Nuages Qu’un Beau Jour À Présent Environne

Nuages qu’un beau jour à présent environne,

Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts,

Vous qui m’apparaissez sur l’azur monotone,

Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;
Vous qui devez bientôt, ayant la sombre face

De l’orage prochain, passer sous le ciel bas,

Mon coeur vous accompagne, ô coureurs de l’espace !

Mon coeur qui vous ressemble et qu’on ne connaît pas.

Ô Ciel Aérien Inondé De Lumière

Ô ciel aérien inondé de lumière,

Des golfes de là-bas cercle brillant et pur,

Immobile fumée au toit de la chaumière,

Noirs cyprès découpés sur un rideau d’azur ;
Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages

Que l’esprit de Sophocle agite avec le vent ;

Temples, marbres brisés, qui, malgré tant d’outrages,

Seuls gardez dans vos trous tout l’avenir levant ;
Parnès, Hymette fier qui, repoussant les ombres,

Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés ;

Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres,

Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés.

Ô Monts Justement Fiers

Ô monts justement fiers de vos pentes arides,

Ô bords où j’égarais mes pas,

Ô vagues de la mer, berceau des Néréides,

Que je fendais d’un jeune bras,
J’ai peur de vous revoir, mais c’est une folie :

Sied-il qu’un coeur comme le mien

Soit assouvi jamais de la mélancolie

De votre charme aérien ?

Quand Je Viendrai M’asseoir Dans Le Vent

Quand je viendrai m’asseoir dans le vent, dans la nuit,

Au bout du rocher solitaire,

Que je n’entendrai plus, en t’écoutant, le bruit

Que fait mon coeur sur cette terre,
Ne te contente pas, Océan, de jeter

Sur mon visage un peu d’écume :

D’un coup de lame alors il te faut m’emporter

Pour dormir dans ton amertume.

Quand Pourrai-je, Quittant Tous Les Soins Inutiles

Quand pourrai-je, quittant tous les soins inutiles

Et le vulgaire ennui de l’affreuse cité,

Me reconnaître enfin, dans les bois, frais asiles,

Et sur les calmes bords d’un lac plein de clarté ?
Mais plutôt, je voudrais songer sur tes rivages,

Mer, de mes premiers jours berceau délicieux ;

J’écouterai gémir tes mouettes sauvages,

L’écume de tes flots rafraîchira mes yeux.
Ah, le précoce hiver a-t-il rien qui m’étonne ?

Tous les présents d’avril, je les ai dissipés,

Et je n’ai pas cueilli la grappe de l’automne,

Et mes riches épis, d’autres les ont coupés.

Quand Reviendra L’automne Avec Les Feuilles Mortes

Quand reviendra l’automne avec les feuilles mortesQui couvriront l’étang du moulin ruiné,Quand le vent remplira le trou béant des portesEt l’inutile espace où la meule a tourné,Je veux aller encor m’asseoir sur cette borne,Contre le mur tissé d’un vieux lierre vermeil,Et regarder longtemps dans l’eau glacée et morneS’éteindre mon image et le pâle soleil.

Rompant Soudain Le Deuil

Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux,

Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne,

Sur l’eau, sur le tardif parterre et dans mes yeux

Tu verses ta douceur, pâle soleil d’Automne.
Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur,

Que la feuille pourrisse et que le vent l’emporte !

Laisse l’eau s’assombrir, laisse-moi ma douleur

Qui nourrit ma pensée et me fait l’âme forte.

Roses, En Bracelet

Roses, en bracelet autour du tronc de l’arbre,
Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre
D’où s’élance un jet d’eau,

Roses, je veux encor tresser quelque couronne
Avec votre beauté,
Et comme un jeune avril embellir mon automne
Au bout de mon été.

Tantôt Semblable À L’onde

Tantôt semblable à l’onde et tantôt monstre ou tel
L’infatigable feu, ce vieux pasteur étrange
(ainsi que nous l’apprend un ouvrage immortel)
Se muait. Comme lui, plus qu’à mon tour, je change.

Car je hais avant tout le stupide indiscret,
Car le seul juste point est un jeu de balance,
Qu’enfin dans mon esprit je conserve un secret
Qui remplirait d’effroi l’humaine nonchalance.

Le Grain De Blé Nourrit

Le grain de blé nourrit et l’homme et les corbeaux.

L’arbre palladien produit la douce olive,

Et le triste cyprès, debout sur les tombeaux,

Balance vainement une cime plaintive.
Hélas ! N’as-tu point vu ta plus chère amitié

Etaler à tes yeux la face du vulgaire ?

Tu ne sais pas languir et souffrir à moitié :

Quand tu reprends ton coeur, c’est qu’il n’en reste guère.
Que ce soit dans la ville ou près des flots amers,

Au fond de la forêt ou sur le mont sinistre,

Va, pars et meurs tout seul en récitant des vers :

Ce sont troupeaux encor les cygnes du Caystre.

Me Voici Seul Enfin

Me voici seul enfin, tel que je devais l’être :
Les jours sont révolus.
Ces dévouements couverts que tu faisais paraître
Ne me surprendront plus.

Le mal que tu m’as fait et ton affreux délire
Et ses pièges maudits,
Depuis longtemps déjà les cordes de la lyre
Me les avaient prédits.

Au vent de ton malheur tu n’es en quelque sorte
Qu’un fétu ballotté ;
Mais j’accuse surtout celui qui se comporte
Contre sa volonté.

Mélancolique Mer Que Je Ne Connais Pas

Mélancolique mer que je ne connais pas,

Tu vas m’envelopper dans ta brume légère

Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas,

Et j’oublierai soudain et la ville et la terre.
Ô mer, ô tristes flots, saurez-vous, dans vos bruits

Qui viendront expirer sur les sables sauvages,

Bercer jusqu’à la mort mon coeur, et ses ennuis

Qui ne se plaisent plus qu’aux beautés des naufrages ?

Je Vous Revois Toujours, Immobiles Cyprès

Je vous revois toujours, immobiles cyprès,

Dans la lumière dure,

Découpés sur l’azur, au bord des flots, auprès

D’une blanche clôture :
Je garde aussi les morts ; elle a votre couleur,

Mon âme, sombre abîme.

Mais je m’élance hors la Parque et le malheur,

Pareil à votre cime.

Le Coq Chante Là-bas ; Un Faible Jour Tranquille

Le coq chante là-bas ; un faible jour tranquille

Blanchit autour de moi ;

Une dernière flamme aux portes de la ville

Brille au mur de l’octroi.
Ô mon second berceau, Paris, tu dors encore

Quand je suis éveillé

Et que j’entends le pouls de mon grand coeur sonore

Sombre et dépareillé.
Que veut-il, que veut-il, ce coeur ? malgré la cendre

Du temps, malgré les maux,

Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre

Se couvre de rameaux ?

Adieu, La Vapeur Siffle,

Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ;

Dans la nuit le train passe ou c’est l’ancre qu’on lève ;

Qu’importe ! on vient, on part ; le flot soupire : adieu !

Qu’il arrive du large ou qu’il quitte la grève.
Les roses vont éclore, et nous les cueillerons ;

Les feuilles du jardin vont tomber une à une.

Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons

Et comme le bonheur s’envole l’infortune.