Paysages Métaphysiques Invocation

O Nature, mère immortelle,

Dieu vivant parmi les dieux morts,

Consolatrice des remords !
Nature, ta puissance est telle

Que, par toi, chantent les douleurs

Et les tombeaux portent des fleurs ;
En toi vit la beauté des mondes,

La pitié des cieux éternels,

L’amour des êtres fraternels !
Silence des forêts profondes,

Voix des blés et plainte des eaux,

Chanson marine des roseaux !
Raison suprême de la vie,

Dieux doux parmi les dieux méchants,

Nature, à toi montent mes chants !
Déesse par les Temps servie,

Tombeau des cultes délaissés,

Solitude des cœurs blessés.
A toi montent mes chants, Nature,

O Mère du soleil vainqueur

Et de celle qui nous torture

Sans jamais lasser notre cœur !

Paysages Métaphysiques Les Pavots

Clairsemés dans la moisson verte,

Les pavots la vont rougissant

Comme des piqûres ouvertes

Au cou d’un animal puissant.
Le vent qui roule son haleine

Sur le flot onduleux du blé

Fait haleter toute la plaine

Comme un bœuf au soc attelé.
O vaillante bête, ô nature,

Sous l’aiguillon qui te torture,

Voici que le printemps nouveau
Fait perler à ton flanc superbe,

Au travers de ta toison d’herbe,

Les gouttes de sang du pavot !

Paysages Métaphysiques Matutina

À Feyen Perrin.

I
LE bleu du ciel pâlit. Comme un cygne émergeant

D’un grand fleuve d’azur, l’Aube, parmi la brume,

Secoue à l’horizon les blancheurs de sa plume

Et flagelle l’air vif de son aile d’argent.
Un long tressaillement autour d’elle s’éveille,

Et, par flots onduleux jusqu’au zénith monté,

Dans l’azur transparent déroule la merveille

Des formes qu’envahit sa vibrante clarté.
La grande mer des bruits dans l’atmosphère élève

Les retentissements de son flux solennel

Et bat, sans l’ébranler, comme un roc éternel,

Le lourd sommeil des morts endormis dans leur rêve.
Mais, pareil aux roseaux qu’atteint le flot montant,

Le peuple des vivants s’ébranle dans l’espace,

Et, couché sous le poids de la vague qui passe,

Vers des buts inconnus se disperse, flottant.
Cependant qu’aux frissons des brises échappée,

La Terre s’alanguit aux tiédeurs du réveil,

De longs éclairs, pareils à des lueurs d’épée,

Creusent, à l’orient, leur sillage vermeil.
Alors l’Oiseau divin, le Cygne, l’Aube blanche,

Sentant dans l’air en feu son âme se sécher,

Comme le vieux Phénix sur la flamme se penche

Et meurt dans le Soleil comme sur un bûcher !
II
DE l’horizon perdu dans les frissons de l’air,

Comme un fleuve lacté, la lumière s’épanche

Sur les coteaux légers que baigne son flot clair ;

— L’Aube sur les coteaux traîne sa robe blanche,
Les grands arbres, sentant les oiseaux éveillés,

Chuchotent dans la brise errante où s’évapore

L’âme des derniers lis par la nuit effeuillés :

— L’Aube sur la forêt pose son pied sonore.
Sur l’herbe drue où court l’insecte familier

Une gaze de longs fils d’argent s’est posée,

Et la bruyère aiguë est pleine de rosée :

— L’Aube sur les gazons égrène son collier.
— Dans le ruisseau que l’Aube effleure de ses voiles,

Se réfléchit déjà le doux spectre des fleurs,

Et, sous l’onde où tremblait l’œil furtif des étoiles,

S’ouvre l’œil alangui des pervenches en pleurs.

Paysages Métaphysiques Nénuphares

Sur l’eau morte et pareille aux espaces arides

Où le palmier surgit dans les sables brûlants,

Le nénuphar emplit de parfums somnolents

L’air pesant où s’endort le vol des cantharides.
Sur l’eau morte à l’aspect uni comme les flancs

D’une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides,

Le nénuphar, nombril des chastes néréides,

Creuse la lèvre en fleur de ses calices blancs.
Sur l’eau morte entr’ouvrant sa corolle mystique,

Le nénuphar apporte un souvenir antique :

— Vénus marmoréenne, éternelle Beauté,
Ton image me vient de l’immobilité,

Et sous ton front poli je vois tes yeux de pierre,

Comme les nénuphars profonds et sans paupière.

Paysages Métaphysiques Tableautins

I Le Pêcheur
Comme un pêcheur debout sur la rive profonde,

Dieu, sur le bord du ciel devançant le matin,

Jette, — immense filet, — chaque jour sur le monde

Et l’entraîne, le soir, plein d’un sombre butin.
Ceux-là que nous aimons, ce sont ceux qu’il emporte :

Ce qu’il en fait là-haut, nul ne le sait ici.

— Le flot s’est refermé, comme une immense porte

Entre nous et nos morts, notre éternel souci !
II Le Semeur

Debout sur le sillon béant, le vieux semeur,

En cadence y fait choir la graine nourricière ;

Les corbeaux, attentifs à son prudent labeur,

Avides pèlerins, cheminent par derrière.
Nous semons nos espoirs, tout le long du chemin,

Aux sillons de l’amour, aux vents du lendemain !

— Le temps, sombre corbeau toujours en sentinelle,

Dévore sur nos pas la semence éternelle.
III Le Bûcher

Dans les sentiers perdus, moissonnant les bois morts,

Le Temps a traversé la forêt de mon âme,

Entassant et foulant souvenirs et remords,

En un sombre bûcher d’où jaillira la flamme,
O mes folles amours ! Démons ! Cœurs inhumains !

Accourez et dansez ! C’est mon âme qui brûle !

— Je m’en retourne aux cieux, comme le grand Hercule,

Sur les ailes du feu qu’ont allumé vos mains !
IV Le Printemps
Comme un faune endormi dont les nymphes lascives

Ont caressé les flancs de leurs gerbes de fleurs,

L’An se réveille et prend mouvement et couleurs,

Au doux flagellement des brises fugitives.
O Printemps ! — Un frisson court dans l’air matinal ;

La sève mord l’écorce et le lierre l’enlace ;

Et la source, entr’ouvrant sa paupière de glace,

Sous des cils de roseaux, montre un œil virginal.
V La Source

La source va creusant, d’une larme immortelle,

Un nid pour les vautours, dans le flanc du granit :

Le souvenir amer, au fond du cœur fidèle,

Tel, filtrant sans relâche, à la mort fait son nid.
Et les vents embrasés, dont la source est tarie,

Ne sécheront jamais la blessure du cœur.

— Quelques-uns ne l’ont su, mais aucun ne l’oublie,

Cet amour qui nous fit la première douleur !
VI La Rosée
Quand le soleil a bu, sur la cime des bois,

La fraîcheur des baisers que l’Aube chaste y pose,

La rosée erre encore aux buissons et parfois

Se pend, frileuse perle, aux lèvres d’une rose.
Du premier souvenir immortelle douceur !

Frêle perle d’amour au temps cruel ravie !

— Ainsi, chacun de nous porte, au fond de son cœur,

Un pleur tombé du ciel à l’aube de la vie.
VII L’oeuf
L’oeuf, c’est la vie enclose aux formes de la pierre :

— Quand l’oiselet surgit comme un mort glorieux,

De son frêle cercueil secouant la poussière,

Il envoie au soleil de petits cris joyeux.
Tout est cercueil, mais tout cache un vivant ! Perdue

Au secret des tombeaux, la vie attend l’essor,

— L’aile immense des cieux sur la terre étendue,

Couve l’œuf immortel que féconde la Mort !

VIII La Nature

À Georges Guéroult.
J’ai voulu te concevoir seule

Dans mon cerveau régénéré,

Grande Nature, auguste aïeule

Qui dors au fond du bois sacré ;
Et j’ai chassé de la lumière

Que filtrent tes yeux d’or mi-clos,

La vision qui, la première,

Apprit à mon sein les sanglots ;
Le spectre de la sœur amère

Que ton flanc jette à notre cœur,

Ta cruelle image, ô ma mère !

La Femme, fantôme vainqueur !
En vain, je l’ai chassé dans l’ombre

Que répand sur le bois épais,

Avec ta chevelure sombre,

L’heure de la nocturne paix :
Car en moi vous êtes entrées,

Plus poignantes que mes amours,

O tristesses des nuits sacrées

Pleurant sur le berceau des jours !
De vous, ô langueurs éternelles !

En moi quelque chose est resté,

O lassitudes maternelles

Des tristes flancs qui m’ont porté !

Paysages Métaphysiques Vespera

À Philothée Oneddy.

I
LE soleil, déchiré par les rocs ténébreux,

Tombe, comme César, dans sa robe sanglante,

Avant de nous quitter, l’heure se fait plus lente,

Et de confuses voix murmurent des adieux
C’est le soir ! — L’horizon se remplit de lumière,

Et la pourpre s’allume aux rives de l’azur ;

Et le flot attiédi, plus profond et plus pur,

Enivre de chansons la rive hospitalière.
Derrière les brouillards où Phébé va s’asseoir,

La dernière colline a caché ses épaules ;

L’onde baise tout bas les longs cheveux des saules :

Vesper luit, comme un pleur, dans l’œil profond du soir.
On entend murmurer, sous les lentes morsures

Des lierres vagabonds, les chênes orgueilleux,

Et les soupirs lointains qu’élèvent vers les cieux

Les pins ensanglantés d’odorantes blessures.
C’est l’heure où tout cœur fier fuit dans la liberté,

En sentant se rouvrir la blessure fermée,

Tandis qu’au sein des fleurs la nature pâmée

Boit la fraîcheur de l’ombre et l’immortalité !
II
LES ombres s’allongeaient, à des dragons pareilles ;

Les grands bois, accroupis au bord de l’horizon,

Semblaient des bœufs couchés ou de frileuses vieilles

Qui chauffent leurs pieds morts alentour d’un tison.
Dans l’azur immobile et poli comme un marbre,

Des étoiles filtraient, pareilles à des pleurs ;

Et la sève, perlant sous l’écorce de l’arbre,

Emplissait l’air voisin de puissantes odeurs.
A l’ombre des roseaux dressés comme des piques,

Les grenouilles, en chœur, jetaient leurs voix rythmiques ;

De nocturnes oiseaux, dans l’air, traçaient des ronds.
Et la brise, frôlant la cime des bruyères

En soulevait l’essaim vibrant des moucherons

Dont la lune argentait les vivantes poussières.
III
LUISANTE à l’horizon comme une lame nue,

Sur le soleil tombé la Mer, en se fermant,

De son sang lumineux éclabousse la nue,

Où des gouttes de feu perlent confusément.
Comme une foule émue après un châtiment,

Sous l’oblique rayon des étoiles sacrées,

Une procession d’ombres démesurées

Derrière les troupeaux chemine lentement.
On dirait qu’un vieil orgue aux lentes harmonies,

De l’Océan désert peuplant l’immensité,

Murmure dans la nuit de graves litanies,

Et qu’un Miserere par la vague est chanté.
Et comme au bout d’un bras un chef ensanglanté,

La Lune monte au ciel, qui, dans la nue obscure,

Semble, avec son front pâle et sa morne figure,

La tête sans cheveux du grand décapité.
IV
LA lumière qui fuit vers l’horizon plus pur,

Comme une ronce folle aux plis traînants d’un voile,

Se pend au bord des cieux flottants, et chaque étoile

Semble une épine d’or qui déchire l’azur.
Les feuillages aigus que sa robe balaie

Montent au front de Dieu dans l’éther emporté ;

Puis la lune à son flanc ouvre une large plaie

Où la terre, en rêvant, vient boire la clarté.
Car la splendeur des nuits est faite de blessures ;

Leur silence est douleur et non sérénité :

Un Christ inconnu saigne en leur obscurité.
Sur tous, l’ombre et l’amour enlacent des morsures ;

Et chaque souvenir, renaissant et vainqueur,

Semble une épine d’or qui déchire le cœur !
V
LE vent frais a doublé les ailes de la nue

Dont le soleil tombé, comme un Parthe qui fuit,

Ensanglante le vol d’une flèche inconnue :

L’herbe tremble au toucher des pieds froids de la nuit.
Vénus, qui de sa mère enfin s’est souvenue,

Sur le flot éploré penche son front qui luit :

L’innombrable baiser de l’onde la poursuit

Vers son lit d’algue verte à peine revenue.
Tout se hâte d’accord vers un commun retour ;

Et, rempli des senteurs qu’exhalent les pelouses,

Sous les toits citadins où brûle encor le jour,
Une à une, soufflant les lumières jalouses,

Vers les lits parfumés des nouvelles épouses

Le vent frais a doublé les ailes de l’Amour.
VI
DERRIÈRE les grands joncs, rôdeur mélancolique,

Le crapaud fait tinter sa langue de cristal,

Et rythme, comme un bruit mécanique et fatal,

L’innombrable retour de son chant bucolique.
La couleuvre aux yeux verts pailletés de métal

Soudain jette au chanteur sa stridente réplique,

Et glisse jusqu’à lui sa course famélique,

Avec un sifflement ironique et brutal.
Tout se tait, et l’horreur de l’ombre en est accrue,

Et puis, le regret vient de la voix disparue :

Quand le soleil lassé clôt le cycle vermeil
Où l’aiguille de feu tout le jour se balance,

Le nocturne veilleur comptait l’heure au silence,

Et mesurait aux bois la douceur du sommeil.
VII
DES souffles attiédis, sous les cieux taciturnes,

Roulaient le fleuve errant des vivantes odeurs,

Lointain enchantement des floraisons nocturnes,

Du monde des parfums invisibles splendeurs !
J’en oubliai l’effroi de ces ombres moroses

Que l’heure, à nos cerveaux, comme aux monts vient asseoir,

Et j’admirai comment l’air pénétrant du soir

Fait jusque sous nos fronts monter l’âme des roses.
J’avais maudit l’azur et ses illusions ;

Mais sentant, réveillé des mornes visions,

Respirer sous mes pas l’argile maternelle,
Le désir me surprit de me mettre à genoux

Et d’adorer, perdu dans la nuit solennelle,

Cette grande pitié de la Terre pour nous !

Paysages Métaphysiques Cieux Nocturnes

À Eumène Queillé.

I
IL est un grand tombeau dont l’horreur me poursuit,

Large, froid, et peuplé de silences funèbres :

— C’est l’immense tombeau qu’ouvre sur nous la nuit

Dans l’azur dilaté par l’effroi des ténèbres.
Comme des jours furtifs où glisse la pâleur

D’un ciel d’or très lointain, au travers d’un mur sombre,

Les étoiles, filtrant leur clarté sans chaleur,

Blanches, rompent parfois la tristesse de l’ombre.
Des réveils immortels nous mesurant l’espoir,

Rares, ces mornes feux dont la lumière tremble

Luisent, sans l’éclairer, dans le sépulcre noir

Dont nous sommes les morts et les vers tout ensemble.
Des étoiles fuyant le chœur silencieux,

Parmi les trépassés trépassé solitaire,

Pour pardonner aux nuits l’épouvante des cieux

J’attends qu’un Dieu nouveau, pitoyable à la terre,
Ainsi qu’un fossoyeur, les deux bras étendus,

Ferme ce vide horrible, et, de sa main géante,

Versant dans l’éther creux un flot d’astres perdus,

Comble avec des soleils sa profondeur béante !
II
COMME une vaste cible où pleut le fer des lances,

Criblé sous les regards des chercheurs inconnus,

Le firmament, déchu des antiques silences,

Pleure le sang divin d’Hermès et de ,Vénus.
O mythes glorieux, qu’êtes-vous devenus ?

Du Beau que nous servons éternelles semences !

Devant un peuple obscur d’astres nouveaux venus,

La foule olympienne a fui les cieux immenses.
Trahissant le secret de sa limpidité,

Pour montrer son trésor inerte de clarté

L’azur a déchiré la pudeur de ses voiles,
Et l’homme, revenu de son rêve orgueilleux,

Après avoir compté le troupeau des étoiles,

Prend en pitié le ciel qu’ont déserté les dieux.

La Vie Des Morts La Nature 04 Les Sources

Errant sous le dôme emperlé

Des verdures ensommeillées ;

Parfois, au sortir des feuillées,

L’œil clair des sources m’a troublé.
— L’eau regarde : — et l’aurore éveille,

Dans ce regard lent et discret,

Comme l’étonnement secret

D’un jeune esprit qui s’émerveille.
Comme en un rêve de candeur,

L’eau regarde, et l’étrange flamme

Des choses qui viennent d’une âme

Illumine sa profondeur.
L’œil des sources est plein de larmes

Et plein de reproches perdus,

Et des remords inattendus

S’y reflètent comme des armes
Le long d’un bouclier d’argent :

— La Vie est là qui, solennelle,

Attend et darde sa prunelle

Fixe sur le monde changeant !
— La Vie aux éléments rendue

Par les héritiers du limon,

Foule sans yeux, foule sans nom,

Sous l’éternité descendue.

La Vie Des Morts La Nature 05 Les Nuages

Les morts vont vite.

BURGËR.
I
Du front des sources qui, sans trêve,

Se lamentent sous les gazons,

Vers le ciel bleu des horizons

Ils sont remontés, comme un rêve :
Fils des terrestres éléments,

Nés des pleurs éternels de l’onde,

Plus haut que ses gémissements

Ils ont fui par delà le monde !
Et, sous leurs ailes obscurci,

L’azur attristé les emporte,

Les Nuages, blanche cohorte

— Les Morts légers passent ainsi. —
II
S’il est vrai que les morts vont vite,

D’où viennent-ils, où s’en vont-ils,

Ces souffles errants et subtils

Qu’une âme vagabonde habite ?
Oh ! si vous vivez sans remords,

Votre douleur fut éphémère,

Vous qui laissez errer vos morts

Ainsi que des enfants sans mère !
— Les miens ! — j’ai su les retenir

Dans mon cœur, jalouse demeure

Où chaque matin je les pleure

Pour les empêcher de partir.
III
Pour les empêcher de partir

Je leur parle avec vigilance,

Je les écoute, — et leur silence

Ne lasse pas mon souvenir !
Car l’oubli seul donne des ailes

Aux morts que nous avons pleures,

Et, si vous êtes immortelles,

Ames, mes sœurs, vous m’attendrez !
La même fange nous rassemble ;

Le même azur, Dieu nous le doit !

— Quand le nid devient trop étroit,

Tous les oiseaux partent ensemble.
IV
Aux oiseaux vagabonds pareils,

Les nuages, blanche cohorte,

Plus haut que l’azur qui les porte,

Montent-ils vers d’autres soleils ?
Par delà les sphères mortelles,

Rencontrent-ils des cieux plus beaux ?

— Où vont ces Icares nouveaux

Fondre la neige de leurs ailes ?
Tristes de l’éternel souci

Que font les choses inconnues,

Nous poursuivons le vol des nues

Les Morts légers passent ainsi !

La Vie Des Morts La Nature 06 Les Astres

Comme au front monstrueux d’une bête géante

Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,

Les Astres, dans la nue impassible et béante,

Versent leurs rayons d’or pareils à des regards.
Des haines, des amours, tout ce qui fut le monde,

Vibrent dans ces regards obstinés et vainqueurs ;

Et la bête, sans doute, a broyé bien des cœurs,

Pour que toute la vie en ses yeux se confonde.
Ceux que l’hydre a couchés dans ses flancs ténébreux.

Ce sont nos morts sacrés, devenus la pâture

Des éléments, cruelle et lente sépulture !

L’univers famélique a mis la dent sur eux ;
Et du sang paternel, et de la chair des justes,

Et de la chair des beaux, et de la chair des forts,

Nourri, gorgé, tout plein de lame de nos morts,

Sent brûler en ses yeux leurs passions augustes.
Lumière de Vénus, feux pâles et mouvants,

Rouge et sanglant flambeau que Sirius allume,

Soleil d’or où l’esprit d’Icare se consume,

Tous, vous êtes des yeux éternels et vivants !
Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière.

Sent, dans ses profondeurs, sourde le flot amer

Que déroule le flux éternel de la Mer,

Larme immense pendue à son orbe de pierre.

La Vie Des Morts La Nature 07 La Mer

O Mer, sinistre Mer que la bise d’automne

Secoue et fait claquer ainsi qu’un vain lambeau ;

O Mer, joyeuse Mer, magnifique manteau

Qu’agrafe le Soleil aux flancs nus de Latone ;
O Mer, sinistre Mer dont les gémissements

Troublent l’esprit nocturne attardé sur les grèves ;

O Mer, joyeuse Mer qui, pour bercer les rêves,

As des bruits de baisers et de chuchotements ;
O Mer, sinistre Mer, pleine de funérailles !

O Mer, joyeuse Mer que peuple un flot vivant !

— La Vie avec la Mort en toi semblent souvent

S’unir pour féconder tes profondes entrailles.
Es-tu la coupe immense où le philtre sacré

Des renouvellements opère son mystère,

Où viennent se tremper les forces de la Terre,

Pour embrasser la forme en faisceau plus serré ?
Es-tu le temple obscur de nos métamorphoses ?

Le Trésor infini des mouvements divers

Dont s’animent les corps épars dans l’univers,

Et des aspects sans fin que revêtent les choses ?
Puisque, sans te lasser, l’âpre travail du vent

Engloutit dans tes flancs de charnelles semailles,

O Mer, sinistre Mer, pleine de funérailles !

O Mer, joyeuse Mer que peuple un flot vivant !

La Vie Des Morts La Nature 08 La Neige

On dirait que la Terre a bu le sang des lis

Et d’un deuil éclatant voile cette hécatombe,

Car déjà la blancheur des marbres clôt la tombe

Où dorment pour longtemps ces doux ensevelis.
Je t’adore, ô pâleur des vierges trépassées

Dans l’éblouissement des rêves amoureux,

Emportant dans l’azur les essors douloureux

De leur âme pareille aux colombes blessées !
Quel vent a flagellé l’aile que tu parais,

Doux et flottant duvet tombé du vol des anges,

Et secoué dans l’air tes floraisons étranges

Qui font comme un printemps à l’hibernal cyprès !
Les cygnes se sont-ils heurtés contre la nue,

Cherchant aux cieux l’azur de leurs grands lacs fermés ?

— Ou Psyché, renouant ses voiles parfumés,

De ses jeunes candeurs s’est-elle souvenue ?
On dirait que la Terre a pitié de nos morts,

Et, Vierge devenue au toucher de la neige,

Suspend des floraisons le travail sacrilège

Dans ses flancs qu’au repos invite le remords.
O Neige ! tu m’étreins le front sous le mystère

De ta froide splendeur et, comme épouvanté,

Je pense que, des cieux déchus de leur clarté,

Le lait d’une déesse a coulé sur la terre.

La Vie Des Morts La Nature 09 Les Voix

Parlez, terrestres voix, chant nocturne des choses,

Des langues à venir chuchotement lointain,

Cris des enfantements, chœur des métamorphoses,

Dernier adieu des morts dont la forme s’éteint ;
Bruit des déchirements sans fin de la Matière,

Lent et plaintif écho des engloutissements,

Lente et sourde clameur dont la nature entière

Dénonce le travail obscur des éléments ;
Montez dans l’air léger, voix nocturnes des tombes,

Et bercez, dans l’azur indifférent des cieux,

L’appétit des corbeaux et l’amour des colombes

Et les chers souvenirs des cœurs silencieux !
Exilés de la joie et de la foule impie,

Les amis des tombeaux vous écoutent, charmés :

Chantez l’hymne suprême où leur oreille épie

Des mots, des mots connus et des rythmes aimés !
Vous êtes la pitié de celle qui nous tue

Et dont l’amour tardif nous défend de mourir,

Et qui, le coup frappé, laisse l’âme abattue

Regagner lentement la force de souffrir ;
Vous êtes la pitié cruelle de la Vie,

Et douces cependant à qui vit sans remords.

— Cher et tremblant reflet de la flamme ravie ;

Monte dans l’air léger, chant nocturne des Morts !

La Vie Des Morts La Nature 10 Les Parfums

Pareille au fin réseau que sur sa gorge nue

Psyché serrait, pleurant ses premières pudeurs,

Une invisible mer balance sous la nue

Le flux et le reflux des terrestres odeurs.
Comme un sein virginal que traverse une haleine

De parfums infinis, tièdes et pénétrants,

Un souffle intérieur a visité la plaine

Et soulève du sol un chœur d’esprits errants.
Tout respire : les bois sentent courir une âme

A leur cime légère et pleine de frissons,

Et, comme la chaleur d’une lointaine flamme,

Les voluptés du soir montent des horizons.
Les charnelles senteurs des verdures marines

Suivent, le long des flots, le spectre de Vénus,

Et des grands bœufs couchés les bruyantes narines

Aspirent, dans l’air chaud, des bonheurs inconnus.
Tout s’enivre de boire à la source cachée

Où, comme un holocauste éternel et fumant,

La Vie exhale une âme à la Mort arrachée,

Une âme qui dormait sous l’herbe, obstinément ;
L’âme des morts sacrés dont la dernière haleine

Vient errer, chaque nuit, sur les lis odorants,

Le souffle intérieur qui roule sur la plaine

Des parfums infinis, tièdes et pénétrants.

La Vie Des Morts La Nature 11 Épilogue

Allumés dans la nuit sereine où nous mourons,

Gazons qui fleurissez les humaines reliques,

Vous n’êtes pas encor tout ce que nous serons !
Grands bois debout dans l’ombre où naissent les mystères,

Nuages qui passez, rapides, sur nos fronts,

Sources aux regards lents et doucement austères,

Vous n’êtes pas encor tout ce que nous serons !
Plus haut que la forêt, que la vapeur légère,

Que l’étoile embrasée et que les cieux béants,

S’achemine, au delà des terrestres néants,

Une part de notre âme à nos corps étrangère,
Qui ne subira plus l’injure passagère

Des formes que la Mort prend, rassemble et distend.

— Elle se fait en nous dans l’ombre et nous attend,

Cette part de notre âme à nos corps étrangère !
Elle se fait, en nous, de l’espoir révolté

Qui seul nous faisait vivre et que trahit la vie :

— De tout ce qui laissa notre âme inassouvie

Se forme et croit en nous notre immortalité.
Le trésor de nos vœux perdus grossit sans trêve

Et le flot de nos pleurs jusqu’au ciel est monté :

— Des larmes de l’Amour et des splendeurs du Rêve

Se forme et croit en nous notre immortalité ?

Nohant, 1867.