Les Tourterelles

Cependant qu’étrangère à la nature en fête,

Elle rêvait sans but sur sa couche défaite,

Le soleil frissonnait sur l’or et les damas ;

Le doux air de l’été, qui chasse les frimas,

Chargé de la couleur et du parfum des roses,

Entrait, et redonnait la vie à mille choses.

Le vin était de pourpre, et les cristaux de feu.

Alors, comme, en jouant, deux cygnes d’un lac bleu,

Comme deux lys jumeaux que leur beauté protège,

D’un vol silencieux, deux colombes de neige

Franchirent l’azur vaste et vinrent se poser

Sur la fenêtre ouverte, et dans un long baiser

Se becqueter sans fin en remuant les ailes.

Or, la douce beauté, voyant ces tourterelles,

(Tandis que de la mousse et des feuillages verts

S’exhalaient alentour mille parfums amers,)

Laissait, l’âme enivrée à la brise fleurie,

Dans le bleu de l’amour errer sa rêverie.

Dis-moi, que faisais-tu loin d’elle, ô bel enfant !

Tandis que sur son col et sur son dos charmant

Couraient à l’abandon ses tresses envolées,

Que faisais-tu, perdu sous les longues saulées,

Et que te disaient donc, ô timide rêveur !

Les brises de l’été si pleines de saveur ?

L’étang Mâlo

Il est un triste lac à l’eau tranquille et noire

Dont jamais le soleil ne vient broder la moire,

Et dont tous les oiseaux évitent les abords.

Un chêne vigoureux a grandi sur ses bords,

Et, courbé par le Temps jusqu’aux ondes, étale

Sur la cime des flots sa masse horizontale.

Son feuillage muet se tait malgré le vent ;

Le nymphaea, l’iris, le nénufar mouvant,

Le bleu myosotis et la pervenche sombre

Penchent étiolés, ou meurent sous cette ombre.

Ainsi, quand sur le coeur, dans sa jeune saison,

Amour ! tu fais tomber ta large frondaison

Et tes rameaux géants dont le fardeau l’accable,

Tout s’étiole et meurt sous ton ombre implacable.

Oh ! Quand La Mort

Oh ! quand la Mort, que rien ne saurait apaiser,

Nous prendra tous les deux dans un dernier baiser

Et jettera sur nous le manteau de ses ailes,

Puissions-nous reposer sous deux pierres jumelles !

Puissent les fleurs de rose aux parfums embaumés

Sortir de nos deux corps qui se sont tant aimés,

Et nos âmes fleurir ensemble, et sur nos tombes

Se becqueter longtemps d’amoureuses colombes !

Pour Mademoiselle ***

Amours des bas-reliefs, ô Nymphes et Bacchantes,

Qui, sur l’Ida nocturne, au bruit d’un tambourin,

Les fronts échevelés en tresses provocantes,

Dansiez en agitant vos crotales d’airain !

Vous, plus belles déjà que ces filles du Pinde,

Bayadères d’ébène aux bras purs et nerveux,

Qui bondissez sans bruit sur les tapis de l’Inde !

Avec des sequins d’or passés dans vos cheveux !

Elssler ! Taglioni ! Carlotta ! sœurs divines

Aux corselets de guêpe, aux regards de houri,

Qui fouliez, en quittant le gazon des collines,

Le splendide outremer des ciels de Cicéri !

Ô reines du ballet, toutes les trois si belles !

Qu’un Homère ébloui fera nymphes un jour,

Ce n’est plus vous la Danse, allons, coupez vos ailes !

Éteignez vos regards, ce n’est plus vous l’Amour !

Ronde Sentimentale

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Tout brûlant d’amour, le Ciel dit à l’Onde :

Je ne puis descendre et baiser tes flots,

Ni dans tes beaux yeux, par le soir déclos,

Voir se refléter ton âme profonde.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

La Rose s’entr’ouvre et dit à l’Étoile :

Que n’ai-je, ô ma fleur ! des ailes d’oiseau,

Puisque la madone, avec son fuseau,

File un blanc nuage, et t’en fait un voile !

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

L’Étoile scintille et dit à la Rose :

Je ne puis voler comme un papillon,

Mais je puis, cher astre ! au bout d’un rayon

Boire tous tes pleurs, sans que l’on en cause.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Frémissante encor, l’Onde sous la flamme

Apaise ses flots et dit à l’Azur :

Le meilleur de toi dans mon lit obscur

Sommeille à demi sur mon sein qui pâme.

Sur les gazons verts, le soir nous dansons,

Au clair de la lune, au bruit des chansons.

Sonnet Sur Une Dame Blonde

Sur la colline,

Quand la splendeur

Du ciel en fleur

Au soir décline,

L’air illumine

Ce front rêveur

D’une lueur

Triste et divine.

Dans un bleu ciel,

Ô Gabriel !

Tel tu rayonnes ;

Telles encor

Sont les madones

Dans les fonds d’or.

Toute Cette Nuit Nous Avons

Toute cette nuit nous avons

Relu le vieil ami Shakspere

Aux beaux endroits que nous savons,

Et voici que la nuit expire.

Nous avons longtemps veillé, mais

Nous lisions le poëte unique,

Et la sombre nuit n’eut jamais

Plus d’étoiles à sa tunique.

Phoebé, qu’en riant nous troublons,

Va s’enfuir, et le jour va naître,

Et ma voisine aux cheveux blonds

Viendra se mettre à sa fenêtre.

Ah ! lorsque vous allez venir,

Ma voisine, en jupe de toile,

Nous ne suivrons du souvenir

Aucun beau vers, aucune étoile.

Vous apparaîtrez comme un lys,

Avec votre guimpe croisée,

Au milieu des volubilis

Qui couronnent votre croisée ;

Et nous, nous analyserons,

Sans redouter qu’elle nous mente,

Sous son rideau de liserons

Votre tête simple et charmante.

Voici Le Mois De Mai

Chère, voici le mois de mai,

Le mois du printemps parfumé

Qui, sous les branches,

Fait vibrer des sons inconnus,

Et couvre les seins demi-nus

De robes blanches.

Voici la saison des doux nids,

Le temps où les cieux rajeunis

Sont tout en flamme,

Où déjà, tout le long du jour,

Le doux rossignol de l’amour

Chante dans l’âme.

Ah ! de quels suaves rayons

Se dorent nos illusions

Les plus chéries,

Et combien de charmants espoirs

Nous jettent dans l’ombre des soirs

Leurs rêveries !

Parmi nos rêves à tous deux,

Beaux projets souvent hasardeux

Qui sont les mêmes,

Songes pleins d’amour et de foi

Que tu dois avoir comme moi,

Puisque tu m’aimes ;

Il en est un seul plus aimé.

Tel meurt un zéphyr embaumé

Sur votre bouche,

Telle, par une ardente nuit,

De quelque Séraphin, sans bruit,

L’aile vous touche.

Camille, as-tu rêvé parfois

Qu’à l’heure où s’éveillent les bois

Et l’alouette,

Où Roméo, vingt fois baisé,

Enjambe le balcon brisé

De Juliette,

Nous partons tous les deux, tout seuls ?

Hors Paris, dans les grands tilleuls

Un rayon joue ;

L’air sent les lilas et le thym,

La fraîche brise du matin

Baise ta joue.

Après avoir passé tout près

De vastes ombrages, plus frais

Qu’une glacière

Et tout pleins de charmants abords,

Nous allons nous asseoir aux bords

De la rivière.

L’eau frémit, le poisson changeant

Émaille la vague d’argent

D’écailles blondes ;

Le saule, arbre des tristes vœux,

Pleure, et baigne ses longs cheveux

Parmi les ondes.

Tout est calme et silencieux.

Étoiles que la terre aux cieux

A dérobées,

On voit briller d’un éclat pur

Les corsages d’or et d’azur

Des scarabées.

Nos yeux s’enivrent, assouplis,

A voir l’eau dérouler les plis

De sa ceinture.

Je baise en pleurant tes genoux,

Et nous sommes seuls, rien que nous

Et la nature !

Tout alors, les flots enchanteurs,

L’arbre ému, les oiseaux chanteurs

Et les feuillées,

Et les voix aux accords touchants

Que le silence dans les champs

Tient éveillées,

La brise aux parfums caressants,

Les horizons éblouissants

De fantaisie,

Les serments dans nos cœurs écrits,

Tout en nous demande à grands cris

La Poésie.

Nous sommes heureux sans froideur.

Plus de bouderie ou d’humeur

Triste ou chagrine ;

Tu poses d’un air triomphant

Ta petite tête d’enfant

Sur ma poitrine ;

Tu m’écoutes, et je te lis,

Quoique ta bouche aux coins pâlis

S’ouvre et soupire,

Quelques stances d’Alighieri,

Ronsard, le poëte chéri,

Ou bien Shakspere.

Mais je jette le livre ouvert,

Tandis que ton regard se perd

Parmi les mousses,

Et je préfère, en vrai jaloux,

A nos poëtes les plus doux

Tes lèvres douces !

Tiens, voici qu’un couple charmant,

Comme nous jeune et bien aimant,

Vient et regarde.

Que de bonheur rien qu’à leurs pas !

Ils passent et ne nous voient pas :

Que Dieu les garde !

Ce sont des frères, mon cher cœur,

Que, comme nous, l’amour vainqueur

Fit l’un pour l’autre.

Ah ! qu’ils soient heureux à leur tour !

Embrassons-nous pour leur amour

Et pour le nôtre !

Chère, quel ineffable émoi,

Sur ce rivage où près de moi

Tu te recueilles,

De mêler d’amoureux sanglots

Aux douces plaintes que les flots

Disent aux feuilles !

Dis, quel bonheur d’être enlacés

Par des bras forts, jamais lassés !

Avec quels charmes,

Après tous nos mortels exils,

Je savoure au bout de tes cils

De fraîches larmes !

La Femme Aux Roses

Nue, et ses beaux cheveux laissant en vagues blondes

Courir à ses talons des nappes vagabondes,

Elle dormait, sereine. Aux plis du matelas

Un sommeil embaumé fermait ses grands yeux las,

Et ses bras vigoureux, pliés comme des ailes,

Reposaient mollement sur des flots de dentelles.

Or, la capricieuse avait, d’un doigt coquet,

Sur elle et sur le lit parsemé son bouquet,

Et, — fond éblouissant pour ces splendeurs écloses ! —

Son corps souple et superbe était jonché de roses.

Et ses lèvres de flamme, et les fleurs de son sein,

Sur ces coteaux neigeux qu’elle montre à dessein,

Semblaient, aux yeux séduits par de douces chimères,

Les boutons rougissants de ces fleurs éphémères.

La Fontaine De Jouvences

Il est une fontaine heureuse, dont l’eau tombe

Dans un bassin plus blanc qu’une aile de colombe ;

Cette eau limpide, avec de clairs rayonnements,

Sur les dauphins de marbre éclate en diamants.

Elle rend aux vieillards la jeunesse et la force.

Mille jeunes Cypris, fières de leur beau torse,

Sur l’azur de ses flots qui ne sont point amers

Lèvent un pied plus blanc que la perle des mers.

Celles qui n’aimaient plus les tourterelles blanches,

Et ne tressaillaient pas dans le mois des pervenches,

Ceux que laissaient glacés la Lyre et le bon vin,

Sortent joyeux et beaux de ce Léthé divin ;

Non beaux comme autrefois d’une beauté sévère,

Mais semblables aux Dieux qui boivent à plein verre

Le feu que le Titan pour nous a dérobé,

Et qui puisent le vin dans la coupe d’Hébé.

La Naïde aux yeux bleus, qui pleure goutte à goutte,

Noie au fond de leur cœur la tristesse et le doute,

Et, tournant leur esprit vers les biens éternels,

Leur montre l’Idéal dans les plaisirs charnels.

Voyez-les, souriants, fiers de leur belle taille,

Dans ces riches habits de fête et de bataille

Qui relèvent la mine, et qu’aux siècles anciens

Peignaient avec amour les grands Vénitiens.

Les couples sont épars : de jeunes femmes rousses

Dont les yeux rallumés sont pleins de clartés douces,

Avec leurs amoureux assis sur le gazon

Effeuillent les bouquets de leur jeune saison.

L’une parle à mi-voix, et, comme en un méandre,

Erre par les sentiers de la carte du Tendre ;

Celle-là, fière enfin de vivre et de se voir,

Tantôt joue, et ternit l’acier de son miroir.

Tandis qu’à ses genoux son compagnon étale,

Jeune et fort comme un dieu, la grâce orientale,

Une verse du vin dans le verre incrusté

D’un jeune cavalier debout à son côté.

Plus loin, deux rajeunis, sur la mousse des plaines,

Mêlent dans un baiser les fleurs de leurs haleines ;

Et, seins nus, une vierge en fleur, sans embarras,

Tord ses cheveux luisants qui pleurent sur ses bras.

Dans l’humide vapeur de sa métamorphose,

Blanche encore à demi comme une jeune rose,

Une autre naît au monde, et ses beaux yeux voilés

Argentent l’eau d’azur de rayons étoilés.

Dans les vagues lointains l’une l’autre s’enchantent,

Agitant leurs tambours dont les clochettes chantent,

De galantes beautés, honneur de ces pourpris,

Qui teignent l’air limpide à leur rose souris.

Et tous ces nouveau-nés de qui l’âme ravie

Connaît le prix des biens qui font aimer la vie,

Sans trouble et sans froideur cèdent à leurs désirs,

Et vident lentement la coupe des plaisirs.

Ô doux cygnes chanteurs, vous que la Poésie

Retrempe incessamment dans son onde choisie,

Amis, soyons pareils à ces beaux jeunes gens :

Créons autour de nous des cieux intelligents.

Cherchons au fond du vin les sciences rebelles,

Et l’amour idéal sur les lèvres des belles,

Et dans leurs bras, qu’anime une calme fierté,

Rêvons la Jouissance et l’Immortalité.

La Muse

Près du ruisseau, sous la feuillée,

Menons la Muse émerveillée

Chanter avec le doux roseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,

Gardons que quelque damoiseau

N’apprenne ses chansons nouvelles

Pour aller les redire aux belles.

Un méchant aux plus fortes ailes

Tend mille pièges infidèles.

Gardons-la bien de son réseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

Puisque la Muse est un oiseau,

Empêchons qu’un fatal ciseau

Ne la poursuive et ne s’engage

Dans les plumes de son corsage.

Mère, veillez bien sur la cage

Où la Muse rêve au bocage.

Veillez en tournant le fuseau,

Puisque la Muse est un oiseau.

L’âme De La Lyre

Quand le premier sculpteur eut achevé la Lyre

Et caché dans son sein les chants harmonieux ;

Ouvrier sans défaut, lorsqu’il eut fait sourire

Parmi ses ornements les figures des Dieux,

Et qu’il eut couronné l’instrument de martyre

Avec le vert rameau d’un laurier radieux ;

L’indomptable Titan, à son désir fidèle,

Qui, tout brûlant encor, vers la voûte éternelle

Une seconde fois, tentait de s’envoler,

Fit, pareil au vautour qui devait l’immoler,

Tomber sur le chef-d’oeuvre une blanche étincelle

Du feu resplendissant qu’il venait de voler.

C’est l’âme de la Lyre ; à notre âme invisible

Elle se plaint souvent loin du monde réel,

Souvent, dans une étreinte amoureuse et terrible,

Vient la brûler aux feux de son oeil immortel ;

Et, captive à jamais dans le rhythme inflexible,

Elle aspire sans cesse à remonter au ciel.

Elle meurt du désir qui toujours la dévore

Dans la froide prison des mètres et des vers,

Et tâche, l’oeil perdu parmi les cieux ouverts,

D’entendre encor la voix de cet archet sonore

Qui, si loin du désert où ses chants vont éclore,

Mène dans l’infini le choeur de l’univers.

L’arbre De Judée

Lorsque Mai rougissant rassérène les cœurs

Et que sourit à tous la terre fécondée,

Quand sur les verts gazons Chloris mène des chœurs,

Il fleurit dans le parc un arbre de Judée.

C’est un arbre tout rose, et sans feuilles d’abord,

Un tout harmonieux que rien autre n’égale.

Ses longs rameaux, groupés dans un parfait accord,

Ont l’air de supporter des roses du Bengale.

Quand la feuille leur met son beau satin ouvert,

Ils sont plus doux encore aux regards de l’artiste ;

La pourpre s’adoucit près du feuillage vert,

Et la tendre émeraude encadre l’améthyste.

Puisque c’est à présent que mon arbre fleurit,

Je veux, couché sur l’herbe, oubliant toutes choses,

Dans ses vivants écrins égarer mon esprit,

Et pendant un moment faire des songes roses.

Voyez comme l’azur est calme et reposé,

Comme on se sent heureux sans en savoir les causes,

Comme l’herbe frémit sur le sol arrosé,

Comme le ciel couchant est riche en fleurs écloses !

Sous ces bosquets charmants, épanouis pour eux,

Pleins d’ombrages secrets et de faibles murmures,

Voyez ces beaux enfants, ces couples amoureux

Qui vont en écartant les épaisses ramures.

C’est toi, belle Rosine ! Hélas ! le vert rideau

Nous dérobe tes pieds, les plus charmants du monde.

C’est toi, folle Rosette avec ton Orlando !

Pauvre morte amoureuse, est-ce toi, Rosemonde ?

Quel est ce bruit de cor qui passe dans les bois ?

C’est la chasse qui vient : salut, blanches marquises !

Mettez les cœurs en flamme et le cerf aux abois,

Vos paniers de satin ont des façons exquises.

Près de ce rocher blanc taillé comme un autel,

Ainsi qu’un lévrier l’eau folâtre et se dresse.

Pardieu ! c’est la marquise, avec son air cruel,

Qui se baigne là-bas en nymphe chasseresse.

Il manque un Actéon, ce sera le mari :

Il a tout ce qu’il faut, et pourrait en revendre.

Abbé ! votre musique est un charivari !

Vous soupirez, Églé ! Que vous a fait Silvandre ?

C’est ainsi que je rêve aux temps des Pompadours.

Et lorsqu’un bruit aigu, conne un cri de cigale,

Fait envoler le rêve, il me reste toujours

Mon arbre de Judée aux roses du Bengale.

Le Démêloir

Je sais qu’elle est pareille aux Anges de lumière.

Elle a des rayons d’astre éclos sous sa paupière,

Et je vois aux candeurs de son pied calme et pur

Qu’il a marché longtemps sur les tapis d’azur.

Sa bouche harmonieuse et de charme inondée

Semble, à son doux parfum de roses de Judée,

Avoir vidé la coupe aux noces de Cana,

Et chanté dans les cieux le Salve Regina.

Mais ces tempes de marbre et ce sourcil farouche,

La superbe fierté du front et de la bouche,

Ces rougeurs, ce duvet pleins de défis mordants,

L’insolente fraîcheur de ces tons discordants,

Ces ongles lumineux et ces dents de tigresse

A des instants furtifs trahissent la Déesse.

Quand, pareille aux Vénus que je chante en mes vers,

Sous un grand démêloir d’écaille aux reflets verts

Elle fait ruisseler, en sortant de l’alcôve,

Cette ample chevelure à l’or sanglant et fauve,

Quand ses mains de statue achèvent d’y verser

Le flot d’huile épandu, le soleil fait glisser

Sur ces âpres trésors, qu’à loisir elle baigne,

Un rayon rose au bout de chaque dent du peigne.

Carmen

Camille, en dénouant sur votre col de lait

Vos cheveux radieux plus beaux que ceux d’Hélène,

Égrenez tour à tour, ainsi qu’un chapelet,

Ces guirlandes de fleurs sur ces tapis de laine.

Tandis que la bouilloire, éveillée à demi,

Ronfle tout bas auprès du tison qui s’embrase,

Et que le feu charmant, tout à l’heure endormi,

Mélange l’améthyste avec la chrysoprase ;

Tandis qu’en murmurant, ces vins, célestes pleurs,

Tombent à flots pressés des cruches ruisselantes,

Et que ces chandeliers, semblables à des fleurs,

Mettent des rayons d’or dans les coupes sanglantes ;

Que les Dieux de vieux Saxe et les Nymphes d’airain

Semblent, en inclinant leur tête qui se penche,

Parmi les plâtres grecs au visage serein,

Se sourire de loin dans la lumière blanche ;

Les bras et les pieds nus, laissez votre beau corps

Dont le peignoir trahit la courbe aérienne,

Sur ce lit de damas étaler ses accords,

Ainsi qu’un dieu foulant la pourpre tyrienne.

Que votre bouche en fleur se mette à l’unisson

Du vin tiède et fumant, de la flamme azurée

Et de l’eau qui s’épuise à chanter sa chanson,

Et dites-nous des vers d’une voix mesurée.

Car il faut assouplir nos rythmes étrangers

Aux cothurnes étroits de la Grèce natale,

Pour attacher aux pas de l’Ode aux pieds légers

Le nombre harmonieux d’une lyre idéale.

Il faut à l’hexamètre, ainsi qu’aux purs arceaux

Des églises du Nord et des palais arabes,

Le calme, pour pouvoir dérouler les anneaux

Saints et mystérieux de ses douze syllabes !