Soir De Lune

L’azur du soir s’éteint rayé de bandes vertes.

Comme hors de son lit un fleuve débordé,

La lune se répand, et l’éther inondé

Ruisselle, des coteaux aux plaines découvertes.

Sous le voile muet de ces lueurs désertes,

Nulle voix qui s’élève et nul pas attardé.

Des bruits vivants du jour la terre n’a gardé

Que le vague frisson des feuilles entr’ouvertes.

C’est un cadre incertain de rêves allemands,

Un linceul de clarté bleue et de flots dormants,

Où la nature a froid comme une ensevelie.

Les champs semblent noyés, et, sous le clair rideau

Des chênes, l’œil rencontre avec mélancolie

De blancs rayons tombés comme des flaques d’eau.

Tableau De Laque

La ville que je veux serait je ne sais où,

Mais loin d’ici, dans l’Inde, ou prés d’un fleuve en Chine.

L’air bleuirait sa tour de porcelaine fine,

Portant comme un bouffon des clochettes au cou.

La maison que je veux serait celle d’un fou,

Sans chemin pour aller à la maison voisine.

Entre les jasmins blancs et les fleurs d’aubépine

Poindrait un toit luisant de nattes de bambou.

La chambre tiède aurait des peintures de laque :

De larges oiseaux d’or, sur le clair mur opaque,

Couvriraient un lac mince ou voleraient autour ;

Et la femme aux cils fins que mon désir demande

Aurait les ongles longs et les yeux en amande,

Étoile de beauté dans ce rêve d’amour.

Une Saltimbanque

Médaille d’or usée où la beauté persiste,

La saltimbanque au gré du public curieux

Étalait, sous le clair maillot, pour tous les yeux,

Des reliefs dont la ligne eût séduit un artiste.

La jupe pailletée avait la couleur triste

Du linge qui se fane et que l’air a fait vieux.

On voyait, sous l’effort du souffle impérieux,

Comme une onde s’enfler la gorge qui résiste.

Ses noirs cheveux semblaient un farouche étendard ;

Sa peau brune buvait le soleil comme un fard,

Et, bijou respecté, l’oreille restait rose.

Faite d’un fier métal, force et grâce à la fois,

Ce n’était pas l’attrait des beautés de chlorose,

Mais un faune eût voulu l’emporter dans les bois.

L’hercule

En plein air, sur l’estrade en planches de bois blanc,

Aux sons du cuivre aigu faussant les ritournelles,

Pendant que les buveurs trinquent sous les tonnelles,

L’hercule fait saillir les muscles de son flanc.

Ses deux bras sont croisés dans le geste indolent

D’un athlète certain de ses splendeurs charnelles ;

Le regard sans rayons qui fixe ses prunelles

Vers la foule parfois s’abaisse, fier et lent.

Sa tête, qu’un front bas et sans rides déprime,

N’a pas l’amer souci de l’idée, et n’exprime

Que la félicité d’un grand lion dispos.

Pourtant, malgré la douce extase de la gloire,

Dans l’orgueil souverain de son large repos,

Cet homme-là n’est pas heureux : il voudrait boire.

L’heure

C’est l’heure : je sais bien qu’elle ne viendra pas,

Qu’elle n’a pas noué la furtive dentelle,

Et que mon désir vain ne dira pas : c’est elle,

Devinant la musique exquise de ses pas.

Je sais que les doux mots qu’avait sa voix tout bas

Ne sont qu’un souvenir d’une langueur mortelle,

Et que j’ai perdu l’aide et la chère tutelle

De sa bouche, de ses regards et de ses bras.

Ô fantôme ! clémente amertume de l’heure !

Le passé de son aile invisible m’effleure,

Et dans l’illusion évoque le réel.

La blanche image à pris sa place accoutumée ;

Le mot court en riant sur la lèvre embaumée ;

Les yeux profonds et clairs s’ouvrent comme le ciel.

L’image

Comme la main distraite et qui n’a pas de thème

Précis, par la vertu secrète d’un aimant,

Décrit, sans y songer et machinalement,

Un contour au hasard jeté, toujours le même ;

Ainsi va ma pensée, et l’éternel problème

De l’amour la ramène à tracer constamment

Dans le cadre naïf d’un ovale charmant

Un sourire indécis et les chers yeux que j’aime.

Et souvent, dans l’azur profond des soirs d’hiver,

Lorsque la lune au front du paysage clair

Pose comme un décor sa lueur métallique,

Seul, dans l’apaisement des soirs silencieux,

Suivant l’éclosion lente et mélancolique

Des étoiles, j’ai pu reconnaître ses yeux.

Lune D’hiver

A travers le réseau des branches que l’hiver

Trace avec la vigueur des dessins à la plume,

La lune, comme un feu qui dans le ciel s’allume,

Montait, luisant au bord du bois couleur de fer.

Tu manquais à mon bras, mignonne, et ton pied cher

A qui marcher fait mal et qui n’a pas coutume

D’aller loin, sur la bande étroite du bitume

Ne faisait pas crier le sable fin et clair.

Pourtant lent et distrait, sous cette grande allée,

Où le bruit de mes pas fait partir la volée

Des rêves vers le sourd abîme de l’azur,

Je crus qu’auprès de moi palpitait quelque chose,

Et, me tournant pour voir rire ta bouche rose,

Je vis mon ombre longue et triste sur le mur.

Les Petits Arbres

Malingres, laids, tendant de longs bras d’araignées,

Le corps cerclé de linge et les pieds dans du fer,

A deux pas des maisons, sans espace, sans air,

Les petits arbres vont en bandes alignées.

Ils sont libres de croître aux places assignées ;

On les garde de la chaleur et de l’hiver.

Ils ont sur eux le ciel des villes, jamais clair,

Toujours morne, et qui sied aux poses résignées.

L’été, quand l’air profond s’exhale dans la nuit,

Peut-être que de loin, des bois natals, un bruit,

Une voix leur parvient qui leur parle sans haine :

 » Qu’êtes-vous devenus, ô nos frères bannis,

Platane au tronc d’argent, orme rude, et toi, chêne,

Abrités mais captifs, tranquilles mais sans nids ? « 

Les Sardinières

Quand le travail s’arrête et quand finit le jour,

L’obscur logis s’éclaire et la vitre étincelle.

Vers l’âtre où le souci des mères les appelle

Elles pressent le pas et hâtent le retour.

Le court fichu de laine alourdit le contour

Du sein, et l’on voit mal laquelle est la plus belle ;

Mais l’égale blancheur des coiffes sans dentelle

Leur donne un air claustral irritant pour l’amour.

Leurs yeux clairs comme l’eau des vagues vous regardent.

Les petites à vous sourire se hasardent

Et courent en mordant de gros morceaux de pain :

Et, se tenant la main comme un cortège antique,

Les grandes font, au choc d’un pas lourd et rustique,

Claquer sur le pavé leurs sabots de sapin.

Les Vagues

Vous êtes la beauté. Vers, la pure Ionie

C’est de vous que naquit Vénus au temps des dieux,

Et vous avez formé son corps victorieux

De votre onde mobile à la lumière unie.

C’est vous, près des vaisseaux, qui faisiez l’harmonie

Des sirènes charmant les Grecs mélodieux,

Et reflétiez l’effroi des grands temples pieux

De Sunium aux bois sacrés de l’Ausonie.

Bien que l’âge ait passé des vieux mythes charmants

Et qu’au sein de vos flots soulevés ou dormants

La raison ait tué la chimère sacrée,

Au fond de votre abîme impénétrable et bleu,

L’âme malgré soi cherche et regarde attirée

Si dans cet autre ciel on ne verrait pas Dieu.

Les Violettes

Une habitude longue et douce lui faisait

Aimer pendant l’hiver les violettes blanches ;

A l’agrafe du châle un peu court sur les hanches

Son doigt fin, sentant bon comme elles, les posait.

Un jour que le soleil piquant et clair grisait

Les moineaux francs criant par terre et dans les branches,

Elle me proposa d’aller tous les dimanches

Cueillir avec l’amour la fleur qui lui plaisait.

A présent, ce bouquet est tout ce que j’ai d’elle ;

Mais j’y trouve toujours, pénétrant et fidèle,

Un vivace parfum émané de mon cœur.

Tel le verre vidé qu’un souvenir colore :

Le regret du buveur pensif l’embaume encore

Et la lèvre y croit boire un reste de liqueur.

Le Carreau

Derrière l’épaisseur lucide du carreau

Un paysage grêle, une miniature,

Fait voir chaque détail plus petit que nature

Et tient entre les quatre arêtes du barreau.

Ce transparent posé d’aplomb sur le tableau

Montre un ciel triste encore et d’une couleur dure,

Des gens qui vont, les champs, des arbres en bordure

Et les flaques de pluie où l’azur luit dans l’eau.

Il semble qu’un burin très aigu n’ait qu’à suivre

Le trait fin des maisons, les branchages de cuivre

Où le pâle soleil glisse un regard sournois.

Décalque compliqué comme une broderie,

Dont le caprice peut tenter la rêverie

D’un poète amoureux ou d’un peintre chinois.

Le Clavecin

Les pieds branlants et lourds et le ventre fluet,

Moins utile qu’aimé, vieilli comme sa gloire,

Mais d’un attrait pareil à celui d’une histoire,

Le clavecin repose, immobile et muet.

L’œil avait des lueurs et le cœur remuait

A l’entendre. Égayant la grande glace noire,

Il montre avec orgueil quatre octaves d’ivoire

Qu’usa de son pas grave et lent le menuet.

Là dort ensevelie une musique exquise,

Ces vieux airs qu’on dansait en robe de marquise,

Aigrelets et vibrants comme un son de ducat ;

Et le soir, doucement si l’on ouvrait les portes,

Peut-être on entendrait un scherzo délicat

Sous les doigts effilés des châtelaines mortes.

Le Courant

Il faudrait, pour quitter la ville, un vieux bateau,

Suivant l’eau lentement, sans voiles et sans rames.

Sur des nuages blancs aussi blancs que des femmes,

Le ciel d’été, l’azur étendrait son manteau.

Serré dans le granit comme dans un étau,

Le fleuve mord ses bords et glisse en courtes lames ;

Et la ville aux toits bleus tout pailletés de flammes

Parade bruyamment comme sur un tréteau.

Plus de quai ; des maisons d’un étage, des rives ;

Les saules, les bouleaux, les aubépines vives,

Un coin du bien-aimé paysage français.

Les peupliers sont hauts, les collines sont bleues ;

Où donc est la rumeur de foule où je passais ?

Je ne sais pas combien j’ai pu faire de lieues.

Le Désir

La bonté du soleil n’apaise pas nos yeux.

Nous avons les prés clairs où l’eau met des buées,

Les collines aux plis charmants continuées

En des bandes couleur de perle au bord des cieux.

Nos chênes sont si hauts, si vaillants & si vieux

Qu’ils connaissent la foudre et parlent aux nuées.

Les forêts de cent ans que l’on n’a pas tuées

Sont les chœurs où l’accord des voix chante le mieux.

D’où vient qu’ayant les soirs, l’odeur des matinées,

Des peintures en leurs caprices terminées

Par ce que l’harmonie a de tons fins et doux,

Nous sentions nos désirs gonflés comme des voiles ?

Pourquoi les horizons sont-ils jaloux de nous ?

Pourquoi chercher au loin de nouvelles étoiles ?