Les Pêcheurs

Le site est floconneux de brume

Qui s’épaissit en bourrelets,

Autour des seuils et des volets,

Et, sur les berges, fume.
Le fleuve traîne, pestilentiel,

Les charognes que le courant rapporte;

Et la lune semble une morte

Qu’on enfouit au bout du ciel.
Seules, en des barques, quelques lumières

Illuminent et grandissent les dos

Obstinément courbés, sur l’eau,

Des vieux pêcheurs de la rivière,
Qui longuement, depuis hier soir,

Pour on ne sait quelle pêche nocturne

Ont descendu leur filet noir,

Dans l’eau mauvaise et taciturne.
Au fond de l’eau, sans qu’on les voie

Sont réunis les mauvais sorts

Qui les guettent, comme des proies,

Et qu’ils pêchent, à longs efforts,

Croyant au travail simple et méritoire,

La nuit, sous les brumes contradictoires.
Les minuits durs sonnent là-bas,

A sourds marteaux, sonnent leurs glas,

De tour en tour, les minuits sonnent,

Les minuits durs des nuits d’automne

Les minuits las.
Les pêcheurs noirs n’ont sur la peau

Rien que des loques équivoques ;

Et, dans leur cou, leur vieux chapeau

Répand en eau, goutte après goutte,

La brume toute.
Les villages sont engourdis

Les villages et leurs taudis

Et les saules et les noyers

Que les vents d’Ouest ont guerroyés.

Aucun aboi ne vient des bois

Ni aucun cri, par à travers le minuit vide,

Qui s’imbibe de cendre humide.
Sans qu’ils s’aident, sans qu’ils se hèlent,

En leurs besognes fraternelles,

N’accomplissant que ce qu’il doit,

Chaque pêcheur pêche pour soi :

Et le premier recueille, en les mailles qu’il serre,

Tout le fretin de sa misère ;

Et celui-ci ramène, à l’étourdie,

Le fond vaseux des maladies ;

Et tel ouvre ses nasses

Aux deuils passants qui le menacent ;

Et celui-là ramasse, aux bords,

Les épaves de son remords.
La rivière tournant aux coins

Et bouillonnant aux caps des digues

S’en va depuis quels jours ? au loin

Vers l’horizon de la fatigue ;

Sur les berges, les peaux des noirs limons

Nocturnement, suent le poison

Et les brouillards sont des toisons,

Qui s’étendent jusqu’aux maisons.
Dans leurs barques, où rien ne bouge,

Pas même la flamme d’un falot rouge

Nimbant, de grands halos de sang,

Le feutre épais du brouillard blanc,

La mort plombe de son silence

Les vieux pêcheurs de la démence.
Ils sont les isolés au fond des brumes,

Côte à côte, mais ne se voyant pas :

Et leurs deux bras sont las ;

Et leur travail, c’est leur ruine.
Dites, si dans leur nuit, ils s’appelaient

Et si leurs voix se consolaient !
Mais ils restent mornes et gourds,

Le dos voûté et le front lourd,

Avec, à côté d’eux, leur petite lumière

Immobile, sur la rivière.

Comme des blocs d’ombre, ils sont là,

Sans que leurs yeux, par au delà

Des bruines âpres et spongieuses

Ne se doutent qu’il est, au firmament,

Attirantes comme un aimant,

Des étoiles prodigieuses.
Les pêcheurs noirs du noir tourment

Sont les perdus, immensément,

Parmi les loins, parmi les glas

Et les là-bas qu’on ne voit pas ;

Et l’humide minuit d’automne

Pleut dans leur âme monotone.

Les Meules Qui Brûlent

La plaine, au fond des soirs, s’est allumée,

Et les tocsins cassent leurs bonds de sons,

Aux quatre murs de l’horizon.
– Une meule qui brûle ! –
Par les sillages des chemins, la foule,

Par les sillages des villages, la foule houle

Et dans les cours, les chiens de garde ululent.
– Une meule qui brûle ! –
La flamme ronfle et casse et broie,

S’arrache des haillons qu’elle déploie,

Ou sinueuse et virgulante

S’enroule en chevelure ardente ou lente

Puis s’apaise soudain et se détache

Et ruse et se dérobe ou rebondit encor :

Et voici, clairs, de la boue et de l’or,

Dans le ciel noir qui s’empanache.
– Quand brusquement une autre meule au loin s’allume ! –
Elle est immense et comme un trousseau rouge

Qu’on agite de sulfureux serpents,

Les feux ils sont passants sur les arpents

Et les fermes et les hameaux, où bouge,

De vitre à vitre, un caillot rouge.
– Une meule qui brûle ! –
Les champs ? ils s’illimitent en frayeurs ;

Des frondaisons de bois se lèvent en lueurs,

Sur les marais et les labours ;

Des étalons cabrés, vers la terreur hennissent ;

D’énormes vols d’oiseaux s’appesantissent

Et choient, dans les brasiers et des cris sourds

Sortent du sol ; et c’est la mort,

Toute la mort brandie

Et ressurgie, aux poings en l’air de l’incendie.
Et le silence après la peur quand, tout à coup, là-bas,

Formidable, dans le soir las,

Un feu nouveau remplit les fonds du crépuscule ?
– Une meule qui brûle ! –
Aux carrefours, des gens hagards

Font des gestes hallucinés,

Les enfants crient et les vieillards

Lèvent leurs bras déracinés

Vers les flammes en étendards.

Tandis qu’au loin, obstinément silencieux,

Des fous, avec de la stupeur aux yeux regardent.
– Une meule qui brûle ! –
L’air est rouge, le firmament,

On le dirait défunt, sinistrement,

Sous les yeux clos de ses étoiles.

Le vent chasse des cailloux d’or,

Dans un déchirement de voiles.
Le feu devient clameur hurlée en flamme

Vers les échos, vers les là-bas,

Sur l’autre bord, où brusquement les au-delà

Du fleuve s’éclairent comme un songe :

Toute la plaine ? elle est de braise, de mensonge,

De sang et d’or et la tourmente

Emporte avec un tel élan,

La mort passagère du firmament,

Que vers les fins de l’épouvante,

Le ciel entier semble partir.

Le Sonneur

Comme un troupeau de boeufs aveugles,Avec effarement, là-bas, au fond des soirs,L’ouragan beugle.Et tout à coup, par au-dessus des pignons noirs,Que dresse, autour de lui, l’église, au crépuscule,Rayé d’éclairs, le clocher brûle.Le vieux sonneur, la tête folle,La bouche ouverte et sans parole,Accourt ;Et le tocsin qu’il frappe, à battants lourds,Rythme en tempêteLe désespoir qui bat sa tête.La tour,Avec, à son faite, la croix brandie,Epand, vers l’horizon halluciné,Les crins rouges de l’incendie.Le bourg nocturne en est illuminé.Les visages des foules apparuesPeuplent de peur et de clameurs les ruesEt, sur les murs soudain éblouissants,Les carreaux noirs boivent du sang.Le vieux sonneur, vers la campagne immense,Jette, à pleins glas, sa crainte et sa démence.La tour,Elle grandit, sur l’horizon qui bouge;Elle est volante en lueurs rouges,Par au-dessus des lacs et des marais ;Ses ardoises, comme des ailesDe paillettes et d’étincelles,Fuient, dans la nuit, vers les forêtsAu passage des feux, les chaumières s’exhumentDe l’ombre et, tout à coup, s’allumentEt, dans l’effondrement du faîte entier, la croixChoit au brasier, qui tord et broieSes bras chrétiens, comme une proie.Le vieux sonneur sonne si fort qu’il peutComme si les flammes brûlaient son Dieu.La tour,Le feu s’y creuse en entonnoir,Par au dedans des murs de pierre,Gagnant l’étage et le voussoir,Où saute et rebondit la cloche en sa colère.Les corneilles et les hibouxPassent, avec de longs cris fous,Cognant leur tête aux fenêtres fermées,Brûlant leur vol, dans les fumées,Hagards d’effroi, lassés d’efforts,Et, tout à coup, parmi les houles de la foule,S’abattant morts.Le vieux sonneur voit s’avancer, vers ses cloches brandies,Les mains en or qui bout de l’incendie.La tour,On la dirait tout en rouges buissonsDont les branches de flammeSe darderaient, par à travers les abat-son;Le feu sauvage et convulsif entame,Avec des courbes végétales,Les madriers et les pouliesEt les poutres monumentales,D’où les cloches sonnent et clament leur folieLe vieux sonneur, à bout de crainte et d’agonie,Sonne sa mort, dans ses cloches finies.La tour,Un décisif fracas,Gris de poussière et de plâtras,La casse en deux, de haut en bas.Comme un grand cri tué, cesse la rage,Soudainement, du glas.Le vieux clocherTout à coup noir semble pencher;Et l’on entend, étage par étage,Avec des heurts dans leur descente,Les cloches bondissantes,Jusqu’à terre, plonger.Le vieux sonneur n’a pas bougé.Et la cloche qui défonça le terrain mouFut son cercueil et fit son trou.

Le Vent

Sur la bruyère longue infiniment,

Voici le vent cornant Novembre ;

Sur la bruyère, infiniment,

Voici le vent

Qui se déchire et se démembre,

En souffles lourds, battant les bourgs ;

Voici le vent,

Le vent sauvage de Novembre.
Aux puits des fermes,

Les seaux de fer et les poulies

Grincent ;

Aux citernes des fermes.

Les seaux et les poulies

Grincent et crient

Toute la mort, dans leurs mélancolies.
Le vent rafle, le long de l’eau,

Les feuilles mortes des bouleaux,

Le vent sauvage de Novembre ;

Le vent mord, dans les branches,

Des nids d’oiseaux ;

Le vent râpe du fer

Et peigne, au loin, les avalanches,

Rageusement du vieil hiver,

Rageusement, le vent,

Le vent sauvage de Novembre.
Dans les étables lamentables,

Les lucarnes rapiécées

Ballottent leurs loques falotes

De vitres et de papier.

– Le vent sauvage de Novembre ! –

Sur sa butte de gazon bistre,

De bas en haut, à travers airs,

De haut en bas, à coups d’éclairs,

Le moulin noir fauche, sinistre,

Le moulin noir fauche le vent,

Le vent,

Le vent sauvage de Novembre.
Les vieux chaumes, à cropetons,

Autour de leurs clochers d’église.

Sont ébranlés sur leurs bâtons ;

Les vieux chaumes et leurs auvents

Claquent au vent,

Au vent sauvage de Novembre.

Les croix du cimetière étroit,

Les bras des morts que sont ces croix,

Tombent, comme un grand vol,

Rabattu noir, contre le sol.
Le vent sauvage de Novembre,

Le vent,

L’avez-vous rencontré le vent,

Au carrefour des trois cents routes,

Criant de froid, soufflant d’ahan,

L’avez-vous rencontré le vent,

Celui des peurs et des déroutes ;

L’avez-vous vu, cette nuit-là,

Quand il jeta la lune à bas,

Et que, n’en pouvant plus,

Tous les villages vermoulus

Criaient, comme des bêtes,

Sous la tempête ?
Sur la bruyère, infiniment,

Voici le vent hurlant,

Voici le vent cornant Novembre.

Les Cordiers

Dans son village, au pied des digues,

Qui l’entourent de leurs fatigues

De lignes et de courbes vers la mer,

Le blanc cordier visionnaire

A reculons, sur le chemin,

Combine, avec prudence, entre ses mains,

Le jeu tournant de fils lointains

Venant vers lui de l’infini.
Là-bas, En ces heures de soir ardent et las,

Un ronflement de roue encor s’écoute.

Quelqu’un la meut qu’on ne voit pas ;

Mais parallèlement, sur des râteaux,

Qui jalonnent, à points égaux,

De l’un à l’autre bout la route,

Les chanvres clairs tendent leurs chaînes

Continuement, durant des jours et des semaines.
Avec ses pauvres doigts qui sont prestes encor,

Ayant crainte parfois de casser le peu d’or

Que mêle à son travail la glissante lumière,

Au long des clos et des maisons,

Le blanc cordier visionnaire,

Du fond du soir tourbillonnaire,

Attire à lui les horizons.
Les horizons ? ils sont là-bas :

Regrets, fureurs, haines, combats,

Pleurs de terreurs, sanglots de voix,

Les horizons des autrefois,

Sereins ou convulsés :

Tels les gestes dans le passé.
Jadis c’était la vie errante et somnambule,

A travers les matins et les soirs fabuleux,

Quand la droite de Dieu, vers les Chanaans bleus,

Traçait la route en or, au fond des crépuscules.
Jadis c’était la vie énorme, exaspérée,

Sauvagement pendue aux crins des étalons,

Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons

Et vers l’espace immense, immensément cabrée.
Jadis c’était la vie ardente, évocatoire ;

La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d’enfer

Marchaient, à la clarté des armures de fer,

Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.
Jadis c’était la vie écumante et livide,

Vécue et morte, à coups de crime et de tocsin,

Bataille entre eux, de proscripteurs et d’assassins,

Avec, au-dessus d’eux, la mort folle et splendide.
Entre des champs de lins et d’osiers rouges,

Sur le chemin où rien ne bouge,

Au long des clos et des maisons,

Le blanc cordier visionnaire,

Du fond du soir tourbillonnaire,

Attire à lui les horizons.
Les horizons ? ils sont là-bas

Travail, science, ardeurs, combats ;

Les horizons ? ils sont passants

Avec, en leurs miroirs de soirs,

L’image en deuil des temps présents.
Voici c’est un arnas de feux qui se démènent

Où des sages, ligués en un effort géant,

Précipitent les Dieux pour changer le néant

Vers où tendra l’élan de la science humaine.
Voici c’est une chambre où la pensée avère

Qu’on la mesure et qu’on la pèse, exactement,

Que seul l’inane éther bombe le firmament

Et que la mort s’éduque en des cornets de verre.
Voici c’est une usine ; et la matière intense

Et rouge y roule et vibre, en des caveaux,

Où se forgent d’ahan les miracles nouveaux

Qui absorbent la nuit, le temps et la distance.
Voici c’est un palais de lasse architecture

Ployé sous les cent ans dont il soutient le poids,

Et d’où sortent, avec terreur, de larges voix

Invoquant le tonnerre en vol vers l’aventure.
Sur la route muette et régulière,

Les yeux fixés vers la lumière

Qui frôle, en se couchant, les clos et les maisons,

Le blanc cordier visionnaire,

Du fond du soir tourbillonnaire,

Attire à lui les horizons.
Les horizons ? ils sont là-bas :

Lueurs, éveils, espoirs, combats,

Les horizons qu’il voit se définir,

En espérances d’avenir,

Par au delà des plages,

Que dessinent les soirs, dans les nuages.
Là-haut parmi les loins sereins et harmoniques,

Un double escalier d’or suspend ses degrés bleus,

Le rêve et le savoir le gravissent tous deux,

Séparément partis vers un palier unique.
Là-haut l’éclair s’éteint des chocs et des contraires.

Le poing morne du doute entr’ouvre enfin ses doigts.

L’oeil regarde s’unir, dans l’essence, les lois

Qui fragmentaient leurs feux en doctrines horaires.
Là-haut l’esprit plus fin darde sa violence

Plus loin que l’apparence et que la mort. Le coeur

Se tranquillise et l’on dirait que la douceur

Tient, en sa main, les clefs du colossal silence.
Là-haut le Dieu qu’est toute âme humaine se crée

S’épanouit, se livre et se retrouve en tous

Ceux-là, qui sont tombés, parfois, à deux genoux,

Devant l’humble tendresse et la douleur sacrée.
Et c’est la paix ardente et vive, avec ses urnes

De régulier bonheur sur ces pays de soir,

Où s’allument, ainsi que des charbons d’espoir,

Dans la cendre de l’air, les grands astres nocturnes.
Dans son village, au pied des digues

Qui l’entourent de leurs fatigues

inueuses, vers les lointains tourbillonnaires,

Le blanc cordier visionnaire,

Au long des clos et des maisons,

Absorbe, en lui, les horizons.

Le Forgeron

Sur la route, près des labours,

Le forgeron énorme et gourd,

Depuis les temps déjà si vieux, que fument

Les émeutes du fer et des aciers sur son enclume,

Martèle, étrangement, près des flammes intenses,

A grands coups pleins, les pâles lames

Immenses de la patience.
Tous ceux du bourg qui habitent son coin,

Avec la haine en leurs deux poings,

Muette,

Savent pourquoi le forgeron

A son labeur de tâcheron,

Sans que jamais

Ses dents mâchent des cris mauvais,

S’entête.
Mais ceux d’ailleurs dont les paroles vaines

Sont des abois, devant les buissons creux,

Au fond des plaines ;

Les agités et les fiévreux

Fixent, avec pitié ou méfiance,

Ses lents yeux doux remplis du seul silence.
Le forgeron travaille et peine,

Au long des jours et des semaines.
Dans son brasier, il a jeté

Les cris d’opiniâtreté,

La rage sourde et séculaire ;

Dans son brasier d’or exalté,

Maître de soi, il a jeté

Révoltes, deuils, violences, colères,

Pour leur donner la trempe et la clarté

Du fer et de l’éclair.
Son front

Exempt de crainte et pur d’affronts,

Sur des flammes se penche, et tout à coup rayonne.

Devant ses yeux, le feu brûle en couronne.
Ses mains grandes, obstinément,

Manient, ainsi que de futurs tourments,

Les marteaux clairs, libres et transformants

Et ses muscles s’élargissent, pour la conquête

Dont le rêve dort en sa tête.
Il a compté les maux immesurables :

Les conseils nuls donnés aux misérables ;

Les aveugles du soi, qui conduisent les autres ;

La langue en fiel durci des faux apôtres ;

La justice par des textes barricadée ;

L’effroi plantant sa corne, au front de chaque idée ;

Les bras géants d’ardeur, également serviles,

Dans la santé des champs ou la fièvre des villes ;

Le village, coupé par l’ombre immense et noire

Qui tombe en faulx du vieux clocher comminatoire ;

Les pauvres gens, sur qui pèsent les pauvres chaumes,

Jusqu’à ployer leurs deux genoux, devant l’aumône ;
La misère dont plus aucun remords ne bouge,

Serrant entre ses mains l’arme qui sera rouge ;

Le droit de vivre et de grandir, suivant sa force,

Serré, dans les treillis noueux des lois retorses :

La lumière de joie et de tendresse mâle,

Eteinte, entre les doigts pincés de la morale ;
L’empoisonnement vert de la pure fontaine

De diamant, où boit la conscience humaine

Et puis, malgré tant de serments et de promesses,

A ceux que l’on redoute ou bien que l’on oppresse,

Le recommencement toujours de la même détresse.
Le forgeron sachant combien

On épilogue, autour des pactes,

Depuis longtemps, ne dit plus rien :

L’accord étant fatal au jour des actes ;

Il est l’incassable entêté

Qui vainc ou qu’on assomme ;

Qui n’a jamais lâché sa fierté d’homme

D’entre ses dents de volonté ;

Qui veut tout ce qu’il veut si fortement,

Que son vouloir broierait du diamant

Et s’en irait, au fond des nuits profondes,

Ployer les lois qui font rouler les mondes.

Le Menuisier

Le menuisier du vieux savoir

Fait des cercles et des carrés,

Tenacement, pour démontrer

Comment l’âme doit concevoir

Les lois indubitables et fécondes

Qui sont la règle et la clarté du monde.
A son enseigne, au coin du bourg, là-bas,

Les branches d’or d’un grand compas

– Comme un blason, sur sa maison –

Semblent deux rais pris au soleil.
Le menuisier construit ses appareils

– Tas d’algèbres en des ténèbres –

Avec des mains prestes et nettes

Et des regards, sous ses lunettes,

Aigus et droits, sur son travail

Tout en détails.
Ses fenêtres à gros barreaux

Ne voient le ciel que par petits carreaux ;

Et sa boutique, autant que lui,

Est vieille et vit d’ennui.
Il est l’homme de l’habitude

Qu’en son cerveau tissa l’étude,

Au long des temps de ses cent ans

Monotones et végétants.
Grâce à de pauvres mécaniques

Et des signes talismaniques

Et des cônes de bois et des segments de cuivre

Et le texte d’un pieux livre

Traçant, la croix, par au travers,

Le menuisier dit l’univers.
Matin et soir, il a peiné

Les yeux vieillots, l’esprit cerné,

Imaginant des coins et des annexes

Et des ressorts malicieux

A son travail chinoisement complexe,

Où, sur le faîte, il dressa Dieu.
Il rabote ses arguments

Et taille en deux toutes répliques

Et ses raisons hyperboliques

Trouent la nuit d’or des firmaments.
Il explique, par des sentences,

Le problème des existences

Et discute sur la substance.
Il s’éblouit du grand mystère,

Lui donne un nom complémentaire

Et croit avoir instruit la terre.
Il est le maître en controverses,

L’esprit humain qu’il bouleverse,

Il l’a coupé en facultés adverses,

Et fourre l’homme qu’il étrique,

A coups de preuves excentriques,

En son système symétrique.
Le menuisier a pour voisins

Le curé et le médecin

Qui ramassent, en ses travaux pourtant irréductibles,

Chacun pour soi, des arguments incompatibles.
Ses scrupules n’ont rien laissé

D’impossible, qu’il n’ait casé,

D’après un morne rigorisme,

En ses tiroirs de syllogismes.
Ses plus graves et assidus clients ?

Les gens branlants, les gens bêlants

Qui achètent leur viatique,

Pour quelques sous, dans sa boutique.
Il vit de son enseigne, au coin du bourg,

– Biseaux dorés et compas lourd –

Et n’écoute que l’aigre serinette,

A sa porte, de la sonnette.
Il a taillé, limé, sculpté

Une science d’entêté,

Une science de paroisse,

ans lumière, ni sans angoisse.
Si bien qu’au jour qu’il s’en ira

Son appareil se cassera ;

Et ses enfants feront leur jouet,

De cette éternité qu’il avait faite,

A coups d’équerre et de réglette.

Le Meunier

Le vieux meunier du moulin noir,

On l’enterra, l’hiver, un soir

De froid rugueux, de bise aiguë

En un terrain de cendre et de ciguës.
Le jour dardait sa clarté fausse

Sur la bêche du fossoyeur ;

Un chien errait près de la fosse,

L’aboi tendu vers la lueur.

La bêche, à chacune des pelletées,

Telle un miroir se déplaçait,

Luisait, mordait et s’enfonçait,

Sous les terres violentées.
La fin du jour s’emplit d’ombres suspectes.
Sur fond de ciel, le fossoyeur,

Comme un énorme insecte,

Semblait lutter avec la peur ;

La bêche entre ses mains tremblait,

Le sol se crevassait

Et quoi qu’il fit, rien ne comblait

Le trou qui, devant lui,

Comme la nuit, s’élargissait.
Au village là-bas,

Personne au mort n’avait prêté deux draps.
Au village là-bas,

Nul n’avait dit une prière.
Au village là-bas,

Personne au mort n’avait sonné le glas.
Au village là-bas,

Aucun n’avait voulu clouer la bière.
Et les maisons et les chaumières

Qui regardaient le cimetière,

Pour ne point voir, étaient là toutes,

Volets fermés, le long des routes.
Le fossoyeur se sentit seul

Devant ce défunt sans linceul

Dont tous avaient gardé la haine

Et la crainte, dans les veines.
Sur sa butte morne de soir,

Le vieux meunier du moulin noir,

Jadis, avait vécu d’accord

Avec l’espace et l’étendue

Et les tempêtes suspendues

Aux gestes fous des vents du Nord ;

Son coeur avait longuement écouté

Ce que les bouches d’ombre et d’or

Des étoiles dévoilent

Aux attentifs d’éternité ;

Les cirques gris des bruyères austères

L’avaient cerné de leur mystère

A l’heure où l’énigme s’éveille

Et parle à l’âme et la conseille.
Les grands courants qui traversent tout ce qui vit

Etaient, avec leur force, entrés dans son esprit,

Si bien que par son âme isolée et profonde

Ce simple avait senti passer et fermenter le monde.
Les plus anciens ne savaient pas

Depuis quels jours, loin du village,

Il perdurait, là-bas,

Guettant l’envol et les voyages

Des feux dans les nuages.
Il effrayait par le silence

Dont il avait, sans bruit,

Tissé son existence ;

Il effrayait encor

Par les yeux d’or

De son moulin tout à coup clairs, la nuit.
Et personne n’aurait connu

Son agonie et puis sa mort,

N’était que les quatre ailes

Qu’il agitait vers l’inconnu,

Comme des suppliques éternelles,

Ne s’étaient, un matin,

Définitivement fixées,

Noires et immobilisées,

Telle une croix sur un destin.
Le fossoyeur voyait l’ombre et ses houles

Grandir comme des foules

Et le village et ses closes fenêtres

Se fondre au loin et disparaître.
L’universelle inquiétude

Peuplait de cris la solitude ;

En voiles noirs et bruns,

Le vent passait comme quelqu’un ;

Tout le vague des horizons mobiles

Devenait remuement et frôlement hostile

Jusqu’au moment où, les yeux fous,

Jetant sa bêche n’importe où,

Avec les bras multiples de la nuit

En menaces, derrière lui,

Jusqu’au fleuve, il s’enfuit.
Alors,
Le silence se fit, total, par l’étendue,

Le trou parut géant dans la terre tendue

Et rien ne bougea plus ;

Et seules les plaines inassouvies

Absorbèrent alors

En leur immensité,

Ce mort

Dont leur mystère avait illimité

Et exalté jusque dans l’infini, la vie.

Le Passeur D’eau

Le passeur d’eau, les mains aux rames,

A contre flot, depuis longtemps,

Luttait, un roseau vert entre les dents.
Mais celle hélas! Qui le hélait

Au delà des vagues, là-bas,

Toujours plus loin, par au delà des vagues,

Parmi les brumes reculait.
Les fenêtres, avec leurs yeux,

Et le cadran des tours, sur le rivage

Le regardaient peiner et s’acharner

De tout son corps ployé en deux

Sur les vagues sauvages.
Une rame soudain cassa

Que le courant chassa,

A flots rapides, vers la mer.
Celle là-bas qui le hélait

Dans les brumes et dans le vent, semblait

Tordre plus follement les bras,

Vers celui qui n’approchait pas.
Le passeur d’eau, avec la rame survivante,

Se prit à travailler si fort

Que tout son corps craqua d’efforts

Et que son coeur trembla de fièvre et d’épouvante.
D’un coup brusque, le gouvernail cassa

Et le courant chassa

Ce haillon morne, vers la mer.
Les fenêtres, sur le rivage,

Comme des yeux grands et fiévreux

Et les cadrans des tours, ces veuves

Droites, de mille en mille, au bord des fleuves,

Suivaient, obstinément,

Cet homme fou, en son entêtement

A prolonger son fol voyage.
Celle là-bas qui le hélait,

Dans les brumes, hurlait, hurlait,

La tête effrayamment tendue

Vers l’inconnu de l’étendue.
Le passeur d’eau, comme quelqu’un d’airain,

Planté dans la tempête blême

Avec l’unique rame, entre ses mains,

Battait les flots, mordait les flots quand même.

Ses vieux regards d’illuminé

Fouillaient l’espace halluciné

D’où lui venait toujours la voix

Lamentable, sous les cieux froids.
La rame dernière cassa,

Que le courant chassa

Comme une paille, vers la mer.
Le passeur d’eau, les bras tombants,

S’affaissa morne sur son banc,

Les reins rompus de vains efforts,

Un choc heurta sa barque à la dérive,

Il regarda, derrière lui, la rive :

Il n’avait pas quitté le bord.
Les fenêtres et les cadrans,

Avec des yeux fixes et grands

Constatèrent la fin de son ardeur ;

Mais le tenace et vieux passeur

Garda quand même encore, pour Dieu sait quand,

Le roseau vert entre ses dents.

Le Silence

Depuis l’été que se brisa sur elle

Le dernier coup d’éclair et de tonnerre,

Le silence n’est point sorti

De la bruyère.
Autour de lui, là-bas, les clochers droits

Secouent leur cloche, entre leurs doigts,

Autour de lui, rôdent les attelages,

Avec leur charge à triple étage,

Autour de lui, aux lisières des sapinières,

Grince la roue en son ornière,

Mais aucun bruit n’est assez fort

Pour déchirer l’espace intense et mort.
Depuis l’été de tonnerres chargé,

Le silence n’a pas bougé,

Et la bruyère, où les soirs plongent

Par au delà des montagnes de sable

Et des taillis infinissables,

Au fond lointain des loins, l’allonge.
Les vents mêmes ne remuent point les branches

Des vieux mélèzes, qui se penchent

Là-bas, où se mirent, en des marais,

Obstinément, ses yeux abstraits ;

Seule le frôle, en leurs voyages,

L’ombre muette des nuages

Ou quelquefois celle, là-haut,

D’un vol planant de grands oiseaux.
Depuis le dernier coup d’éclair rayant la terre,

Rien n’a mordu, sur le silence autoritaire.
Ceux qui traversèrent sa vastitude,

Qu’il fasse aurore ou crépuscule,

Ont subi tous l’inquiétude

De l’inconnu qu’il inocule.
Comme une force ample et suprême,

Il reste, indiscontinûment, le même :

Des murs obscurs de sapins noirs

Barrent la vue au loin, vers des sentiers d’espoir ;

De grands genévriers songeurs

Effraient les pas des voyageurs ;

Des sentes complexes comme des signes

S’entremêlent, en courbes et lignes malignes,

Et le soleil déplace, à tout moment,

Les mirages, vers où s’en va l’égarement.
Depuis l’éclair par l’orage forgé,

L’âpre silence, aux quatre coins de la bruyère,

N’a point changé.
Les vieux bergers que leurs cent ans disloquent

Et leurs vieux chiens, usés et comme en loques,

Le regardent, parfois, dans les plaines sans bruit,

Sur les dunes en or que les ombres chamarrent.

S’asseoir, immensément, du côté de la nuit.

Alors les eaux ont peur, au pli des mares,

La bruyère se voile et blêmit toute,

Chaque feuillée, à chaque arbuste, écoute

Et le couchant incendiaire

Tait, devant lui, les cris brandis de sa lumière.
Et les hameaux qui l’avoisinent,

Sous les chaumes de leurs cassines,

Ont la terreur de le sentir, là-bas,

Dominateur, quoique ne bougeant pas ;

Mornes d’ennui et d’impuissance,

Ils se tiennent, sous sa présence,

Comme aux aguets et redoutent de voir,

A travers les brumes qui se desserrent,

Soudainement, s’ouvrir, dans la lune, le soir,

Les yeux d’argent de ses mystères.

La Neige

La neige tombe, indiscontinûment,Comme une lente et longue et pauvre laine,Parmi la morne et longue et pauvre plaine,Froide d’amour, chaude de haine.La neige tombe, infiniment,Comme un moment -Monotone dans un moment ;La neige choit, la neige tombe,Monotone, sur les maisonsEt les granges et leurs cloisons ;La neige tombe et tombeMyriadaire, au cimetière, au creux des tombes.Le tablier des mauvaises saisons,Violemment, là-haut, est dénoué ;Le tablier des maux est secouéA coups de vent, sur les hameaux des horizons.Le gel descend, au fond des os,Et la misère, au fond des clos,La neige et la misère, au fond des âmes ;La neige lourde et diaphane,Au fond des âtres froids et des âmes sans flamme,Qui se fanent, dans les cabanes.Aux carrefours des chemins tors,Les villages sont seuls, comme la mort ;Les grands arbres, cristallisés de gel,Au long de leur cortège par la neige,Entrecroisent leurs branchages de sel.Les vieux moulins, où la mousse blanche s’agrège,Apparaissent, comme des pièges,Tout à coup droits, sur une butte ;En bas, les toits et les auventsDans la bourrasque, à contre vent,Depuis Novembre, luttent ;Tandis qu’infiniment la neige lourde et pleineChoit, par la morne et longue et pauvre plaine.Ainsi s’en va la neige au loin,En chaque sente, en chaque coin,Toujours la neige et son suaire,La neige pâle et inféconde,En folles loques vagabondes,Par à travers l’hiver illimité monde.

La Pluie

Longue comme des fils sans fin, la longue pluie

Interminablement, à travers le jour gris,

Ligne les carreaux verts avec ses longs fils gris,

Infiniment, la pluie,

La longue pluie,

La pluie.
Elle s’effile ainsi, depuis hier soir,

Des haillons mous qui pendent,

Au ciel maussade et noir.

Elle s’étire, patiente et lente,

Sur les chemins, depuis hier soir,

Sur les chemins et les venelles,

Continuelle.
Au long des lieues,

Qui vont des champs vers les banlieues,

Par les routes interminablement courbées,

Passent, peinant, suant, fumant,

En un profil d’enterrement,

Les attelages, bâches bombées ;

Dans les ornières régulières

Parallèles si longuement

Qu’elles semblent, la nuit, se joindre au firmament,

L’eau dégoutte, pendant des heures ;

Et les arbres pleurent et les demeures,

Mouillés qu’ils sont de longue pluie,

Tenacement, indéfinie.
Les rivières, à travers leurs digues pourries,

Se dégonflent sur les prairies,

Où flotte au loin du foin noyé ;

Le vent gifle aulnes et noyers ;

Sinistrement, dans l’eau jusqu’à mi-corps,

De grands boeufs noirs beuglent vers les cieux tors ;
Le soir approche, avec ses ombres,

Dont les plaines et les taillis s’encombrent,

Et c’est toujours la pluie

La longue pluie

Fine et dense, comme la suie.
La longue pluie,

La pluie et ses fils identiques

Et ses ongles systématiques

Tissent le vêtement,

Maille à maille, de dénûment,

Pour les maisons et les enclos

Des villages gris et vieillots :

Linges et chapelets de loques

Qui s’effiloquent,

Au long de bâtons droits ;

Bleus colombiers collés au toit ;

Carreaux, avec, sur leur vitre sinistre,

Un emplâtre de papier bistre ;

Logis dont les gouttières régulières

Forment des croix sur des pignons de pierre ;

Moulins plantés uniformes et mornes,

Sur leur butte, comme des cornes
Clochers et chapelles voisines,

La pluie,

La longue pluie,

Pendant l’hiver, les assassine.
La pluie,

La longue pluie, avec ses longs fils gris.

Avec ses cheveux d’eau, avec ses rides,

La longue pluie

Des vieux pays,

Eternelle et torpide !

La Vieille

Comme des mains

Coupées,

Les feuilles choient sur les chemins,

Les prés et les cépées.
La vieille au mantelet de cotonnade,

Capuchon bas jusqu’au menton,

A sauts menus, sur un bâton,

Trimballe aux champs sa promenade.
Taupes, souris, mulots et rats

Trottent et radotent après ses pas.

Les troncs et les taillis se parlent ;

Et les oiseaux : hérons, grèbes et harles,

Font comme une bataille d’ailes

Et de signes, au-devant d’elle.
Sut-on jamais de quels pays elle est venue ?

Des bateleurs qui s’en venaient d’ailleurs

Un dimanche, sur les routes, l’ont reconnue.

A-t-elle aimé les Nixes d’or ? Peut-être.

Mais rien n’est sûr, sinon qu’aux temps lointains, un prêtre

Exorcisa ses mains qui foudroyaient les fleurs.
Depuis, elle a choisi sa retraite et son lot,

Sur un coteau qui domine les plaines,

D’où chacun sait qu’elle guette les clos,

Par sa fenêtre à poussiéreux carreaux,

Le soir, tout en mêlant les écheveaux

De ses bontés ou de ses haines.
Son pauvre toit, là-bas, semble un oiseau broyé,

Contre les dunes par quelque vent sauvage,

Et qui fouille le sable, avec toute la rage

De ses pattes et de ses ailes reployées.

Les feuilles choient sur les chemins

Immensément de bruines trempés,

Comme des mains

Coupées.
Qu’on l’aime ou qu’on l’exècre, elle s’en va

Sur le destin réglant son pas

Elle est mystère ou certitude,

Selon ses vagues attitudes

Devant la joie ou le tourment ;

Ceux qui voient clair, parmi les choses ignorées,

Vous expliquent comment

Elle serait l’âme de la contrée.
Ame d’entêtement et de mélancolie,

Qui se penche vers des secrets perdus

Et se mire, dans les miroirs fendus

Des vieilles choses abolies.

Ame de soir fumeux ou de matin brumal,

Ame d’amour sournois ou de haine finaude

Qui s’en allant au bien, qui s’en allant au mal,

Y va toujours comme en maraude.
Les feuilles choient sur les chemins,

Immensément de bruines trempés,

Comme des mains

Coupées.