Les Coucous

Dans l’allée où l’on va souvent, près du théâtre,

Vous avez admiré la gravité folâtre

Des coucous du pays qu’on prendrait pour un jeu ;

Qui s’ouvrent à la fois, ou chantent peu à peu,

Et partent sans ensemble au beau milieu des heures.

Peut-être que l’on voit des horloges meilleures ;

Celles-là, d’un attrait simple, les valent bien.

Charmantes après tout, et puis faites de rien :

Du sapin que l’on taille au fond d’une cabane

En rêvant aux yeux bleus de quelque paysanne

Qui met un jupon rouge et tresse ses cheveux.

Ces tableaux de sapin sont tout ce que je veux :

Les chalets y sont faits comme les cathédrales ;

Partout, hôte constant des mêmes pastorales,

Un chamois paît le bout des herbes en bois blanc

Sur un rocher qui croit être très-ressemblant.

Le balancier gouailleur dans le bas se démène.

C’est l’ironie auprès de la candeur germaine ;

Mais ces tic-tac n’ont rien de dur ni de méchant.

On dirait des amis indiscrets et tâchant

De distraire quand même avec étourderie

Ma pensée ou parfois saigne la rêverie.

Doux génie allemand ! qui s’obstine à sculpter

Pour la vie où le temps passe, bon à compter,

Ces horloges de bois, blanches et primitives,

Qui ne peuvent sonner que des heures naïves.

Les Vertiges

J’ai monté sur le roc où l’on peut se tenir

A peine, et j’ai gravi la haute cathédrale,

Et mes yeux s’effaraient de ne voir pas finir

Les espaces où l’air déroule sa spirale :

Mon esprit a connu le vertige du ciel,

Et j’ai goûté longtemps des voluptés profondes

A me laisser tomber d’un vol surnaturel

A travers le sublime entassement des mondes.

Et l’amour, cet abîme impénétrable et doux,

Ce ciel divin et clair au-dessus de nos âmes,

M’a fait manquer le cœur et trembler les genoux

Pendant que j’écoutais la chère voix des femmes.

Sur la flèche à l’élan droit et prodigieux,

Sur le mont dont la pente affreuse n’a pas d’arbre,

J’ai peur : mais pour chasser l’angoisse de mes yeux

C’est assez d’une ronce ou d’une fleur de marbre.

Plongeur de la pensée ardente et de l’amour,

Je sens se creuser l’ombre, et l’épouvante obscure

Me prend ; mais il suffit, pour rappeler le jour,

Que l’appui de ta main petite me rassure.

Les Vosges

S’il est vrai qu’on fait bien d’admirer lentement

Le dessin magnifique et pur du sol charmant,

Les bois frais, les blés verts qui sont de doux présages,

S’il est exquis de suivre à pied les paysages,

Il est meilleur d’aller sans remuer ses pas

Au milieu de tableaux que le Louvre n’a pas

Et que Juin magistral a marqués de sa touche.

Emporté par l’effort et par l’élan farouche

Des trains qui vont, semblant traîner de longs abois,

Parmi les champs pleins d’herbe et parmi les grands bois.

Lorsque, le soir venant, la plaine se fait grise,

La route à vos regards ménage la surprise

Des Vosges, où l’on entre ainsi qu’en un palais.

Les décors d’opéra seraient manqués et laids,

Comparés à l’effet des deux chaînes jumelles :

Ce sont de doux sommets, faits comme des mamelles,

Et montrant le trésor de leur fécondité.

Quelques-uns sont aigus et beaux de nudité,

Pareils aux seins parfaits des sculptures antiques.

Autrefois, les frayeurs des burgraves gothiques

Y bâtirent des murs terribles et prudents :

Les ruines s’y font de classiques pendants,

Et ce seraient les bords du Rhin, si le grand fleuve

N’était un ruisseau mince et limpide, où s’abreuve

La soif de la mésange et du martin-pêcheur.

Le vent qui vient des eaux vous porte la fraîcheur,

Et, parmi les langueurs du soir mélancolique,

Complète le poème et le met en musique.

Le Soir

Le soir charmant qui fait rêver toutes les choses

Tombe dans les vallons du haut des Alpes roses.

Le ciel, rouge au couchant, à l’orient est bleu.

Comme les cordes d’or d’une lyre de feu,

Les rayons du soleil oblique qui s’efface

Semblent devant nos yeux frissonner dans l’espace,

Et, sous des doigts cachés, conduire le concert

Qui remplit le grand bois harmonieux et vert ;

Car toute plainte expire et toute voix méchante

Se tait, lorsque le soir mélancolique chante.

L’auberge n’est pas loin. Courage ! levons-nous.

La fatigue fut rude, et le lit sera doux !

Allons, voici le gîte et le bout de la route

Que l’on souhaite avec transport, et dont on doute,

Et qu’on gagne en tirant le pied comme un blessé.

Voici l’hôtel ainsi qu’un rêve caressé ;

Les guides conduisant leur bête à l’écurie,

Notre hôte, souriant et la mine fleurie ;

Et, cherchant affamés la table du festin,

Des amis que l’on a rencontrés le matin.

L’alsace

Derrière le treillis du passage à niveau

Les filles de Strasbourg composent un tableau

Pour Marchai, gai bouquet de figures naïves !

Elles portent le court jupon de couleurs vives,

Et la coiffe ancienne aux larges nœuds bouffants.

Blondes avec les yeux étonnés des enfants,

Elles ont à la lèvre un rouge et bon sourire

Pour le voyageur pâle et las qui les admire.

Tous les corsages sont jeunes et bien remplis.

Elles savent marcher et l’étoffe a des plis

De sculpture, malgré la raide gaucherie

De la jupe, où l’on sent encore la draperie.

J’aime la gravité sobre de ces plis droits

Que coupe la blancheur des tabliers étroits,

Et tout cela, voyant et dur, est de la grâce.

Leur taille est un peu forte, et leur joue un peu grasse

Est le cadre ingénu qu’il faut à leur regard.

Ô la large beauté sans façon et sans art !

Et surtout la sincère et saine poésie

Qui conserve l’usage et la mode choisie

Par les pères, selon le goût de leurs aïeux !

Les costumes charmants, sympathiques et vieux !

On n’est pas routinier pour s’habiller de même

Qu’autrefois, quand cela va bien et quand on l’aime ;

Et l’on peut se vêtir autrement qu’à Paris.

L’Alsace intelligente et bonne l’a compris :

Et, malgré la douceur du passé qui l’attire,

L’Alsace intelligente et forte apprend à lire.

Le Glacier

I

Le cirque entre ses murs puissants tient un espace

Que l’œil mesure à peine ; et son immensité

Où triomphalement le vol des aigles passe

A pour velarium l’azur fin de l’été.

Les longs gradins, ce sont les étages sans nombre,

Par qui semblent haussés le ciel et l’horizon,

Des plateaux largement éclairés ou dans l’ombre,

Échelonnant au pied des neiges leur gazon.

Muets avec un air d’attention austère,

Comme il sied qu’une foule assiste à ces combats,

Les monstrueux rochers; premiers nés de la terre,

Se dressent ; spectateurs qui ne tressaillent pas.

Sur l’arène, l’amas des géants se déploie,

Groupes tumultueux de lourds gladiateurs,

Loin de la passion vivante et de la joie,

Sous la sérénité qui tombe des hauteurs.

Bien que tous soient debout et que pas un ne bouge,

C’est un terrible assaut qu’on regarde anxieux ;

On s’étonne que l’eau ne s’échappe pas rouge,

Et l’oreille s’emplit du choc silencieux.

Ces Titans qu’échevèle une grande mêlée

Sont éternellement immobiles de froid,

Et lèvent vers l’azur la neige inviolée

De leur front qui rayonne étincelant et droit.

II

Je suis monté, l’esprit sombre, hanté de rêves,

De la haute vallée au dos du glacier sourd ;

J’ai franchi la moraine âpre comme les grèves,

Et j’ai longtemps marché d’un pas tremblant et lourd.

L’astre, honneur du matin et de l’heure première,

Comme un regard d’amour sur la terre avait lui.

Les cieux avaient leur grand sourire de lumière,

Mais l’abîme gardait son incurable ennui.

En haut le jour, en bas le chaos, face obscure ;

Et mêlant à l’horreur l’aspect de la beauté,

L’âpre enchevêtrement qui tord la ligne dure

Des glaces, à l’air froid crispant leur nudité.

Nul éclat de couleur ne trouble l’harmonie

De tous ces blocs polis et bleus comme l’acier,

Que la nature a fait, dans sa force infinie,

Pêle-mêle jaillir des sources du glacier.

Pas de rumeur, hormis parfois la voix profonde

Que, pareille aux captifs, exhale vers l’azur

Delà crevasse sourde où son angoisse gronde,

Une eau qui dans la nuit égare son flot pur.

Tout dort : mais ce repos sinistre se lamente ;

Il fait froid sous le ciel allumé de midi,

Et l’on sent comme un mal inconnu qui tourmente

La montagne, cadavre encore mal raidi.

C’est le désert. Tout vous repousse et vous menace :

En gouffre sous vos pas le chemin s’est ouvert ;

Rien qui vous guide et rien où l’on laisse sa trace ;

Le regard troublé cherche un bout d’horizon vert.

Vers la discrétion sombre du précipice

Bien que tout vous conduise et ramène vos pas,

Et bien qu’un tel endroit soit funèbre et propice,

Même blessé d’amour, l’homme n’y mourrait pas !

Je n’y puis demeurer et j’ai l’âme lassée :

Mon œil, ivre de jour, voit mal loin des couleurs ;

Mon souffle aime l’odeur des blés mûrs ; ma pensée

Cause plus aisément et mieux avec les fleurs.

Qui me ramènera parmi les choses douces,

Dans les bois remplis d’ombre où j’ai senti germer,

Heureux et m’allongeant sur le lit chaud des mousses,

Les vagues floraisons qui tendent à s’aimer ?

Ou bien aux champs joyeux alors que l’été brille,

Dans la grande beauté de ce cadre banal

Où passe, gaule en main, quelque robuste fille,

Lente sous le baiser du soleil matinal.

Le Réveil

Du wagon sombre où rien ne bouge, où rien ne luit,

Las des rêves, mauvais compagnons pour la nuit,

Le voyageur, avec le jour, cherchant l’espace,

Salue en souriant la campagne qui passe :

Les arbres, les moissons hautes, l’azur des prés

Lointains, sur le penchant des coteaux diaprés,

Les villages qui sont tout proches de la route,

Les troupeaux ruminants et doux, mis en déroute

Par le bruit, les maisons blanches, l’horizon clair ;

Et dans un champ rougi des premiers feux de l’air,

Tandis qu’un clocher fin carillonne une fête,

Des travailleurs courbés et qui lèvent la tête.

Le Rhin

Sur la route du fleuve roi

La rive veut rire et s’effraie ;

Le ruisseau chuchote à part soi

Et les peupliers font la haie.

Bien que pressé d’aller au but,

Il fait d’une façon civile

Une courbe comme un salut

Quant il passe devant la ville.

Pieux, catholique, charmant,

Se roulant à ses pieds, il ose

Baiser voluptueusement

La cathédrale de grès rose.

Or ce jour-là, dès le réveil,

L’onde qui va démesurée

S’était fait avec du soleil

Une robe verte et dorée,

On eût fait plutôt qu’un tableau

Une eau forte exquise du fleuve.

Les bords se renversaient dans l’eau

Nets comme une première épreuve.

Ce n’étaient pas encore les tours

De Mayence ni de Cologne,

Mais de vieux toits et les contours

Des nids où perche la cigogne.

C’étaient le ciel et la splendeur

De l’air que le couchant fait luire.

Par la nuit lente, avec candeur,

Le jour se laissait éconduire.

Le clair horizon devint noir

Du côté de Kehl et de Bade,

Et je sentis avec le soir

Passer des souffles de ballade.

L’oreille suprenait au bas

De la rive verte et pâlie

Le bruit de l’eau qu’on ne voit pas,

Cette obscure mélancolie.

C’étaient assez bien les sanglots

D’un vieil amour mêlé de haine…

Mes yeux cherchèrent sous les flots

Les doux fantômes d’Henri Heine ;

Et bientôt, rêve ou souvenir,

A peu près brune, presque blonde,

L’ondine que j’ai cru tenir

Se laissa voir clans l’eau profonde ;

Puis engageante, s’approchant

Sur le fond dangereux des sables,

Comme c’est l’usage méchant

Des sirènes insaisissables,

Elle m’appelle avec ta voix ;

Elle m’ouvre ses bras perfides

Comme tu faisais autrefois…

Et je plonge dans les flots vides !

Distrait Et Grave Comme Un Fou

Distrait et grave comme un fou,

Ayant mes rêves pour cortèges,

Je vais un peu je ne sais où

Par les pays où sont les neiges.

Je vais, et je ne saurais pas

Te dire, parfois, où nous sommes.

Mais qu’importe à qui laisse en bas

L’amas des villes et des hommes !

Que dois-je trouver en chemin

Sur cette route bienfaisante ?

Les chers yeux que j’aime, ou ta main

Plus fidèle et toujours présente ?

— Lorsque j’aurai, tout à travers

L’importunité de mes songes,

Fait du chemin et fait des vers

Gais ou tristes, mais sans mensonges.

Sachant que ton goût jeune a foi

Dans notre art, l’antique folie,

Et que tu notes comme moi,

Ton cœur avec mélancolie ;

Je n’irai pas chercher bien loin

Le lecteur ami qui comprenne

Ces poèmes, dont j’ai pris soin

D’accorder l’âme sur la tienne.

Je veux inscrire ici ton nom

Et, t’offrant la primeur hâtive

De mes vers, précieux ou non,

Te dire de façon naïve :

Rêveur pour qui l’herbe n’a pas

De fleurettes indifférentes,

A toi ce que j’ai, pas à pas,

Cueilli de strophes odorantes !

La Montée

Sur l’Alpe étincelante et haute

Le soleil tombe et se répand.

Le chemin enlace à mi-côte

La montagne comme un serpent.

Ainsi que dans une revue

S’avancent de vieux grenadiers,

Ligne immobile qui remue,

Défilent les grands peupliers.

Le roc pelé qu’un troupeau broute

Se déroule sans se presser ;

On dirait parfois que la route

Ne va pas savoir où passer.

L’horizon crénelé demeure

Solide et droit comme une tour,

Laissant faire au ciel qui l’effleure,

Morne aux séductions du jour.

Et tandis que vers les frontières,

A cause des plis du rocher,

Il semble, le long des rizières,

Que l’on marche sans approcher ;

Voici que l’on quitte la grâce

Du doux climat italien.

Deux postes veillent face à face,

Et savent qu’ils se valent-bien.

C’est la Suisse et c’est l’Italie ;

Et, sous l’éclat d’un ciel pareil,

Le vent qui s’élève déplie

Deux drapeaux libres au soleil.

Chœur

Il avait plu. Le ciel jetait par intervalle

Des rayons incertains sur la vallée ovale,

Et trouait le brouillard et les nuages blancs.

Sur le bord du chemin les fins bouleaux tremblants

Et les chênes trapus auprès des sapins grêles,

Pareils à des oiseaux qui lustreraient leurs ailes,

Secouaient doucement leur feuillage plus vert.

L’air soufflait, sous l’azur à demi découvert,

Une haleine à la fois ardente et rafraîchie.

La route qu’on allait bientôt avoir franchie

Semblait, comme voulant égayer les adieux,

Lancer toute mouillée un rire radieux.

Les merles remuaient dans les branches lavées

Et, pleine d’eau, la fleur des cimes élevées,

La digitale svelte au flanc du granit bleu

Faisait étinceler ses clochettes de feu.

Le bois farouche avait des feuilles irisées ;

Un éblouissement d’éclairs et de rosées

Passait dans les circuits du long chemin vermeil :

Et l’on sentait sécher la montagne au soleil.

Alors, dans le lointain, des notes de musique,

Comme pour saluer ce réveil bucolique,

S’élevèrent. C’était un chant limpide et clair,

Un vieux chant de bergers bergamasques, dont l’air

Avait sans doute été trouvé dans la montagne ;

Quand de l’écho des bois la bouche s’accompagne,

Il faut que chaque son qu’elle dit soit très doux.

Du couchant glorieux le chœur venait à nous,

S’abaissant ou soudain s’enflant avec la brise.

La pensée en était simple et si bien comprise

Qu’on la pouvait saisir, à travers le charmant

Mélange de ces voix jointes naïvement ;

Car, bien qu’atténué parmi le vent sonore,

Le rythme parvenait fidèle et juste encore,

Et mon rêve entendait clairement tour à tour

Un chant religieux, une chanson d’amour.