Stymphale

Et partout devant lui, par milliers, les oiseaux,
De la berge fangeuse où le Héros dévale,
S’envolèrent, ainsi qu’une brusque rafale,
Sur le lugubre lac dont clapotaient les eaux.

D’autres, d’un vol plus bas croisant leurs noirs réseaux,
Frôlaient le front baisé par les lèvres d’Omphale,
Quand, ajustant au nerf la flèche triomphale,
L’Archer superbe fit un pas dans les roseaux.

Et dès lors, du nuage effarouché qu’il crible,
Avec des cris stridents plut une pluie horrible
Que l’éclair meurtrier rayait de traits de feu.

Enfin, le Soleil vit, à travers ces nuées
Où son arc avait fait d’éclatantes trouées,
Hercule tout sanglant sourire au grand ciel bleu.

Suivant Pétrarque

Vous sortiez de l’église et, d’un geste pieux,

Vos nobles mains faisaient l’aumône au populaire,

Et sous le porche obscur votre beauté si claire

Aux pauvres éblouis montrait tout l’or des cieux.
Et je vous saluai d’un salut gracieux,

Très humble, comme il sied à qui ne veut déplaire,

Quand, tirant votre mante et d’un air de colère

Vous détournant de moi, vous couvrîtes vos yeux.
Mais Amour qui commande au coeur le plus rebelle

Ne voulut pas souffrir que, moins tendre que belle,

La source de pitié me refusât merci ;
Et vous fûtes si lente à ramener le voile,

Que vos cils ombrageux palpitèrent ainsi

Qu’un noir feuillage où filtre un long rayon d’étoile.

Sur Le Livre Des Amours De Pierre De Ronsard

Jadis plus d’un amant, aux jardins de Bourgueil,
A gravé plus d’un nom dans l’écorce qu’il ouvre,
Et plus d’un coeur, sous l’or des hauts plafonds du Louvre,
A l’éclair d’un sourire a tressailli d’orgueil.

Qu’importe ? Rien n’a dit leur ivresse ou leur deuil.
Ils gisent tout entiers entre quatre ais de rouvre
Et nul n’a disputé, sous l’herbe qui les couvre,
Leur inerte poussière à l’oubli du cercueil.

Tout meurt. Marie, Hélène et toi, fière Cassandre,
Vos beaux corps ne seraient qu’une insensible cendre
Les roses et les lys n’ont pas de lendemain

Si Ronsard, sur la Seine ou sur la blonde Loire,
N’eût tressé pour vos fronts, d’une immortelle main,
Aux myrtes de l’Amour le laurier de la Gloire.

Sur Le Pont-vieux

Antonio di Sandro orefice.
Le vaillant Maître Orfèvre, à l’oeuvre dès matines,

Faisait, de ses pinceaux d’où s’égouttait l’émail,

Sur la paix niellée ou sur l’or du fermail

Épanouir la fleur des devises latines.
Sur le Pont, au son clair des cloches argentines,

La cape coudoyait le froc et le camail ;

Et le soleil montant en un ciel de vitrail

Mettait un nimbe au front des belles Florentines.
Et prompts au rêve ardent qui les savait charmer,

Les apprentis, pensifs, oubliaient de fermer

Les mains des fiancés au chaton de la bague ;
Tandis que d’un burin trempé comme un stylet,

Le jeune Cellini, sans rien voir, ciselait

Le combat des Titans au pommeau d’une dague.

Sur L’othrys

L’air fraichit. Le soleil plonge au ciel radieux.

Le bétail ne craint plus le taon ni le bupreste.

Aux pentes de l’Othrys l’ombre est plus longue.

Reste, Reste avec moi, cher hôte envoyé par les Dieux.
Tandis que tu boiras un lait fumant, tes yeux

Contempleront du seuil de ma cabane agreste,

Des cimes de l’Olympe aux neiges du Thymphreste,

La riche Thessalie et les monts glorieux.
Vois la mer et l’Eubée et, rouge au crépuscule,

Le Callidrome sombre et l’Oeta dont Hercule

Fit son bûcher suprême et son premier autel ;
Et là-bas, à travers la lumineuse gaze,

Le Parnasse où, le soir, las d’un vol immortel,

Se pose, et d’où s’envole, à l’aurore, Pégase !

Sur Un Marbre Brisé

La mousse fut pieuse en fermant ses yeux mornes ;

Car, dans ce bois inculte, il chercherait en vain

La Vierge qui versait le lait pur et le vin

Sur la terre au beau nom dont il marqua les bornes.
Aujourd’hui le houblon, le lierre et les viornes

Qui s’enroulent autour de ce débris divin,

Ignorant s’il fut Pan, Faune, Hermès ou Silvain,

A son front mutilé tordent leurs vertes cornes.
Vois. L’oblique rayon, le caressant encor,

Dans sa face camuse a mis deux orbes d’or ;

La vigne folle y rit comme une lèvre rouge ;
Et, prestige mobile, un murmure du vent,

Les feuilles, l’ombre errante et le soleil qui bouge,

De ce marbre en ruine ont fait un Dieu vivant.

Tranquillus

C’est dans ce doux pays qu’a vécu Suétone ;

Et de l’humble villa voisine de Tibur,

Parmi la vigne, il reste encore un pan de mur,

Un arceau ruiné que le pampre festonne.
C’est là qu’il se plaisait à venir, chaque automne,

Loin de Rome, aux rayons des derniers ciels d’azur,

Vendanger ses ormeaux qu’alourdit le cep mûr.

Là sa vie a coulé tranquille et monotone.
Au milieu de la paix pastorale, c’est là

Que l’ont hanté Néron, Claude, Caligula,

Messaline rôdant sous la stole pourprée ;
Et que, du fer d’un style à la pointe acérée

Égratignant la cire impitoyable, il a

Décrit les noirs loisirs du vieillard de Caprée.

Un Peintre

A Emmanuel Lansyer.
Il a compris la race antique aux yeux pensifs

Qui foule le sol dur de la terre bretonne,

La lande rase, rose et grise et monotone

Où croulent les manoirs sous le lierre et les ifs.
Des hauts talus plantés de hêtres convulsifs,

Il a vu, par les soirs tempétueux d’automne,

Sombrer le soleil rouge en la mer qui moutonne ;

Sa lèvre s’est salée à l’embrun des récifs.
Il a peint l’Océan splendide, immense et triste,

Où le nuage laisse un reflet d’améthyste,

L’émeraude écumante et le calme saphir ;
Et fixant l’eau, l’air, l’ombre et l’heure insaisissables,

Sur une toile étroite il a fait réfléchir

Le ciel occidental dans le miroir des sables.

Vélin Doré

Vieux Maître Relieur, l’or que tu ciselas

Au dos du livre et dans l’épaisseur de la tranche

N’a plus, malgré les fers poussés d’une main franche,

La rutilante ardeur de ses premiers éclats.
Les chiffres enlacés que liait l’entrelacs

S’effacent chaque jour de la peau fine et blanche ;

A peine si mes yeux peuvent suivre la branche

De lierre que tu fis serpenter sur les plats.
Mais cet ivoire souple et presque diaphane,

Marguerite, Marie, ou peut-être Diane,

De leurs doigts amoureux l’ont jadis caressé ;
Et ce vélin pâli que dora Clovis Ève

Évoque, je ne sais par quel charme passé,

L’âme de leur parfum et l’ombre de leur rêve.

Vendange

Les vendangeurs lassés ayant rompu leurs lignes,

Des voix claires sonnaient à l’air vibrant du soir

Et les femmes, en choeur, marchant vers le pressoir,

Mêlaient à leurs chansons des appels et des signes.
C’est par un ciel pareil, tout blanc du vol des cygnes,

Que, dans Naxos fumant comme un rouge encensoir,

La Bacchanale vit la Crétoise s’asseoir

Auprès du beau Dompteur ivre du sang des vignes.
Aujourd’hui, brandissant le thyrse radieux,

Dionysos vainqueur des bêtes et des Dieux

D’un joug enguirlandé n’étreint plus les panthères ;
Mais, fille du soleil, l’Automne enlace encor

Du pampre ensanglanté des antiques mystères

La noire chevelure et la crinière d’or.

Villula (gallus)

Oui, c’est au vieux Gallus qu’appartient l’héritage

Que tu vois au penchant du coteau cisalpin ;

La maison tout entière est à l’abri d’un pin

Et le chaume du toit couvre à peine un étage.
Il suffit pour qu’un hôte avec lui le partage.

Il a sa vigne, un four à cuire plus d’un pain,

Et dans son potager foisonne le lupin.

C’est peu ? Gallus n’a pas désiré davantage.
Son bois donne un fagot ou deux tous les hivers,

Et de l’ombre, l’été, sous les feuillages verts ;

A l’automne on y prend quelque grive au passage.
C’est là que, satisfait de son destin borné,

Gallus finit de vivre où jadis il est né.

Va, tu sais à présent que Gallus est un sage.

Vitrail

Cette verrière a vu dames et hauts barons

Étincelants d’azur, d’or, de flamme et de nacre,

Incliner, sous la dextre auguste qui consacre,

L’orgueil de leurs cimiers et de leurs chaperons ;
Lorsqu’ils allaient, au bruit du cor ou des clairons,

Ayant le glaive au poing, le gerfaut ou le sacre,

Vers la plaine ou le bois, Byzance ou Saint-Jean d’Acre,

Partir pour la croisade ou le vol des hérons.
Aujourd’hui, les seigneurs auprès des châtelaines,

Avec le lévrier à leurs longues poulaines,

S’allongent aux carreaux de marbre blanc et noir ;
Ils gisent là sans voix, sans geste et sans ouïe,

Et de leurs yeux de pierre ils regardent sans voir

La rose du vitrail toujours épanouie.

Le Samouraï

D’un doigt distrait frôlant la sonore bîva,

A travers les bambous tressés en fine latte,

Elle a vu, par la plage éblouissante et plate,

S’avancer le vainqueur que son amour rêva.
C’est lui. Sabres au flanc, l’éventail haut, il va.

La cordelière rouge et le gland écarlate

Coupent l’armure sombre, et, sur l’épaule, éclate

Le blason de Hizen ou de Tokungawa.
Ce beau guerrier vêtu de lames et de plaques,

Sous le bronze, la soie et les brillantes laques,

Semble un crustacé noir ; gigantesque et vermeil.
Il l’a vue. Il sourit dans la barbe du masque,

Et son pas plus hâtif fait reluire au soleil

Les deux antennes d’or qui tremblent à son casque.

Marsyas

Les pins du bois natal que charmait ton haleine

N’ont pas brûlé ta chair, ô malheureux ! Tes os

Sont dissous, et ton sang s’écoule avec les eaux

Que les monts de Phrygie épanchent vers la plaine.
Le jaloux Citharède, orgueil du ciel hellène,

De son plectre de fer a brisé tes roseaux

Qui, domptant les lions, enseignaient les oiseaux ;

Il ne reste plus rien du chanteur de Célène.
Rien qu’un lambeau sanglant qui flotte au tronc de l’if

Auquel on l’a lié pour l’écorcher tout vif.

Ô Dieu cruel ! Ô cris ! Voix lamentable et tendre !
Non, vous n’entendrez plus, sous un doigt trop savant,

La flûte soupirer aux rives du Méandre

Car la peau du Satyre est le jouet du vent.

Sphinx

Au flanc du Cithéron, sous la ronce enfoui,

Le roc s’ouvre, repaire où resplendit au centre

Par l’éclat des yeux d’or, de la gorge et du ventre,

La vierge aux ailes d’aigle et dont nul n’a joui.
Et l’Homme s’arrêta sur le seuil, ébloui.

– Quelle est l’ombre qui rend plus sombre encor mon antre ?

– L’Amour. Es-tu le Dieu ? Je suis le Héros. Entre ;

Mais tu cherches la mort. L’oses-tu braver ? Oui.
Bellérophon dompta la Chimère farouche.

– N’approche pas. Ma lèvre a fait frémir ta bouche

– Viens donc ! Entre mes bras tes os vont se briser ;
Mes ongles dans ta chair Qu’importe le supplice,

Si j’ai conquis la gloire et ravi le baiser ?

– Tu triomphes en vain, car tu meurs. Ô délice !