les fiancés jaloux qui veillaient autour d’elles,

Egayaient les chemins, à chaque carrefour,

Vierges en fleurs, espoir des vendanges d’amour !

Lors, c’était sous l’amas confus des feuilles vertes

Qui laissait voir l’éclat des gorges entr’ouvertes,

C’était dans les chansons, les parfums, les couleurs,

Au doux fredon des luths, les Bacchantes des fleurs,

Et, comme les vieux ceps la sève sous l’écorce,

Nos durs aïeux sentaient leur jeunesse et leur force.

La Moustouire

 » Holà, voisin ! ma vigne est mûre ; qu’on se prête :

Aidez-nous, et demain, notre vendange faite,

Nous irons vous aider de même à notre tour.  »

C’est pourquoi le coteau, dès la pointe du jour,

Est plein d’éclats de rire et de chansons alertes ;

Cachés jusqu’à mi-corps parmi les vignes vertes,

En groupes espacés, on voit les paysans

Se courber pour cueillir la grappe aux grains luisants.

Les filles, qu’on lutine, ont la réplique franche ;

Leur court jupon rayé, gros de plis sur la hanche,

Montre la fermeté de leur jambe, et vos yeux

Sont brillants de plaisir, ô travailleurs joyeux.

La serpe va et vient. Parfois l’un d’eux se dresse,

Appelle, et dans sa main, prétexte à la paresse,

On admire un moment, lourde et pareille à l’or,

Une grappe où le pampre en festons tremble encore,

Fruit rare et mieux venu qui se garde ou se mange.

Tout courbés sous le poids des mannes de vendange,

Les porteurs, leur coussin à l’épaule, là-bas,

Gagnent avec lenteur, car voici qu’ils sont las,

La cuve où des enfants dansent, les jambes nues,

Sur le flot de raisins épanché des cornues.

La serpe va et vient. L’année est bonne : on rit.

Le soleil fait le vin, qui fait content l’esprit :

Merci, soleil ! On chante, on s’appelle, on babille.

Cependant derrière elle une oublieuse fille

Laisse un beau grappillon que, sous le pampre vert,

Un galant aux aguets a bientôt découvert.

 » La moustouire !  » dit-il, car la fille est jolie :

Il doit, ayant coupé la grappe qu’elle oublie,

L’en barbouiller d’abord pour l’embrasser après.

Déjà la fille court, mais il la suit de près,

La saisit par la robe et la belle s’arrête ;

Dans ses bras repliés elle a caché sa tête.

Il la prend par la taille; elle veut de sa main

Ouvrir les doigts pressants du garçon, mais en vain.

Son beau corps prisonnier se tord, se glisse et ploie,

Et le jeune homme ardent qui palpite de joie

Attire près du sien le visage charmant,

Et, changeant en plaisir le juste châtiment,

Laissant à ses pieds choir la grappe redoutée,

N’inflige qu’à demi la peine méritée.

Ô vendange ! Ô baisers ! sur son visage pur

S’il avait fait jaillir le jus du raisin mûr,

Vraiment la belle enfant ne serait pas plus rose !

La serpe va et vient. On chante, on rit, on cause…

 » On ne m’y prendra plus « , dit la belle en rêvant,

Mais n’importe, elle t’aime, ô jeune homme, et souvent,

Troublée au souvenir des baisers de ta bouche,

Elle oublie à dessein des grappes à la souche.

Les Pins

Une forêt de pins s’étend dans la colline ;

Verticaux et serrés sur ce plan qui s’incline

Ils semblent une armée innombrable à l’assaut ;

Le regard qui les suit doit s’arrêter bientôt

Car des milliers de troncs lui font une barrière.

L’ombre grise a partout des lueurs de clairière,

Et la nuit des forêts n’existe pas ici :

C’est seulement l’éclat du jour très adouci.

Ne cherchez pas non plus la mousse souple et fraîche ;

Rien que des lichens gris que la chaleur dessèche,

Et qui craquent pilés en miettes sous vos pas.

Sous ce couvert, les fleurs ne se hasardent pas ;

Mais du tronc des pins coule en perles la résine

Qui d’un parfum ardent embaume la colline.

Or, ce qui fait surtout le charme de ces bois

C’est leur bruissement doux et long, c’est leur voix

Quand un souffle léger passe dans les ramures ;

Oh ! les grandes rumeurs ! oh ! les tendres murmures !

Non, nul arbre ne fait entendre un chant pareil ;

Oh ! luths éoliens pleins d’âme et de soleil,

Mes pins harmonieux, qu’il est doux à l’aurore

De marcher à pas lents sous votre ombre sonore !

La Noël

L’hiver resserre autour du foyer la famille.

Voici Noël. Voici la bûche qui pétille ;

Le  » carignié « , vieux tronc énorme d’olivier

Conservé pour ce jour, flambe au fond du foyer.

Ce soir, le  » gros souper  » sera bon, quoique maigre.

On ne servira pas l’anchois rouge au vinaigre,

Non, mais on mangera ce soir avec gaîté

La morue au vin cuit et le nougat lacté,

Oranges, raisins secs, marrons et figues sèches.

Dans un coin les enfants se construisent des crèches,

Théâtres où l’on met des pierres pour décor

Et de la mousse prise aux vieux murs, puis encore

Des arbres faits d’un brin de sauge, et sur ces cimes,

Le long des fins sentiers côtoyant ces abîmes,

Des pâtres et des rois se hâtent vers le lieu

Où vagit, entre l’âne et le bœuf, l’enfant-Dieu.

Lorsque naquit en lui la Parole nouvelle,

Le blé vert égayait la terre maternelle.

Or, dès la Sainte-Barbe, on fait (semé dans l’eau)

Lever pour la Noël un peu de blé nouveau :

Sur des plats blancs on voit, humble, verdir cette herbe,

Gage mystérieux de la future gerbe,

Qui dit :  » Aimez. Croyez. Noël ! Voici Noël !

 » Je suis le pain de vie et l’espoir éternel.  »

Si l’on vit loin les uns des autres dans l’année,

Chacun du champ lointain, de la ville éloignée

Arrive, à la Noël, pour revoir les parents,

Les anciens, les petits qu’on retrouve plus grands ;

Pour boire le muscat dont l’odeur donne envie ;

Pour causer tous ensemble et se conter sa vie,

Pour montrer qu’on n’est pas des ingrats oublieux

Capables de laisser tout seuls mourir les vieux.

 » A table !  » – L’on accourt. La sauce aux câpres fume ;

Le nougat luit ; mais c’est une vieille coutume

Qu’avant de s’attabler on bénisse le feu.

La flamme rose et blanche avec un reflet bleu

Sort de la bûche où dort le soleil de Provence,

Et le plus vieux, avec le plus petit, s’avance :

Ô feu, dit-il, le froid est dur ; sois réchauffant

Pour le vieillard débile et pour le frêle enfant ;

Ne laisse pas souffrir les pieds nus sur la terre ;

Sois notre familier, ô consolant mystère !

Le froid est triste, mais non moins triste est la nuit ;

Et quand tu brilles l’ombre avec la peur s’enfuit ;

Prodigue donc à tous ta lumière fidèle :

Qu’elle glisse partout où l’on souffrit loin d’elle,

Et ne deviens jamais l’incendie, ô clarté !

Ne change pas en mal ta force et ta bonté ;

Ne dévore jamais les toits couverts de paille,

Ni les vaisseaux errants sur la mer qui tressaille,

Rien de ce qu’a fait l’homme, et qu’il eût fait en vain,

Ô feu brillant, sans toi notre allié divin.  »

Le vieillard penche un verre, et le vin cuit arrose

La longue flamme bleue au reflet blanc et rose ;

Le carignié mouillé crépite, et tout joyeux,

Constellant l’âtre noir, fait clignoter les yeux.

On s’attable. La flamme étincelante envoie

Aux cristaux, aux regards, ses éclairs et sa joie ;

Le vieux tronc d’olivier qui gela l’autre hiver

Se consume, rêvant au temps qu’il était vert,

Aux baisers du soleil et même à ceux du givre ;

Tel, mourant dans la flamme, il se prend à revivre,

Et l’usage prescrit qu’on veille à son foyer,

Pour que, sans s’être éteint, il meure tout entier.

Les Roseaux Du Golfe

Je sais un bouquet de roseaux

Qui dans le golfe, au bord des eaux,

Est solitaire ;

Mélodieux, frais et serré,

Pour moi ce petit bois sacré

Garde un mystère.

Le joli golfe est peu connu ;

Jamais étranger n’est venu

Fouler sa grève ;

On y va par un sentier creux :

C’est un de ces coins d’amoureux

Comme on en rêve.

Creusés d’antres, de hauts rochers

Où pendent des pins accrochés,

C’est la falaise ;

Au bas, la plage en sable fin

Qu’en mourant d’une mort sans fin

La vague baise.

Là sont mes roseaux, drus et droits ;

Vous en verrez en peu d’endroits

Si près de l’onde ;

Hiver, été, ni jour ni nuit,

L’eau qui près d’eux fait un doux bruit

Jamais ne gronde.

Que ne suis-je aimé ! Dans ce lieu,

Chancelant comme un jeune dieu

De jeunesse ivre,

J’irais, cœur gonflé de désirs,

Près des roseaux pleins de soupirs

Me sentir vivre !

Quand j’arrive là, j’ai l’espoir

A travers les roseaux de voir

L’Ondine nue

Pour qui le Faune, son amant,

Planta dans un désir charmant

Cette avenue.

Car je crois que là, nuit et jour,

Un Satyre implorant d’amour

L’Ondine blonde

Qui veut l’attirer sous les eaux,

Redit sur sa flûte en roseaux

L’appel de l’onde.