Oisillon Bleu

Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants

Dorlotent doucement les coeurs

Meurtris par les destins moqueurs.
Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants

Donnent de nouvelles vigueurs

Aux corps minés par les langueurs.
Oisillon bleu couleur-du-temps,

Tes chants, tes chants

Font revivre les espoirs morts

Et terrassent les vieux remords.
Oisillon bleu couleur-du-temps,

Je t’ai cherché longtemps, longtemps,

Par mont, par val et par ravin

En vain, en vain !

Parmi Des Chênes, Accoudée

Parmi des chênes, accoudée

Sur la colline au vert gazon,

Se dresse la blanche maison,

De chèvrefeuille enguirlandée.
A la fenêtre, où dans des pots,

Fleurit la pâle marguerite,

Soupire une autre Marguerite :

Mon coeur a perdu son repos
Le lin moule sa gorge plate

Riche de candides aveux,

Et la splendeur de ses cheveux

Ainsi qu’un orbe d’or éclate.
Va-t-elle murmurer mon nom ?

Irons-nous encor sous les graves

Porches du vieux burg des burgraves ?

Songe éteint, renaîtras-tu ? non !

Parmi Les Marronniers,

Parmi les marronniers, parmi les

Lilas blancs, les lilas violets,

La villa de houblon s’enguirlande,

De houblon et de lierre rampant.

La glycine, des vases bleus pend ;

Des glaïeuls, des tilleuls de Hollande.
Chère main aux longs doigts délicats,

Nous versant l’or du sang des muscats,

Dans la bonne fraîcheur des tonnelles,

Dans la bonne senteur des moissons,

Dans le soir, où languissent les sons

Des violons et des ritournelles.
Aux plaintifs tintements des bassins

Sur les nattes et sur les coussins,

Les paresses en les flots des tresses.

Dans la bonne senteur des lilas

Les soucis adoucis, les coeurs las

Dans la lente langueur des caresses.

Que L’on Jette Ces Lis

Que l’on jette ces lis, ces roses éclatantes,

Que l’on fasse cesser les flûtes et les chants

Qui viennent raviver les luxures flottantes

A l’horizon vermeil de mes désirs couchants.
Oh ! Ne me soufflez plus le musc de votre haleine,

Oh ! Ne me fixez pas de vos yeux fulgurants,

Car je me sens brûler, ainsi qu’une phalène,

A l’azur étoilé de ces flambeaux errants.
Oh ! Ne me tente plus de ta caresse avide,

Oh ! Ne me verse plus l’enivrante liqueur

Qui coule de ta bouche amphore jamais vide –

Laisse dormir mon coeur, laisse mourir mon coeur.
Mon coeur repose, ainsi qu’en un cercueil d’érable,

Dans la sérénité de sa conversion ;

Avec les regrets vains d’un bonheur misérable,

Ne trouble pas la paix de l’absolution.

Remembrances

Dans l’âtre brûlent les tisons,

Les tisons noirs aux flammes roses ;

Dehors hurlent les vents moroses,

Les vents des vilaines saisons.
Contre les chenets roux de rouille,

Mon chat frotte son maigre dos.

En les ramages des rideaux,

On dirait un essaim qui grouille :
C’est le passé, c’est le passé

Qui pleure la tendresse morte ;

C’est le bonheur que l’heure emporte

Qui chante sur un ton lassé.

Sensualité

N’écoute plus l’archet plaintif qui se lamente
Comme un ramier mourant le long des boulingrins ;
Ne tente plus l’essor des rêves pérégrins
Traînant des ailes d’or dans l’argile infamante.

Viens par ici : voici les féeriques décors,
Dans du Sèvres les mets exquis dont tu te sèvres,
Les coupes de Samos pour y tremper tes lèvres,
Et les divans profonds pour reposer ton corps.

Viens par ici : voici l’ardente érubescence
Des cheveux roux piqués de fleurs et de béryls,
Les étangs des yeux pers, et les roses avrils
Des croupes, et les lis des seins frottés d’essence

Viens humer le fumet et mordre à pleines dents
A la banalité suave de la vie,
Et dormir le sommeil de la bête assouvie,
Dédaigneux des splendeurs des songes transcendants.

Sur La Nappe Ouvragée Où Le Festin S’exalte

Sur la nappe ouvragée où le festin s’exalte,La venaison royale alterne aux fruits des îles ;Dans les chypres et les muscats de Rivesalte,Endormeur des soucis, ô Léthé, tu t’exiles.- Mais l’antique hippogriffe au vol jamais fourbu,M’a porté sur son aile à la table des dieux ;Et là, dans la clarté sidérale, j’ai bu,A pleine urne, les flots du nectar radieux.

La Feuille Des Forêts

La feuille des forêts

Qui tourne dans la bise

Là-bas, par les guérets,

La feuille des forêts

Qui tourne dans la bise,

Va-t-elle revenir

Verdir la même tige ?
L’eau claire des ruisseaux

Qui passe claire et vive

A l’ombre des berceaux,

L’eau claire des ruisseaux

Qui passe claire et vive,

Va-t-elle retourner

Baigner la même rive ?

Le Démoniaque

Ai-je sucé les sucs d’innomés magistères

Quel succube au pied bot m’a-t-il donc envoûté ?

Oh ! ne l’être plus, oh ! ne l’avoir pas été !

Suc maléfique, ô magistères délétères !
Point d’holocauste offert sur les autels des Tyrs,

Point d’âpres cauchemars, d’affres épileptiques !

Seuls les rêves pareils aux ciels clairs des triptyques,

Seuls les désirs nimbés du halo des martyrs !
Qui me rendra jamais l’Hermine primitive,

Et le Lys virginal, et la sainte Forêt

Où, dans le chant des luths, Viviane apparaît

Versant les philtres de sa lèvre fugitive !
Hélas ! hélas ! au fond de l’Érèbe épaissi,

J’entends râler mon coeur criblé comme une cible.

– Viendra-t-on te briser, sortilège invincible ? –

Hâte-toi, hâte-toi, bon Devin, car voici
Que l’Automne se met à secouer les Roses,

Et que les joueurs rieurs s’effacent au lointain ;

Et qu’il va s’éteignant le suave Matin :

– Et demain, c’est trop tard pour les Métamorphoses !

Les Roses Jaunes

Les roses jaunes ceignent les troncs
Des grands platanes, dans le jardin
Où c’est comme un tintement soudain
D’eau qui s’égoutte en les bassins ronds.

Nul battement d’ailes, au matin ;
Au soir, nul souffle couchant les fronts
Des lis pâlis, et des liserons
Pâlis au clair de lune incertain.

Et dans ce calme où la fraîcheur tombe,
C’est comme un apaisement de tombe,
Comme une mort qui lente viendrait

Sceller nos yeux de sa main clémente,
Dans ce calme où rien ne se lamente
Ou par l’espace, ou par la forêt.

Lorsque Sous La Rafale

Lorsque sous la rafale et dans la brume dense,

Autour d’un frêle esquif sans voile et sans rameurs,

On a senti monter les flots pleins de rumeurs

Et subi des ressacs l’étourdissante danse,
Il fait bon sur le sable et le varech amer

S’endormir doucement au pied des roches creuses,

Bercé par les chansons plaintives des macreuses,

A l’heure où le soleil se couche dans la mer.

Hautes Sierras Aux Gorges Nues

Hautes sierras aux gorges nues,Lacs d’émeraude, lacs glacés,Isards sur les crêtes dressés,Aigles qui planez par les nues ;Sapins sombres aux larges troncs,Fondrières de l’EntécadeOù chante la fraîche cascadeDerrière les rhododendrons ;Et vous, talus plantés d’yeuses,Irai-je encor par les sentiersMêlant les rouges églantiersA la pâleur des scabieuses ?Dans les massifs emplis de geaisMènerai-je encore à la bruneLa jeune belle à la peau brune,Au pied mignon, à l’oeil de jais ?

Ariette

Tu me lias de tes mains blanches,

Tu me lias de tes mains fines,

Avec des chaînes de pervenches

Et des cordes de capucines.
Laisse tes mains blanches,

Tes mains fines,

M’enchaîner avec des pervenches

Et des capucines.

Conte D’amour (iv)

Dans les jardins mouillés, parmi les vertes branches,

Scintille la splendeur des belles roses blanches.
La chenille striée et les noirs moucherons

Insultent vainement la neige de leurs fronts :

Car, lorsque vient la nuit traînant de larges voiles,

Que s’allument au ciel les premières étoiles,

Dans les berceaux fleuris, les larmes des lutins

Lavent toute souillure, et l’éclat des matins

Fait miroiter encor parmi les vertes branches

Le peplum virginal des belles roses blanches.
Ainsi, ma belle, bien qu’entre tes bras mutins

Je sente s’éveiller des désirs clandestins,

Bien que vienne parfois la sorcière hystérie

Me verser les poisons de sa bouche flétrie,

Quand j’ai lavé mes sens en tes yeux obsesseurs,

J’aime mieux de tes yeux les mystiques douceurs

Que l’irritant contour de tes fringantes hanches,

Et mon amour, absous de ses désirs pervers,

En moi s’épanouit comme les roses blanches

Qui s’ouvrent au matin parmi les arbres verts.

Conte D’amour (vii)

Hiver : la bise se lamente,
La neige couvre le verger.
Dans nos coeurs aussi, pauvre amante,
Il va neiger, il va neiger.

Hier : c’était les soleils jaunes.
Hier, c’était encor l’été.
C’était l’eau courant sous les aulnes
Dans le val de maïs planté.

Hier, c’était les blancs, les roses
Lis, les lis d’or érubescent
Et demain : c’est les passeroses,
C’est les ifs plaintifs, balançant,

Balançant leur verdure dense,
Sur nos bonheurs ensevelis ;
Demain, c’est la macabre danse
Des souvenirs aux fronts pâlis ;

Demain, c’est les doutes, les craintes,
C’est les désirs martyrisés,
C’est le coucher sans tes étreintes,
C’est le lever sans tes baisers.