Sous Les Saules

L’étrange oiseau dans la cage aux flammes

Je déclare que je suis le bûcheron de la forêt d’acier

que les martes et les loutres sont des jamais connues

l’étrange oiseau qui tord ses ailes et s’illumine

Un feu de Bengale inattendu a charmé ta parole

Quand je te quitte il rougit mes épaules et l’amour

Le quart d’heure vineux mieux vêtu qu’un décor lointain

étire ses bras débiles et fait craquer ses doigts d’albâtre

À la date voulue tout arrivera en transparence

plus fameux que la volière où les plumes se dispersent

Un arbre célèbre se dresse au-dessus du monde

avec des pendus en ses racines profondes vers la terre

c’est ce jour que je choisis

Un flamboyant poignard a tué l’étrange oiseau dans la cage de flamme

et la forêt d’acier vibre en sourdine illuminée par le feu des mortes giroflées

Dans le taillis je t’ai cachée dans le taillis qui se proclame roi des plaines.

Trois Étoiles

J’ai perdu le regret du mal passé les ans.

J’ai gagné la sympathie des poissons.

Plein d’algues, le palais qui abrite mes rêves est un récif

et aussi un territoire du ciel d’orage

et non du ciel trop pâle de la mélancolique divinité.

J’ai perdu tout de même la gloire que je méprise.

J’ai tout perdu hormis l’amour, l’amour de l’amour,

l’amour des algues, l’amour de la reine des catastrophes.

Une étoile me parle à l’oreille :

Croyez-moi, c’est une belle dame

Les algues lui obéissent et la mer elle-même se transforme en robe de cristal

quand elle paraît sur la plage.

Belle robe de cristal tu résonnes à mon nom.

Les vibrations, ô cloche surnaturelle, se perpétuent dans sa chair

Les seins en frémissent.

La robe de cristal sait mon nom

La robe de cristal m’a dit :

 » Fureur en toi, amour en toi

Enfant des étoiles sans nombre

Maître du seul vent et du seul sable

Maître des carillons de la destinée et de l’éternité

Maître de tout enfin hormis de l’amour de sa belle

Maître de tout ce qu’il a perdu et esclave de ce qu’il garde encore.

Tu seras le dernier convive à la table ronde de l’amour

Les convives, les autres larrons ont emporté les couverts d’argent.

Le bois se fend, la neige fond.

Maître de tout hormis de l’amour de sa dame.

Toi qui commandes aux dieux ridicules de l’humanité

et ne te sers pas de leur pouvoir qui t’es soumis.

Toi, maître, maître de tout hormis de l’amour de ta belle  »

Voilà ce que m’a dit la robe de cristal.

Vie D’ébène

Un calme effrayant marquera ce jour

Et l’ombre des réverbères et des avertisseurs fatiguera la lumière

Tout se taira les plus silencieux et les plus bavards

Enfin mourront les nourrissons braillards

Les remorqueurs les locomotives le vent

Glisser en silence

On entendra la grande voix qui venant de loin passera sur la ville

On l’attendra longtemps

Puis vers le soleil de milord

Quand la poussière les pierres et l’absence de larmes composent

sur les grandes places désertes la robe du soleil

Enfin on entendra venir la voix

Elle grondera longtemps aux portes

Elle passera sur la ville arrachant les drapeaux et brisant les vitres

On l’entendra

Quel silence avant elle mais plus grand encore le silence

qu’elle ne troublera pas mais qu’elle accusera du délit de mort prochaine

qu’elle flétrira qu’elle dénoncera

Ô jour de malheurs et de joies

Le jour le jour prochain où la voix passera sur la ville.

Une mouette fantomatique m’a dit qu’elle m’aimait autant que je l’aime

Que ce grand silence terrible était mon amour

Que le vent qui portait la voix était la grande révolte du monde

Et que la voix me serait favorable.

Vieille Clameur

Une tige dépouillée dans ma main c’est le monde

La serrure se ferme sur l’ombre et l’ombre met son œil à la serrure

Et voilà que l’ombre se glisse dans la chambre

La belle amante que voila l’ombre plus charnelle que ne l’imagine

perdu dans son blasphème le grand oiseau de fourrure blanche

perché sur l’épaule de la belle,

de l’incomparable putain qui veille sur le sommeil

Le chemin se calme soudain en attendant la tempête

Un vert filet à papillon s’abat sur la bougie

Qui es-tu toi qui prends la flamme pour un insecte

Un étrange combat entre la gaze et le feu

C’est à vos genoux que je voudrais passer la nuit

C’est à tes genoux

De temps à autre sur ton front ténébreux et calme

en dépit des apparitions nocturnes,

je remettrai en place une mèche de cheveux dérangée

Je surveillerai le lent balancement du temps et de ta respiration

Ce bouton je l’ai trouvé par terre

Il est en nacre

Et je cherche la boutonnière qui le perdit

Je sais qu’il manque un bouton à ton manteau

Au flanc de la montagne se flétrit l’edelweiss

L’edelweiss qui fleurit dans mon rêve et dans tes mains quand elles s’ouvrent :
Salut de bon matin quand l’ivresse est commune

quand le fleuve adolescent descend d’un pas nonchalant

les escaliers de marbre colossaux

avec son cortège de nuées blanches et d’orties

La plus belle nuée était un clair de lune récemment transformé

et l’ortie la plus haute était couverte de diamants

Salut de bon matin à la fleur du charbon

la vierge au grand cœur qui m’endormira ce soir

Salut de bon matin aux yeux de cristal aux yeux de lavande aux yeux de gypse

aux yeux de calme plat aux yeux de sanglot aux yeux de tempête

Salut de bon matin salut

La flamme est dans mon cœur et le soleil dans le verre

Mais jamais plus hélas ne pourrons-nous dire encore

Salut de bon matin tous ! crocodiles yeux de cristal orties vierge

fleur du charbon vierge au grand cœur.

Pour Un Rêve De Jour

Le meurtre du douanier fut splendide avec le cerne bleu des yeux et l’accent rauque des canards près de la mare
Le meurtre fut splendide mais déjà le soleil se transformait en robe de crêpe
Filleule de l’ananas et portrait même des profondeurs de la mer
Un cygne se couche sur l’herbe voici le poème des métamorphoses. Le cygne qui devient boîte d’allumettes et le phosphore en guise de cravate
Triste fin Métamorphose du silence en silence et chanson-verre du feu à Neuilly le dimanche éclair qui se désole et rame à contre-courant du nord magnétique et si peu fait pour comprendre que jamais du fond des consciences ténébreuses sortir en éclat d’ailes et le fer se troubler si l’escalier se résorbe en pluie sur l’étrange tissu marin que parfois les pêcheurs ramènent dans leur filet de cheveux et d’écaille au grand effroi des Peaux-rouges du tumulus et du signe fatal du chargé de découvrir l’heure et la vitesse qui sanglote et palpite avec l’arrêt de la sonnerie qui qui qui et qui ?
Cueille, cueille la rose et ne t’occupe pas de ton destin cueille cueille la rose et la feuille de palmier et relève les paupières de la jeune fille pour qu’elle te regarde ÉTERNELLEMENT.

Le Suicidé De Nuit

Les rameaux verts s’inclinent

quand la libellule apparaît au détour du sentier

J’approche d’une pierre tombale plus transparente

que la neige blanche comme le lait blanche

comme la chaux blanche blanche comme les murailles

La libellule patauge dans les flaques de lait

L’armure de verre tremble frémit se met en marche

Les arcs-en-ciel se nouent à la Louis XV

Eh quoi ? déjà le sol dérobé par notre route dresse la main

Se bat avec l’armure de verre

Sonne aux portes

Flotte dans l’air

Crie

Gémit pleure ah ! ah ! ah ! ah ! sillage tu meurs en ce bruit bleu rocher

Les grands morceaux d’éponges qui tombent du ciel recouvrent les cimetières

Le vin coule avec un bruit de tonnerre

Le lait le sol dérobé l’armure se battent sur l’herbe

qui rougit et blanchit tour à tour

Le tonnerre et l’éclair et l’arc-en-ciel

Ah ! sillage tu crevasses et tu chantes

La petite fille s’en va à l’école en récitant sa leçon.

Le Vendredi Du Crime

Un incroyable désir s’empare des femmes endormies

Une pierre précieuse s’endort dans l’écrin bleu de roi

Et voila que sur le chemin s’agitent les cailloux fatigués

Plus jamais les pas des émues par la nuit

Passez cascades

Les murailles se construisent au son du du luth d’Orphée

et s’écroulent au son des trompettes de Jéricho

Sa voix perce les murailles

et mon regard les supprime sans ruines

Ainsi passent les cascades avec la lamentation des étoiles

Plus de cailloux sur le sentier

Plus de femmes endormies

Plus de femmes dans l’obscurité

Ainsi passez cascades.

L’idée Fixe

Je t’apporte une petite algue qui se mêlait à l’écume de la mer

et ce peigne

Mais tes cheveux sont mieux nattés que les nuages avec le vent

avec les rougeurs célestes et tels avec des frémissements de vie

et de sanglots que se tordant parfois entre mes mains

ils meurent avec les flots et les récifs du rivage

en telle abondance qu’il faudra longtemps pour désespérer des parfums

et de leur fuite avec le soir où ce peigne marque sans bouger

les étoiles ensevelies dans leur rapide et soyeux cours traversé

par mes doigts sollicitant encore à leur racine la caresse humide

d’une mer plus dangereuse que celle où cette algue fut recueillie

avec la mousse dispersée tempête.

Une étoile qui meurt est pareille à tes lèvres.

Elles bleuissent comme le vin répandu sur la nappe.

Un instant passe avec la profondeur d’une mine.

L’anthracite se plaint sourdement et tombe en flocons sur la ville

Qu’il fait froid dans l’impasse où je t’ai connue

Un numéro oublié sur une maison en ruines

Le numéro 4 je crois

Je te retrouverai avant quelques jours près de ce pot de reine-marguerite

Les mines ronflent sourdement

Les toits sont couverts d’anthracite

Ce peigne dans tes cheveux semblable à la fin du monde

La fumée le vieil oiseau et le geai

Là sont finies les roses et les émeraudes

Les pierres précieuses et les fleurs

La terre s’effrite et s’étoile avec le bruit d’un fer à repasser sur la nacre

Mais tes cheveux si bien nattés ont la forme d’une main.

La Voix De Robert Desnos

Si semblable à la fleur et au courant d’air

au cours d’eau aux ombres passagères

au sourire entrevu ce fameux soir à minuit

si semblable à tout au bonheur et à la tristesse

c’est le minuit passé dressant son torse nu

au dessus des beffrois et des peupliers

j’appelle à moi ceux-là perdus dans les campagnes

les vieux cadavres les jeunes chênes coupés

les lambeaux d’étoffe pourrissant sur la terre et le linge

séchant aux alentours des fermes

j’appelle à moi les tornades et les ouragans

les tempêtes les typhons les cyclones

les raz de marée

les tremblements de terre

j’appelle à moi la fumée des volcans et celle des cigarettes

les ronds de fumée des cigares de luxe

j’appelle à moi les amours et les amoureux

j’appelle à moi les vivants et les morts

j’appelle les fossoyeurs j’appelle les assassins

j’appelle les bourreaux j’appelle les pilotes les maçons et

les architectes

les assassins

j’appelle la chair

j’appelle celle que j’aime

j’appelle celle que j’aime

j’appelle celle que j’aime

le minuit triomphant déploie ses ailes de satin

et se pose sur mon lit

les beffrois et les peupliers se plient à mon désir

ceux-là s’écroulent ceux-là s’affaissent

les perdus dans la campagne se retrouvent en me trouvant

les vieux cadavres ressuscitent à ma voix

les jeunes chênes coupés se couvrent de verdure

les lambeaux d’étoffe pourrissent dans la terre et sur la terre

claquent à ma voix comme l’étendard de la révolte

le linge séchant aux alentours des fermes habille d’adorables femmes

que je n’adore pas qui viennent à moi obéissent à ma voix et m’adorent

les tornades tournent dans ma bouche

les ouragans rougissent s’il est possible mes lèvres

les tempêtes grondent à mes pieds

les typhons s’il est possible me dépeignent

je reçois les baisers d’ivresse des cyclones

les raz de marrée viennent mourir à mes pieds

les tremblements de terre ne m’ébranlent pas

mais font tout crouler à mon ordre

la fumée des volcans me vêt de ses vapeurs

et celle des cigarettes me parfume

et les ronds de fumée des cigares me couronnent

les amours et l’amour si longtemps poursuivis se réfugient en moi

les amoureux écoutent ma voix

les vivants et les morts se soumettent et me saluent

les premiers froidement les seconds familièrement

les fossoyeurs abandonnent les tombes à peine creusées

et déclarent que moi seul puis commander leurs nocturnes travaux

les assassins me saluent

les bourreaux invoquent la révolution

invoquent ma voix

invoquent mon nom

les pilotes se guident sur mes yeux

les maçons ont le vertige en m’écoutant

les assassins me bénissent

la chair palpite à mon appel

celle que j’aime ne m’écoute pas

celle que j’aime ne m’entend pas

celle que j’aime ne me répond pas
14 décembre 1926

Jamais D’autre Que Toi

Jamais d’autre que toi en dépit des étoiles et des solitudes

En dépit des mutilations d’arbre à la tombée de la nuit

Jamais d’autre que toi ne poursuivra son chemin qui est le mien

Plus tu t’éloignes et plus ton ombre s’agrandit

Jamais d’autre que toi ne saluera la mer à l’aube

quand fatigué d’errer moi sorti des forêts ténébreuses

et des buissons d’orties je marcherai vers l’écume

Jamais d’autre que toi ne posera sa main sur mon front et mes yeux

Jamais d’autre que toi et je nie le mensonge et l’infidélité

Ce navire à l’ancre tu peux couper sa corde

Jamais d’autre que toi

L’aigle prisonnier dans une cage ronge lentement les barreaux de cuivre vert-de-grisés

Quelle évasion !

C’est le dimanche marqué par le chant des rossignols dans les bois vert tendre

l’ennui des petites filles en présence d’une cage où s’agite un serin,

tandis que dans la rue solitaire

le soleil lentement déplace sa ligne mince sur le trottoir chaud

Nous passerons d’autres lignes

Jamais jamais d’autre que toi

Et moi seul seul seul comme le lierre fané des jardins de banlieue

seul comme le verre

Et toi jamais d’autre que toi.

Dans Bien Longtemps

Dans bien longtemps je suis passé par le château des feuilles

Elles jaunissaient lentement dans la mousse

Et loin les coquillages s’accrochaient désespérément aux rochers de la mer

Ton souvenir ou plutôt ta tendre présence était à la même place

Présence transparente et la mienne

Rien changé mais tout avait vieilli en même temps que mes tempes et mes yeux

N’aimez-vous pas ce lieu commun ? laissez-moi laissez-moi

c’est si rare cette ironique satisfaction

Tout avait vieilli sauf ta présence

Dans bien longtemps je suis passé par la marée du jour solitaire

Les flots étaient toujours illusoires

La carcasse du navire naufragé que tu connais —

tu te rappelles cette nuit de tempête et de baisers ? —

était-ce un navire naufragé ou un délicat chapeau de femme

roulé par le vent dans la pluie du printemps était à la même place

Et puis foutaise larirette dansons parmi les prunelliers !

Les apéritifs avaient changé de nom et de couleur

Les arcs-en-ciel qui servent de cadre aux glaces

Dans bien longtemps tu m’as aimé.

De La Fleur D’amour Et Des Chevaux Migrateurs

Il était dans la forêt une fleur immense qui risquait

de faire mourir d’amour tous les arbres

Tous les arbres l’aimaient

Les chênes vers minuit devenaient reptiles et rampaient jusqu’à sa sa tige

Les frênes et les peupliers se courbaient vers sa corolle

Les fougères jaunissaient dans sa terre.

Et telle elle était radieuse plus que l’amour nocturne de la mer et de la lune

Plus pâle que les grands volcans éteints de cet astre

Plus triste et nostalgique que le sable qui se dessèche

et se mouille au gré des flots

Je parle de la fleur de la forêt et non des tours

Je parle de la fleur de la forêt et non de mon amour

Et si telle trop pâle et nostalgique et adorable

aimée des arbres et des fougères

elle retient mon souffle sur les lèvres

c’est que nous sommes de même essence

Je l’ai rencontrée un jour

Je parle de la fleur et non des arbres

Dans la forêt frémissante où je passais

Salut papillon qui mourut dans sa corolle

Et toi fougère pourrissante mon cœur

Et vous mes yeux fougères presque charbon presque flamme presque flot

Je parle en vain de la fleur mais de moi

Les fougères ont jauni sur le sol devenu pareil à la lune

Semblable le temps précis à l’agonie perdue entre un bleuet

et une rose et encore une perle

Le ciel n’est pas si clos

Un homme surgit qui dit son nom devant lequel s’ouvrent

les portes un chrysanthème à la boutonnière

C’est de la fleur immobile que je parle

et non des ports de l’aventure et de la solitude

Les arbres un à un moururent autour de la fleur

Qui se nourrissait de leur mort pourrissante

Et c’est pourquoi la plaine devint semblable à la pulpe des fruits

Pourquoi les villes surgirent

Une rivière à mes pieds se love et reste à ma merci

ficelle de la salutation des images

Un cœur quelque part s’arrête de battre et la fleur se dresse

C’est la fleur dont l’odeur triomphe du temps

La fleur qui d’elle-même a révélé son existence aux plaines dénudées

pareilles à la lune à la mer

et à l’aride atmosphère des cœurs douloureux

Une pince de homard bien rouge reste à côté de la marmite

Le soleil projette l’ombre de la bougie et de la flamme

La fleur se dresse avec orgueil dans un ciel de fable

Vos ongles mes amies sont pareils à ses pétales et roses comme eux

La forêt murmurante en bas se déploie

Un cœur qui comme une source tarie

Il n’est plus temps il n’est plus temps d’aimer

vous qui passez sur la route

La fleur de la forêt dont je conte l’histoire est un chrysanthème

Les arbres sont morts les champs ont verdi les villes sont apparues

Les grands chevaux migrateurs piaffent dans leurs écuries lointaines

Bientôt les grands chevaux migrateurs partent

Les villes regardent passer leur troupeau dans les rues

dont le pavé résonne au choc de leurs sabots et parfois étincelle

Les champs sont bouleversés par cette cavalcade

Eux la queue traînant dans la poussière

et les naseaux fumants passent devant la fleur

Longtemps se prolongent leurs ombres

Mais que sont-ils devenus les chevaux migrateurs

dont la robe tachetée était un gage de détresse

Parfois on trouve un fossile étrange en creusant la terre

C’est un de leurs fers

La fleur qui les vit fleurit encore sans tache ni faiblesse

Les feuilles poussent au long de sa tige

Les fougères s’enflamment et se penchent aux fenêtres des maisons

Mais les arbres que sont-ils devenus

La fleur pourquoi fleurit-elle

Volcans ! ô volcans !

Le ciel s’écroule

Je pense à très loin au plus profond de moi

Les temps abolis sont pareils aux ongles brisés sur les portes closes

Quand dans les campagnes un paysan va mourir entouré

des fruits mûrs de l’arrière-saison du bruit du givre

qui se craquelle sur les vitres de l’ennui flétri fané

comme les bluets du gazon

Surgissent les chevaux migrateurs

Quand un voyageur s’égare dans les feux follets plus crevassés

que le front des vieillards et qu’il se couche dans le terrain mouvant

Surgissent les chevaux migrateurs

Quand une fille se couche nue au pied d’un bouleau et attend

Surgissent les chevaux migrateurs

Ils apparaissent dans un galop de flacons brisés et d’armoires grinçantes

Ils disparaissent dans un creux

Nulle selle n’a flétri leur échine et leur croupe luisante reflète le ciel

Ils passent éclaboussant les murs fraîchement recrépis

Et le givre craquant les fruits mûrs les fleurs effeuillées croupissante

le terrain mou des marécages qui se modèlent lentement

Voient passer les chevaux migrateurs

Les chevaux migrateurs

Les chevaux migrateurs

Les chevaux migrateurs

Les chevaux migrateurs

De La Rose De Marbre À La Rose De Fer

La rose de marbre immense et blanche était seule sur la place déserte

où les ombres se prolongeaient à l’infini. Et la rose de marbre seule

sous le soleil et les étoiles était la reine de la solitude. Et sans

parfum la rose de marbre sur sa tige rigide au sommet du piédestal de

granit ruisselait de tous les flots du ciel. La lune s’arrêtait

pensive en son cœur glacial et les déesses des jardins les déesses

de marbre à ses pétales venaient éprouver leurs seins froids.
La rose de verre résonnait à tous les bruits du littoral. Il n’était pas un

sanglot de vague brisée qui ne la fît vibrer. Autour de sa tige fragile

et de son cœur transparent des arcs en ciel tournaient avec les

astres. La pluie glissait en boules délicates sur ses feuilles que

parfois le vent faisait gémir à l’effroi des ruisseaux et des vers

luisants.
Le rose de charbon était un phénix nègre que la poudre transformait en

rose de feu. Mais sans cesse issue des corridors ténébreux de la mine

où les mineurs la recueillaient avec respect pour la transporter au

jour dans sa gangue d’anthracite la rose de charbon veillait aux

portes du désert.
La rose de papier buvard saignait parfois au crépuscule quand le soir à

son pied venait s’agenouiller. La rose de buvard gardienne de tous

les secrets et mauvaise conseillère saignait un sang plus épais que

l’écume de mer et qui n’était pas le sien.
La rose de nuages apparaissait sur les villes maudites à l’heure des

éruptions de volcans à l’heure des incendies à l’heure des émeutes et

au-dessus de Paris quand la commune y mêla les veines irisées du

pétrole et l’odeur de la poudre. Elle fut belle au 21 janvier belle au

mois d’octobre dans le vent froid des steppes belle en 1905 à l’heure

des miracles à l’heure de l’amour.
La rose de bois présidait aux gibets. Elle fleurissait au plus haut de

la guillotine puis dormait dans la mousse à l’ombre immense des

champignons.
La rose de fer avait été battue durant des siècles par des forgerons

d’éclairs. Chacune de ses feuilles était grande comme un ciel

inconnu. Au moindre choc elle rendait le bruit du tonnerre. Mais

qu’elle était douce aux amoureuses désespérées la rose de fer.
La rose de marbre la rose de verre la rose de charbon la rose de papier

buvard la rose de nuages la rose de bois la rose de fer refleuriront

toujours mais aujourd’hui elles sont effeuillées sur ton tapis.
Qui es-tu ? toi qui écrases sous tes pieds nus les débris fugitifs de la rose

de marbre de la rose de verre de la rose de charbon de la rose de

papier buvard de la rose de nuages de la rose de bois de la rose de fer.

En Sursaut

Sur la route en revenant des sommets rencontré

par les corbeaux et les châtaignes

Salué la jalousie et la pâle flatteuse

Le désastre. Enfin le désastre annoncé

Pourquoi pâlir, pourquoi frémir ?

Salué la jalousie et le règne animal avec la fatigue

avec le désordre avec la jalousie

Un voile qui se déploie au-dessus des têtes nues

Je n’ai jamais parlé de mon rêve de paille

Mais où sont partis les arbres solitaires du théâtre

Je ne sais où je vais j’ai des feuilles dans les mains

j’ai des feuilles dans la bouche

Je ne sais si mes yeux se sont clos cette nuit

sur les ténèbres précieuses ou sur un fleuve d’or et de flamme

Est-il le jour des rencontres et des poursuites

J’ai des feuilles dans les mains j’ai des feuilles dans la bouche.

Il Fait Nuit

Tu t’en iras quand tu voudras

Le lit se ferme et se délace avec délices

comme un corset de velours noir

Et l’insecte brillant se pose sur l’oreiller

Éclate et rejoint le Noir

Le flot qui martèle arrive et se tait

Samoa la belle s’endort dans l’ouate

Clapier que fais-tu des drapeaux ? tu les roules dans la boue

À la bonne étoile et au fond de toute boue

Le naufrage s’accentue sous la paupière

Je conte et décris le sommeil

Je recueille les flacons de la nuit et je les range sur une étagère

Le ramage de l’oiseau de bois se confond

avec le bris des bouchons en forme de regard

N’y pas aller n’y pas mourir la joie est de trop

Un convive de plus à la table ronde dans la clairière de vert émeraude

et de heaumes retentissants près d’un monceau d’épées

et d’armures cabossées

Nerf en amoureuse lampe éteinte de la fin du jour

Je dors