Les Choses De L’amour

Les choses de l’amour ont de profonds secrets.
L’instinct primordial de l’antique Nature
Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts
Trouble l’épouse encor sous sa riche ceinture ;
Et, savante en pudeur, attentive à nos lois.
Elle garde le sang de l’Ève des grands bois.

Les Choses De L’amour Ont De Profonds Secrets

Les choses de l’amour ont de profonds secrets.

L’instinct primordial de l’antique Nature

Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts

Trouble l’épouse encor sous sa riche ceinture;

Et, savante en pudeur, attentive à nos lois.

Elle garde le sang de l’Ève des grands bois.

Les Sapins

On entend l’Océan heurter les promontoires;

De lunaires clartés blêmissent le ravin

Où l’homme perdu, seul, épars, se cherche en vain;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires.

Sur les choses sans forme épand l’effroi divin.
Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d’ombre et d’agrestes senteurs.

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d’iniques pesanteurs.
Ils n’ont point de ramure aux nids hospitalière,

Us ne sont pas fleuris d’oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d’eux pèse un muet sommeil.
La vie, unique bien et part de toute chose.

Divine volupté des êtres, don des fleurs.

Seule source de joie et trésor de douleurs.

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.
Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l’assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts.

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l’univers.
Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blanc s’élève.

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l’air, leur pâture, avec la vive sève.

Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.
En souvenir de l’âge où leurs aïeux antiques,

D’un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l’escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques.

L’hiver les réjouit dans l’engourdissement.
Mais quand l’air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai.

En de divines fleurs d’elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.
Leurs flancs s’épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s’envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu’en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d’or.
Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d’un vent mystérieux;

C’est ainsi qu’à leur tour, pères laborieux.

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.
Car l’ancêtre premier dont ils ont reçu l’être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins;

Et les sapins, encor semblables à l’ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.
Décembre 1871.

Marine

Sous les molles pâleurs qui voilaient en silence

La falaise, la mer et le sable, dans l’anse

Les embarcations se réveillaient déjà.

Du gouffre oriental le soleil émergea

Et couvrit l’Océan d’une nappe embrasée.

La dune au loin sourit, ondoyante et rosée.

On voyait des éclairs aux vitres des maisons.

Au sommet des coteaux les jeunes frondaisons

Commençaient à verdir dans la clarté première.

Et le ciel aspirait largement la lumière.

Il se fit dans l’espace une vague rumeur

Où le travail humain vint jeter sa clameur.

Les femmes en sabots descendent du village,

Les pêcheurs font sécher leurs filets sur la plage,

Et le soleil allume, au dos des mariniers,

Les spasmes des poissons dans l’osier des paniers.

Dans un creux de falaise où voltige l’étoupe,

Un vieil homme calfate, en chantant, sa chaloupe,

Tandis que tout en haut, parmi les chardons blancs,

Cheminent deux douaniers, au pas, graves et lents.

Dans un bateau pêcheur dont la voile latine.

Blanc triangle, reluit à travers la bruine,

Un vieux marin, debout sur le gaillard d’avant,

Tendant le bras au large, interroge le vent.

Sur Une Signature De Marie Stuart

À Etienne Charavay.
Cette relique exhale un parfum d’élégie,

Car la reine d’Ecosse, aux lèvres de carmin,

Qui récitait Ronsard et le missel romain,

Y mit en la touchant un peu de sa magie.
La reine blonde, avec sa fragile énergie,

Signa Marie au bas de ce vieux parchemin.

Et le feuillet heureux a tiédi sous la main

Que bleuissait un sang fier et prompt à l’orgie.
Là de merveilleux doigts de femme sont passés,

Tout empreints du parfum des cheveux caressés

Dans le royal orgueil d’un sanglant adultère.
J’y retrouve l’odeur et les reflets rosés

De ces doigts aujourd’hui muets, décomposés,

Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire.
1868.

Théra

Cette outre en peau de chèvre, ô buveur, est gonflée

De l’esprit éloquent des vignes que Théra,

Se tordant sur les flots, noire, déchevelée,

Étendit au puissant soleil qui les dora.
Théra ne s’orne plus de myrtes ni d’yeuses,

Ni de la verte absinthe agréable aux troupeaux.

Depuis que, remplissant ses veines furieuses,

Le feu plutonien l’agite sans repos.
Son front grondeur se perd sous une rouge nue;

Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons ;

Ainsi qu’une Bacchante, elle est farouche et nue,

Et sur ses flancs intacts roule des pampres blonds.
Mai 1872.

Vénus, Étoile Du Soir

La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ;

L’ombre avec des frissons envahit les platanes;

De légères vapeurs montent des chemins creux.

Les vieillards sont assis, et les voix alternées

Sous le feuillage obscur se perdent égrenées.

C’est l’heure où l’esprit rêve, heureux ou malheureux.
Le crépuscule expire et les étoiles blanches

Commencent en tremblant à poindre dans les branches.

Au regard exalté qui songe et les poursuit,

Voici que la plus belle allume la première

A l’occident pâli sa vibrante lumière,

Vénus splendide et chaste, honneur de notre nuit.
Depuis qu’ils ont chéri l’amour et sa souffrance.

Les hommes ont fait part de leur brève espérance

A cet astre indulgent qui ramène le soir.

— Si tu retiens mes yeux, Vénus; si ma pensée

Au sein du mol éther vers toi s’est élancée.

C’est toi seule et c’est toi toute que je veux voir.
J’ai surpris tes secrets : O céleste jumelle

De la Terre, astre cher qui mourras avec elle.

Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur.

Le même soleil t’aime; et ce père des flammes

Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes.

La nuit ainsi qu’à nous te verse sa douceur.
Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue

La forme avec l’amour à tes flancs suspendue;

Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers;

Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves

Ont rugi le désir aux creux de tes rocs chauves;

Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.
Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,

De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages,

Au temps où tu naissais dans les limons marins.

Et maintenant, mangeurs de chair ou d’herbe grasse.

Des êtres réjouis dans la force et la grâce.

Nés de ton corps adulte, ornent tes jours sereins.
Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes.

Sur tes roides hauteurs dont nul n’a vu les cimes.

Nourrit avec excès de larges floraisons.

De grands lis pleins d’odeurs et de phosphorescences,

Les longs fûts des palmiers aux salubres essences,

Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.
Des îles en leurs lits récents de madrépores, .

Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores.

Conçoivent les doux fruits des continents lointains.

De grands oiseaux guerriers s’assemblent, race antique,

Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique.

Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.
Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses.

Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses.

De nocturnes regards éclairent les granits :

Ils veillent, attendant que l’aire obscure dorme;

Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme

Lentement étouffer les couples dans les nids.
Vénus, ô grande mère aux entrailles brûlantes.

Mère des animaux avides et des plantes.

Tout ce que tu contiens de divine chaleur

Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles.

En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles

Largement en leur sang la joie et la douleur.
Mais lorsque après tes nuits, tes sombres nuits sans lune,

Derrière l’Océan qui gémit sur la dune,

Immense et près de toi se lève le soleil,

Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s’illumine,

Un regard où reluit la tristesse divine.

Un regard anxieux et fier, au mien pareil?
Nourris-tu des vivants de qui l’âme profonde

Te contient tout entier dans elle-même, ô monde!

Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux?

N’as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes,

Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes,

Seuls portent haut leur front et regardent les cieux ?
Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes,

La raison et la fin, la nature des choses?

Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants!

Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictâmes.

Des mères et des sœurs belles comme nos femmes.

Triomphe de la vie et délices des sens?
Oh! les meilleurs d’entre eux, dans la nuit solitaire,

Levant leur front blanchi d’un reflet de la terre,

Ont souvent médité les travaux de nos jours.

Connaître pour aimer, tel est la loi de l’être ;

Et, dans leur mâle ardeur d’étreindre et de connaître.

Ils ont jusqu’à la terre étendu leurs amours.
L’esprit cherche l’esprit dans l’étoile prochaine;

Et, jetant dans l’espace une mystique chaîne,

Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions.

Tant il est naturel de sortir de soi-même,

Tant nous portons au cœur le besoin qu’on nous aime.

Tant notre âme de feu jette loin ses rayons.

La Mort D’une Libellule

Sous les branches de saule en la vase baignées

Un peuple impur se tait, glacé dans sa torpeur,

Tandis qu’on voit sur l’eau de grêles araignées

Fuir vers les nymphéas que voile une vapeur.
Mais, planant sur ce monde où la vie apaisée

Dort d’un sommeil sans joie et presque sans réveil.

Des êtres qui ne sont que lumière et rosée

Seuls agitent leur âme éphémère au sommeil.
Un jour que je voyais ces sveltes demoiselles,

Comme nous les nommons, orgueil des calmes eaux.

Réjouissant l’air pur de l’éclat de leurs ailes,

Se fuir et se chercher par-dessus les roseaux,
Un enfant, l’œil en feu, vint jusque dans la vase

Pousser son filet vert à travers les iris,

Sur une libellule ; et le réseau de gaze

Emprisonna le vol de l’insecte surpris.
Le fin corsage vert fut percé d’une épingle;

Mais la frêle blessée, en un farouche effort.

Se fit jour, et, prenant ce vol strident qui cingle,

Emporta vers les joncs son épingle et sa mort.
Il n’eût pas convenu que sur un liège infâme

Sa beauté s’étalât aux yeux des écoliers :

Elle ouvrit pour mourir ses quatre ailes de flamme,

Et son corps se sécha dans les joncs familiers.

Chaville, mai 1870.

La Perdrix

Hélas! celle qui, jeune en la belle saison,

Causa dans les blés verts une ardente querelle

Et suivit le vainqueur ensanglanté pour elle,

La compagne au bon cœur qui bâtit la maison
Et nourrit les petits aux jours de la moisson,

Vois : les chiens ont forcé sa retraite infidèle.

C’est en vain qu’elle fuit dans l’air à tire-d’aile,

Le plomb fait dans sa chair passer le grand frisson.
Son sang pur de couveuse à la chaleur divine

Sur son corps déchiré mouille sa plume fine.

Elle tournoie et tombe entre les joncs épais.
Dans les joncs, à l’abri de l’épagneul qui flaire,

Triste, s’enveloppant de silence et de paix,

Ayant fini d’aimer, elle meurt sans colère.

La Vision Des Ruines

Le fleuve qui, libre et tranquille,

Traîne ses marnes et ses eaux

Au milieu des pâles roseaux.

Presse en ses bras une longue île,
Qui semble un navire échoué

Par quelque héroïque aventure,

Perdant sa forme et sa nature.

Dormeur à l’oubli dévoué.
Le cri rauque et le vol des grues

Percent les nuages blafards;

Les cygnes et les verts canards

Voguent au fil des eaux accrues.
Dans l’île, un portail et deux tours,

Retraite aux hiboux familière.

Dressent sous la mousse et le lierre

Leurs profils noirs, douteux et lourds.
De maigres figures de pierre

Gisant dans les iris épais,

Les mains jointes, suivent en paix

Le rêve qui clôt leur paupière.
Tous ceux-là dont le vent du nord

Ronge avec lenteur les images,

Anges et rois, vierges et mages,

Ont grandement aimé la mort ;
Car la roideur de leur stature

Et l’aridité de leur chair

Font voir combien il leur fut cher

D’aspirer à la sépulture.
De longtemps ne sera troublé

Le silence de l’île sainte :

Dans le fleuve dont elle est ceinte

Le dos des ponts s’est écroulé.
N’est-ce pas là le berceau rude

De la grande et belle cité,

Qui plus tard avec volupté

S’assit dans cette solitude?
Mais la terre avare a repris

Les pierres des quais et des rues,

Et les demeures disparues

Gisent sous les tertres fleuris.
Au sud de l’île, une colline

Couronne d’un amas confus

De murs, de chapiteaux, de fûts.

Ses flancs où le thuya s’incline.
Les marais coassent, le soir.

Vers l’ouest, loin dans la plaine verte,

Une porte se dresse ouverte

Sur le ciel pluvieux et noir.
Sculptés aux parois triomphales,

Des hommes, des bœufs, des chevaux,

Rappelant d’antiques travaux.

Se brisent au choc des rafales.
Et vers le nord, mais moins avant,

Candélabres, balustres, dalles.

Escaliers, murs en longs dédales.

Sonnent avec langueur au vent.
Ruines d’un temple où des lyres

Pendent à des chevilles d’or,

Où des pieds de nymphes encor

Dansent en de joyeux délires.
Muette, la maison des Rois

Est assise, comme une veuve,

Sur la rive droite du fleuve.

Dans les nymphéas blancs et froids;
Elle mire dans les eaux blêmes

Ce qui lui reste de joyaux

Et répand ses colliers royaux

De chiffres noués et d’emblèmes;
Sur un pavillon, les pâleurs

De la lune, au bord d’une nue,

Animent une forme nue

Qui sourit et verse des fleurs :
C’est un corps de femme accroupie,

Un corps lascif, jeune et lassé,

Qui fut sans doute caressé

Par le regard d’un siècle impie.

Le Chêne Abandonné

Dans la tiède forêt que baigne un jour vermeil,

Le grand chêne noueux, le père de la race,

Penche sur le coteau sa rugueuse cuirasse

Et, solitaire aïeul, se réchauffe au soleil.
Du fumier de ses fils étouffés sous son ombre.

Robuste, il a nourri ses siècles florissants.

Fait bouillonner la sève en ses membres puissants.

Et respiré le ciel avec sa tête sombre.
Mais ses plus fiers rameaux sont morts, squelettes noirs

Sinistrement dressés sur sa couronne verte;

Et dans la profondeur de sa poitrine ouverte

Les larves ont creusé de vastes entonnoirs.
La sève du printemps vient irriter l’ulcère

Que suinte la torpeur de ses acres tissus.

Tout un monde pullule en ses membres moussus,

Et le fauve lichen de sa rouille l’enserre.
Sans cesse un bois inerte et qui vécut en lui

Se brise sur son corps et tombe. Un vent d’orage

Peut finir de sa mort le séculaire ouvrage,

Et peut-être qu’il doit s’écrouler aujourd’hui.
Car déjà la chenille aux anneaux d’émeraude

Déserte lentement son feuillage peu sûr;

D’insectes soulevant leurs élytres d’azur

Tout un peuple inquiet sur son écorce rôde;
Dès hier, un essaim d’abeilles a quitté

Sa demeure d’argile aux branches suspendue ;

Ce matin, les frelons, colonie éperdue,

Sous d’autres pieds rameux transportaient leur cité :
Un lézard, sur le tronc, au bord d’une fissure,

Darde sa tête aiguë, observe, hésite, et fuit;

Et voici qu’inondant l’arbre glacé, la nuit

Vient hâter sur sa chair la pâle moisissure.
1872.

Le Désir

Je sais la vanité de tout désir profane.

À peine gardons-nous de tes amours défunts,

Femme, ce que la fleur qui sur ton sein se fane

Y laisse d’âme et de parfums.
Ils n’ont, les plus beaux bras, que des chaînes d’argile,

Indolentes autour du col le plus aimé ;

Avant d’être rompu leur doux cercle fragile

Ne s’était pas même fermé.
Mélancolique nuit des chevelures sombres,

À quoi bon s’attarder dans ton enivrement,

Si, comme dans la mort, nul ne peut sous tes ombres

Se plonger éternellement ?
Narines qui gonflez vos ailes de colombe.

Avec les longs dédains d’une belle fierté,

Pour la dernière fois, à l’odeur de la tombe,

Vous aurez déjà palpité.
Lèvres, vivantes fleurs, nobles roses sanglantes,

Vous épanouissant lorsque nous vous baisons,

Quelques feux de cristal en quelques nuits brûlantes

Sèchent vos brèves floraisons.
Où tend le vain effort de deux bouches unies ?

Le plus long des baisers trompe notre dessein ;

Et comment appuyer nos langueurs infinies

Sur la fragilité d’un sein ?
II
Mais la vague beauté des regards, d’où vient-elle,

Pour nous mettre en passant tant d’espérance au front ?

Et pourquoi rêvons-nous de lumière immortelle

Devant deux yeux qui s’éteindront?
Femme, qui vous donna cette clarté sacrée

Dont vous avez béni la ferveur de mes yeux?

Et d’où vient qu’en suivant votre trace adorée

Je sens un dieu mystérieux?
III
Oh! montrez un moment au monde

Votre fragilité féconde,

Et semez la vie à vos pieds !

Puis passez, formes éphémères;

Femmes, puisque vous êtes mères,

C’est qu’il convient que vous mouriez.
Votre divinité ne dure,

Douces forces de la Nature,

Que ce qu’il faut pour son dessein.

La race impérissable et belle,

Voilà cette chose immortelle

Que l’on rêve sur votre sein !
C’est par vous que l’heureuse vie

Tour à tour en la chair ravie

S’allume, et ne s’éteindra pas.

En vous la vie universelle

Éclate, et tout homme chancelle,

Ivre de beauté, sur vos pas.
Vivez, mourez, pleines de grâce ;

Les hommes et les dieux, tout passe,

Mais la vie existe à jamais.

Et toi, forme, parfum, lumière,

Qui fleuris ma vertu première,

Ah ! je sais pourquoi je t’aimais !
Juin 1869.

Les Affinités

Le noir château, couvert de chiffres et d’emblèmes

Et ceint des froides fleurs dormant sur les eaux blêmes,

En un doux ciel humide effile ses toits bleus.

Dans le parc, où jadis on vit flotter des fées,

Les Nymphes, par le lierre en leur marbre étouffées.

Méditent longuement leurs amours fabuleux.
Déjà des vieux tilleuls les premières rangées

Versent sur les gazons leurs ombres allongées

Jusqu’au pied du fossé qui borde le manoir.

La forêt qui s’étend à l’horizon déroule,

Sous un vent large et frais, les grands plis de sa houle,

Et mugit tout au loin dans la brume du soir.
Sur le vieux banc de marbre envahi par la mousse

Cécile s’abandonne à sa tristesse douce.

Sa tête penche au faix des lourds cheveux châtains,

Des cheveux d’où jaillit une étrange étincelle

Quand le peigne se plonge en leur flot qui ruisselle

Sous l’ombre des rideaux, au secret des matins.
Très lasse, de souffrance et de langueur parée.

De sa propre faiblesse elle-même enivrée.

Elle vit en silence à l’ombre des tilleuls.

Son âme un peu farouche a cette clairvoyance

Et ces secrets instincts, sûrs comme la science,

Noble et fatal trésor de ceux qui vivent seuls.
D’un long et plein oubli nonchalamment éprise.

Elle respire, émue au souffle de la brise,

Les amères senteurs qui voyagent dans l’air;

Et, le sein frissonnant des frissons dont l’automne

Fait tressaillir le soir la forêt monotone.

Elle laisse errer son regard couleur de mer.
Et, comme un vol d’oiseaux, sur la mer, ses pensées

Aiment, en tournoyant, à plonger dispersées

Dans le vague océan où s’égarent ses yeux.

Ses nerfs qui gémissaient, pareils, les jours de crise,

Aux cordes en éclats d’un instrument qu’on brise.

Allument leur réseau d’un feu mystérieux.
À sentir sur sa joue et dans ses molles tresses

Passer confusément d’invisibles caresses,

Une vague épouvante enfle son cœur prudent.

Avide avec effroi de fraîcheurs innomées.

Buvant comme un poison l’odeur des fleurs aimées.
Enfin elle s’abîme en un repos ardent.

Et, ses longs cils baignés d’une brume légère.

Surprise, sans mémoire, à soi-même étrangère.

Voici qu’elle s’anime avec des sens nouveaux.

Une vie indécise, affreusement diffuse,

A qui son être épars se livre et se refuse,

L’éveille sourdement pour de blêmes travaux.
Hors de son propre sein, hors de sa forme inerte,

Belle comme la Mort maintenant, et déserte.

Elle existe, elle voit, elle entend, elle sent.

Tout son esprit s’exhale en effluves mystiques,

Abandonne et reçoit des ondes magnétiques,

Et s’échappe bien loin de la chair et du sang.
En des affres d’horreur et de vague, entraînée

Vers un but que fixa l’obscure Destinée,

Comme un fluide au fil du métal conducteur.

Elle glisse, et voici qu’elle aborde éperdue

Une phosphorescente et liquide étendue

Où l’air austral épand sa chaude pesanteur.
Dans les blanches clartés et les ombres légères

Des constellations de formes étrangères,

Une frégate lofe au souffle de la mer.

Un marin, dans le vent, debout sous la dunette.

Sous les trois galons d’or de sa sombre casquette,

Plonge au large un regard impérieux et clair.
Il a, croisant les bras, cette grâce un peu rude

Que la force au repos prend dans la solitude.

Immobile, étant vu de Cécile, il la voit.

Nul frisson n’a troublé son manteau militaire,

Mais un sourire doux, sur son visage austère.

S’achève lentement plus étrange et plus froid.
Tout s’efface. Bientôt Cécile, revenue

De la silencieuse et fatale entrevue,

Va s’éveiller devant le parc tranquille et noir,

Mais rapportant du sein des magiques abîmes

Un écrin merveilleux d’épouvantes intimes

Qui dans son cœur ému s’ouvrira chaque soir.
II
Dans l’air dont l’éventail bat les ondes tiédies.

Le timbre italien des claires mélodies

Monte avec les parfums de la chair et des fleurs :

Et l’orchestre remplit de ses éclats sonores

Cette loge où Cécile, aux doux reflets des stores.

Songe, de diamants ornée et de pâleurs.
Depuis deux ans, pour mieux chasser de sa pensée

L’étrange souvenir dont son âme est blessée.

Elle cherche le bruit des soirs parisiens;

Mais, dans le lourd repos de ses fatigues vaines.

Elle sent par instants lui monter dans les veines

Le regret généreux de ses effrois anciens.
Et, blême pour jamais d’avoir été ravie

Dans la mouvante horreur des confins de la vie,

Souvent, à la clarté triste des jours tombants.

Une délicieuse et mortelle tendresse

Se trouble amèrement en elle et l’intéresse

A l’Inconnu pensif sous les sveltes haubans.
Au théâtre, ce soir, de diamants fleurie,

Elle regarde, mais sans voir; sa rêverie.

Dans l’espace incertain flottant comme un parfum

En une volontaire et paisible démence.

Au gré des visions musicales commence

Mille songes subtils sans en finir aucun.
Et soudain, comme un arc se courbant en arrière.

Rigide, ses grands yeux révulsés, sans lumière.

Elle pousse un cri sourd dans sa gorge expirant;

Elle a vu sur la mer la frégate connue.

Mais donnant sur le flanc, ses trois mâts rasés, nue,

Sinistre et noir ponton dans la tempête errant.
Aux agrès amarrés sur l’avant qui se dresse.

C’est Lui, Lui, qu’elle voit couché dans sa détresse :

Seul, épuisé, mourant, il se soulève un peu,

Et donne à la voyante un regard triste et tendre,

Un regard où l’on sent son âme se détendre

Dans la fière douceur d’un ineffable aveu.
Mais une lame croule avec des bruits funèbres,

Et dans l’affaissement de ses lourdes ténèbres

Fait sombrer le navire entr’ouvert. Dans la mer

Le jeune homme au front pur descend; il s’abandonne,

Et des algues lui font une glauque couronne.

Elle, alors, avec lui, goûte le sel amer.
Il a gagné son lit pacifique et repose.

A l’abri des requins gloutons, le corail rose

Étend sur lui ses bras animés et fleuris.

Elle-même, elle est là, baisant sa bouche froide;

Elle a du sang aux yeux ; ses tempes sifflent; roide.

Etouffée, elle exhale à jamais ses esprits.
— Invisible lien ! — La frêle créature

A péri sans effort, docile à la nature;

Le flacon dans ses doigts, qui ne s’ouvriront plus.

Luit. La Mort sur sa chair silencieuse étale

Sa majesté funèbre et sa splendeur fatale,

Et la divine paix des destins révolus.
Puisque ta vision fut vraie, ô jeune femme,

due ta terrestre vie ait dénoué sa trame.

Qu’importe ! Plonge au sein du monde essentiel !

Tes sens, féconds naguère en exquises souffrances.

Ta forme, douce aux yeux, étaient des apparences.

Le corps n’est rien de plus; l’esprit seul est réel.

Les Arbres

Ô vous qui, dans la paix et la grâce fleuris,

Animez et les champs et vos forêts natales.

Enfants silencieux des races végétales.

Beaux arbres, de rosée et de soleil nourris,
La Volupté par qui toute race animée

Est conçue et se dresse à la clarté du jour,

La mère aux flancs divins de qui sortit l’amour.

Exhale aussi sur vous son haleine embaumée.
Fils des fleurs, vous naissez comme nous du Désir,

Et le Désir, aux jours sacrés des fleurs écloses,

Sait rassembler votre âme éparse dans les choses,

Votre âme qui se cherche et ne se peut saisir.
Et, tout enveloppés dans la sourde matière,

Au limon paternel retenus par les pieds,

Vers la vie aspirant, vous la multipliez.

Sans achever de naître en votre vie entière.

Les Cerfs

Aux vapeurs du matin, sous les fauves ramures

Que le vent automnal emplit de longs murmures,

Les rivaux, les deux cerfs luttent dans les halliers :

Depuis l’heure du soir où leur fureur errante

Les entraîna tous deux vers la biche odorante,

Ils se frappent l’un l’autre à grands coups d’andouillers.
Suants, fumants, en feu, quant vint l’aube incertaine,

Tous deux sont allés boire ensemble à la fontaine,

Puis d’un choc plus terrible ils ont mêlé leurs bois.

Leurs bonds dans les taillis font le bruit de la grêle

Ils halètent, ils sont fourbus, leur jarret grêle

Flageole du frisson de leurs prochains abois.
Et cependant, tranquille et sa robe lustrée,

La biche au ventre clair, la bête désirée

Attend; ses jeunes dents mordent les arbrisseaux;

Elle écoute passer les souffles et les râles;

Et, tiède dans le vent, la fauve odeur des mâles

D’un prompt frémissement effleure ses naseaux.
Enfin l’un des deux cerfs, celui que la Nature

Arma trop faiblement pour la lutte future,

S’abat, le ventre ouvert, écumant et sanglant.

L’oeil terne, il a léché sa mâchoire brisée;

Et la mort vient déjà, dans l’aube et la rosée.

Apaiser par degrés son poitrail pantelant.
Douce aux destins nouveaux, son âme végétale

Se disperse aisément dans la forêt natale ;

L’universelle vie accueille ses esprits :

Il redonne à la terre, aux vents aromatiques.

Aux chênes, aux sapins, ses nourriciers antiques.

Aux fontaines, aux fleurs, tout ce qu’il leur a pris.
Telle est la guerre au sein des forêts maternelles.

Qu’elle ne trouble point nos sereines prunelles :

Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois,

Car son âme confuse et vaguement ravie

A dans les jours de paix goûté la douce vie;

Son âme s’est complu, muette, au sein des bois.
Au sein des bois sacrés, le temps coule limpide,

La peur est ignorée et la mort est rapide ;

Aucun être n’existe ou ne périt en vain.

Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière.

Et que suit désormais la biche douce et fière,

A les reins et le cœur bons pour l’œuvre divin.
L’Amour, l’Amour puissant, la Volupté féconde.

Voilà le dieu qui crée incessamment le monde.

Le père de la vie et des destins futurs !

C’est par l’Amour fatal, par ses luttes cruelles.

Que l’univers s’anime en des formes plus belles.

S’achève et se connaît en des esprits plus purs.
Septembre 1871.