Soir D’hiver

L’étoile a des frissons dans la sphère divine.

HENRY MURGER

L’eau pleure au clair bassin des larmes de cristal,

Le pré s’est revêtu d’une robe argentée,

Des lueurs ont blanchi le ciel oriental

Et la lune apparaît dédaigneuse et lactée.
Le vent souffle du nord et le froid est fatal.

Malheur à qui n’a pas de demeure abritée,

Où la bouilloire au feu dit son chant de métal !

Malheur à qui suit seul la route désertée !
La terre est dure à l’homme et la mort est dans l’air.

Et tandis que par l’astre atteint d’un blanc éclair

Tout mur se dresse ainsi qu’un monument de marbre,

Telle qu’une âme prête à s’en aller d’ici,

Sur le bois noir, au bord de l’horizon, voici

Vénus comme une flamme entre les branches d’arbre.

Soupir

I.

Sans le soupir le monde étoufferait.

AMPÈRE
Rêves, anxiétés, soupirs, sanglots, murmures,

Vœux toujours renaissant et toujours contenus,

Instinct des cœurs naïfs, espoir des têtes mures,

O désirs infinis, qui ne vous a connus ?
Les vents sont en éveil, les hautaines ramures

Demandent le secret aux brins d’herbe ingénus,

Et la ronce épineuse, où noircissent les mûres,

Sur les sentiers de l’homme étend ses grands bras nus.
 » Où donc la vérité ?  » dit l’oiseau de passage.

Le roseau chancelant répète :  » Où donc le sage ?  »

Le bœuf à l’horizon jette un regard distrait,
Et chaque flot que roule au loin le fleuve immense

S’élève, puis retombe et soudain reparaît

Comme une question que chacun recommence.
II.
A vingt ans, quand on a devant soi l’avenir,

Parfois le front pâlit. On va, mais on est triste ;

Un pressentiment sourd qu’on ne peut définir

Accable, un trouble vague à tout effort résiste.
Les yeux brillants hier demain vont se ternir.

Les sourires perdront leurs clartés. On existe

Encor, mais on languit. On dit qu’il faut bénir,

On le veut, mais le doute au fond du cœur subsiste.
On se plaint, & partout on se heurte. Navré,

On a la lèvre en feu, le regard enfiévré.

Tout blesse, et pour souffrir on se fait plus sensible.
Chimère ou souvenir, temps futur, temps passé,

C’est comme un idéal qu’on n’a pas embrassé,

Et c’est la grande soif : celle de l’impossible !

Tous Les Rires D’enfant

Vos visages sont doux, car douce est votre voix.

ANDRÉ CHENIER
Tous les rires d’enfant ont les mêmes dents blanches ;

Comme les rossignols dans les plus hautes branches,

Les moineaux dans les trous du mur,

Au rebord des longs toits comme les hirondelles,

Leur céleste gaîté s’envole à tire-d’ailes

Avec un son serein et pur.
Nul n’est favorisé dans l’immense partage :

Richesse et pauvreté n’y font pas davantage ;

Le rire, ce grand niveleur,

Sur tous les fronts répand la joie égalitaire.

Et c’est comme un écho qui fait vibrer la terre,

Et viendrait d’un monde meilleur.

Innocence, clarté ! leur âme est une aurore

Que la vie en passant n’a pas troublée encore

Dans son épanouissement ;

Et, doux chanteurs des nids plus étroits ou plus frêles,

Les plus humbles, avec leurs petites voix grêles,

Ont le plus frais gazouillement.
Ainsi plus tard, aux jours que l’épreuve dévore,

On trouve des vieillards dont la lèvre incolore

Recèle un sourire ingénu.

Leurs tranquilles regards sont remplis de lumière :

On dirait un reflet de leur aube première,

Un rayon d’avril revenu !
On sent en leur parole une indulgence exquise,

Et la suavité de la paix reconquise

Ennoblit leur sainte candeur.

Enfant pur, aïeul blanc, devant eux on s’incline ;

Qui les voit, fleur naïve ou tremblante ruine,

Révère la même splendeur.
Car la vieillesse touche au ciel comme l’enfance :

L’une y retourne et l’autre en vient. La morne offense

Des ans et du malheur s’enfuit.
Le coucher du soleil à son lever ressemble,

Et, diamants tous deux, souvent roulent ensemble

Les pleurs de l’aube et de la nuit.

Lune D’avril

Voici briller la lune blanche.

THEOPHILE GAUTIER
Déployant ses ailes de cygne

Au vol lent et capricieux,

Le clair de lune me fait signe

Et m’entraîne au loin sous les cieux.
Il franchit les lacs et les fleuves,

Baise les yeux clos des cités,

Et, se riant des grilles neuves,

Il s’en vient aux parcs désertés.
Il écarte l’ombre importune

Avec un geste familier ;

Puis il descend une par une

Les marches du blanc escalier.
Il s’en va retroussant sa robe

Le long de l’humide sentier

Et, de ce de là, se dérobe

Entre le houx et l’églantier.
Je le vois errer d’arbre en arbre

Comme un doux poëte étonné,

Et prêter des blancheurs de marbre

Au banc de pierre abandonné.
C’est ici que, las de sa course,

Rêveur il s’assied longuement,

Jetant aux flots clairs de la source

De la poudre de diamant.
Il endort les roses fleuries,

Il verse la rosée aux lys,

Il étend des blés aux prairies

Son manteau d’argent aux longs plis.
Ainsi promeneur pâle & triste,

Hôte des tombeaux délaissés,

Ami du chat et de l’artiste,

Protecteur des nids menacés,
Là-bas échevelant le saule

Qui pleure les morts oubliés

Et chargeant sur sa blanche épaule

Les linceuls qu’il a déliés,
Jusqu’à l’heure où soudain rougies

Les ténèbres font place au jour,

Il erre, ô faiseur d’élégies,

O grand enchanteur de l’amour !

Au Large

Lest de l’âme, pesant bagage,

Trésors misérables et chers,

Sombrez.

Théophile Gautier.
Aux pays des autres étoiles,

Aux lointains pays fabuleux,

Le vaisseau sous ses blanches voiles

Nage au gré des flots onduleux.
Le ciel et l’Océan s’unissent

Au bord de l’horizon enfui ;

Les lourdes vagues s’aplanissent

Avec un long soupir d’ennui.
Dans cette immensité sans terme

Où se perd, tombe et meurt le vent,

Le sillage qui se referme

Marque seul la marche en avant.
Ô tristesse indéfinissable !

Accablement toujours nouveau !

Ne pas voir même un grain de sable,

Ne pas même entendre un écho !
Ici, rien que la mer sans grèves,

Là, rien que l’ombre des agrès,

Rien à l’avenir que des rêves,

Rien au passé que des regrets !
La semaine suit la semaine,

Le flot que le flot submergea

Au gouffre, dans sa chute, emmène

Chaque heure qui sonne, et déjà
L’aube a d’éclatantes nuances,

Le soir des couchants orangés,

Flamboîments et phosphorescences

A nos ciels d’Europe étrangers.
Des formes d’astres inconnues,

Vaisseaux par Dieu même conduits,

Îles, perles ou fleurs des nues,

Brodent le bleu manteau des nuits.
Mais cette splendeur qui décore

Le vaste infini déroulé

Est d’un aspect plus triste encore

Aux yeux tristes de l’exilé.
Et la petite maison basse,

Frère, où sont ta mère et tes sœurs,

Pour ton cœur avait plus d’espace,

Pour ton regard plus de douceurs.

Automnales

Doux vents d’automne, attiédissez l’amie!

SAINTE-BEUVE
I.
Voici les vents du sud qui font tomber les fruits

Et s’entr’ouvrir parfois les âmes plus aimées.

Ils passent sur mon front en ondes parfumées,

Hérauts des souvenirs et des espoirs détruits.
Chaque feuille qui vole aux désirs éconduits

Me ramène. J’entends bruire les ramées

Comme les mille voix confuses, animées,

Des rêves dont les cœurs de vingt ans sont séduits.
Que veulent-ils, ces vents qui font courber les branches,

Qui tendent le ciel bleu de fines gazes blanches,

Et gonflent le raisin de soupirs attiédis ?
Que veulent-ils encore à cette âme songeuse

Qu’ils appellent, captive aux essors interdits,

Et qui brise aux murs clos son aile voyageuse ?
II.
O nature, pourquoi ces sentiers ombragés

Qu’on dirait faits exprès pour y passer ensemble ?

Pourquoi l’écho tapi dans les bois, et qui semble

Attendre, curieux, les aveux échangés ?
Pourquoi les chants du nid aux buissons bocagers,

La ronce s’enlaçant au tronc svelte du tremble,

Au lys, comme un baiser, la goutte d’eau qui tremble,

Ces souffles, de l’Amour trop subtils messagers ?
Pourquoi ? Sinon qu’en tes maternelles tendresses,

Il te plairait d’unir toutes les allégresses,

De mêler notre joie a l’extase des cieux.
Il n’est rien, pour nous rendre heureux, que tu ne veuilles,

Et bientôt, exauçant nos vœux capricieux,

Voici les vents du nord qui vont mordre les feuilles.
III.
Mais vents du nord ni vents du sud n’y feront rien ;

Nous ne serons jamais heureux. Les solitudes

Prennent en vain leurs plus tranquilles attitudes ;

Le lys des près en vain s’en fait le doux gardien.
En vain le sentier ouvre au discret entretien

Ses retraits tout remplis de molles quiétudes ;

Ni les déloyautés, ni les ingratitudes

Ne lâcheront le cœur serré de leur lien.
L’homme voit partout l’homme, et son âme abattue,

A l’haleine du mal qui l’opprime et la tue

Ploie et cède vaincue en sa stérilité.
Car tous les ceps n’ont pas de grappes savoureuses,

Je sais des fleurs sans graine et des ciels sans été,

Et sans cher avenir des jeunesses fiévreuses.
IV.
J’ai tort, n’est-il pas vrai ? jours exquis, jours dorés,

De forcer mon esprit jusqu’à ce qu’il oublie

Les trésors de langueur et de mélancolie

Qu’a vos poëtes seuls en ce mois vous offrez.
Que sont auprès de vous, ô concerts ignorés,

Les bruits dont mon oreille est maintenant remplie,

Et l’humaine raison, et l’humaine folie,

Et dans tous nos échos nos vers plus admirés ?
Le ruisseau qui s’égrène en rondes gouttelettes,

La fleur qui livre au vent ses fraîches cassolettes,

Le sentier qui s’en va tout rêveur devant lui,
Le nuage, l’oiseau, le rayon, ce qui doute

Et ce qui change, tout parlerait aujourd’hui

-Oui, mais le cri d’amour du monde qu’on écoute !
Septembre 18

Bonheur

Et les beaux jours sont pour moi

les plus pénibles.

SENANCOURT
Été vertigineux, négation des pleurs,

Nuits blanches, soirs dorés, aubes resplendissantes,

Épanouissement d’étoiles et de fleurs,

Ivresse magnétique aux effluves puissantes :

Été vertigineux, négation des pleurs !
La nature aujourd’hui rit de son large rire

Et la vibration en émeut les forets.

D’un trait d’or le soleil au zénith vient l’écrire,

La joie en a couru des vignes aux guérets :

La nature aujourd’hui rit de &son large rire.
Notre faiblesse est grande à porter le bonheur,

Le vent n’est pas si fort que cette douce haleine.

Cependant que la terre exaltait le Seigneur,

Mon âme a débordé comme une coupe pleine.

Notre faiblesse est grande à porter le bonheur.
Nous n’avons plus la foi de l’heure inespérée.

Sur ma lèvre tremblaient les mots du paradis,

Ceux par qui le ciel s’ouvre à l’extase sacrée.

Ces mots que je savais, je ne les ai pas dits.

Nous n’avons plus la foi de l’heure inespérée.
Le cœur énervé cède à la fatalité.

Quand vient l’amour avec le bonheur pour amorce,

Nous le regardons fuir d’un œil désenchanté,

Nous demeurons passifs, nous n’avons pas la force.

Le cœur énervé cède à la fatalité.

Ce Soir, Quand La Ville Engourdie

A qui je pense, hélas! Loin du toit où vous êtes ?

Enfants, je pense à vous

VICTOR HUGO
Ce soir, quand la ville engourdie

S’éveille à l’heure où le jour fuit,

La strada se remplit de bruit,

Le golfe au soleil s’incendie.
Et par l’ombre enfin enhardie,

Dès que Venus dans le ciel luit

Au premier souffle de la nuit

S’ouvre la fenêtre agrandie.
Les enfants sont là, seuls, en deuil :

De sa frêle voix cristalline,

Bébé chante :  » A la Mergelline  »
Ninon guette leur père au seuil,

Et, laissant les jeux éphémères,

Margot songe aux devoirs des mères.
II.
Car, ô pauvres parents navrés,

Si l’enfant bien-aimé succombe,

Vous suivez presque la colombe

Dans son vol aux cieux azurés,
Et vous savez que vous irez

Rouvrir bientôt pour vous sa tombe ;

Mais, quand c’est la mère qui tombe

Laissant les siens désespérés
Celui qu’un tel chagrin dévore,

En deuil aussi, plus seul encore,

Au retour sonde l’horizon.
Père, époux, sa peine est pareille :

Ses enfants, nul ne les surveille,

Et plus de femme à la maison !

Dédicace

A MA GRANDMÈRE
Quand tu m’as demandé ce livre des Stoïques,

O mère qui n’es plus, tes lèvres héroïques

Retenaient le soupir par l’agonie étreint ;

Mourante, et cependant presque debout encore,

Le regard éclairé de la splendide aurore

Qui luit au ciel pour nous lorsqu’ici tout s’éteint,

Tu t’élevais déjà vers le monde invisible ;

Et ton courage calme et ta force paisible,

Bravant l’âpre douleur de l’adieu déchirant,

Dans la simplicité de ta bonté sereine,

Nous montraient cette tombe ou le temps nous entraîne,

Où l’éternité nous reprend.
Ainsi, comme le but de la route suivie

Comme le dernier mot des leçons de ta vie,

Tu nous laissais le saint exemple de ta mort.

Jamais tu n’avais eu dans ta jeunesse fière

Plus de grandeur, d’amour, de joie et de lumière

Qu’à cet instant sublime en ce suprême effort.

Comme si des rayons sortaient de tes paroles,

Jamais nous n’avions vu de telles auréoles

Détacher ton front blanc sur le fond noir des nuits ;

Et jamais, accablés sous une épreuve telle,

Nous n’avions mieux senti l’espérance immortelle

Naître pour nous des jours enfuis.
C’est alors cependant que tu t’es souvenue,

Et que, pressant ma main dans ta main retenue,

T’efforçant de sourire et de me regarder,

Tu m’as dit :  » Donne-moi dans ton livre une place ;

Je ne le verrai pas, car il reste et je passe,

Et mon deuil va peut-être encor le retarder ;

Mais pourtant j’aimerais, même au bord de la tombe,

Même à l’heure où pour moi tout s’efface et retombe,

A voir mon nom écrit sur la feuillet premier.  »

Des larmes ont scellé ma promesse, et ce livre,

O grand’mère, aujourd’hui qu’à son sort je le livre,

Je te le donne tout entier.
Prends-le donc sous ta garde et reçois-en l’hommage,

Et, si peu de valeur qu’il ait, dans mainte page

Reconnais tes récits et sens battre ton cœur.

– Ah ! que de fois, jadis, à tes genoux assise,

Pressant à l’épuiser ta patience exquise

Et venant, grâce à toi, reprendre au temps vainqueur

Quelques-uns des trésors cachés dans ta mémoire,

Je t’ai redemandé la chanson ou l’histoire

Qui me faisait sourire et te faisait pleurer !

Que de fois, en souci de ces choses fanées

Et par toi remontant le fleuve des années,

J’ai tenté de les recouvrer !
Ou, de même inutile & trop souvent oisive,

Comme un contraste avec ma tristesse pensive,

Comme un but proposé que je ne puis courir,

Moi qui vis au-dedans cachée & repliée

Et, plaintive alouette à sa cage liée,

Sais seulement chanter &, s’il le faut, souffrir,

Que de fois j’évoquai devant le seuil plus sombre

L’émouvant souvenir des misères sans nombre

Que tu sus, non guérir, hélas ! mais soulager,

Et, m’oubliant enfin moi-même pour te suivre,

Avec ces malheureux qui te devaient de vivre,

Que de fois j’ai cru partager !
Entre nous deux ainsi c’était un doux échange

Tout odorant pour moi d’un parfum sans mélange,

J’étais ta poésie & toi ma charité.

Comme autrefois l’enfant dans tes bras endormie,

Ou sur ses petits pieds avec peine affermie,

Quand tu l’aidais dans sa naissante liberté,

Tu berçais de tex vœux ma jeune renommé,

Et, d’un nouvel espoir pour elle ranimée,

Tu mettais ton plaisir à voir mes premiers pas,

Tandis qu’auprès de toi rénovant ma pensée,

Je fixais dans cette œuvre à ta tombe adressée

Ce que tu m’avais dit tout bas.
Car le temps a passé des luttes douloureuses,

Et par le temps aussi mes larmes plus peureuses

Dans l’ombre & le silence ont appris à couler.

J’ai du voiler aux yeux le secret de mon âme

Et mettre désormais la main devant la flamme

Pour la garder du vent qui pouvait la troubler.

Et si quelques rayons transparaissent encore

Entre mes doigts que leur lueur empourpre & dore,

Si mon front, seul frappé de leur rose reflet,

Penche en avant ainsi qu’au poids d’une couronne,

Ma voix a tu l’aveu que mon cœur abandonne

Et qui sur mes lèvres volait.
Ce livre est donc à toi dans sa mélancolie,

O grand’mère, &, fleur triste en son bouton pâlie,

A ton cher souvenir je viens le consacrer.

C’est plus une prière encore qu’une offrande,

Car, si j’ai su parler de vertu simple & grande,

C’est que tu me la fis connaître & vénérer.

Toi donc, en qui j’ai vu l’âme de deuils brisée,

Dominant par la foi la nature épuisée,

Soumettre la mort même a l’élan de l’esprit,

Étends la main sur moi qui me trouble & m’effraie

Et permets que j’honore en toi la gloire vraie,

Celle qui jamais ne périt !
Les Ormes, janvier 1870.

Il Sera Grand Et Fort

Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange

VICTOR HUGO
 » Il sera grand et fort, il est déjà si tendre !

Dans ses yeux si profonds le regard est si doux !

Je vois son cœur s’ouvrir et son esprit s’étendre,

Car ce petit enfant c’est mon fils, voyez-vous.
O mon trésor, ce soir pourquoi te faire attendre,

Laisser ton livre ouvert auprès des tes joujoux,

Et, tout à coup muet, ne plus me faire entendre

Ces petites chansons qui font l’oiseau jaloux ?
Auprès de mon fauteuil ta chaise reste vide,

La nuit silencieuse a couvert l’horizon, –

L’enfant de mon amour n’est plus dans la maison.
Seigneur, le ciel est noir et le sépulcre avide

Et moi qui, si souvent dans l’ardeur de ma foi,

Tentai de consoler des pères comme moi !  »
II.
– Pour ce petit enfant tant d’espoirs et d’alarmes !

O père, regardez au-dessus du berceau :

Voyez la mort qui vient, ange aux divines armes,

Et qui dans un baiser le marque de son sceau.
Pour ce petit enfant tant de deuil et de larmes !

O père, regardez par delà le tombeau,

Voyez l’avenir prendre au passé tous ses charmes,

L’éternité joyeuse en un ciel toujours beau.
Pour ce petit enfant n’enviez plus ce monde

Qui souille quelquefois et sans cesse meurtrit :

Dieu l’a guéri de vivre avant qu’il en souffrît.
O père, aimez pour lui votre douleur féconde,

Ce baptême par qui vous êtes triomphant,

Et que Dieu vous envoie au nom de votre enfant !

Immortalité

C’était au lieu d’un chêne une forêt nouvelle.

VICTOR DE LAPRADE
Le chêne dans sa chute écrase le roseau,

Le torrent dans sa course entraîne l’herbe folle ;

Le passé prend la vie, et le vent la parole,

La mort prend tout : l’espoir et le nid et l’oiseau.
L’astre s’éteint, la voix expire sur les lèvres,

Quelqu’un ou quelque chose à tout instant s’en va.

Ce qui brûlait le cœur, ce que l’âme rêva,

Tout s’efface : les pleurs, les sourires, les fièvres.
Et cependant l’amour triomphe de l’oubli ;

La matière que rien ne détruit se transforme ;

Le gland semé d’hier devient le chêne énorme,

Un monde nouveau sort d’un monde enseveli.
Comme l’arbre, renaît le passe feuille à feuille,

Comme l’oiseau, le cœur retrouve sa chanson ;

L’âme a son rêve encore et le champ sa moisson,

Car ce que l’homme perd, c’est Dieu qui le recueille.
Champollon, septembre 18

Jour Tombant

Rien ne finit, rien ne commence,

Ce n’est ni la nuit ni le jour.

LECONTE DE LISLE
Sur le ciel gris rosé l’extrémité des branches

Se découpe légère et frissonnante au vent ;

L’heure est chaude ; le soir ouvre aux visions blanches,

Et par les près fauchés elles s’en vont rêvant.
Elles s’en vont rêvant de leurs sœurs les chimères

Qui portaient dans leur robe un songe à chaque pli,

Espoirs, rayons perdus, décevances amères,

Souvenirs lumineux émergeant de l’oubli.
Et les souffles subtils pleins d’odorante flamme,

Qui font pâmer les fleurs sur le foin renversé,

Savent encore emplir de vertiges mon âme,

Lyre toujours vibrante au contact du passé.
Dans la nuit palpitaient des ailes de pensées,

Comme si mille oiseaux, se croisant sur mon front,

Avaient chanté pour moi leurs hymnes cadencées,

Avant de s’envoler au ciel clair & profond.
– Pourquoi rire ? les pleurs sont si près de la joie.

Dans l’ombre douloureuse ou le sort l’a jeté,

Il n’est espoir si cher que mon cœur ne renvoie ;

Il n’est amour si pur dont mon cœur n’ait douté.
– Pourquoi pleurer ? la joie est si proche des larmes.

Toute ombre dans son sein porte l’espoir du jour.

Il n’est malheur si rude ou ne soient quelques charmes,

Il n’est bonheur si doux qu’on ne doive à l’amour.
– Pourquoi chercher en vain une paix éphémère ?

Ouvrir trop tôt son cœur, ou trop tôt le fermer ?

Voici la vision, l’idéal, la chimère :

Rire, pleurer, chanter et toujours plus aimer !
Sur le ciel assombri l’extrémité des branches

Se découpe plus lourde et frissonnante au vent ;

Le soir n’a point de lune, adieu, visions blanches !

Et par les près fauches je m’en reviens rêvant.

JUIN 18

La Combe

En vain elle s’est dit que la campagne est belle.

Sainte-Beuve.

Non, plus pour aujourd’hui, plus de grandes pensées,

De saintes questions à la hâte embrassées,

D’énergiques efforts, d’élans fiers et hardis.

Mon esprit est lassé, mes doigts sont engourdis.

L’automne est la saison des rêves, nous y sommes,

Elle parle ; rêvons, et laissons là les hommes,

Leur bruit et leur destin. Prenons à notre choix

L’un des sentiers fleuris qui mènent dans les bois.

Les colchiques aux prés, les bruyères aux pentes

Ont semé leurs bouquets sur les mousses rampantes.

L’âcre odeur de la menthe et du genévrier

Se répand ; et l’oiseau qui va s’expatrier,

Triste des longues nuits déjà froides, murmure

Comme un adieu plaintif sous l’humide ramure.

On a cassé les noix et foulé le raisin ;

Et chantant le vieil air qui doit charmer l’essaim,

On a volé leur miel aux abeilles jalouses.

L’ombre oblique des bois descend sur les pelouses ;

Il fait bon cheminer à petits pas, cherchant

Un vers dans sa mémoire et l’alouette au champ.

Il fait bon s’attarder le long de la ravine

Comme l’humble ruisseau que l’oreille y devine,

Et qui s’y perd cent fois de crainte d’arriver ;

Il y fait bon s’asseoir au soleil et rêver.

Car l’arrière-saison est clémente aux poètes,

Et, mieux que le printemps aux ardeurs inquiètes,

Mêle aux songes trop chers un doux apaisement.

Les songes ! mais pourquoi toujours eux ? — Vainement

Aujourd’hui je voudrais en avoir les mains pleines

Et les jeter aux vents, aux cieux, aux flots, aux plaines,

Rouge de ma faiblesse et n’y résistant pas,

Vainement je les glane et les pleure tout bas,

Ô derniers épis d’or de la moisson coupée ! —

Je ne puis oublier combien ils m’ont trompée.

Et, le charme une fois rompu, les bois sont sourds,

Les colchiques muets, les sentiers sans détours ;

Je ne sais plus saisir le sens caché des choses,

Et la vie assombrit les lointains les plus roses.

Le Départ

Ah ! La patrie est belle & l’on perd à changer.

THEOPHILE GAUTIER
On s’aimait. Dans un autre on avait mis sa vie :

Aux douceurs d’être ensemble on bornait son envie ;

On se sentait heureux rien qu’à se regarder.

On n’avait pas besoin de se le demander :

On savait qu’on pouvait s’appuyer l’un sur l’autre,

Et qu’ayant tout commun, on devait dire nôtre

Quand on pensait en rêve au futur coin du feu.

Et voilà qu’on se quitte et qu’on se dit adieu ;

Que l’un part en pleurant, que l’autre seule reste,

Et que cet avenir qu’on croyait si modeste,
Avec tous les projets les plus ambitieux,

Fuit et s’évanouit comme l’aurore aux cieux.

Le bruit des pas se perd, la porte se referme

Tout est fini. L’attente et l’absence sans terme

Remplacent maintenant l’intimité. Les ans

Vont peut-être passer douloureux et pesants

Avant qu’on se retrouve et qu’on se réunisse.

Puis, comme un jour suffit pour que la fleur jaunisse,

O vain retour ! peut-être alors on ne sera

Plus du tout ce que l’on était. On jugera

Au lieu d’aimer ; le cœur, roidi par l’habitude

De l’effort, du silence et de la solitude,

N’aura plus ses naïfs et tendres mouvements.

Peut-être on sera vieux près des chenets fumants,

Et on blessera par la raison bien triste

Que depuis trop longtemps l’un sans l’autre on existe.

Ou peut-être un malheur qu’on ne prévoyait pas,

Entre ceux qui naguère allaient du même pas,

Interviendra : l’oubli sous sa nuit redoublée,

Creusant au souvenir une tombe isolée,

Éteindra dans les cœurs tout espoir, tout désir.

Bientôt on ne pourra plus seulement saisir,

Dans cette ombre indistincte où se perd la mémoire,

Les traits ensevelis d’une si vieille histoire.
Rien n’existera plus de tout ce qu’on aimait ;

Et si le sort, comblant vos premiers vœux, vous met

L’un en face de l’autre, on se regarde à peine

Et le dernier anneau de cette longue chaîne

Est rompu par ce mot que chacun dit : Trop tard !
Frère, je n’ai jamais pu voir aucun départ

Sans qu’émue aussitôt par ces sombres pensées,

Je sentisse en mon cœur ces craintes amassées,

Et sans que j’aperçusse au lointain se former

L’orage que le plus doux ciel peut renfermer ;

Car tout départ pour moi retrace une autre perte,

Et la Mort peut entrer par cette porte ouverte.
N’importe ! poursuivons et marchons toujours droit

Dans la route épineuse ou le sentier étroit ;

Plus le devoir est grand, plus il est difficile.

Le destin nous sépare : il me garde et t’exile,

N’importe, soyons fiers et plus forts que ses coups.

Si nous tombons jamais, ne tombons qu’à genoux

Et pour nous relever avec plus d’héroïsme.

Que le doux Évangile et l’âpre stoïcisme,

Comme deux guides sûrs qui nous ont pris au seuil,

Nous soutiennent, tremblants, jusqu’à notre cercueil.

L’un portant le fer rouge et l’autre l’huile pure,

Qu’ils viennent tour à tour panser notre blessure,

Qu’ils nous parlent de foi, de paix et de pardon,

Et Dieu fasse de nous ce qu’il jugera bon !
Janvier 1869.

Les Vieilles Gens

LA MÈRE JACQUELINE.
La cour était petite, étroite, sale et sombre:

Le corps de la maison y projetait son ombre.

La porte entre-bâillée, au battant chancelant,

Laissait voir le chemin de poussière tout blanc.

Des iris hérissaient de leurs vertes épées

Les crêtes du mur noir sur le ciel découpées.

Des oiseaux au soleil chantaient dans le lointain,

Et c’était le printemps, et c’était le matin.

Au milieu de la cour la vielle était assise :

Son front bas et ridé, sa prunelle indécise

Et trouble ne gardait plus rien d’intelligent ;

Cruel, l’age insultait à ses cheveux d’argent

Et la courbait infirme et pauvre en l’attitude.

Qu’ont seuls le dénûment et la décrépitude.

Tout près d’elle, cousant avec activité,

Petite, blonde, blanche et rose de santé,

Une enfant de quinze ans lui tenait compagnie.

– La porte était ouverte et la route aplanie,

Les moineaux sur le toit épelaient leur chanson ;

Et le fils du voisin, jeune et hardi garçon,

Passait rasant le mur et regardant derrière

Pour saluer de loin la gentille ouvrière.

Et, tandis que tous deux rougissaient et tremblaient

Et, timides, des yeux seulement se parlaient,

Que la vielle disait, un instant amusée :

 » C’est donc pourquoi tu viens tant près de moi, rusée !  »

Je voyais, leur faisant des signes de la main,

L’Amour qui s’avançait rieur par le chemin.
LE GRAND-PéRE.
Il vivait pauvre, seul, sans amis, sans famille,

Avec le dernier fils de sa petite-fille,

Frêle enfant qu’autrefois il avait pris mourant

Sur le lit où la mère était morte. Cet homme

Etait très-vieux, très-doux, très-bon, très-triste et, comme

Il avait travaillé toujours, très-ignorant.
Plus courbé, plus usé par sa longue misère

Que par ses ans, n’ayant jamais le nécessaire,

Pleurant ceux qu’il aimait tous tombés avant lui,

Ce vieux sur ce petit concentrait sa tendresse,

Et c’était son bonheur, sa joie et son ivresse,

Son espérance et son appui.
Dans la naïveté des âmes ingénues,

La colère et la peur leur étant inconnues,

Ils vivaient l’un par l’autre heureux, calmes et fiers.

Dans la petite chambre où nul air respirable

N’entrait, où tout était sordide et misérable,

Où le pain et le feu manquaient tous les hivers,

Ils riaient par moments de ce rire splendide

Qu’ont le cœur innocent et la lèvre candide.

Cheveux blonds, tête blanche, on ne les voyait pas

L’un sans l’autre, l’enfant sans l’aïeul. Les dimanches

D’été, quand le soleil ne perce plus les branches,

Ensemble ils allaient pas à pas.
Et chaque jour, le long de la rivière, gaule

En main, sueur au front, la corde sur l’épaule,

Ils traînaient leur bateau-vivier, où les pêcheurs

Déchargeaient tour à tour leurs filets et leurs nasses.

Le métier est mauvais, rude et plein de menaces :

Le vent, le froid, le chaud, les brouillards, les fraîcheurs,

Tout leur était danger, chute, accident, naufrage ;

Mais ils n’y pensaient pas :  » Allons, petit, courage !  »

Criait le vieux. L’enfant, qui tirait bravement,

Chantait. Un soir brumeux, grosse étant la rivière,

Le vieux broncha ; l’enfant, la tête la première,

Roula dans le gouffre écumant.
La nuit était fort sombre et le flot très-rapide :

On ramena le vieux brisé, presque stupide ;

Au matin seulement on retrouva l’enfant.

Le grand-père rentra comme ceux qu’on exile

Dans la vie : il n’avait plus de pain, plus d’asile ;

Mais c’était un de ces tendres cœurs que tout fend,

Blesse, torture, et qui, malgré leur épouvante

Du mal, gardent la foi, cette force fervente.

Il ne se plaignit pas lorsqu’il recommença,

Seul et plus faible encor, sa tâche journalière ;

Il disait en joignant ses deux mains en prière :

 » Que voulez-vous, c’est comme ça !  »
L’AMI DES PAUVRES.
Je l’avais vu passer souvent dans la campagne,

Son chapeau sur les yeux, sa pipe pour compagne,

L’air endormi plutôt que triste ; j’avais su

Que chaque soir, toujours fumant et solitaire,

Il buvait, l’œil atone et tourné vers la terre,

Sans nul souci d’être aperçu.
Et devant sa vieillesse et sa lourde apparence,

Étourdiment, avec l’aplomb de l’ignorance,

Répétant les propos qui parlaient mal de lui,

Je l’avais cru sordide, ennuyeux, insensible,

Et j’avais dit encor :  » Non, il n’est pas possible

Qu’en ses yeux l’étincelle ait lui !  »
Or, un soir de novembre, au milieu de sa veille,

Il mourut, laissant là sa pipe et sa bouteille ;

Nul parent, nul ami ne ferma son cercueil ;

Mais, comme on l’emportait sous la pluie et la neige

Il vint au cimetière un immense cortège :

Tous les pauvres étaient en deuil.
Alors, en s’enquérant du fait et de ses causes,

Sur le vieux médecin on apprit bien des choses.

Chaque indigent en lui pleurait son bienfaiteur ;

Et comme on bénissait au pays sa mémoire,

Avec maint envieux de sa modeste gloire,

Il eut maint posthume flatteur.
Ce fut étrange. Et moi, curieuse, étonnée,

En souci du secret de cette destinée,

J’allai questionnant et fouillant le passé.

– O passion, sous qui parfois l’âme succombe !

Chaque couche d’ennui couvrait chez lui la tombe

D’un espoir mort ou renversé.
Son histoire, c’était un roman, un poëme,

Tels que l’âme les brode en rêvant sur le thème

D’un idéal amour vaincu par le devoir.

Comment l’oubli lui vint plus tard, comment sa mère

Le put ainsi lier à cette épouse amère,

Je n’en ai rien voulu savoir.
Ce lointain souvenir illuminait sa tête,

La ruine à mes yeux attestait la tempête,

C’était assez : la fin disait les premiers jours.
Incendie ou le feu ne pouvait redescendre,

Il ne fallait pas moins que toute cette cendre

Sur ces tisons brûlant toujours.
Veuf, sans enfants rieurs l’attendant sur la porte,

Indifférent à tous quand sa mère fut morte,

Il s’éteignit, fumant et buvant tour à tour,

Montrant aux pauvres seuls ce que valait son âme,

– Et je salue ici ce martyr de ta flamme,

Immortel, invincible amour !
LA TANTE
Elle était très-âgée, on l’appelait ma Tante ;

Sur la terrasse en fleurs que la vigne flottante

Défend du côté du chemin,

Tandis qu’un bon sourire éclairait son visage,

Elle aimait à guetter tous les gueux au passage

Pour, de loin, leur tendre la main.
Enfants pouilleux, vieillards malsains, porte-béquilles,

Surtout les vagabonds qui traînent leurs guenilles,

Loqueteux, malandrins, voyous,

Elle les attirait avec sa douceur d’ange,

Et le pain de sa table et le foin de sa grange,

Elle leur disait :  » C’est pour vous !  »
Sans craindre le danger de leur donner asile,

Elle les couvrait tous de sa bonté tranquille :

 » Que me parlez-vous donc d’abus ?

 » Ces pauvres gens sont miens ; ils n’ont que moi ; les autres

 » Ne me regardent plus du moment qu’ils sont vôtres,

 » Et je ne prends que vos rebuts.  »
Hélas ! piété sainte, adorable tendresse,

Cœur naïf débordant sous l’amour qui le presse

D’une si pure charité !

Pauvre tante au front blanc qu’on enterrait naguères !

Elle avait vu partir, au temps des grandes guerres,

Son fiancé tant regretté.
Et vainement, jusqu’à son dernier jour fidèle,

Elle avait attendu de lui quelque nouvelle,

Il n’était jamais revenu :

Humble héros de nos fastes patriotiques,

Il était de ces morts, au bas des statistiques,

Dont on dit : Décès inconnu !
Sans doute le besoin d’un souper ou d’un gîte,

Le manque de secours qu’il aurait fallu vite,

Du blessé hâtèrent la fin.

Toujours elle y pensait ; et chaque pauvre blême

Lui ramenait au cœur ce mot, toujours le même :

 » Peut-être en mourant il eut faim !  »
LA VIEILLE FILLE.
Quand j’entrai, sur son lit couchée elle était morte.

Le rayon de soleil qui passait par la porte

Entr’ouverte effaçait les cierges allumés

Sur la table ; les mains jointes, les yeux fermés,

Elle ne souffrait plus, mais dormait. Une femme

Du village tout bas recommandait son âme

Dans ses prières. Rien n’était encor changé :

Le chat noir regardait et n’avait pas bougé ;

Le chapelet bénit pendait à la muraille ;

La Vierge, le Jésus de cire, la médaille

Qu’elle croyait devoir la guérir, le portrait

De sa mère à côté du vieux coucou muet,

Toute sa pauvreté chaste et laborieuse.
Tout racontait sa vie a la fois si pieuse

Et si morne.
Jamais elle n’avait connu

Le plaisir ni la joie. A cet âge ingénu

Où l’enfant le plus humble et le plus triste espère,

Elle avait dû gagner son pain, la mort du père,

Celle du fils aîné qui le suivit bientôt,

Ayant laissé la mère et le frère idiot

A sa charge. On disait qu’un chagrin pire encore,

Le tourment de l’amour fidèle qu’on ignore

Ou qu’on méprise, avait en même temps jeté

Son ombre sur ce cœur de tout déshérite.

Mais cela même était incertain, car personne

Ne s’en était jamais occupé. L’on ne donne

De pitié qu’aux malheurs qui font événement. –

Elle n’avait rien dit ; sa santé seulement

S’affaiblissait depuis cette époque fatale.

Toujours l’aiguille en main, et de plus en plus pâle,

Sans se plaindre jamais, quoi qu’elle eût à souffrir,

Sans prendre un seul moment de repos, sans ouvrir

Son âme où s’amassait la défiance amère,

Hors quand il lui fallut soigner sa vieille mère

Et la mettre au cercueil, pour la première fois

Elle s’interrompit lorsque ses pauvres doigts

Furent soudain roidis par la paralysie.

L’épouvante, l’effroi dont elle fut saisie,

Le cri qui s’échappa de son cœur révolté,

L’horreur de reconnaître alors l’inanité

De sa foi, je ne puis ni ne dois le décrire.

Le doux apaisement de son dernier sourire

Révélait son secret à Celui qui voit tout.
Personne ne pleurait dans cette chambre. A bout

De forces, l’idiot courait dans la campagne

Sans savoir où. Sa sœur, sa fidèle compagne,

Lui faisait peur avec ce sourire arrêté,

Ou son œil éperdu lisait : Éternité !

La garde veillait seule auprès de ce cadavre.

La pauvre voyageuse avait gagné le havre,

Et l’oubli de chacun ne peignait que trop bien

Cette existence, dont l’épigraphe fut : Rien !