C’est Fait De Mes Destins

C’est fait de mes Destins ; je commence à sentir

Les incommodités que la vieillesse apporte.

Déjà la pâle mort, pour me faire partir,

D’un pied sec et tremblant vient frapper à ma porte.
Ainsi que le soleil sur la fin de son cours

Paraît plutôt tomber que descendre dans l’Onde ;

Lorsque l’homme a passé les plus beaux de ses jours

D’une course rapide il passe en l’autre Monde.
Il faut éteindre en nous tous frivoles désirs,

Il faut nous détacher des terrestres plaisirs

Où sans discrétion notre appétit nous plonge.
Sortons de ces erreurs par un sage Conseil ;

Et cessant d’embrasser les images d’un songe,

Pensons à nous coucher pour le dernier sommeil.

La Belle Gueuse

Ô que d’appas en ce visagePlein de jeunesse et de beauté,Qui semble trahir son langageEt démentir sa pauvreté !Ce rare honneur des orphelines,Couvert de ces mauvais habits,Nous découvre des perles finesDans une boîte de rubis.Ses yeux sont des saphirs qui brillent,Et ses cheveux qui s’éparpillentFont montre d’une riche trésor.À quoi bon sa triste requête,Si pour faire pleuvoir de l’or,Elle n’a qu’à baisser la tête !

L’extase D’un Baiser

Au point que j’expirais, tu m’as rendu le jour

Baiser, dont jusqu’au coeur le sentiment me touche,

Enfant délicieux de la plus belle bouche

Qui jamais prononça les Oracles d’Amour.
Mais tout mon sang s’altère, une brûlante fièvre

Me ravit la couleur et m’ôte la raison ;

Cieux ! j’ai pris à la fois sur cette belle lèvre

D’un céleste Nectar et d’un mortel poison.
Ah ! mon Ame s’envole en ce transport de joie !

Ce gage de salut, dans la tombe m’envoie ;

C’est fait ! je n’en puis plus, Élise je me meurs.
Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close :

Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs,

J’ai rencontré ma mort sur un bouton de rose.

Pour Une Jalousie Enragée Dans Un Roman

Destins, faites-moi voir une ville allumée,

Toute pleine d’horreur, de carnage et de bruit,

Où l’inhumanité d’une orgueilleuse armée

Triomphe insolemment d’un empire détruit.
Faites-moi voir encore une flotte abîmée

Par le plus fâcheux temps que l’orage ait produit,

Où de cent mille voix, dans la plus noire nuit,

La clémence du Ciel soit en vain réclamée.
Ouvrez-moi les enfers ; montrez-moi tout de rang

Cent ravages de flammes et cent fleuves de sang,

Et pour me contenter lancez partout la foudre.
Faites-moi voir partout l’image du trépas,

Mettez la mer en feu, mettez la terre en poudre,

Et tout cela, Destins, ne me suffira pas.

Sujet De La Comédie Des Fleurs

L’auteur étant prié par des belles dames de leur faire promptement

une pièce de théâtre pour représenter à la campagne, et se voyant

pressé de leur écrire le sujet qu’il avait choisi pour cette comédie,

à laquelle il n’avait point pensé, leur envoya les vers qui suivent.
Puisqu’il vous plaît que je vous die

Le sujet de la comédie

Que je médite pour vos soeurs ;

Les images m’en sont présentes,

Les personnages sont des fleurs

Car vous êtes des fleurs naissantes.
Un lys, reconnu pour un prince,

Arrive dans une province ;

Mais, comme un prince de son sang,

Il est beau sur toute autre chose ;

Et vient, vêtu de satin blanc,

Pour faire l’amour à la rose.
Pour dire qu’elle est sa noblesse

A cette charmante maîtresse

Qui s’habille de vermillon,

Le lys avec des présents d’ambre

Délègue un jeune papillon,

Son gentilhomme de la Chambre,
Ensuite le prince s’avance

Pour lui faire la révérence ;

Ils se troublent à leur aspect

Le sang leur descend et leur monte :

L’un pâlit de trop de respect,

L’autre rougit d’honnête honte.
Mais cette infante de mérite,

Dès cette première visite,

Lui lance des regards trop doux

Le souci qui brûle pour elle,

A même temps en est jaloux,

Ce qui fait naître une querelle.
On arme pour les deux cabales.

On n’entend plus rien que tymbales ;

Que trompettes et que clairons ;

Car, avec tambour et trompette,

Les bourdons et les moucherons

Sonnent la charge et la retraite.
Enfin le lys a la victoire ;

Il revient couronné de gloire,

Attirant sur lui tous les yeux.

La rose, qui s’en pâme d’aise,

Embrasse le victorieux ;

Et le victorieux la baise.
De cette agréable entrevue,

L’absinthe fait, avec la rue,

Un discours de mauvaise odeur

Et la jeune épine-vinette,

Qui prend parti pour la pudeur

Y montre son humeur aigrette.
D’autre côté, madame ortie,

Qui veut être de la partie

Avec son cousin le chardon,

Vient citer une médisance

D’une jeune fleur de melon

A qui l’on voit enfler la panse.
Mais la rose enfin les fait taire,

Par un secret bien salutaire,

Approuvé de tout l’univers.

Et dissipant tout cet ombrage,

La buglose met les couverts

Pour le festin du mariage.
Tout contribue à cette fête.

Sur le soir un ballet s’apprête,

Où l’on ouit des airs plus qu’humains

On y danse, on s’y met à rire.

Le pavot vient, on se retire ;

Bonsoir, je vous baise les mains.

Sur La Fin De Son Cours Le Soleil Sommeillait

Sur la fin de son cours le Soleil sommeillait

Et déjà ses coursiers abordaient la marine,

Quand Élise passa dans un char qui brillait

De la seule splendeur de sa beauté divine.
Mille appas éclatants qui font un nouveau jour

Et qui sont couronnés d’une grâce immortelle,

Les rayons de la gloire et les feux de l’amour

Éblouissaient la vue et brûlaient avec elle.
Je regardais coucher le bel astre des cieux,

Lorsque ce grand éclat me vint frapper les yeux,

Et de cet accident ma raison fut surprise.
Mon désordre fut grand, je ne le cèle pas.

Voyant baisser le jour et rencontrant Élise,

Je crus que le Soleil revenait sur ses pas.