Sur Soi-même

Fer, anémone, drap.

Fer de lance perce l’anémone qui saigne sur le drap.

Fer teinté du sang des anémones, blancheur des draps.

Un fer au cœur, une anémone à la blessure, un drap pour linceul.

Fer, anémone, drap.

Et ce drap rougi d’un sang d’anémone flotte à la hampe du fer

Et le drap essuie le fer qui trancha l’anémone.

Jette l’anémone flétrie !

Restent le fer et le drap.

Jette le fer rouillé !

Reste le drap.

Reste le drap qui pourrira plus longtemps que le cadavre qu’il enveloppe.

Reste le drap qui ne laissera pas de squelette.

Jette le drap !

Reprends le fer !

Cueille l’anémone !

La chair autour du fer de ton squelette :

Ton corps,

Drapeau rouge replié.

Quartier Saint-merri

Au coin de la rue de la Verrerie

Et de la rue Saint-Martin

Il y a un marchand de mélasse.
Un jour d’avril, sur le trottoir

Un cardeur de matelas

Glissa, tomba, éventra l’oreiller qu’il portait.
Cela fit voler des plumes

Plus haut que le clocher de Saint-Merri.

Quelques-unes se collèrent aux barils de mélasse.
Je suis repassé un soir par là,

Un soir d’avril,

Un ivrogne dormait dans le ruisseau.
La même fenêtre était éclairée.

Du côté de la rue des Juges-Consuls

Chantaient des gamins.
Là, devant cette porte, je m’arrête.

C’est de là qu’elle partit.

Sa mère échevelée hurlait à la fenêtre.
Treize ans, à peine vêtue,

Des yeux flambant sous des cils noirs,

Les membres grêles.
En vain le père se leva-t-il

Et vint à pas pesants,

Traînant ses savates,
Attester de son malheur

Le ciel pluvieux.

En vain, elle courait à travers les rues.
Elle s’arrêta un instant rue des Lombards

À l’endroit exact où, par la suite,

Passa le joueur de flûte d’Apollinaire.
Du cloître Saint-Merri naissaient des rumeurs.

Le sang coulait dans les ruisseaux,

Prémice du printemps et des futures lunaisons.
L’horloge de la Gerbe d’Or

Répondait aux autres horloges,

Au bruit des attelages roulant vers les Halles.
La fillette à demi nue

Rencontra un pharmacien

Qui baissait sa devanture de fer.
Les lueurs jaune et verte des globes

Brillaient dans ses yeux,

Les moustaches humides pendaient.
— Que fais-tu, la gosse, à cette heure, dans la rue ?

Il est minuit,

Va te coucher.
— Dans mon jeune temps, j’aimais traîner la nuit

J’aimais rêver sur des livres, la nuit.

Où sont les nuits de mon jeune temps ?
— Le travail et l’effort de vivre

M’ont rendu le sommeil délicieux.

C’est d’un autre amour que j’aime la nuit.
Un peu plus loin, au long d’un pont

Un régiment passait

Pesamment.
Mais la petite fille écoutait le pharmacien.

Liabeuf ou son fantôme maudissait les menteurs

Du côté de la rue Aubry-le-Boucher.
— Va te coucher petite

Les horloges sonnent minuit,

Ce n’est ni l’heure ni l’âge de courir les rues.
L’eau clapotait contre un ponton

Trois vieillards parlaient sous le pont

L’un disait oui et l’autre non.
— Oui le temps est court, non le temps est long

— Le temps n’existe pas dit le troisième.

Alors parut la petite fille.
En sifflotant le pharmacien

S’éloignait dans la rue Saint-Martin

Et son ombre grandissait.
— Bonjour petite dit l’un des vieux

— Bonsoir dirent les deux autres

— Vous sentez mauvais dit la petite.
Le régiment s’éloignait dans la rue Saint-Jacques,

Une femme criait sur le quai,

Sur la berge un oiseau blessé sautillait.
— Vous sentez mauvais dit la petite

— Nous sentirons tous mauvais, dit le premier vieillard

Quand nous serons morts.
— Vous êtes morts déjà, dit la petite

Puisque vous sentez mauvais !

Moi seule ne mourrai jamais.
On entendit un bruit de vitre brisée.

Presque aussitôt retentit

La trompe grave des pompiers.
Des lueurs se reflétaient dans la Seine.

On entendit courir des hommes,

Puis ce fut le bruit de la foule.
Les pompes rythmaient la nuit,

Des rires se mêlaient aux cris,

Un manège de chevaux de bois se mit à fonctionner.
Chevaux de bois ou cochons dorés

Oubliés sur le parvis

Depuis la dernière fête.
Charlemagne rougeoyait,

Impassibles les heures sonnaient,

Un malade agonisait à l’Hôtel-Dieu.
L’ombre du pharmacien

Qui s’éloignait vers Saint-Martin-des-Champs

Épaississait la nuit.
Les soldats chantaient déjà sur la route :

Des paysans pour les voir

Collaient aux fenêtres leurs faces grises.
La petite fille remontait l’escalier

Qui mène de la berge au quai.

Une péniche fantôme passait sous le pont.
Les trois vieillards se préparaient à dormir

Dans les courants d’air au bruit de l’eau.

L’incendie éventrait ses dernières barriques.
Les poissons morts au fil de l’eau

Flèches dans la cible des ponts,

Passaient avec des reflets.
Tintamarre de voitures

Chants d’oiseaux

Son de cloche
— Ho ! petite fille

Ta robe tombe en lambeaux

On voit ta peau.
— Où vas-tu petite fille ?

— C’est encore toi le pharmacien

Avec tes yeux ! ronds comme des billes !
Détraqué comme une vieille montre,

Là-bas, sur le parvis Notre-Dame

Le manège hennissait sa musique.
Des chevaux raides se cabraient aux carrefours.

Hideusement nus,

Les trois vieillards s’avançaient dans la rue.
Au coin des rues Saint-Martin et de la Verrerie

Une plume flottait à ras du trottoir

Avec de vieux papiers chassés par le vent.
Un chant d’oiseau s’éleva square des Innocents.

Un autre retentit à la Tour Saint-Jacques.

Il y eut un long cri rue Saint-Bon
Et l’étrange nuit s’effilocha sur Paris.

Les Présages

En voilà une affaire pour du sel renversé,

Un sablier brisé,

Une bouteille débouchée,

Une voiture dans le fossé

Et la culbute ratée.

Remettez le sel dans la salière,

Le bouchon sur la bouteille,

La voiture sur la route,

La tête par-dessus le cul.
Mais le sablier ?

Vous pouvez le retourner,

Temps passé est bien passé

Tâchez d’en profiter.
Le vent emporte le sable

Nos souvenirs et nos amitiés

Ne vous montez pas le bourrichon !

Avec vous-mêmes, pas de chiqué.
Temps passé est bien passé

Vivez.

Les Sources De La Nuit

Les sources de la nuit sont baignées de lumière.

C’est un fleuve où constamment

boivent des chevaux et des juments de pierre

en hennissant.
Tant de siècles de dur labeur

aboutiront-ils enfin à la fatigue qui amollit les pierres ?

Tant de larmes, tant de sueur,

justifieront-ils le sommeil sur la digue ?
Sur la digue où vient se briser

le fleuve qui va vers la nuit,

où le rêve abolit la pensée.

C’est une étoile qui nous suit.
À rebrousse-poil, à rebrousse-chemin,

Étoile, suivez-nous, docile,

et venez manger dans notre main,

Maîtresse enfin de son destin

et de quatre éléments hostiles.

Et Avec Ça, Madame ?

Insiste, persiste, essaye encore.

Tu la dompteras cette bête aveugle qui se pelotonne.

Aujourd’hui des fous et des sots se promènent par la ville.

Parole, on les prend pour des sages.

L’équilibre et la lucidité sont un des cas de la folie humaine.

Insiste, persiste, essaye encore.

Connaissant de ton destin ce qu’homme digne du nom doit en connaître.

Résolu comme un digne de ce nom doit être résolu.

Revenu de bien des illusions dans le domaine du rêve et de l’amitié.

Rêvant et aimant autant qu’en ta jeunesse,

Moins la duperie.

Insiste et persiste encore

Capable de parler des étoiles et du ciel et de la nuit et du jour,

de la mer, des montagnes et des fleuves.

Mais plus dupe.

Ni désespéré.

Moins encore résigné.

Dur comme la pierre et t’effritant comme elle.

En marche vers la force dont le chemin est aussi celui de la mort

Résolu à aller aussi loin, aussi longtemps que possible.

C’est à dire vivre.

Funérailles

 » Ne poussez pas ! ne poussez pas !

 » Tas de salauds !

 » Espèce de vache avec vos mamelles pendantes avez-vous fini de pousser !

 » Du calme, il y en a pour tout le monde.

 » Regardez-moi cette putain avec ses airs de marquise !

 » Tu pues ! tu pues !

 » C’est criminel d’emmener des enfants dans cette foule !

 » Si on les emmène c’est qu’on ne peut pas faire autrement.

 » Ça va durer encore longtemps ?

 » Madame vous perdez votre culotte.

 » Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

 » Et puis d’abord je vous emmerde
— C’est un enterrement, un bel enterrement.

Tout le monde veut en être.

On se piétine pour entrer au cimetière,

Mais il y aura de la place pour tout le monde.

Il Était Une Feuille

Il était une feuille avec ses lignes —

Ligne de vie

Ligne de chance

Ligne de cœur —

Il était une branche au bout de la feuille —

Ligne fourchue signe de vie

Signe de chance

Signe de cœur —

Il était un arbre au bout de la branche —

Un arbre digne de vie

Digne de chance

Digne de cœur —

cœur gravé, percé, transpercé,

Un arbre que nul jamais ne vit.

Il était des racines au bout de l’arbre —

Racines vignes de vie

Vignes de chance

Vigne de cœur —

Au bout de ces racines il était la terre —

La terre tout court

La terre toute ronde

La terre toute seule au travers du ciel

La terre.

10 Juin 1936

Au détour du chemin,

Il étendit la main,

Devant le beau matin.
Le ciel était si clair

Que les nuages dans l’air

Ressemblaient à l’écume de la mer.
Et la fleur des pommiers

Blanchissait dans les prés

Où séchait le linge lavé.
La source qui chantait,

Chantait la vie qui passait

Au long des prés, au long des haies.
Et la forêt à l’horizon,

Où verdissait le gazon,

Comme une cloche était pleine de sons.
La vie était si belle,

Elle entrait si bien dans ses prunelles

Dans son cœur et dans ses oreilles,
Qu’il éclata de rire :

Il rit au monde et aux soupirs

Du vent dans les arbres en fleur.
Il rit à l’odeur de la terre,

Il rit au linge des lavandières,

Il rit aux nuages passant dans l’air.
Comme il riait en haut de la colline,

Parut la fille de belle mine

Qui venait de la maison voisine.
Et la fille rit aussi

Et quand son rire s’évanouit

Les oiseaux chantaient à nouveau.
Elle rit de le voir rire

Et les colombes qui se mirent

Dans le bassin aux calmes eaux

Écoutèrent son rire

Dans l’air s’évanouir.
Jamais plus ils ne se revirent.

Elle passa souvent sur le chemin

Où l’homme tendit la main

À la lumière du matin.
Maintes fois il se souvint d’elle

Et sa mémoire trop fidèle

Se réflétait dans ses prunelles.
Maintes fois elle se souvint de lui

Et dans l’eau profonde du puits

C’est son visage qu’elle revit.
Les ans passèrent un à un

En palissant comme au matin

Les cartes qu’un joueur tient dans sa main.
Tous deux pourrissent dans la terre,

Mordus par les vers sincères.

La terre emplit leur bouche pour les faire taire.
Peut-être s’appelleraient-ils dans la nuit,

Si la mort n’avait horreur du bruit :

Le chemin reste et le temps fuit.
Mais chaque jour le beau matin

Comme un œuf tombe dans la main

Du passant sur le chemin.
Chaque jour le ciel est si clair

Que les nuages dans l’air

Sont comme l’écume sur la mer.
Morts ! Épaves sombrées dans la terre,

Nous ignorons vos misères

Chantées par les solitaires.
Nous nageons, nous vivons,

Dans l’air pur de chaque saison.

La vie est belle et l’air est bon.

Âge, Voyages Et Paysages

Publié sous le titre ‘Chant pour la belle saison’
Rien ne ressemble plus à l’inspiration

Que l’ivresse d’une matinée de printemps,

Que le désir d’une femme.

Ne plus être soi, être chacun.

Poser ses pieds sur terre avec agilité.

Savourer l’air qu’on respire.

Je chante ce soir non ce que nous devons combattre

Mais ce que nous devons défendre.

Les plaisirs de la vie.

Le vin qu’on boit avec des camarades.

L’amour.

Le feu en hiver.

La rivière fraîche en été.

La viande et le pain de chaque repas.

Le refrain que l’on chante en marchant sur la route.

Le lit où l’on dort.

Le sommeil, sans réveils en sursaut, sans angoisse du lendemain.

Le loisir.

La liberté de changer de ciel.

Le sentiment de la dignité et beaucoup d’autres choses

dont on ose refuser la possession aux hommes.
J’aime et je chante le printemps fleuri

J’aime et je chante l’été avec ses fruits

J’aime et je chante la joie de vivre

J’aime et je chante le printemps

J’aime et je chante l’été, saison dans laquelle je suis né.

Au Bout Du Monde

Ça gueule dans la rue noire au bout de laquelle l’eau du fleuve frémit

contre les berges.

Ce mégot jeté d’une fenêtre fait une étoile.

Ça gueule encore dans la rue noire.

Ah ! vos gueules !

Nuit pesante, nuit irrespirable.

Un cri s’approche de nous, presque à nous toucher, mais il expire juste

au moment de nous atteindre.
Quelque part, dans le monde, au pied d’un talus,

Un déserteur parlemente avec des sentinelles qui ne comprennent pas son langage.

Bonsoir Tout Le Monde

— Couché dans ton lit

Entre tes draps,

Comme une lettre dans son enveloppe,

Tu t’imagines que tu pars

Pour un long voyage.
— Mais non, je n’imagine rien.

Je ne suis pas né d’hier

Je connais le sommeil et ses mystères

Je connais la nuit et ses ténèbres

Et je dors comme je vis.