Soir D’automne

Des nuages, couleur de marbre,

Volent, à travers le ciel fou ;

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

L’espace meugle et se déchire.

Sous l’écorce par les fentes

On écoute pleurer et rire

Les arbres.
  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Votre face de cristal blanc

Va choir, morte, parmi l’étang,

Cassée aux angles des vaguettes ;

Les taillis plient comme des baguettes ;

L’ouragan pille aux cabanes cognées

Le chaume immense, par poignées.
C’est les noces du vent et de l’automne.

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Le vent est ce cavalier lourd

Qui s’est soûlé, ce soir, et fait l’amour

A tous les coins des carrefours

Avec la rouge et violente automne.
  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Votre allure de sainte Vierge

Et vos étoiles et vos cierges

N’ont rien à faire en cette heure de fête,

Où l’automne et le vent perdent la tête.
Par les taillis, les chiens maraudent,

Une odeur lourde et chaude

Grise la plaine et redresse debout

Le rut universel qui monte et s’enfle et bout

Dans les fureurs de la campagne en rage ;

Avec l’automne ivre et sauvage

De l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord,

Le vent houleux s’accouple à mort.

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Les chiens hurlent comme des loups !

Novembre

Les grand’routes tracent des croix

A l’infini, à travers bois ;

Les grand’routes tracent des croix lointaines

A l’infini, à travers plaines ;

Les grand’routes tracent des croix

Dans l’air livide et froid,

Où voyagent les vents déchevelés

A l’infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins,

Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,

Arbres pareils au défilé de tous les saints,

Au défilé de tous les morts

Au son des cloches,
Arbres qui combattez au Nord

Et vents qui déchirez le monde,

Ô vos luttes et vos sanglots et vos remords

Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes !
Voici novembre assis auprès de l’âtre,

Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;

Oh ! tous ces morts là-bas, sans feu ni lieu,

Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres

Et repoussés et rejetés

Vers l’inconnu, de tous côtés.
Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,

Tous ces arbres, là-bas,

Ces vocables de saints dont la monotonie

S’allonge infiniment dans la mémoire ;

Oh ! tous ces bras invocatoires

Tous ces rameaux éperdument tendus

Vers on ne sait quel christ aux horizons pendu.
Voici novembre en son manteau grisâtre

Qui se blottit de peur au fond de l’âtre

Et dont les yeux soudain regardent,

Par les carreaux cassés de la croisée,

Les vents et les arbres se convulser

Dans l’étendue effarante et blafarde,
Les saints, les morts, les arbres et le vent,

Oh l’identique et affolant cortège

Qui tourne et tourne, au long des soirs de neige ;

Les saints, les morts, les arbres et le vent,

Dites comme ils se confondent dans la mémoire

Quand les marteaux battants

A coups de bonds dans les bourdons,

Ecartèlent leur deuil aux horizons,

Du haut des tours imprécatoires.
Et novembre, près de l’âtre qui flambe,

Allume, avec des mains d’espoir, la lampe

Qui brûlera, combien de soirs, l’hiver ;

Et novembre si humblement supplie et pleure

Pour attendrir le coeur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,

Voici les vents, les saints, les morts

Et la procession profonde

Des arbres fous et des branchages tords

Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.

Voici les grand’routes comme des croix

A l’infini parmi les plaines

Les grand’routes et puis leurs croix lointaines

A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

Les Saints, Les Morts, Les Arbres Et Le Vent

Les grand’routes tracent des croix

A l’infini, à travers bois ;

Les grand’routes tracent des croix lointaines

A l’infini, à travers plaines ;

Les grand’routes tracent des croix

Dans l’espace livide et froid,

Où voyagent les vents déchevelés

A l’infini, par les allées.
Arbres et vents pareils aux pèlerins ;

Arbres tristes et fous où l’orage s’accroche,

Arbres pareils au défilé de tous les saints,

Au défilé de tous les morts

Au son des cloches,

Arbres qui combattez au Nord

Et vents qui déchirez le monde,

Oh ! vos luttes et vos sanglots et vos remords

Se débattant et s’engouffrant dans les âmes profondes
Voici Novembre assis auprès de l’âtre,

Avec ses maigres doigts chauffés au feu ;

Oh ! tous ces morts, sans feu ni lieu,

Oh ! tous ces vents cognant les murs opiniâtres

Et repoussés et rejetés

Vers l’inconnu, de tous côtés.
Oh ! tous ces noms de saints semés en litanies,

Tous ces arbres, là-bas,

Ces vocables de saints dont la monotonie

S’allonge infiniment dans la mémoire ;

Oh ! tous ces bras invocatoires,

Tous ces rameaux éperdument tendus

Vers on ne sait quel Christ aux horizons pendu !
Voici Novembre en son manteau grisâtre

Qui se blottit de peur au fond de l’âtre

Et dont les yeux soudain regardent,

Par les carreaux cassés de la croisée,

Les vents et les arbres se convulser

Dans l’étendue effarante et blafarde.
Les saints, les morts, les arbres et le vent,

Dites comme ils se confondent dans la mémoire

Quand les marteaux sautant

A coups de bonds dans les bourdons

Jettent le deuil aux horizons,

Du haut des tours imprécatoires.
Et Novembre, près de l’âtre qui flambe,

Allume, avec des mains d’espoir, la lampe

Qui brûlera combien de soirs, l’hiver :

Et Novembre si humblement supplie et pleure

Pour attendrir le coeur mécanique des heures !
Mais au dehors, voici toujours le ciel, couleur de fer,

Voici les vents, les saints, les morts

Et la procession profonde

Des arbres fous et des branchages tors

Qui voyagent de l’un à l’autre bout du monde.

Voici les grand’routes comme des croix

A l’infini, parmi les plaines,

Les grand’routes et puis leurs croix lointaines

A l’infini, sur les vallons et dans les bois !

L’éternelle Lueur

Dites, les gens, les vieilles gens,

Que s’exaltent les coeurs dans vos hameaux ;

Dites, les gens, les vieilles gens,

Que la clarté s’éveille en vos carreaux

Qui regardent la route,

Car les mages avec leurs blancs manteaux,

Car les bergers avec leurs blancs troupeaux,

Sont là qui débouchent et qui écoutent

Et qui s’avancent sur la route.
Voici le prince Charlemagne ;

Et Frédéric dont la barbe bataille

Dans les guerres, en Allemagne :

Et puis voici Louis qui fit Versailles ;

Voici le triste enfant prodigue

Qui s’en revient, avec pourceaux et chiens,

Des pays lourds de la fatigue ;

Voici les béliers noirs qu’un patriarche,

Aux temps lointains, apprivoisait dans l’arche ;

Voici les pâtres de Chaldée

Qui contemplaient la nuit avec les yeux de leur idée,

Et ceux de Flandre et de Zélande

Qui s’estompent dans la légende

Et le brouillard, au fond des landes.
L’étrange et solennel cortège

Et les traînes des longs manteaux

Et les bruits d’osselets que font les pattes du troupeau

Frôlent et animent la neige.

Là-haut, le gel s’étage en promenoirs

Que tachettent des feux, pareils à des acides,

Et d’où les anges clairs et translucides

Semblent surgir et flamboyer en des miroirs.
On aperçoit Saint Gabriel qui fut sculpté,

Au village, jadis, dans l’or du tabernacle ;

Saint Raphaël vêtu d’éclairs et de beauté ;

Et Saint Michel dont la bergère ouït l’oracle.
Alors soudain, sur terre, au bout des plaines,

Sous une étoile immense aux feux bougeants

Une étable s’éclaire et les haleines

Et d’un âne et d’un boeuf fument dans l’air d’argent,

A la clarté qui sort

Mystique et douce de son corps,

Une Vierge répare et dispose des langes,

Et, près du seuil, où sommeille un agneau,

Un charpentier fait un berceau,

Avec des planches.

Sans qu’ils voient l’auréole qui les couronne,

Ils travaillent, tous deux, silencieusement

Et prononcent de temps en temps

Un nom divin qui les étonne.
Autour des murs et sous le toit,

L’atmosphère s’épand si pure et si fervente

Qu’on sent que des genoux invisibles se ploient

Et que la vie entière est dans l’attente.
Oh ! vous, les gens, les vieilles gens,

Qui regardez passer dans vos villages

Les empereurs et les bergers et les rois mages

Et leurs bêtes dont le troupeau les suit,

Penchez-vous tous à vos fenêtres,

Pour voir enfin, dans le fond de la nuit,

Ce qui, depuis mille et mille ans,

S’efforce à naître.

Au Nord

Deux vieux marins des mer& du Nord

S’en revenaient, un soir d’automne,

De la Sicile et de ses îles souveraines,

Avec un peuple de Sirènes,

A bord.
Joyeux d’orgueil, ils regagnaient leur fiord,

Parmi les brumes mensongères,

Joyeux d’orgueil, ils regagnaient le Nord

Sous un vent morne et monotone,

Un soir de tristesse et d’automne.

De la rive, les gens du port

Les regardaient, sans faire un signe :

Aux cordages le long des mâts,

Les Sirènes, couvertes d’or,

Tordaient, comme des vignes,

Les lignes

Sinueuses de leurs corps.

Et les gens se taisaient, ne sachant pas

Ce qui venait de l’océan, là-bas,

A travers brumes ;

Le navire voguait comme un panier d’argent

Rempli de chair, de fruits et d’or bougeant

Qui s’avançait, porté sur des ailes d’écume.
Les Sirènes chantaient

Dans les cordages du navire,

Les bras tendus en lyres,

Les seins levés comme des feux ;

Les Sirènes chantaient

Devant le soir houleux,

Qui fauchait sur la mer les lumières diurnes ;

Les Sirènes chantaient,

Le corps serré autour des mâts,

Mais les hommes du port, frustes et taciturnes,

Ne les entendaient pas.
Ils ne reconnurent ni leurs amis

– Les deux marins ni le navire de leur pays,

Ni les focs, ni les voiles

Dont ils avaient cousu la toile ;

Ils ne comprirent rien à ce grand songe

Qui enchantait la mer de ses voyages,

Puisqu’il n’était pas le même mensonge

Qu’on enseignait dans leur village ;

Et le navire auprès du bord

Passa, les alléchant vers sa merveille,

Sans que personne, entre les treilles,

Ne recueillît les fruits de chair et l’or.