Nuits D’été

La nuit vient d’effacer les formes sur la terre ;

Mon cœur, plein de cette ombre où flotte le mystère,

Soupire, tout chargé de tristesse et d’espoir ;

D’où vient ce triste espoir, nuits d’été, qu’en silence

Sous le ciel constellé le vent du sud balance,

Et que le jour mourant fait naître dans le soir ?

Ah ! peut-être ce trouble épars dans la nuit douce

Est-il suave au monde et pour moi seul cruel ;

Car je connais comment une femme repousse,

Et mon amour déçu peut m’attrister le ciel.

J’ai voulu respirer, et m’emplir la poitrine

Du frais apaisement de la brise marine ;

Alors, j’ai dans la nuit tendu mes bras ouverts ;

Vous qui faites s’ouvrir mes bras, vents, mer, espace,

Que ne m’ouvrez-vous ceux de la vierge qui passe,

Et pourquoi suis-je seul, parmi les sentiers verts ?

Ô souffles, qui poussez vers nous de lentes voiles,

Quel baiser fait frémir leur sillage lacté ?

Vaste azur frissonnant et tout pâle d’étoiles,

Pourquoi cette pâleur des molles nuits d’été ?

Aux souffles de l’été, je sens mieux ma jeunesse ;

Mais d’où m’apportent-ils le soupir qui m’oppresse,

L’amour dont je pâlis dans l’ombre, et dont je meurs ?

Et de quel bois de pins ardents, de lauriers-roses,

Et de grands aloès dont les fleurs sont écloses,

Apportent-ils en moi les lointaines rumeurs ?

J’ai pris ce charme errant pour un divin breuvage,

Et je me suis senti défaillir et pâmer ;

Mais dans ce vent, chéri des palmiers du rivage,

Je n’ai pas bu l’amour, j’ai bu la soif d’aimer.

C’est que le vent d’été berce dans la nuit brève

Les parfums alanguis des bois et de la grève ;

Il porte la semence à l’arbre maternel ;

Il prend les mots d’amour murmurés par les femmes,

Le bruit des longs baisers et les caresses d’âmes,

Et l’on respire en lui l’amour universel.

Heureux alors l’amant qui sent, près de l’amante,

Frémir l’âme du monde en lui baisant les yeux !

L’amour universel n’a rien qui le tourmente :

Il possède vraiment tout l’infini des cieux.

Retour Par Mer

On carguait lentement les lourdes voiles rondes

Qui poussaient le vaisseau sous les vents réguliers,

Et l’Occident brisait ses flèches moribondes

Sur leurs rondeurs s’offrant comme des boucliers.

Derrière nous l’effroi de l’infini, le large.

La houle nous faisait un lent et doux roulis ;

Nos dix vergues en croix se plaignaient sous la charge

Des voiles dont le vent gonflait les vastes plis.

Salut, pins au versant des falaises natales,

Ô palmiers, aloès, myrtes, arbousiers verts,

Monts lointains, bords sacrés fréquentés des cigales,

Horizon familier, salut, mon univers !

La douceur du retour avait gagné mon âme.

Le parfum de la plage arriva jusqu’à bord,

Puis ce fut un cri d’homme, et puis un chant de femme :

L’air était plein de voix nous invitant au port.

Ton appel était fait, Provence maternelle,

D’un mélange charmant de bruits et de chansons :

Tout parlait, l’aboiement d’un chien, l’essor d’une aile,

Et même la fumée au faîte des maisons.

Tous les parfums d’avril venaient à la rencontre

Du vaisseau de haut bord qui marchait calme et beau ;

Arbre ou rocher, le point reconnu qu’on se montre

Se profilait déjà distinct sur le coteau.

Voyageurs ! voyageurs ! explorez la nature ;

Tentez au bout des mers la pensée ou l’amour :

Tout départ vous promet une heureuse aventure,

Et ce bonheur fuyant n’est que dans le retour !

Il vous attend sous l’arbre, au seuil de votre porte,

Où vous avez, enfant, joué, souri, pleuré ;

Sur la plage où chanta votre jeunesse morte,

Au pays où l’aïeul paisible est enterré.

Ah ! puisqu’il faut enfin qu’on s’incline et qu’on meure,

Retournez au foyer. —  » Mais il est muet !  » — Non ;

Car tout vous est ami dans la vieille demeure,

Et les gens d’alentour connaissent votre nom.

Ne vous resterait-il que l’amitié des choses,

Dans le petit enclos sans fermiers et sans chien,

Retournez-y ; d’ailleurs, là, sous ces lauriers roses,

Quand vous aviez seize ans ne promîtes-vous rien ?

Voyageurs, le retour c’est l’instant où l’on aime ;

Jamais on n’aime tant ; jamais on n’aime mieux ;

Peut-être que nos morts ont pour bonheur suprême

Un éternel retour au pays des aïeux !

Ainsi dans l’inconnu je perdais ma pensée ;

Cependant le vaisseau s’arrêtait mollement ;

Et, pour fixer enfin sa halte balancée,

L’ancre se décrocha sur un commandement.

Un cri part : masse lourde, elle tombe, et sur elle

La vague qui s’ouvrit n’est pas fermée encore

Qu’un rejaillissement de lumière étincelle,

Et la mer jette au ciel des nacres et de l’or.

Un trait de flamme luit dans les mâtures lisses,

Et l’on voit resplendir au jour occidental

Tout l’enchevêtrement des agrès et des drisses.

Puis le navire éteint ses reflets de métal.

Adieu les vergues d’or et la pourpre des voiles !

Le jour meurt, regretté des marins revenus,

Et nous dormons sur l’onde, où baignent les étoiles,

Dans la sécurité des horizons connus.

Thestylis

Un dimanche matin, mettant la veste à bas,

Les garçons, montrant nus les muscles de leurs bras,

Jouent aux boules, ou bien, corps à corps, à la lutte.

L’un, entouré d’enfants, se façonne une flûte,

Et leur dit, abaissant et relevant les doigts,

Comment du roseau creux sort une douce voix ;

Il sait y retrouver (et tous prêtent l’oreille)

Les airs nouveaux, naguère apportés de Marseille

Par un tambourinaire habile et renommé.

Un autre, du désir de leur plaire animé,

Dans un cercle bavard de jeunes paysannes,

Grimpe en chantant au tronc lisse et droit des platanes

Tandis que dans la ferme, où l’on ne chôme pas,

L’ail odorant qu’on broie annonce le repas.

Toulon

La frégate retourne au port, voiles tendues,

Et, pour mieux voir la côte aux falaises ardues,

Je monte dans la hune où me suit un gabier.

La vergue tremble; il court sur cet étroit sentier :

 » J’y suis habitué, dit-il, mais prenez garde.  »

Du haut de mon balcon balancé, je regarde.

C’est le matin. Toulon dans la brume, au réveil,

Bourdonnant, apparaît poudroyant de soleil.

Mais dans ses brouillards d’or passe un trait écarlate ;

Dans son bruit vague, un chant de vingt clairons éclate.

Le rideau nuageux s’écarte déchiré,

Et laisse voir Toulon, blanc, joyeux, entouré

D’un demi-cercle gris de collines austères,

Dont tremblent les échos pleins de bruits militaires.

Son immense arsenal, plus grand que la cité,

Fume déjà, sonore, en pleine activité,

Et j’entrevois parmi tout son monde qui bouge

Des forçats reconnus à leur casaque rouge.

Que de remparts tournant vers la mer leurs canons !

D’engins dont le gabier me nomme tous les noms

Et qui dressent au ciel leur structure sans grâce !

La machine à mâter, qui penche, les dépasse.

Voici la corderie aux longs toits où se font

Les gros câbles sans fin pour l’océan sans fond.

Ces quatre toits aigus sont les cales couvertes :

Sur un plan incliné qui fuit dans les eaux vertes,

Là le vaisseau, carcasse énorme, se construit,

Sombre enchevêtrement de poutres, plein de bruit.

La ville, tours, clochers, arsenal, vaisseaux, bagne,

Blanchit et s’échelonne au pied de la montagne,

Et l’hymne du travail monte dans l’air serein.

Certes, s’il eut le cœur vêtu d’un triple airain,

Celui qui le premier se lança sur les ondes,

N’est-il pas toujours fort l’explorateur des mondes

Qui s’éloigne debout sur son vaisseau de fer,

Et lutte avec la force aveugle de la mer !

Et s’il faut saluer héros ces capitaines

Qui tentent l’inconnu sur des plages lointaines,

Faut-il pas proclamer grands aussi sous les cieux

L’esprit qui construisit ces vaisseaux glorieux,

Et le peuple, ouvrier du détail, qui lui prête

Ses mille outils, et fait du labeur une fête

Tant il trousse gaîment ses manches sur ses bras,

Tant il mêle de chants du terroir au fracas

De la ville, atelier de la force sublime,

Qui forge par ses mains des chaînes à l’abîme !

— Mais nous sommes en rade. A peine un lent remous.

Des coteaux verdoyants sont tout autour de nous.

Saint-Mandrier s’étend sur l’arrière, presqu’île

Qui ferme notre rade et la fait si tranquille

Qu’on dirait un grand lac de plaisance, un étang.

Un homme nous amarre au vieux coffre flottant.

Coups de sifflets aigus; grincement d’une drisse.

Un pavillon s’abaisse, un autre que l’on hisse

Flotte dans le ciel clair, et l’on s’est arrêté.

Je descends ; je reviens sur le pont agité ;

On arme le canot. Un officier dit :  » Pousse !  »

On file, on passe auprès des coffres verts de mousse,

Sous les flancs imposants des vaisseaux de haut bord.

Nous voici dans l’étroite ouverture du port

Que l’on pourrait barrer en coulant un navire.

Ici, voyez, dans l’eau, le quai riant se mire.

Les mouettes y font des rides en passant ;

De fins bateaux, d’ici, de là, s’en vont glissant ;

On en voit bord à quai, l’un contre l’autre, en foule,

Dressant leurs mâts bercés d’une petite houle.

Le quai paraît étroit, tant qu’au premier coup d’œil

On croit voir les maisons baigner dans l’eau leur seuil

Où tous les boutiquiers s’abritent d’une tente

Oblique et sous l’ardeur des midis éclatante.

On accoste. La gaffe accroche un vieil anneau.

L’état-major brillant s’élance du canot…

C’est sur ce quai charmant, rayé de briques roses,

Que se tordent, sculptés en de puissantes poses,

Soutenant un balcon massif, scellés au mur,

Les Atlas de Puget, la face vers l’azur,

Fermant leurs yeux blessés des lumières du large.

Tels ils portent sans fin l’angoisse qui les charge,

Souvenir des forçats criant sous des fardeaux,

Des porte-faix ayant des sacs pleins sur le dos,

Des marins qu’ont courbés les colères de l’onde,

De l’Homme enfin, forçat dont l’esprit porte un monde !

Tout L’été

—  » Je suis la petite Cigale

Qu’un rayon de soleil régale

Et qui meurt quand elle a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été j’ai redit ma chanson coutumière :

Mais la bise est venue : adieu l’azur vermeil !

Je fus l’âme des blés vibrant dans la lumière :

Je reverrai comme eux la gloire du soleil.  »

—  » Je suis le poète qui t’aime ;

Je veux qu’on dise, ô mon emblème :

Il fut Cigale : il a chanté

Tout l’été.

 » Tout l’été d’une vie ardente et sans ténèbres,

Je veux chanter les fleurs, les blés, l’azur, l’amour,

Et quand viendront l’hiver et les souffles funèbres

Mourir dans un espoir de gloire et de retour ! « 

Un Cimetière

Au versant d’un coteau, par-dessus des murs bas,

Tout le champ apparaît, et l’on ne croirait pas,

Tant les cyprès (dont bien des bastides sont closes)

Sont charmants, tant la joie éclate dans les choses,

Que ce soit là le sol où les morts sont couchés.

Les cyprès par instants, d’un souffle errant penchés,

Font gaîment remuer les ombres de leurs branches

Sur des pierres qu’un ciel d’azur conserve blanches,

Et les coquelicots foisonnent dans le foin.

Le bois harmonieux du coteau monte au loin,

Et sur la cime on voit les branches remuées

D’un grand chêne accrochant la toison des nuées.

Le cimetière rit, vivace, et, tout autour,

Au pied du bois, d’où sort une effluve d’amour,

Senteurs de romarins, de thyms et d’asphodèles,

Étincelle au soleil un beau champ d’immortelles.

Marseille

La ville c’est le port, où tout s’agite et crie,

Où la voile gaîment revient se reployer ;

Le quai, seuil de la mer et seuil de la patrie,

Première marche, sûre et large, du foyer.

Venez là, sur ce quai : là, vous verrez Marseille ;

On respire l’odeur salubre du goudron ;

Les rudes portefaix, l’anneau d’or à l’oreille,

Vont et viennent déjà, gourmandés du patron.

La pipe aux dents, entre eux causent des capitaines ;

Par des canaux en planche, aux sabords des vaisseaux,

Pour nos greniers publics, comme l’eau des fontaines,

Ruisselle l’or des blés qu’on mesure à boisseaux.

La saine activité chante, gaie et féconde ;

Un refrain du pays traverse ce fracas.

Hommes, chars et chevaux circulent ; c’est un monde ;

Tout s’y croise, s’y mêle, et ne se confond pas.

Les perroquets bavards des boutiques prochaines

Imitent tous les cris qu’ils rendent plus stridents ;

Des voiles à sécher clapotent toutes pleines

D’ombre et d’humidité dans leurs grands plis pendants.

Bras croisés, les patrons regardent d’un œil calme

Le joyeux va-et-vient des bateaux aux maisons,

Les sacs, les noirs tonneaux suintant l’huile de palme,

Les trésors sains et saufs des lourdes cargaisons.

Les costumes divers se croisent dans la foule ;

La ruche humaine fait son murmure et son miel ;

Au fond des cabarets bourdonnants le vin coule.

Tout ce bruit des labeurs contents emplit le ciel.

Vers ce port, vers ce point de pays où nous sommes,

Flamme au vent, émergeant sur la rondeur des eaux,

De tous les horizons que connaissent les hommes

A toute heure converge un peuple de vaisseaux.

Vous en verriez plusieurs, du haut de la colline

Qui dresse devant nous, dans l’azur du matin,

Et qui montre aux bateaux que le mistral incline

Sa Notre-Dame d’or, espoir du port lointain.

Le cône large et bas de la colline nue,

Où s’enroule un sentier rocailleux, apparaît

A travers l’épaisseur des mâts perçant la nue

Et pareils aux ifs morts d’une triste forêt.

Mais le soleil est gai, qui par-dessus flamboie ;

Il plante au bout des mâts des fers de lance d’or.

Au cœur de la cité cependant, avec joie,

Le commerce en rumeur suppute son trésor.

Comptes, calculs sans fin de l’aurore aux étoiles.

Le soir vient. La cité revoit dans le sommeil

De lourds vaisseaux penchés gagnant à pleines voiles

Son port plein de travail, de bruit et de soleil.

Mignon

 » Connais-tu le pays où fleurit l’oranger ?  »

Ainsi chante Mignon sous un ciel étranger,

Les yeux vers l’horizon immense.

Elle voit en esprit ce que nomme son chant,

Et quand le dernier mot se meurt, triste et touchant,

La vierge aux grands yeux recommence.

Je l’écoute chanter et je lui dis :  » Attends !

Un devoir me retient, nous irons au printemps

Vers ton ciel d’azur et de flamme ;

Notre exil va finir, ne désespère pas !  »

Sans répondre, elle exhale un long soupir, tout bas,

Plaintif comme l’adieu d’une âme.

Enfin les orangers sont là, couverts de fleurs !

Mais tout le jour Mignon se tient assise en pleurs

Devant la mer aux blanches voiles,

Et plus pâle, le soir, et plus languissamment

Elle rêve, les yeux perdus au firmament,

De son retour dans les étoiles !

Nice

Nice, trop petite naguère,

S’agrandit, libre de tout mur,

Ni port marchand, ni port de guerre,

Toute blanche au bord de l’azur.

Nice a pour orgueil d’être blanche

Dès que luit le soleil levant ;

Les vaisseaux vont à Villefranche

Qui veulent s’abriter du vent.

Son quai nouveau n’est que la plage.

Qu’importe un navire en danger ?

Pourvu que dans son vert feuillage

Blanchisse sa fleur d’oranger ;

Pourvu que le brick de plaisance,

Le brick élancé de mylord,

Lui du moins, tienne avec aisance

Dans le cadre étroit de son port

Qu’importe l’active pensée,

Et le travail aux mille bruits ?

Par le chant des vagues bercée,

Nice dort, pâle dans les nuits.

Au centre, son château se dresse,

Sur un verdoyant mamelon.

Nice est la cité de paresse,

Chaude oasis d’un frais vallon.

Les villas aux grilles dorées

Alentour bordent ses chemins.

Aloès, thyms et centaurées

S’y mêlent aux fleurs des jasmins.

Là viennent les gens à chloroses

Voir les violettes s’ouvrir ;

Au soleil, en de molles poses,

Les heureux viennent y mourir.

Les boyards, les Anglais, leurs femmes,

Jettent l’or pour voir son soleil,

Qui jette, lui, l’or de ses flammes

Dans le Paillon, ruisseau vermeil.

Monaco d’ailleurs est si proche !

La roulette est un jeu tentant,

Et l’on court y vider sa poche :

Montrer son or, c’est l’important.

Pour vous, amoureux et poètes,

Allez voir ce rivage blanc ;

Dans les chemins, les violettes

Répandent un parfum troublant.

Vous que rien de trop n’embarrasse,

Ô les vrais heureux, vous, la nuit,

Allez sur la longue terrasse

Solitaire, où la lune luit.

Elle s’étend sur les toits même

De plusieurs maisons de niveau,

Au bord des flots où la Nuit sème

Les fleurs de feu de son manteau.

La terrasse offre à tout le monde

L’accueil de ses grands escaliers ;

Ô rêveurs, race vagabonde,

Nice a des toits hospitaliers.

Là, sur la maison endormie,

Au murmure charmant des eaux,

Rêve l’ami près de l’amie,

Légers comme un couple d’oiseaux.

Là, derrière nous, s’endort Nice,

Et des collines d’alentour

Un vent embaumé vient, qui plisse

L’onde frissonnante d’amour.

Ô voyageurs, sur quelles grèves

Trouverez-vous un ciel pareil,

Durant la nuit si plein de rêves

Et le jour si plein de soleil ?

Le Puits

L’été hurle de soif ; la terre ardente éclate.

Le lézard bâille et dort sous le pampre écarlate.

Le chaume craque, l’ombre est nette sur le sol,

Et, pour s’y reposer des chansons et du vol,

L’alouette choisit une vigne encore verte.

Les oliviers au loin dans la plaine déserte,

Projetant à leur pied des ombres sans fraîcheur,

Fatiguent le regard de leur terne blancheur.

Pas d’eau ; le soleil d’août l’a toute bue. Ô source !

Ô graviers, ô cressons ! ô halte après la course !

Est-ce qu’ici jamais on vous retrouvera,

Oasis qu’on rencontre au fond du Sahara ?

Soudain le puits surgit, non le puits de l’idylle

Où l’on peut voir un pan du ciel bleu, dit Virgile,

Mais le puits supportant un dôme sur son mur,

Dont la porte-fenêtre est close, puits obscur

D’où lorsqu’il est ouvert sort une fraîcheur douce,

Mais à l’extérieur sec, sans ombre et sans mousse.

On dirait un monceau de grès entassés là,

Effrités par le dur soleil qui les brûla,

Et qu’en poudre réduit l’âpreté des solstices.

La tarente aux yeux gris court dans les interstices.

Seulement, l’olivier voisin se fait plus beau,

Ou parfois, éploré comme sur un tombeau,

Immobile et muet, un saule auprès verdoie.

Parfois c’est le mûrier dont la racine, ô joie !

Atteint l’eau fraîche et qui la sent monter en lui.

Or, autour des puits clos le jour darde l’ennui ;

Le passant altéré qu’affole un ciel de flamme

Songe au mot qui ferait ouvrir cette Sésame

Et, comme un envieux épiant un trésor,

Pense à la grosse clef de fer aux rouilles d’or.

Si tu restais ici, lorsque le jour s’apaise,

Quand le sol brunissant perd ses chaleurs de braise,

Quand les souffles du soir circulent lents et frais,

Si tu restais ici, sans doute tu verrais

Leste, en jupon rayé, la jeune paysanne

Qui vient emplir sa cruche ou faire boire l’âne.

Le jeune gars la suit. Ils ouvrent le puits noir

D’où sort un air humide et plus frais que le soir.

Le jeune homme est alerte et la fille est jolie ;

Tous deux tirent le seau dont grince la poulie.

Le seau monte, apparaît, oscillant, renversant

Son eau qui rejaillit en les éclaboussant,

Absorbée aussitôt par la margelle sèche ;

Et l’âne ou le mulet, impatient d’eau fraîche,

Piaffe et renâcle. —  » L’auge est vide. Encore, allons !  »

La fille rit. Le gars tire, ayant les bras longs,

En un clin d’œil, le vieux seau de bois où l’eau tremble.

L’âne va donc enfin boire, à ce qu’il lui semble.

Mais le gars tient le seau qu’il agite à dessein,

Et la fille croisant ses deux bras sur son sein,

Pour se garder de l’eau qui ridée étincelle,

Approche et tous les deux rient du seau qui ruisselle

Et de cette fraîcheur du soir autour des puits

Commencement exquis du bon repos des nuits.

Et, tandis qu’il essaie, ô nuit naissante, ô lune !

D’effleurer d’un baiser la chevelure brune,

La belle enfant trempant ses lèvres à fleur d’eau

Se penche avec lenteur et boit comme un oiseau.

Le Rhône

Le Rhône est si profond, si rapide et si large,

Que dans la grande Europe il n’a pas son pareil.

Emportant des bateaux sans nombre avec leur charge,

Il va roulant de l’or et roulant du soleil.

Fleuve superbe ! il court, et se jouant des lieues

Il atteint, lui qui sort des Alpes au cœur pur,

La Méditerranée aux grandes ondes bleues,

Et né dans la blancheur il finit dans l’azur.

Un lac veut l’arrêter au sortir de sa source ;

Il le divise, il passe, et le frère du Rhin

Trouvant alors des rocs en travers de sa course

Sous l’obstacle étonné creuse un lit souverain.

A présent, reparais ! Tu n’auras plus d’obstacle.

Le grand peuple de France attend tes vastes eaux,

Ô fleuve ! donne-lui le merveilleux spectacle

Des prés féconds et verts, sillonnés de ruisseaux.

La Suisse sans regret à la France te donne.

Ta voix endort leurs fils au berceau, vieux géant.

Le sang ne te plaît pas, à toi ! Ta force est bonne,

Ô fleuve, et comme un dieu tu passes en créant.

Tu fais germer des bourgs, croître des capitales :

Voici Lyon, Valence et la brune Avignon,

Dont les filles gaîment, sur tes rives natales,

Peuvent mêler le pampre aux nœuds de leur chignon.

Car, pour mieux nous porter la joie et l’espérance,

Tu fais verdir les ceps sur les coteaux penchants,

Tu donnes de ta force à nos bons vins de France,

Et tu fais naître ainsi des amours et des chants.

Et tu passes, heurtant l’arche du pont qui bouge,

Et l’on a peur de toi, tant, furieux et prompt,

Aveuglément, comme un taureau qui voit du rouge,

Sur les digues des quais tu vas donnant du front.

Mais, ô toi le plus fort des fleuves de l’Europe,

Pourquoi donc laisses-tu défaillir ta vigueur,

Lorsque près d’Avignon le mistral qui galope,

Te jette en s’enfuyant le défi d’un vainqueur ?

Sans pouvoir t’indigner le mistral te devance.

Ah ! tu voudrais marcher toujours plus lentement !

Et même, pour mieux voir le ciel de la Provence,

Tu voudrais un seul jour n’être qu’un lac dormant.

Car voici par essaims les belles filles d’Arles,

Leurs cheveux couronnés du large velours noir,

Le cœur pris au langage amoureux que tu parles,

Qui sur tes bords charmants viennent rêver le soir.

Tu reflètes le ciel et leurs yeux, leur visage,

Et leur sein rebondi comme un doux raisin mûr ;

Et le mirage vert du riant paysage

Frissonne renversé dans tes reflets d’azur.

Mais tu n’es pas un lac, tu t’appelles le Rhône !

Prouve donc, si tu peux, tes puissantes amours ;

Assez d’alluvions roulent dans ton eau jaune

Pour te faire un obstacle et prolonger ton cours.

Arrange-toi ! – C’est fait ! Le Rhône a fait une île,

Il l’étreint à deux bras, la pousse au gouffre amer :

C’est la Camargue. Elle est immense, elle est fertile,

Et toujours grandissante elle éloigne la mer.

C’est bien, fleuve ! L’effort est digne de ta gloire.

Le but fût-il manqué, l’effort resterait beau ;

Mais l’heure est retardée où la mer doit te boire.

Qui d’entre nous fera reculer son tombeau !

Et maintenant là-bas jusqu’aux grèves marines,

Les chevaux, en Camargue, ardents, libres de mors,

Sauvages, secouant à grand bruit leurs narines,

Hésitent, effrayés, à boire sur tes bords.

Et t’écoutant de loin, du fond des marais mornes,

Les noirs taureaux, tes fils, des flammes en leur œil,

Droits parmi les joncs verts moins aigus que leurs cornes,

Reconnaissant leur père, en mugissent d’orgueil.

La Grand’route

A midi, la grand’route, éclatante, flamboie

Sous l’éclat des rayons que sa blancheur renvoie,

Et, miroir aveuglant, force à clore les yeux.

Tous les jours, sous le feu qui ruisselle des cieux,

Même à midi, l’on voit cheminer sur ces routes

Le facteur du canton suant à grosses gouttes,

Un mouchoir blanc flottant sous son chapeau qui luit,

Ayant boîte en sautoir, canne, et derrière lui

Son chien qui, le nez bas, soufflant, serrant la queue,

S’arrête quelquefois sous l’ombre rare et bleue

Des pâles oliviers alignés sur le bord

Que la poussière au gré du vent pâlit encor.

Il voit d’un œil mi-clos, rangés en droites lignes,

Les oliviers au loin s’étendre dans les vignes,

Et, le long des fossés, des murs blancs où parfois

S’ouvre un portail poudreux à la grille de bois,

Ayant des deux côtés deux supports que surmonte

Un aloès jauni dans son vase de fonte.

Les Canisses

Lorsque j’étais enfant surtout, j’aimais ce coin

Où sur leurs pieux rugueux on étale (non loin

De la bastide, afin d’y veiller sans fatigue)

La claie aux roseaux drus où doit sécher la figue.

Les pieux sont reliés de traverses entre eux

Qui supportent la claie où les fruits savoureux

Pleurent leur miel sucré, transparent comme l’ambre.

Les vendangeurs, là-bas, chantent le doux septembre.

La figue sur la claie, où la chaleur du ciel

Lentement cristallise et fait perler son miel,

Durcit, et ce soleil ardent qui la pénètre

Doit la faire durer plusieurs hivers peut-être.

Entassée et mêlée aux brins du  » baguier  » vert,

Elle verra Noël où triomphe au dessert,

Parmi les raisins secs, la figue marseillaise.

Cependant, sous l’éclat du rayon qui les baise,

Les  » canisses « , penchant du côté du midi,

Attirent le frelon paresseux et hardi,

Et la mouche d’azur aux reflets d’émeraude

Et l’abeille sacrée, insectes en maraude

Qui s’invitent aux fruits qu’offrent ces tables d’or.

Tout autour l’air léger vibre de leur essor

Et murmure, frappé de mille ailes de gaze.

Les uns se sont posés sur les fruits, en extase,

Et leurs quatre ailerons frémissent de plaisir ;

D’autres dansent en cercle, et l’on croirait ouïr

Un ballet de lutins, en plein jour fantastique,

Où comme un galoubet bruit le fin moustique,

Et comme un tambourin le gros bourdon vermeil,

Orchestre qui se tait au coucher du soleil.

La Leçon De Lecture

 » Monsieur Jean, vous lirez l’alphabet aujourd’hui.  »

J’entends encore ce mot qui faisait mon ennui.

J’avais six ans, j’aimais les beaux livres d’images,

Mais suivre ces longs traits qui noircissent des pages,

Ce n’était point ma joie et je ne voulais pas.

Pourtant, quand je voyais un peu d’écrit au bas

Des villes, des bateaux, des ciels aux blanches nues,

J’étais impatient des lettres mal connues,

Qui m’auraient dit le nom des choses et des lieux.

Savoir est amusant, apprendre est ennuyeux :

J’aurais voulu savoir et ne jamais apprendre.

Et lorsqu’on me parlait d’alphabet, sans attendre

Qu’on eût trouvé le livre effrayant, j’étais loin !

Où ? Qui le sait ? L’enclos a plus d’un petit coin

Où, parmi le fenouil, le romarin, la mauve,

Un enfant peut guetter l’insecte qui se sauve,

Et se sentir perdu comme en une forêt ;

J’étais là, prêt à fuir dès que l’on m’y verrait.

Quand surgissait enfin l’aïeul avec son livre,

Je glissais par des trous où nul n’eût pu me suivre,

Et cherche, bon grand-père, où l’enfant est niché !

Un jour on me trouva dans un figuier perché ;

Un autre jour, prenant au bon moment la porte,

J’entrai dans les grands blés du champ voisin, de sorte

Que j’entendis ces mots derrière notre mur :

 » Il n’a pas pu sortir ! — En êtes-vous bien sûr ?

— Certes ! le portail sonne et la muraille coupe,  »

 » Et grand-père ajoutait : Je l’attends à la soupe !  »

Comme l’oiseau privé fuit, mais retourne au grain,

Il fallait revenir, le soir, d’un ton chagrin

Dire à mon grand-papa :  » Demain, je serai sage !  »

Un jour :  » Monsieur l’oiseau, je vais vous mettre en cage,

Dit le bon vieux sévère, et vous n’en sortirez

Qu’après avoir bien lu… — Mais, mon grand-père ! — Entrez !  »

J’étais pris par le bras comme un oiseau par l’aile ;

Nos poules dans l’enclos piquaient l’herbe nouvelle :

Leur cabane était vide ; on m’y fit entrer seul,

Et le livre s’ouvrit dans les mains de l’aïeul !

Plus d’une fois, les gens qui venaient en visite

Me virent à travers la barrière maudite,

Et tous riaient, disant :  » Ah ! le petit vaurien !  »

Ou :  » Le joli pinson ! et comme il chante bien !  »

C’est qu’appuyant mon front aux losanges des grilles,

Il fallait tout nommer, lettres, accents, cédilles,

Sans faute, et la prison me fut bonne en effet,

Car pour vite en sortir que n’aurais-je pas fait !

Les Cyprès

Vous m’êtes chers, cyprès du Nord, cyprès funèbres,

Malgré votre feuillage habité des ténèbres,

Car vous me rappelez d’autres cyprès joyeux,

Mes cyprès odorants dont la forme est la même,

Vos frères du Midi, tout l’horizon que j’aime,

Où vous seriez plus verts dans le bleu pur des cieux.

A vous voir je revois nettement comme en songe

Un grand chemin poudreux qui devant moi s’allonge,

Bordé de grenadiers qui réjouissent l’œil

Ou d’arbousiers touffus tout rougissants de baies,

Et je devine au loin des portails dans les haies

A deux cyprès debout aux deux côtés du seuil.

Et puis de toutes parts, ô campagne ! ô nature !

Que de jardins ayant des cyprès pour clôture,

Tout pleins de cris d’enfants par les jeux échauffés ;

Et que de fois j’ai vu, dans les murs de feuillage,

Paraître tout à coup le curieux visage

Des petits vagabonds rouges et décoiffés !

L’ombre de nos cyprès est épaisse et charmante ;

Ils connaissent le bruit des baisers de l’amante,

Ils connaissent le rire et les chansons d’amour ;

Le gai pinson, autour de son nid, y voltige ;

La cigale se pose au fin bout de leur tige,

Par les doux soirs d’été, pour voir mourir le jour.

Ils cachent de vieux bancs où vont s’asseoir les couples.

Ils sont fermes et droits avec des cimes souples,

Et leur fierté fut chère à Virgile rêvant ;

Théocrite avant lui les citait pour leur grâce,

Et tandis qu’il chantait :  » Cueillons le jour !  » Horace

Par leur faîte onduleux jugeait l’effort du vent.

Comme un Oriental j’aime ces sveltes arbres,

Oui, même ceux qu’on voit debout entre des marbres,

Toujours jeunes et verts comme sont les lauriers,

Et je crois que nos morts pourtant libres d’envie

Doivent encore rêver des plaisirs de la vie,

Sous l’ombrage riant des cyprès familiers.