Promenade Automnale

Lorsque j’ai travaillé, pensif, sur mon pupitre

Tout le jour, sans voir même éclater à la vitre

Le rayon tiède et clair du soleil automnal,

Je m’arrache parfois à mon logis banal

Et, tout entier au rêve ardent qui m’accompagne,

Je m’en vais lentement le soir vers la campagne.
Le faubourg est bruyant par où je dois passer :

Au fond des cabarets on s’apprête à danser,

Et les orgues déjà préludent aux quadrilles ;

Les écoliers, rentrés de classe, jouent aux billes,

Et les femmes, qui sont sur des chaises de bois,

Allaitent leurs enfants en épluchant des noix.
Je marche en me hâtant pour quitter la banlieue,

Et, sans presque y songer, je fais toute une lieue

Jusqu’à ce que je sois libre et seul en pleins champs.

Alors je goûte en paix la splendeur des couchants :

Le soleil, dont la sphère opaque est agrandie,

Inonde l’horizon d’un reflet d’incendie,

Et les carreaux lointains des fermes sont en feu.
Dans le ciel, quelques blancs nuages sur fond bleu :

On croirait voir un golfe où courent quelques voiles

Qui pour falots vont vite allumer les étoiles.
Un calme solennel s’étend : les arbres verts

Paraissent noirs sur les horizons encor clairs ;

Là-bas un paysan s’estompe dans la brume,

En manches rouges, sur son petit champ qu’il fume.
Fredonnant d’une voix rauque, des bateliers,

Sur le chemin que borne un rang de peupliers,

Jettent pour aborder un branlant pont de planches.

Les vaches aux poils roux plaqués de taches blanches,

Quittant à regret l’herbe et les trèfles fanés

Et beuglant tout le long des sentiers contournés,

Sous le fouet des gamins gagnent les métairies.

De fluides vapeurs flottent sur les prairies ;

Le vol des moucherons agace les roseaux ;

Les saules, dont les pieds plongent au bord des eaux,

Laissant s’y rafraîchir leur pâle chevelure,

Rêvent dans une morne et fantastique allure.

Les moulins reposés, immobiles et droits,

Avec leurs bras ouverts semblent de grandes croix ;

Sur des cordes, le linge entre les arbres sèche

Et claque au frôlement de la brise plus fraîche ;

L’Angélus du soir vibre en accords argentins ;

Un bruit vague de voix se perd dans les lointains,

Et par moments le cri rythmique des cigales

Perce d’un son aigu ces rumeurs musicales.
Et c’est pour l’âme un charme ineffable de voir

L’automne unir sa grâce à la grâce du soir,

Car l’heure et la saison étant de connivence

Font doux l’hiver qui vient et la nuit qui s’avance.

Muet

À Madame William Pitt-Byrne.
Sa mère l’aimait tant, ce petit rieur rose !

C’était son premier-né, première fleur éclose

Sur l’arbuste pliant de leurs jeunes amours.

Elle en rêvait les nuits et le soignait les jours,

Joyeuse à contempler son adorable allure

A peigner lentement sa fine chevelure

Bouclée, et blonde ainsi qu’un rayon de soleil ;

A coller ses baisers sur son grand œil, pareil

Aux bluets printaniers où l’aube a mis ses larmes ;

A le laver, riant de ses folles alarmes,

Quand il se révoltait, craintif et suffoquant

De l’eau trop abondante et du savon piquant,

Et devant son miroir doré faisait la moue

En regardant la neige éclose sur sa joue !
Elle aimait, douce mère aux plaisirs ingénus,

Prendre en main ses deux pieds tout roses et tout nus,

Les mordre, les presser, les cacher dans sa robe

Comme des fruits vermeils et mûrs que l’on dérobe !

Le blondin commençait à faire quelques pas

Quand on le soutenait par le dessous des bras.

Rieur, il chancelait comme s’il était ivre

Du ciel dont il venait, ne commençant qu’à vivre,

Et gardant un mystique et singulier reflet

De sa première ivresse et de son dernier lait !
Sa mère le suivait pas à pas, et tremblante,

Tâchant de ralentir sa marche turbulente,

Fatiguée, et fixant ses regards assoupis

Sur le petit marcheur tombé sur le tapis.

Elle croyait déjà dans son orgueil de mère

Le voir grand : son esprit poursuivait la chimère

D’un fils que le génie a marqué de son sceau,

Et devinait l’élu dans l’enfant du berceau !

O mères ! qui de vous n’a pas rêvé la gloire ?
Lorsque le soir tombait, dans la chambre plus noire

Qu’une lampe appendue au plafond étoilait,

La mère récitait un petit chapelet

Devant un crucifix de cuivre à la muraille,

Et disait à l’enfant de baiser la médaille,

Puis dans son berceau bleu le couchait mollement,

Essayant qu’il lui dit tout bas :  » bonsoir, maman « ,

Ou qu’en joignant les mains il dit de sa voix tendre

Le doux nom de Jésus incliné pour l’entendre !

Mais elle s’épuisait à cela vainement :

L’enfant lui répondait par un vagissement

Triste et mystérieux, comme un flot qui se brise

Contre un écueil, ou comme une plainte de brise

Frôlant les arbres morts dans les nuits de printemps ;

Et la mère disait :  » Il n’est pas encor temps !

Il parlera demain il faut bien qu’il commence !  »

Puis chantant une vieille et naïve romance

Elle agitait du pied le berceau de l’enfant,

Qui dans ses draps neigeux se roulait triomphant !

Quand le sommeil fermait ses paupières lassées

Sur ses yeux vifs, ainsi que des ailes baissées,

Et que, la bouche ouverte, il semblait rire encor

Au rêve qui jetait sur lui son rayon d’or,

La mère s’inclinait, craintive, sur sa couche,

L’embrassait sur le bord arrondi de la bouche,

Et toute réchauffée à ce baiser si cher

En gardait le frisson virginal dans sa chair ;

Et savourant la paix de la nuit vaporeuse

Sans rien dire, admirait cette figure heureuse

De l’enfant endormi dans les oreillers blancs,

Comme la lune au fond des nuages tremblants !
O Nature ! pourquoi toujours briser nos rêves ?

Et mettre le reflux prés du flux sur nos grèves ?

Pourquoi, quand les oiseaux babillent dans les bois,

Cet enfant devait-il muet, triste et sans voix,

Près de sa mère en pleurs, grandir sans rien apprendre,

Ne pas être compris et ne pas la comprendre !
La mère qui sait tout, en longs vêtements noirs,

N’osant sortir le jour, se promène les soirs

Conduisant par la main le petit muet pâle,

Et, comme un saint qui veille une pierre tombale,

Lui jetant, sans rien dire, un regard adouci :

L’enfant ne parlant pas, elle s’est tue aussi !

Nocturne

On a des jours faits d’ombre et de mélancolie

Et d’inexprimable dégoût,

Où le cœur se repaît du passé qu’on oublie

Comme d’un fruit perdu dont on garde le goût.
Un sang vif et fiévreux vous bat contre les tempes :

Comme une mer sur des galets ;

On trouve dans son cœur à peine quelques lampes :

C’est la chambre funèbre où sont clos les volets ;
C’est la chambre où, dans l’ombre, en mystiques toilettes

Dorment tous nos espoirs brisés ;

Gardant sur le rigide aspect de leurs squelettes

La forme et le parfum de nos anciens baisers.
On a de ces jours noirs où l’on reprend la route

Qu’on avait suivie au printemps,

Quand les rameaux fleuris s’arrondissaient en voûte

Et que le vieux soleil riait à nos vingt ans !
Les buissons sont moins verts, les brises sont plus fraîches

Les lointains moins ensoleillés ;

Et comme l’arbre voit danser ses feuilles sèches,

Le cœur voit tournoyer ses rêves effeuillés !
On doute ; on prend pitié des extases anciennes

Quand on priait à deux genoux,

Dans l’église où flottaient les voix musiciennes

Des enfants du lutrin aux profils blonds et doux.
On rêve des amours naïves de cousine,

Des mains chaudes qu’on se pressait,

Quand elle s’asseyait à la place voisine

Montrant deux seins de neige au fond de son corset.
On revit ces matins de jeunesse et de fièvres

Où, tenant une femme au bras,

On se sentait frémir des ailes sur les lèvres

Pour dire de doux mots qu’on ne comprenait pas !
On songe au calme exquis du foyer, à sa mère

Blanche dans un grand fauteuil noir ;

Au temps où l’on n’avait pas vu fuir la chimère

Comme une lampe errante aux vitres d’un manoir,
Quand on venait le soir lire et causer près d’elle,

Et tendre son front à sa main

Pour qu’elle s’y posât avec un doux bruit d’aile,

Et vous fit retrouver l’espoir du lendemain !
On reprend peu à peu les lointaines années

Dont on se souvient à moitié ;

Et l’on cherche un parfum à ces roses fanées

Qu’on aurait dû jeter loin de soi sans pitié !
O les rêves d’amour ! ô les rêves de gloire !

Débris qu’apporte le reflux ;

Tu te tais à jamais, double clavier d’ivoire,

Quand la jeunesse aux doigts légers n’y touche plus !
Puis on a tout à coup des soubresauts farouches,

Et l’on est pris d’un tel ennui

Qu’on voudrait que la Mort glaçât toutes les bouches

Et fermât tous les yeux dans une immense nuit.
Voyant les cœurs si faux et les âmes si viles,

On voudrait, fuyant pour jamais,

Loin des clameurs, loin des trahisons, loin des villes, –

Vivre à voir les oiseaux passer, sur les sommets !
On voudrait la siffler, la comédie humaine,

Et brusquement s’en retirer,

Voyant que chacun porte un masque, et se démène

Pour vivre, sans songer que vivre c’est pleurer !
On voudrait se coucher, l’été, lorsque tout brille,

Dans un calme petit caveau,

Où les parents viendraient remplacer sur la grille

Les vieux bouquets par un bouquet nouveau !
On voudrait soudain déployer sa tunique

Au vent, dans les lointains rougis ;

Et chevaucher avec le Géant satanique

Pour vivre nouveau Faust sa nuit de Walpurgis !
Et se gorger de vins, et se gorger de viandes,

Sous la clarté des torses nus

Qui s’entremêleraient, ainsi que des guirlandes,

Pour vous faire mourir en spasmes inconnus.
Puis après ces accès de spleen et de colère

L’homme se résigne, et s’unit

A ce mystérieux calme crépusculaire

De l’oubli qui commence et du jour qui finit.
On dirait d’un condor, aux allures hautaines

Dans sa cage au treillis tordu,

Qui rêve par moments des montagnes lointaines,

Et voudrait s’envoler dans les vents, éperdu !
Il ouvre alors ses deux ailes, se met en garde

Et se débat dans sa prison,

Mais, vaincu par la lutte, il se calme et regarde

Le grand soleil qui tombe au bout de l’horizon !

Petit-pierre

À Jules Bailly.
I
C’étaient vraiment des gens heureux. Ils étaient trois :

Le père, adroit maçon parmi les plus adroits ;

La mère, brave femme à peu prés du même âge,

Qui travaillait en ville et soignait son ménage ;

Enfin, pour compléter ce doux intérieur,

Un garçon, un unique enfant frais et rieur,

Que la famille avait appelé Petit-Pierre.
Leur maisonnette, avec un haut trottoir de pierre,

S’élevait dans le fond d’un faubourg populeux :

La cuisine, aux murs blancs bordés de filets bleus,

Avait la propreté des fermes de Hollande.
Un sable fin, pareil à celui d’une lande,

Recouvrait les carreaux de dessins arrondis ;

Le feu, pour le dîner, flambait tous les midis,

Et sur la cheminée, où luisait la vaisselle,

Les plats d’étain, frappés d’une rouge étincelle,

Ressemblaient à distance à des soleils couchants.
Mais ce qui ranimait la lumière et les chants

De ce foyer tout plein de gaîté journalière,

C’est l’oiseau qu’enfermait cette étroite volière,

C’est le petit garçon, frais comme un chérubin,

Qui donnait son sourire en paîment de son pain.

Il était déjà presque à sa neuvième année ;

Il fréquentait l’école, et chaque matinée,

De peur d’être en retard partant beaucoup trop tôt,

On le voyait passer en petit paletot,

Répétant sa leçon à mi-voix sur la place,

Et tenant sous son bras, tout fier d’aller en classe,

Ses cahiers maintenus dans deux planches de bois.
L’enfant étudiait comme un fils de bourgeois :

Il savait déjà lire, il savait même écrire,

Et son maître faisait un amical sourire

En voyant ses devoirs toujours bien expliqués.

C’est lui qui répétait les calculs compliqués

Sur les grands tableaux noirs pendus à la muraille ;

Et tous les écoliers, sans avoir l’air qui raille,

Les coudes sur le banc, recueillaient ses leçons.
Le soir, il revenait, le cœur plein de chansons,

Mettait une autre blouse, et mangeait quelques tranches

De pain blanc, en cherchant sur chacune des planches

Le petit plat friand gardé pour son retour.

Puis après les devoirs, les jeux avaient leur tour :

Il oubliait alors concours, chiffres, grammaire,

Courait avec son chien, sortait avec sa mère,

Souriait aux enfants tapageurs du faubourg

Qui jouaient aux soldats, précédés d’un tambour ;

Empêchait les garçons et les petites filles

De gêner ses amis qui s’amusaient aux billes

Jusqu’à l’heure où la nuit noircissant l’horizon,

Lassés, les fit rentrer chacun dans leur maison.
Lorsqu’ils avaient soupe dans la cuisine basse,

Petit-Pierre prenait un livre de la classe

Et, feuilletant la table afin de faire un choix,

Lisait une touchante histoire à haute voix.

Les parents rayonnaient ! Ils respiraient à peine

Et n’osaient pas bouger, craignant de faire peine

Au lecteur susceptible assis au milieu d’eux.

Quand l’enfant terminait, il disait à tous deux. :

 » Pourquoi ne pas venir, vous autres, à l’école ?

Moi, je veux vous apprendre à lire !  » Une auréole,

Descendait de la lampe attachée au plafond

Sur l’enfant qui, naïf, venait d’être profond,

Et la mère riait :  » Donne-moi des lunettes !

 » Car ces lettres vraiment sont pour moi trop peu nettes ;

 » Ils vieillissent, nos yeux !  »
Mais l’enfant s’obstinait.

 » C’est bien simple, épelons d’abord  » Puis il prenait

La grosse main du père et le forçait à suivre

Pour redire après lui les syllabes du livre.
O le petit apôtre et le maître charmant !

Ce n’était pas toujours ses parents seulement

Qu’il s’efforçait d’instruire en sa candeur naïve,

Mais partout s’étendait sa sainte tentative : .

Écrivant, — sans jamais accepter de profits, —

Les lettres que dictaient les mères pour leurs fils,

Conscrits que l’indigence obligeait au service ;

Traduisant aux voisins, pour leur rendre service,

Devant les bâtiments publics ou les marchés,

Les placards importants qu’on avait affichés.

Aussi c’était l’ami, le caprice, l’idole ;

Et lorsque chaque été les maîtres de l’école,

Tant il travaillait bien, lui donnaient tous les prix,

Aucun n’était jaloux, aucun n’était surpris ;

C’était l’enfant de tous, de tous c’était la fête :

On pavoisait avec une entente parfaite,

Par la foule, en triomphe, il était ramené ;

Le soir, tout le faubourg était illuminé,

Et, n’ayant que dix ans, le Petit-Pierre en somme

Était dans le quartier déjà presque un grand homme !.
II
Mais, hélas ! le bonheur est plein de trahisons :

Il entre, sans s’asseoir jamais dans nos maisons.

Le foyer où chantait ce blondin populaire,

Triste et riant, malgré le modique salaire,

Ce foyer si joyeux, si tranquille et si beau,

Allait être bientôt plus morne qu’un tombeau !
Le père, le maçon, qui prenait un peu d’âge,

L’hiver, fit un faux pas sur son échafaudage

Et tomba sur le sol On le crut mort Pourtant

On vit qu’il respirait encor en l’emportant,

Et, comme on s’ouvre vite à l’espoir qui rassure,

On crut qu’il survivrait peut-être à sa blessure !
Il souffrit très longtemps, mais guérit à la fin :

C’était l’hiver ; le froid venait avec la faim ;

N’ayant plus son travail pour payer la dépense,

La misère arrivait plus vite qu’on ne pense.

Le médecin coûtait ; le pain se vendait cher,

Et, noir, les pleurs encor le rendaient plus amer.

Jadis on avait fait quelques économies.

Plus rien ! La mère allait emprunter aux amies

L’argent qu’il lui fallait pour payer le loyer ;

Ne mangeait plus, passait la nuit à travailler,

Raccommodant du linge ou faisant des dentelles

Près du malade, en proie à des frayeurs mortelles ;

Mais voyant son mari sourire le matin,

Avec les yeux plus clairs et plus rose le teint,

La femme se trouvait moins souffrante et moins lasse

En embrassant l’enfant qui partait pour la classe.
Quant au maçon, c’était presque un homme nouveau :

Le coup avait lésé sans doute le cerveau,

Car depuis ce moment il était irritable,

Ne voulait pas manger ce qu’on servait à table,

Trouvait la maison sale et son air étouffant

Et n’aimait même plus sa femme et son enfant !

Son ardeur à l’ouvrage était bien refroidie,

Il ne travaillait plus depuis sa maladie

Et, malgré la misère et malgré le besoin,

Il passait sa journée au cabaret du coin

Avec quelques oisifs et quelques mauvais drôles.

Ces fainéants parlaient de jouer de grands rôles,

Pour niveler bientôt les hommes et les monts,

Et maudissaient les rois, criant à pleins poumons,

Parmi le choc brutal de leurs grands pots de bière,

Qu’on ferait à chacun de son trône une bière !

Le maçon, avec eux, criait et s’enivrait :

Et le soir, à tâtons, quittant le cabaret

Sous le reflet blafard du gaz dans les ténèbres,

Il cherchait sa maison. De loin des cris funèbres

Et de vagues sanglots disaient que c’était là.

Il s’arrêtait alors Il connaissait cela :

 » Sa femme pleurnichait c’était son habitude !  »

Il lui criait d’ouvrir vite de sa voix rude,

Et l’ivrogne rentrait ; et quand l’enfant chétif

Qui n’avait pas mangé, venait d’un ton plaintif

Lui demander pourquoi s’en aller dés l’aurore,

S’il ne les aimait plus, eux, qui l’aimaient encore,

Le maçon se fâchait, lui tirait les cheveux,

Battait sa femme avec ses larges poings nerveux :

 » Si ça me plaît d’aller trouver les camarades ! —

 » Hurlait-il. — Pas de pleurs surtout, pas de tirades !

 » Travaillez ! Moi, m’user pour vous ? Ah ! plus souvent !

 » Que ce faquin d’enfant, qui joue au grand savant,

 » Laisse là son école et qu’il aille à l’usine.

 » C’est compris ?  »
Et tandis qu’au fond de la cuisine

Petit-Pierre tremblait d’un frisson glacial,

Le maçon s’endormait d’un sommeil bestial.
III
Il fallut obéir, aller à la fabrique,

A la fabrique noire, empestée et lubrique,

Où l’âme se flétrit aussi bien que le corps

Parmi les propos vils et les sombres accords

Que tient la multitude et que rend la machine.
Ah ! pauvre Petit-Pierre ! il faudra qu’il s’échine

Et travaille au milieu de gamins querelleurs.

On veut de lui des fruits dans la saison des fleurs !

Parce qu’un père est lâche et proche la misère,

Jeune plante ! on la met dans une chaude serre ;

Mais la tige est trop frêle et fléchira bientôt.
On le voyait passer chaque matin plus tôt

Qu’il ne partait jadis pour aller à l’école ;

Il n’avait plus sa grâce et sa gaîté frivole ;

Laissant, sans les guetter, voler les papillons ;

Maigre, presque honteux sous de sales haillons,

Ayant une toux sèche et creuse comme un râle,

Chaque jour plus débile et chaque jour plus pâle

Et songeant — les regards fixés sur ses sabots

Où s’écorchaient ses pieds dans des bas en lambeaux —

Au bon temps de jadis quand il pouvait apprendre,

Et que le peuple heureux et fier venait le prendre

Pour lui faire un cortège et lui battre des mains,

Tandis qu’avec ses prix il passait ces chemins !
Le soir, à l’heure calme où tout se tranquillise,

Il entrait quelquefois dans une vieille église

Aux bleus vitraux desquels le soleil qui s’endort

Faisait luire et flotter un dernier rayon d’or ;

Et là, s’agenouillant seul devant une Vierge,

Laissant brûler son cœur à ses pieds comme un cierge,

L’enfant lui racontait dans l’ombre ses douleurs ;

Et lorsque son regard, au travers de ses pleurs,

A l’autel avait vu le Christ sur sa croix noire

Qui tendait tout en sang ses maigres bras d’ivoire,

Petit-Pierre trouvait son sort moins malheureux

Et, plaignant ses parents, priait Jésus pour eux !
Mais dès le lendemain dans l’ardente fournaise

Il souffrait de nouveau, suant, mal à son aise ;

Et malgré l’air impur qui l’étouffait toujours,

Travaillait sans répit dix heures tous les jours.

Que gagnait pour cela cette machine humaine ?
Horreur ! il ne gagnait que cinq francs par semaine !
Et lorsqu’il revenait le soir du samedi,

Son père lui prenait son salaire, alourdi,

Lui donnant d’une main que le cynisme enfièvre

Pour payer son courage un verre de genièvre !
IV
Petit-Pierre mourut On ne vit pas ainsi !

L’enfant dans le soleil doit courir sans souci.

C’est un doux rossignol qui dépérit en cage.

Comme il faut à l’oiseau la brise et le bocage,

Il faut à lui, pour vivre et pour s’apprivoiser,

Le matin un sourire et le soir un baiser,

Le calme du foyer tranquille comme un temple

Et l’honneur des parents qui lui serve d’exemple.

Mais dès qu’on veut priver l’enfant d’un de ces soins,

Dés qu’on veut le contraindre ou dés qu’onl’aime moins,

Dés qu’un de ces bonheurs, qui sont sa nourriture,

Échappe à sa candide et fragile nature,

Il s’affaisse, il pâlit, il se meurt, il est mort !

On tua Petit-Pierre et nul n’eut un remord :

L’enfant peut dépérir pour celui qui s’enivre,

Le droit de le tuer prime son droit de vivre,

Car c’est le droit du père, — un droit auguste et beau ! —

De le mettre à l’usine, ou plutôt au tombeau,

Sans que la loi soit là pour empêcher ce crime,

Pour protéger l’enfant dont on fait la victime,

Et sans qu’on songe même au fond de nos Sénats

Qu’on doit prendre une part de ces assassinats !
V
En apprenant la mort du pauvre Petit-Pierre

Chacun sentit venir des pleurs à sa paupière ;

Et quand pour l’enterrer survint le corbillard,

Devant la maisonnette on vit dans le brouillard

Les enfants des voisins vêtus de robes blanches

Qui jetaient des bouquets sur le cercueil de planches ;

Et le faubourg entier cotisé fit bâtir,

Avec l’argent de tous, une tombe au martyr.

Récompense

À Madame Mireille Garcin de Maynard.
Savoir qu’on sera lu par les yeux doux des femmes

Et qu’elles presseront, pendant les soirs d’hiver,

Votre livre imprégné d’un rayon tiède et clair

Qui venant droit du cœur ira droit vers les âmes.
Et savoir qu’au contact de vos vers pleins de flammes

Un frisson sensuel glissera sur leur chair,

Et que, vous évoquant comme un inconnu cher,

Elles vous béniront dans leurs épithalames !
Et savoir qu’au printemps, sous les branches des bois,

Elles tiendront encor vos pages dans leurs doigts

Qu’enserre élégamment le cercle d’or des bagues ;
Et qu’assises sur l’herbe, au rebord des fossés,

Elles prendront leur part de vos tristesses vagues

Et vous rendront les pleurs que vous avez versés !

Rencontre

Mignonne au front pudique et tendre,

Nous nous aimons d’un amour pur,

Et dés longtemps, triste à t’attendre,

J’entrevoyais tes yeux d’azur.
Comme une étoile lente A naître

Qu’un pâtre attend sur des sommets,

Tu m’éclairais sans me connaître,

Sans te connaître je t’aimais.
Aussi quand je t’ai rencontrée,

Charmante, avec ton air rieur,

J’ai cru t’avoir même adorée

Dans quelque monde antérieur.
Tes cheveux frisant sur les tempes

En un mince et soyeux duvet,

Tes yeux luisants comme des lampes,

Sont bien ceux dont mon cœur rêvait.
Et ton esprit tendre où j’épelle

Me semble un missel retrouvé,

Baigné d’un parfum de chapelle,

Où je relis l’ancien Avé.
Tu réalises ma chimère,

Tu réponds au rêve idéal

Qu’au fond de ma pensée amère

Je pressentais dans Floréal.
Tout s’aime : avril chante et rayonne,

Et le printemps, ce peintre exquis,

Avec des rayons d’or crayonne

Au fond des bois son frais croquis.
Dans un adorable mystère

Vois donc s’unir sous le ciel clair,

Les fleurs, papillons de la terre,

Et les papillons, fleurs de l’air.
Les ailes cherchent les corolles ;

Les mains se rapprochent des mains,

Et d’inoubliables paroles

Se croisent dans tous les chemins !
Sur la ramure ensoleillée

Les oiseaux arrêtent leur vol ;

Couchons-nous dans l’herbe mouillée,

A deux sous ton blanc parasol.
Aimons-nous pour un jour, qu’importe !

Les serments que nous échangeons,

Le vent printanier les emporte

Avec l’eau qui fuit dans les joncs.
La destinée est ainsi faite

Que le temps doit nous désunir,

Et qu’il faudra quitter la fête

Dans un très prochain avenir ;
Mais nous avons l’âme assez haute

Pour regarder notre bonheur

Sans l’assombrir par une faute

Qui ferait saigner notre honneur !
Nos âmes brûleront ensemble

Comme deux cierges assidus,

Comptant sur le Dieu qui rassemble

Les amants qui se sont perdus.

Roses D’antan

À F. Le Play.
Les hommes autrefois avaient des foyers stables ;

On gardait la maison où sa mère mourait ;

Et, quand d’autres enfants naissaient, on se serrait

Moins à l’aise, mais plus unis, aux mêmes tables.
Les meubles très anciens étaient de vieux amis :

Les fauteuils allongés et les chaises massives

Où jadis tricotaient les aïeules pensives,

Le soir servaient d’asile aux enfants endormis,
Les mêmes arbres verts et les mêmes tonnelles

Qui les avaient vus blonds, les revoyaient tout blancs ;

Et les rideaux des lits, dans leurs longs plis tremblants,

Gardaient comme un frisson des âmes paternelles !
C’était la floraison du temps patriarcal :

On vivait loin du trouble assourdissant des villes,

A mener des troupeaux dans les plaines tranquilles

Où les roseaux chantaient sous le vent musical.
On s’aimait saintement dans la famille humaine ;

Chaque jour se marquait par un progrès nouveau ;

N’ayant qu’une demeure on n’avait qu’un caveau,

Et n’ayant qu’un seul nom on n’avait qu’un domaine.
Maintenant on jalouse, on divise, on combat,

Comme si par nos maux nous n’étions pas tous frères,

Pauvres chênes tordus des ouragans contraires

Dans la forêt humaine où la Mort nous abat.
Nous doublons nos douleurs par la haine et l’envie,

Car avec le soleil, l’amour et les enfants,

Nous avons les bonheurs simples et réchauffants

Qui font adorer Dieu, faisant bénir la vie.
Mais nous avons greffé sur l’ouvrage divin.

Le rameau maigre et noir des haines criminelles ;

Et les penseurs sont là comme des sentinelles,

Jetant des cris de paix que l’écho roule en vain !
Pauvres fous ! le destin, comme en un cachot sombre,

Nous pousse dans la vie et dans l’obscurité ;

Et nous soufflons sur toi, sainte Fraternité,

Toi, le soleil du cœur et le flambeau de l’ombre !

Tristesses De L’amour

I
Qui de nous, jeune encore et naïf, n’a connu

L’inexplicable émoi d’un amour ingénu

Qui s’éveille au milieu d’un riant paysage ?

Je le revois toujours le pâle et doux visage

De celle qui m’aima d’un amour si profond.

Nous n’avions que vingt ans tous les deux ; c’était au fond

D’un hameau du pays flamand, presque à l’automne :

Chaque matin, quittant le hameau monotone

En bandes, nous allions courir le long des blés.

Elle et moi, nous restions en arrière, troublés

De nous voir ainsi seuls dans la grande Nature.

Nous marchions sans savoir comment, à l’aventure ;

Ses doigts pressés les miens et nous causions très peu ;

La brise se jouait dans son fin jupon bleu

Et découvrait le bout de sa bottine noire

Que dirai-je encor ? C’est l’éternelle histoire

Des amants qui s’en vont dans les sentiers fleuris :

Les premières rougeurs et les aveux surpris

Quand on marche à pas lents, en se touchant l’épaule,

Le long des buissons verts dont la branche vous frôle ;

Les fossés où l’on trempe en frissonnant la main,

Les petits ponts de bois qu’on rencontre en chemin

Et sur lesquels on marche en se tenant ensemble ;

Le rire peu fréquent, mais si joyeux qu’il semble

Dans sa vibration égayer les échos ;

Les jeux dans les bluets et les coquelicots ;

Les papillons qu’on chasse et les bouquets qu’on cueille ;

La chaumière où le vieux paysan vous accueille

Avec un geste gauche en ôtant son bonnet ;

La tasse de lait chaud qu’on boit et qui vous met

Sur la lèvre qui rit ses fines perles blanches ;

Puis enfin le retour attendri sous les branches

— Avec tous les amis qu’on rejoint à regret —

Vers la maison de l’hôte où le dîner est prêt !
Je me rappelle tous les détails de l’idylle :

La barque que l’on prenait pour tourner le coin d’île,

Les longs regards furtifs dans l’ombre du sentier,

Les serrements de main devant le bénitier

De la petite église, et ma douce querelle

Pour lui prendre son châle ou porter son ombrelle ;

Puis ce jour de dimanche, oublié maintenant,

Où tout joyeux, assis à sa gauche, en dînant,

Je lui glissai des mots discrets, presque à voix basse.

Après dîner, on fit quelques tours de la place,

Et moi, déjà charmé, je lui tendis mon bras

Qu’elle, naïve encor, me prit sans embarras.
Nous allions deux à deux le long des terrains vagues

Où des enfants criaient en enfilant des bagues

Sur les chevaux de bois qu’un vieux cheval poussait.

Dans tous les cabarets la foule se pressait,

Et, sous le jaune éclat d’un vieux quinquet qui brille,

L’orgue de Barbarie invitait au quadrille.

C’était le soir : le ciel fleurissait à son tour,

Et la nuit descendait plus belle que le jour !
Elle, réglant son pas sur ma marche très lente,

Appuyait à mon bras courbé sa main tremblante,

Et me faisait l’aveu qu’en entendant ma voix

Son cœur s’était ému dès la première fois

Comme s’il rencontrait l’élu de sa jeunesse ;

Et moi je lui faisais à mon tour la promesse

Que, l’aimant d’amour pur, je ne l’oublierais pas ;

Puis, pour mieux lui parler, ralentissant mon pas

Et lui montrant du doigt la lune dans les branches :

 » Plus tard, — dis-je, — quand vous verrez ces clartés blanches

 » Songez : il m’aime encore et la regarde aussi !.
Et voyant s’abaisser son grand œil adouci

Je lui causais tout bas d’un frais petit ménage

En ville, et d’un chalet qu’on loue au voisinage ;

Du café qu’on prendrait au jardin, sur un banc

Devant le gazon vert et tiède, au soir tombant ;

Du gai retour, avec de gros bouquets de roses,

Et des printemps vermeils et des hivers moroses

Où, le soir, je lirais quelque livre badin

Tandis qu’elle, berçant notre dernier blondin,

Dont les cheveux frisés trembleraient à son souffle,

Chaufferait près du feu sa mignonne pantoufle !
II
Aujourd’hui cet amour de jeunesse est défunt,

Et nous n’en gardons plus qu’un vague et doux parfum ;

Car le grand destructeur des tendresses, l’absence,

A flétri dans sa fleur ce rêve d’innocence,

Et se parant toujours de joie et de rayons,

La nature oubliera comme nous oublions,

Sans qu’un vent triste sur notre éloignement pleure,

Sans qu’une herbe se fane, ou sans qu’un oiseau meure

De nous voir aujourd’hui séparés et vivants !

Que dis-je ? les moineaux dans les arbres mouvants,

Gais sous le parasol ombreux de feuilles souples,

Viendront chaque printemps se réunir par couples,

Et les bois qu’une tiède ondée a rajeunis

Par le chant des ruisseaux endormiront les landes,

Dans les étangs viendront se mirer d’autres bandes ;

Les rameaux plus épais autour de chaque tronc

Sous leur obscurité tranquille ombrageront

Les amants au retour des kermesses prochaines,

S’en allant deux à deux s’embrasser sous les chênes !

O vieux arbres des bois ! oublieux comme nous,

Devant lesquels jadis nous tombions à genoux

Après avoir gravé sur votre écorce dure

Nos noms déjà couverts de mousse et de verdure,

Ne vous souvient-il plus de nos tressaillements

Pour protéger ainsi tous les autres amants ?

Pourquoi prêter encor votre ombre à leurs étreintes,

Pourquoi laisser graver sur nos vagues empreintes

Leurs deux noms que bientôt aussi vous oublierez ?

Ils s’oublieront de même et seront séparés,

Puisque le temps efface sous ses doigts de marbre

Les amours dans le cœur et les lettres dur l’arbre !

Ce n’est donc pas leur faute à ces amants ingrats

S’ils ont — le cœur changé — désenlacé leurs bras,

Et ce n’est pas ta faute à toi, grande Nature,

Puisque c’est une loi sombre, implacable et dure

Qui veut que tout s’oublie et passe peu à peu !
III
Mais l’oubli c’est peut-être un des bienfaits de Dieu :

L’oubli, c’est le nuage au départ des colombes,

C’est le gazon fleuri repoussant sur les tombes,

C’est le mystérieux et morne apaisement

Que la nuit sur le jour fait tomber lentement ;

Et l’oubli, c’est la main inconnue et sincère

Qui détache les nœuds du cœur et les desserre

Pour nous rendre la mort moins pénible à souffrir,

De sorte qu’oublier c’est apprendre à mourir !

Un Duo

Dans un château sombre, au bord d’un étang,

Par un des derniers beaux jours de l’automne,

Nous étions groupés en cercle, écoutant

Monter là rumeur du soir monotone.
Sur l’étang moiré plein de nénuphars,

Un jet d’eau vidait l’écrin de ses perles ;

Le soleil glissait ses rayons blafards

Dans les rameaux noirs où sifflaient les merles.
C’était l’heure exquise où l’on veut aimer :

Le brouillard flottait comme une batiste ;

Les étoiles d’or allaient s’allumer

Dans le vaste ciel couleur d’améthyste.
Nous étions au fond d’une vérandah :

Dans des vases peints, sur les étagères

Des bouquets d’œillets et de réséda

Soufflaient leurs parfums parmi les fougères.
Les dames venaient prés de nous s’asseoir,

Frissonnant un peu sous leurs légers châles,

Et nous regardions l’automne et le soir

S’unir tristement dans les lointains pâles.
Une jeune fille au profil plus fin

Que le blanc contour d’un camée antique,

Se dressant debout comme un séraphin

Qu’un artiste sculpte au seuil d’un portique,
Se mit à chanter dans l’ombre du parc :

Sa voix tour à tour était grave et tendre,

Comme un bon archer fait avec son arc

Qu’il doit tour à tour bander ou détendre.
Elle murmura dans l’air palpitant

Les tendres couplets de la sérénade

Que rêva Gounod, comme on les entend

Au pied des balcons, la nuit, à Grenade.
Nous fermions les yeux pour mieux écouter

Cette voix moelleuse et mélancolique,

Pareille à la voix qu’on entend flotter

Dans le chœur ombreux d’une basilique.
Quand soudain le chant d’un oiseau s’unit

Au vague refrain de la jeune femme :

On eût dit vraiment qu’il pleurait son nid

Et que sous son aile il avait une âme !
Il était caché dans les arbres verts ;

Et pour endormir son amante ailée,

Il improvisait peut-être des vers

Qu’il lui modulait de sa voix perlée.
La femme et l’oiseau, chantant à la fois,

Firent un moment comme un duo tendre ;

Mais lasse de voir dominer sa voix,

La femme se tut, voulant mieux entendre.

L’oubli

J’avais vu l’an dernier au fond d’un cimetière

Une petite tombe étroite et toute entière

Recouverte de fleurs qui s’effeuillaient au vent.

C’était le jour des Morts et la foule en rêvant

Sentait près des défunts combien la vie est vaine.

Tout était blanc sur ce tombeau ; pas une veine

Dans le marbre caché sous un amas tremblant

De roses, de jasmins, de lis ; tout était blanc.

On eût qu’en partant vers la voûte éternelle

La morte comme un cygne avait ouvert son aile

Et perdu son duvet au bord de ce chemin.

En écartant un peu les bouquets de la main

Je lus qu’elle était morte à peine fiancée ;

Et je compris alors cette exquise pensée

D’un triste amant, perdu là-bas dans l’horizon,

Qui le matin, quittant sa funèbre maison,

Sans doute était venu couvrir sa bien-aimée

De ce voile de neige épaisse et parfumée

Que la pluie automnale avait mouillé de pleurs
Je viens d’aller revoir la tombeelle est sans fleurs.

Les Absentes

À ma sœur Marie.
I
Le soir, quand je m’en vais tout seul le long des rues,

Vers les faubourgs, pour voir le soleil se coucher.

Je sens autour de moi mes deux sœurs disparues

Comme des oiseaux blancs autour d’un noir clocher.
Et j’en rêve avec plus de tendresse et de force,

Car le temps ne peut rien si le culte est fervent ;

Comme il advient des noms gravés sur une écorce

Toujours leur souvenir pénètre plus avant.
Quand nous étions petits, quelle chaude atmosphère

Nos haleines d’enfants soufflaient sur le foyer ;

Tout semblait rajeunir rien qu’à nous laisser faire,

Rien qu’à nous voir joyeux tout semblait s’égayer !
Dans le jardin étroit nous nous roulions sur l’herbe

Avec le vieux griffon que son collier gênait ;

Et nous formions un groupe adorable et superbe

Sous le grand soleil d’or qui nous illuminait.
Et quand nous rentrions dans la maison, la mère

Grondait d’avoir sali le propre tablier,

Mais pas fort et bientôt s’apaisait sa colère,

Car nos tendres baisers lui faisaient oublier !
Elle aimait de nous voir coquets, et les dimanches,

Pour aller aux concerts, les petites mettaient

Des robes en tissu léger, à courtes manches,

Et des chapeaux de paille où des rubans flottaient.
Sous les yeux des parents qui marchaient en arrière

Nous allions tous les trois nous tenant par la main ;

Et parfois un vieux prêtre, en fermant son bréviaire,

Souriait de nous voir si beaux dans son chemin.
Et l’on se retournait vers nous en promenade,

Et les oiseaux, perchés sur des rameaux dormants,

Adoucissaient dans l’air du soir leur sérénade,

Voyant la mère heureuse et les enfants charmants !
II
Elles avaient grandi belles, rieuses, fraîches

Sous leurs longs cheveux blonds flottant comme un drapeau,

Et sur leur joue en fleur tel qu’un duvet de pêches

Un sang rose et vermeil frémissait sous la peau.
Dans leur grands cols brodés et leurs fines guipures

Comme en un cadre étroit, leur profil aminci

Se détachait, pareil à ces têtes si pures

Que met dans ses tableaux Léonard de Vinci.
Tout riait, tout chantait, tout s’ouvrait devant elles,

Et déjà leurs parents rêvaient du jour béni

Où dans le chaste élan des amours immortelles

Elles s’envoleraient aussi pour faire leu nid.
Mais soudain la pâleur horrible des phtisiques

Comme un masque de chaux se posa sur leurs fronts,

Et leurs doigts ivoirins cessèrent leurs musiques,

Car les oiseaux fuient l’arbre au bruit des bûcherons
Je me rappelle tout : les douleurs successives,

Et les déchirements nocturnes de la toux,

Et les tristes regards qu’elles jetaient, pensives,

A travers les carreaux sur le ciel clair et doux.
Je mes souviens encor des dernières sorties

Au soleil, dans un châle épais, à petits pas,

Quand leur visage avait la blancheur des hosties

Et qu’elles se mouraient en ne s’en doutant pas !
Car elles s’attachaient plus fort à l’existence,

Ne croyant pas qu’on meurt quand on n’a pas vingt ans,

Et qu’on a le cœur bon, et le désir intense

De vivre dans la joie et les fleurs du printemps.
Je me rappelle aussi les suprêmes journées :

Le sang rouge craché sur la neige des draps,

Et derrière le lit les deux Sœurs inclinées

Qui leur tenaient la tête et se parlaient tout bas
Enfin les oraisons et les cierges funèbres,

Quand l’agonie affreuse et lente a commencé,

Jusqu’à ce qu’un grand râle au milieu des ténèbres,

Portant leurs âmes à Dieu, sur nos fronts fût passé !
Puis on les étendit dans de fraîches toilettes

Au milieu d’un salon qu’une lampe étoilait ;

On entoura leurs fronts de pâles violettes

Et l’on mit dans leurs mains un petit chapelet.
C’était si désolant cette exquise parure

De blanche fiancée au fond du salon noir

Que nous mettions notre œil au trou de la serrure,

N’osant pas pénétrer, mais voulant les revoir !
Le jour où leurs cercueils allèrent aux absoutes

Parmi les chants de l’orgue et des enfants de chœur,

Le soleil tamisait par les vitraux des voûtes

Son or sur le suaire avec un air moqueur.
Et lorsque le cortège en deuil passa les portes

Du cimetière empli de fleurs et de soleil,

Les oiseaux paraissaient surpris de voir des mortes

Quand tout chantait ainsi dans l’éclat du réveil !
On posa les cercueils devant la fosse ouverte,

Et le prêtre en surplis chanta l’adieu final

Auquel le fossoyeur, tendant la branche verte,

Répondit d’un ton triste et d’un air machinal.
Enfin on fit glisser dans la tombe apprêtée

La bière qui rendit un affreux grincement ;

Et chacun à son tour jeta sa pelletée

Et la terre roula lentement, sourdement
III
Mon dieu ! c’était pourtant une chose inutile,

Prendre ces deux enfants à leur petit foyer ;

A quoi peut-il servir que le champ soit fertile

Lorsqu’un seul coup de vent doit tout y balayer ?
C’était bien peu pour vous les laisser vivre et croître !

Et si vous désiriez les voir à vos genoux,

Vous aviez le couvent et vous aviez le cloître

Qui nous les conservaient en les prenant pour vous !
Car c’est triste mourir aux portes de la vie

Qui s’ouvre ainsi qu’un temple immense et parfumé,

Où l’amour sur sa croix comme un dieu vous convie

Et tomber sur le seuil sans même avoir aimé.
C’est triste s’endormir dans les mélancolies

D’un matin qui promet de si doux lendemains,

Et s’éloigner du bord comme des Ophélies

En n’ayant que des fleurs de printemps dans les mains !
Mais c’est plus triste encore abandonner la mère

Glacée avant la mort et vieille avant le temps,

Qui caressait déjà cette folle chimère

De rajeunir avec ses filles de vingt ans !
Seigneur ! c’est une loi cruelle, à ce qu’il semble,

De prendre ses enfants à celle qui les fit,

Et qui croit, dans l’asile où son cœur les rassemble,

Que pour les conserver son seul amour suffit.
Soit ! il faut que tout passe et que tout s’engloutisse !

Mais on laisse grandir les arbres dans les bois ;

Et c’est la loi du moins conforme à la justice

Que l’on meure à son tour et pas à votre choix !
C’est la loi de raison que les enfants survivent,

Et qu’aussi les parents, s’ils sont devenus vieux,

Résignés, fassent place à d’autres qui les suivent

Et qui prendront leur âme en leur fermant les yeux !
Mais ces morts de vingt ans qu’on couche sous les pierres

Vous détachent souvent bien des âmes, Seigneur !

On ne voit plus le ciel, des pleurs dans les paupières ;

On ne croit plus à Dieu quand on vit sans bonheur !
IV
Seigneur ! que vous importe !il faut que l’homme souffre

Et se trempe le cœur à se désespérer ;

Car si lugubre et si profond que soit le gouffre

Votre impassible front vient encor s’y mirer !
Vous semblez accomplir plus d’un sombre mystère

En dépeuplant ainsi nos cœurs et nos maisons ;

Mais il vaut mieux plier les genoux et se taire

Et surmonter de croix les tertres des gazons.
Puisqu’au lieu des deux sœurs qui mouraient, votre grâce

Fit qu’un dernier enfant soit venu nous charmer ;

De l’une elle a l’esprit, de l’autre elle a la grâce,

Et nous pouvons encore en elle les aimer !
Nous l’aimons donc pour trois, la dernière venue !

Comprenant aujourd’hui le même plan profond

Qui règle la clarté du cœur et de la nue :

Quand le soleil paraît, les étoiles s’en vont !

Les Enfants

Si vous rencontrez trop souvent

— Parmi ces vers noirs et moroses

Que j’écris le soir en rêvant —

Le cortège des enfants roses ;
Si vous trouvez trop de blondins,

C’est ainsi que je les appelle,

Trahissant par des cris badins

Leur adorable ribambelle,
C’est qu’au fond je les aime tant :

Ils sont tous blonds, étant l’aurore ;

Rien qu’à les voir, je suis content ;

Qu’à leur parler, je m’améliore.
Ils sont blonds comme une moisson,

Étant une moisson eux-même ;

Et gardent le chaste frisson

De la main de Dieu qui les sème.
D’où viennent-ils ? C’est un secret ;

Mais ils ressemblent à des anges ;

Et si l’on osait, on irait

Chercher des ailes sous leurs langes.
Dans leurs berceaux qu’ils sont jolis

Sous les petits rideaux de gaze ;

Leur grosse tête fait des plis

A la chair du bras qu’elle écrase.
Ils dorment, lassés de leurs jeux,

La bouche ouverte, avec paresse ;

Un pied blanc, hors des draps neigeux,

Semble chercher une caresse.
Un peu plus grands, sur les tapis

Ils gambadent à quatre pattes

Jusqu’à ce qu’ils soient assoupis

Et s’y couchent comme des chattes.
Ils commencent à bégayer

Des phrases qui sont des ébauches ;

Eux-mêmes semblent s’égayer

De leurs essais tendrement gauches.
Ils ont d’imperceptibles mots

Qui sont pareils aux fraîches notes

Dont se servent dans les rameaux

Les pinsons causant aux linottes.
Puis leur langue obéit soudain

Et dés lors s’agite et babille,

Quand on les lave, le matin,

Le soir, quand on les déshabille.
Ce sont des questions sans fin :

 » Quel est ce fruit ? quel est ce livre ?

 » Pourquoi la soif, pourquoi la faim ?

 » Pourquoi l’été, pourquoi le givre ?
 » La lune, pourquoi l’accrocher

 » A ce ciel qu’on ne peut atteindre ?

 » C’est sans doute pour empêcher

 » Que les enfants n’aillent l’éteindre.
 » Pourquoi ce tic-tac régulier

 » Dans la vieille horloge de marbre ?

 » Pourquoi la rosée en collier

 » Suspendue aux branches de l’arbre ?
 » Pourquoi ces petits en lambeaux

 » Quand eux ont mis leur robe blanche ;

 » Pourquoi gardent-ils leurs sabots,

 » Pour eux n’est-ce donc pas dimanche ?  »
C’est ainsi qu’ils veulent tout voir,

Tout pénétrer et tout comprendre ;

Et nous qui croyons tant savoir,

Nous ne savons rien leur apprendre.
Avec leur droit petit bon sens

Ils troublent notre esprit superbe :

Dieu fixe les chênes puissants

A terre comme les brins d’herbe.
C’est surtout vers cinq ou six ans

Qu’ils sont à ce point adorables

Qu’ils font pâlir les vers luisants,

Qu’ils font s’incliner les érables.
Ils ont des sourires fréquents

En tenant un doigt dans leurs bouches ;

Et, comme nous, inconséquents,

Ils tirent les ailes des mouches,
Ayant pourtant le cœur si bon

Qu’ils s’attristent à voir des vieilles

Glaner des débris de charbon

Pour réchauffer un peu leurs veilles.
Oh ! comme ils jasent prés de nous

Dans leur langage pittoresque ;

Lorsqu’ils grimpent sur nos genoux,

Nous redevenons enfants presque,
Nous nous amusons avec eux,

Nous leur racontons des histoires

Où de grands ogres belliqueux,

Au fond de leurs laboratoires,
Font distiller leur noirs venins

Dans des marmites bien chauffées,

Pour détruire ces maudits nains

Qui seront sauvés par des fées.
Qu’ils sont coquets, qu’ils sont charmants !

Tous ces Astyanax d’Homère,

Lisant leurs petits compliments

A la fête des père et mère !
O les bouquets ! ô les présents !

Les œufs de Pâques, les arbustes,

Les souvenirs des premiers ans,

Des jours sereins, des jours robustes I
Enfants, vous nous rendez ce temps

Qui par vous semble proche encore ;

Nous revivons notre printemps

Et nous revivons notre aurore.
Voilà pourquoi j’ai si souvent,

Au lieu des tristesses banales,

Évoqué, le soir en rêvant,

Ces folles têtes virginales !
Je suis semblable au voyageur

Qui monte le flanc des collines

Pour aller parcourir, songeur,

Quelque vieux manoir en ruines ;
Puis arrivé là-haut, séduit

Par l’opaque et fraîche ramure

D’où le soleil matinal luit

Dans le filet d’eau qui murmure,
Grisé par ce vent des sommets

Que heurte seul le vol des aigles,

Il ne voudra plus désormais

Que se coucher le long des seigles,
Et qu’écouter les nids chanteurs,

Et qu’effeuiller des aubépines,

Et qu’en aspirer les senteurs,

— Au lieu d’aller dans les ruines !

Les Femmes Tristes

Les fronts blancs, les fronts doux, les fronts mélancoliques

Des femmes dont les yeux étoilent la pâleur

Font tant sympathiser mon âme avec la leur,

Que j’y mettrais ma lèvre ainsi qu’à des reliques.
Je voudrais dans mon être amasser la chaleur

Et les parfums d’encens des vieilles basiliques

Pour faire refleurir l’amour des bucoliques

Et faire évaporer en elles la douleur.
Oh ! les femmes qui sont tristes ! Je les préfère

Et mon cœur se dilate à la tiède atmosphère

Des pleurs discrets auxquels je trouve un charme amer ;
Car mon amour ressemble aux lueurs qui s’étirent

Dans la phosphorescence étrange de la mer :

Mon amour est un feu que les larmes attirent.

Les Lions

À Albert Delpit.
Les vieux lions sont là, dans leur cage de fer,

Rois vaincus, méditant leurs sombres infortunes,

Au milieu d’un jardin morne et vide, où l’hiver

Fait neiger sur le sol les feuilles déjà brunes.
Ils ont l’abattement qu’on a dans les exils

Et d’un air douloureux, s’allongeant sur les pattes,

Referment à demi leurs yeux voilés de cils

Où brillent par moments des lueurs écarlates.
Jadis ils bondissaient sur les sables ardents

Et, fiers au grand soleil qui dorait leurs crinières,

Dans leur proie enfonçaient les griffes et les dents

Et l’emportaient, sanglante, au fond de leurs tanières.
A présent, ils sont là ! maigres et grelottants :

Dans l’abreuvoir l’eau gèle, et le gardien leur donne

Quelques morceaux de chair et des os dégouttants

Où s’épuisent leurs dents que la faim abandonne.
Ils sont couchés sur leurs ventres comme des chats :

Les passants — courageux qu’ils gisent sans défense —

Couvrent leurs poils soyeux de boue et de crachats,

S’égayant à les voir tressaillir sous l’offense !
Les nobles insultés dédaignent leurs bourreaux ;

Mais quelquefois le soir, après ces jours d’alarmes,

Passant leur gueule fauve à travers les barreaux,

Ils semblent se parler et confondre leurs larmes.
Ces fiers lions, c’est nous, les poètes captifs,

Qui rêvons du pays idéal où naguère

Notre âme s’est ouverte aux bonheurs primitifs,

Et qui sommes comme eux en risée au vulgaire !
Nous aussi, nous avons de superbes mépris

Pour la foule raillant nos royautés tombées ;

Mais quand nous rencontrons d’autres frères meurtris,

Nous confondons nos pleurs et nos têtes courbées !

L’infini

À Madame Louise Ackermann.
L’implacable Infini dont tu souffres, poète,

Nous en avons souffert comme toi, plus que toi ;

Et nous avons aussi, pendant la nuit muette,

Crispé nos poings d’ennui, de colère et d’effroi.
Nous avons comme toi crié dans nos alarmes

Vers ce Dieu morne et sourd qui nous laissait pleurer,

Quand un de ses regards eût pu sécher nos larmes,

Quand un de ses pardons nous eût fait espérer.
Dans ce siècle sceptique où s’éteint la croyance,

L’homme, désabusé des rêves immortels,

Est allé disséquer, au nom de la science,

Le Christ qui nous ouvrait ses bras sur les autels.
On a maudit le don fatal de l’existence,

Si fatal que l’enfant pleure en voyant le jour,

Comme s’il pressentait à travers la distance

Les désenchantements qui viendront tour à tour.
On a raillé la force aveugle qui nous jette

Sur le champ de la vie aride à défricher,

Et qui nous en arrache à l’heure où l’on projette

De jouir des moissons que l’on vient d’y faucher.
On a nié l’Amour comme on niait la Vie,

Et dans le pessimisme endurcissant les cœurs,

On a fermé la voie où la vertu convie

Les natures d’élite aux dévoûments vainqueurs !
Mais on démolit tout sans savoir reconstruire,

Et ta désespérance à tel point s’agrandit

Que s’il fallait t’en croire, il faudrait le détruire

Ce triste genre humain qui souffre et qui maudit.
Il faudrait aspirer au néant insondable

De la tombe où chacun trouvera le repos,

Et jeter une insulte à Dieu si formidable

Qu’il nous replongerait dans la paix du chaos.
Eh bien, non ! je veux croire et prier et me taire ;

Dieu m’a mis son image au cœur en me créant,

Et quel que soit le deuil, quel que soit le mystère,

Avec elle je veux me sauver du néant !
J’irai droit mon chemin, sans orgueil, sans blasphème,

Comme un banni qui rêve à son pays natal ;

Indulgent pour chacun, sévère pour moi-même,

Car l’homme peut choisir dans un milieu fatal.
Oui, je crois que Dieu vit ; oui, je crois que Dieu règne !

Et quoique les bonheurs d’ici-bas soient tous vains,

Quoiqu’on ne trouve pas une âme qui ne saigne

Et ne tremble à l’assaut de ses rêves divins,
J’ai vu, dans l’ombre où va la caravane humaine,

Que rayonnait sur elle un Idéal de feu,

Et j’y sens un reflet de l’Être qui nous mène :

C’est par le cœur qu’on apprend Dieu !