Une Statue (4)

Un bloc de marbre où son nom luit sur une plaque.
Ventre riche, mâchoire ardente et menton lourd ;

Haine et terreur murant son gros front lourd

Et poing taillé pour fendre en deux toutes attaques.
Le carrefour, solennisé de palais froids,

D’où ses regards têtus et violents encore

Scrutent quels feux d’éveil bougent dans telle aurore,

Comme sa volonté, se carre en angles droits.
Il fut celui de l’heure et des hasards bizarres,

Mais textuel, sitôt qu’il tint la force en main

Et qu’il put étouffer dans hier le lendemain

Déjà sonore et plein de terribles fanfares.
Sa colère fit loi durant ces jours vantés,

Où toutes voix montaient vers ses panégyriques,

Où son rêve d’Etat strict et géométrique

Tranquillisait l’aboi plaintif des lâchetés.
Il se sentait la force étroite et qui déprime,

Tantôt sournois, tantôt cruel et contempteur,

Et quand il se dressait de toute sa hauteur

Il n’arrivait jamais qu’à la hauteur d’un crime.
Planté devant la vie, il l’obstrua, depuis

Qu’il s’imposa sauveur des rois et de lui-même

Et qu’il utilisa la peur et l’affre blême

En des complots fictifs qu’il étranglait, la nuit.
Si bien qu’il apparaît sur la place publique

Féroce et rancunier, autoritaire et fort,

Et défendant encor, d’un geste hyperbolique,

Son piédestal massif comme son coffre-fort.

Vers Le Futur

O race humaine aux destins d’or vouée,

As-tu senti de quel travail formidable et battant,

Soudainement, depuis cent ans,

Ta force immense est secouée ?
L’acharnement à mieux chercher, à mieux savoir,

Fouille comme à nouveau l’ample forêt des êtres,

Et malgré la broussaille où tel pas s’enchevêtre

L’homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.
Dans le ferment, dans l’atome, dans la poussière,

La vie énorme est recherchée et apparaît.

Tout est capté dans une infinité de rets

Que serre ou que distend l’immortelle matière.
Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,

Chacun troue à son tour le mur noir des mystères

Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,

L’être nouveau se sent l’univers tout entier.
Et c’est vous, vous les villes,

Debout

De loin en loin, là-bas, de l’un à l’autre bout

Des plaines et des domaines,

Qui concentrez en vous assez d’humanité,

Assez de force rouge et de neuve clarté,

Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes

Les cervelles patientes ou violentes

De ceux

Qui découvrent la règle et résument en eux

Le monde.
L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;

Il eut la peur de la recherche et des révoltes,

Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux

Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.
La ruine s’installe et souffle aux quatre coins

D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,

Tandis que la cité lui soutire de loin

Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.
L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;

La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;

L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant

N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise.
Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés

De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ;

Jardins pour les efforts et les labeurs lassés,

Coupes de clarté vierge et de santé remplies ?
Referont-ils, avec l’ancien et bon soleil,

Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,

En des heures de sursaut libre et de réveil,

Un monde enfin sauvé de l’emprise des villes ?
Ou bien deviendront-ils les derniers paradis

Purgés des dieux et affranchis de leurs présages,

Où s’en viendront rêver, à l’aube et aux midis,

Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages ?
En attendant, la vie ample se satisfait

D’être une joie humaine, effrénée et féconde ;

Les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait,

Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde !

Une Statue (1)

On le croyait fondateur de la ville,Venu de pays clairs et lointains,Avec sa crosse entre les mains,Et, sur son corps, une bure servile.Pour se faire écouter il parlait par miracles,En des clairières d’or, le soir, dans les forêts,Où Loge et Thor carraient leurs symboles épaisEt tonnaient leurs oracles.Il était la tristesse et la douceurDescendue autrefois, à genoux, du calvaire,Vers les hommes et leur misèreEt vers leur coeur.Il accueillait l’humanité fragileIl lui chantait le paradis sans finEt l’endormait dans un rêve divin,Le front posé sur l’évangile.Plus tard, le roi, le juge, et le bourreauPrirent son verbe et le faussèrentEt les textes autoritairesApparurent, tels des glaives, hors du fourreau.Contre la paix qu’il avait inclinéeVers tous, de son geste clément,La vie, avec des cris et des sursauts déments,Brusque et rouge, fut dégainée.Mais lui resta le clair apôtre au front vermeil,Aux yeux remplis de patience et d’indulgence,Et la pieuse et populaire intelligencePuisait auprès de lui la force et le conseil.On l’invoquait pour les fièvres et pour les peines,On le fêtait en mai, au soir tombant,Et les mères et les vieillards et les enfantsVenaient baigner leurs maux dans l’eau de sa fontaine.Son nom large et sonore d’amourMarquait la fin des longues litaniesEt des complaintes infiniesQue l’on chantait, depuis toujours.Il se perpétuait, près d’un portail roman,En une image usée et tremblotante,Qui écoutait, dans la poitrineHaletante des tours,Les bourdons lourds clamer au firmament.

Une Statue (2)

Au carrefour des abattoirs et des casernes,

Il apparaît, foudroyant et vermeil,

Le sabre en bel éclair dans le soleil.
Masque d’airain, bicorne d’or ;

Et l’horizon, là-bas, où le combat se tord,

Devant ses yeux hallucinés de gloire !
Un élan fou, un bond brutal

Jette en avant son geste et son cheval

Vers la victoire.
Il est volant comme une flamme,

Ici, plus loin, au bout du monde,

Qui le redoute et qui l’acclame.
Il entraîne, pour qu’en son rêve ils se confondent,

Dieu, son peuple, ses soldats ivres ;
Les astres mêmes semblent suivre,

Si bien que ceux

Qui se liguent pour le maudire

Restent béants : et son vertige emplit leurs yeux.
Il est de calcul froid, mais de force soudaine :

Des fers de volonté barricadent le seuil

Infrangible de son orgueil.
Il croit en lui et qu’importe le reste !

Pleurs, cris, affres et noire et formidable fête,

Avec lesquels l’histoire est faite.
Il est la mort fastueuse et lyrique,

Montrée, ainsi qu’une conquête,

Au bout d’une existence en feu et en tempête.
Il ne regrette rien de ce qu’il accomplit,

Sinon que les ans brefs aillent trop vite

Et que la terre immense soit petite.
Il est l’idole et le fléau :

Le vent qui souffle autour de son front clair

Toucha celui des Dieux armés d’éclairs.
Il sent qu’il passe en brusque orage et que sa destinée

Est de tomber comme un écroulement,

Le jour où son étoile étrange et effrénée,

Cristal rouge, se cassera au firmament.
Au carrefour des abattoirs et des casernes,

Il apparaît, foudroyant et vermeil,

Le sabre en bel éclair dans le soleil.

Une Statue (3)

Prenant pour guide clair l’astre qu’était son âme,A travers des pays d’ouragans et de flammes,Il s’en était allé si loin vers l’inconnuQue son siècle vieux et chenu,Toussant la peur, au vent trop fort de sa pensée,L’avait férocement enseveli sous la risée.Il en était ainsi, depuis des tas d’annéesAu long des temps échelonnées,Quand un matin la ville, où son nom était mort,Se ressouvint de lui homme âpre et grandiose -Et l’exalta et le grandit en une poseDe penseur accoudé sur un roc d’ombre et d’or.On inscrivit sur ce granit de gloireL’exil subi, la faim et la prison,Et l’on tressa, comme une floraison,Son crime ancien, autour de sa mémoire.On lui prit sa pensée et l’on en fit des lois ;On lui prit sa folie et l’on en fit de l’ordre ;Et ses railleurs d’antan ne savaient plus où mordreLe battant de tocsin qui sautait dans sa voix.Et seul, son geste fier domina la citéOù l’on voyait briller, agrandi de mystère,Son front large, puissant, tranquille et comme austèreD’être à la fois d’un temps et de l’éternité.

Les Promeneuses

Au long de promenoirs qui s’ouvrent sur la nuit

– Balcons de fleurs, rampes de flammes –

Des femmes en deuil de leur âme

Entrecroisent leurs pas sans bruit.
Le travail de la ville et s’épuise et s’endort :

Une atmosphère éclatante et chimique

Etend au loin ses effluves sur l’or

Myriadaire d’un grand décor panoramique.
Comme des clous, le gaz fixe ses diamants

Autour de coupoles illuminées ;

Des colonnes passionnées

Tordent de la douleur au firmament.

Sur les places, des buissons de flambeaux

Versent du soufre ou du mercure ;

Tel coin de monument qui se mire dans l’eau

Semble un torse qui bouge en une armure.
La ville est colossale et luit comme une mer

De phares merveilleux et d’ondes électriques,

Et ses mille chemins de bars et de boutiques

Aboutissent, soudain, aux promenoirs de fer,

Où ces femmes opale et nacre,

Satin nocturne et cheveux roux –

Avec en main des fleurs de macre,

A longs pas clairs, foulent des tapis mous.
Ce sont de très lentes marcheuses solennelles

Qui se croisent, sous les minuits inquiétants,

Et se savent, depuis quels temps ? –

Douloureuses et mutuelles.
En pleurs encor d’un trop grand deuil,

Tels yeux obstinés et hagards

Dans un nouveau destin ont rivé leurs regards,

Comme des clous dans un cercueil.
Telle bouche vers telle autre s’en est allée,

Comme deux fleurs se rencontrent sur l’eau.

Tel front semble un bandeau

Sur une pensée aveuglée.
Telle attitude est pareille toujours

Dans tel cerveau rien ne tressaille.

Quoique le coeur, où le vice travaille,

Batte âprement ses tocsins sourds.
J’en sais dont les robes funèbres

Voilent de pâles souliers d’or

Et dont un serpent d’argent mord

Les longues tresses de ténèbres.
Des houx rouges de leur tourment

D’autres ont fait leurs diadèmes ;

J’en vois : des veuves d’elles-mêmes

Qui se pleurent, comme un amant.
Quand leurs rêves, la nuit, s’esseulent

Et qu’elles tiennent dans la main

Le sort banal d’un être humain,

Elles savent ce qu’elles veulent.
Si leur peine devait finir un jour,

Elles en seraient plus tristes peut-être,

Qu’elles ne sont inconsolables d’être

Celles du taciturne amour.
Au long de promenoirs qui dominent la nuit,

De lentes femmes,

En deuil immense de leur âme,

Entrecroisent leurs pas sans bruit.

Les Usines

Se regardant avec les yeux cassés de leurs fenêtres

Et se mirant dans l’eau de poix et de salpêtre

D’un canal droit, marquant sa barre à l’infini, .

Face à face, le long des quais d’ombre et de nuit,

Par à travers les faubourgs lourds

Et la misère en pleurs de ces faubourgs,

Ronflent terriblement usine et fabriques.
Rectangles de granit et monuments de briques,

Et longs murs noirs durant des lieues,

Immensément, par les banlieues ;

Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonnées

De fers et de paratonnerres,

Les cheminées.
Se regardant de leurs yeux noirs et symétriques,

Par la banlieue, à l’infmi.

Ronflent le jour, la nuit,

Les usines et les fabriques.
Oh les quartiers rouillés de pluie et leurs grand-rues !

Et les femmes et leurs guenilles apparues,

Et les squares, où s’ouvre, en des caries

De plâtras blanc et de scories,

Une flore pâle et pourrie.
Aux carrefours, porte ouverte, les bars :

Etains, cuivres, miroirs hagards,

Dressoirs d’ébène et flacons fols

D’où luit l’alcool

Et sa lueur vers les trottoirs.

Et des pintes qui tout à coup rayonnent,

Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;

Et des gens soûls, debout,

Dont les larges langues lappent, sans phrases,

Les ales d’or et le whisky, couleur topaze.
Par à travers les faubourgs lourds

Et la misère en pleurs de ces faubourgs,

Et les troubles et mornes voisinages,

Et les haines s’entre-croisant de gens à gens

Et de ménages à ménages,

Et le vol même entre indigents,

Grondent, au fond des cours, toujours,

Les haletants battements sourds

Des usines et des fabriques symétriques.
Ici, sous de grands toits où scintille le verre,

La vapeur se condense en force prisonnière :

Des mâchoires d’acier mordent et fument ;

De grands marteaux monumentaux

Broient des blocs d’or sur des enclumes,

Et, dans un coin, s’illuminent les fontes

En brasiers tors et effrénés qu’on dompte.
Là-bas, les doigts méticuleux des métiers prestes,

A bruits menus, à petits gestes,

Tissent des draps, avec des fils qui vibrent

Légers et fin comme des fibres.

Des bandes de cuir transversales

Courent de l’un à l’autre bout des salles

Et les volants larges et violents

Tournent, pareils aux ailes dans le vent

Des moulins fous, sous les rafales.

Un jour de cour avare et ras

Frôle, par à travers les carreaux gras

Et humides d’un soupirail,

Chaque travail.

Automatiques et minutieux,

Des ouvriers silencieux

Règlent le mouvement

D’universel tictacquement

Qui fermente de fièvre et de folie

Et déchiquette, avec ses dents d’entêtement,

La parole humaine abolie.
Plus loin, un vacarme tonnant de chocs

Monte de l’ombre et s’érige par blocs ;

Et, tout à coup, cassant l’élan des violences,

Des murs de bruit semblent tomber

Et se taire, dans une mare de silence,

Tandis que les appels exacerbés

Des sifflets crus et des signaux

Hurlent soudain vers les fanaux,

Dressant leurs feux sauvages,

En buissons d’or, vers les nuages.
Et tout autour, ainsi qu’une ceinture,

Là-bas, de nocturnes architectures,

Voici les docks, les ports, les ponts, les phares

Et les gares folles de tintamarres ;

Et plus lointains encor des toits d’autres usines

Et des cuves et des forges et des cuisines

Formidables de naphte et de résines

Dont les meutes de feu et de lueurs grandies

Mordent parfois le ciel, à coups d’abois et d’incendies.
Au long du vieux canal à l’infini

Par à travers l’immensité de la misère

Des chemins noirs et des routes de pierre,

Les nuits, les jours, toujours,

Ronflent les continus battements sourds,

Dans les faubourgs,

Des fabriques et des usines symétriques.
L’aube s’essuie

A leurs carrés de suie

Midi et son soleil hagard

Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;

Seul, quand au bout de la semaine, au soir,

La nuit se laisse en ses ténèbres choir,

L’âpre effort s’interrompt, mais demeure en arrêt,

Comme un marteau sur une enclume,

Et l’ombre, au loin, parmi les carrefours, paraît

De la brume d’or qui s’allume.

L’étal

Au soir tombant, lorsque déjà l’essor

De la vie agitée et rapace s’affaisse,

Sous un ciel bas et mou et gonflé d’ombre épaisse,

Le quartier fauve et noir dresse son vieux décor

De chair, de sang, de vice et d’or.
Des commères, blocs de viande tassée et lasse,

Interpellent, du seuil de portes basses,

Les gens qui passent ;

Derrière elles, au fond de couloirs rouges

Des feux luisent, un rideau bouge

Et se soulève et permet d’entrevoir

De beaux corps nus en des miroirs.
Le port est proche. A gauche, au bout des rues,

L’emmêlement des mâts et des vergues obstrue

Un pan de ciel énorme ;

A droite, un tas grouillant de ruelles difformes

Choit de la ville et les foules obscures

S’y dépêchent vers leurs destins de pourriture.
C’est l’étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.
Là-bas, parmi les flots et les hasards,

Ceux qui veillent, mélancoliques, aux bancs de quart

Et les mousses dont les hardes sont suspendues

A des mâts abaissés ou des cordes tendues,

Tous en rêvent et l’évoquent, tels soirs ;

Le cru désir les tord en effrénés vouloirs ;

Les baisers mous du vent sur leur torse circulent ;

La vague éveille en eux des images qui brûlent ;

Et leurs deux mains et leurs deux bras se désespèrent

Ou s’exaltent, tendus du côté de la terre.
Et ceux d’ici, ceux des bureaux et des bazars,

Chiffreurs têtus, marchands précis, scribes hagards,

Fronts assouplis, cerveaux loués et mains vendues,

Quand les clefs de la caisse au mur sont appendues,

Sentent le même rut mordre leur corps, tels soirs ;

On les entend descendre en troupeaux noirs,

Comme des chiens chassés, du fond du crépuscule,

Et la débauche en eux si fortement bouscule

Leur avarice et leur prudence routinière

Qu’elle les use et les ruine, avec colère.
C’est l’étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.
Venus de quels lointains heureux ou fatidiques ?

Venus de quels comptoirs fiévreux ou méthodiques ?

Avec, en leurs yeux durs, la haine âpre et sournoise,

Avec, en leur instinct, la bataille et l’angoisse,

Autour de femelles rouges qui les affolent,

Ils s’assemblent et s’ameutent en ardentes paroles.
Des mascarons fougueux et des ornements crus

Luisent au long des murs et dans l’ombre se dardent ;

Des satyres sautants et des Bacchus ventrus

Rient d’un rire immobile en des glaces blafardes ;

Des fleurs meurent. Sur des tables de jeu,

Les bols chauffent, tordant leur flamme en drapeaux bleus ;
Un pot de fard s’encrasse, au coin d’une étagère ;

Une chatte bondit vers des mouches, légère ;

Un ivrogne sommeille étendu sur un banc,

Et des femmes viennent à lui et se penchant

Frôlent ses yeux fermés, avec leurs seins énormes.
Leurs compagnes, reins fatigués, croupes qui dorment,

Sur des fauteuils et des divans sont empilées,

La chair morne déjà d’avoir été foulée

Par les premiers passants de la vigne banale.

L’une d’elles coule en son bas un morceau d’or,

Une autre bâille et s’étire, d’autres encor

– Flambeaux défunts, thyrses usés des bacchanales

Sentant l’âge et la fin les flairer du museau,

Les yeux fixes, se caressent la peau,

D’une main lente et machinale.
C’est l’étal flasque et monstrueux de la luxure

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

De la cité et de la mer.
D’après l’argent qui tinte dans les poches,

La promesse s’échange ou le reproche ;

Un cynisme tranquille, une ardeur lasse

Préside à la tendresse ou bien à la menace.

L’étreinte et les baisers ennuient. Souvent,

Lorsque les poings s’entrecognent, au vent

Des insultes et des jurons, toujours les mêmes,

Quelque gaîté s’essore et jaillit des blasphèmes,

Mais aussitôt retombe et parfois l’on entend,

Dans le silence inquiétant,

Un clocher proche et haletant

Sonner l’heure lourde et funèbre,

Sur la ville, dans les ténèbres.
Pourtant, au long des jours, quand les fêtes émargent,

Soit en hiver, Noël, soit en été, Saint-Pierre,

Le vieux quartier de crasse et de lumière

Monte vers le péché, avec un élan large.
Il fermente de chants hurlés et de tapages :

Fenêtre par fenêtre, étage par étage,

Ses façades dardent, de haut en bas,

Le vice et jusqu’au fond des galetas,

Brame l’ardeur et s’accouplent les rages.

Dans la grand’salle, où les marins affluent,

Poussant au-devant d’eux quelque bouffon des rues

Qui se convulse en mimiques obscènes,

Les vins d’écume et d’or bondissent de leur gaine ;
Les hommes saouls braillent comme des fous,

Les femmes se livrent et, tout à coup,

Les ruts flambent, les bras se nouent, les corps se tordent,

On ne voit plus que des instincts qui s’entremordent,

Des seins offerts, des ventres pris et l’incendie

Des yeux hagards en des buissons de chair brandie.
C’est l’étal flasque et monstrueux de la luxure,

Où le crime plante ses couteaux clairs,

Où la folie, à coups d’éclairs,

Fêle les fronts de meurtrissures,

C’est l’étal flasque et monstrueux,

Dressé, depuis toujours, sur les frontières

Tributaires de la cité et de la mer.

Le Spectacle

Au fond d’un hall sonore et radiant,

Sous les ailes énormes

Et les duvets des brumes uniformes,

Parfois, le soir, on déballe les Orients.
Les tréteaux clairs luisent comme des armes ;

De gros soleils en strass brillent, de loin en loin ;

Des cymbaliers hagards entrechoquent leurs poings

Et font sonner et tonner les vacarmes.

Le rideau s’ouvre : et bruit, clarté, rage, fracas,

Splendeur ! quand les valseurs et les valseuses roses

Apparaissent, mêlant et démêlant leurs poses,

En un taillis bougeant de gestes et de pas.
Des bataillons de danseuses en marche

Grouillent, sur des rampes ou sous des arches ;

Jambes, hanches, gorges, maillots, jupes, dentelles

– Attelages de rut, ou par couples blafards

Des seins bridés mais bondissants s’attellent,

Passent, crus de sueur ou blancs de fard.
Des mains vaines s’ouvrent et se referment vite,

Sans but, sinon pour ressaisir

L’invisible désir,

En fuite ;

Une clownesse, la jambe au clair,

Raidit l’obscénité dans l’air ;

Une autre encor, les yeux noyés et les flancs fous,

Se crispe, ainsi qu’une bête qu’on foule,

Et la rampe l’éclaire et bout par en dessous

Et toute la luxure de la foule

Se soulève soudain et l’acclame, debout.
O le blasphème en or criard, qui, là, se vocifère !

O la brûlure à cru sur la beauté de la matière !

O les atroces simulacres

De l’art blessé à mort que l’on massacre !

O le plaisir qui chante et qui trépigne

Dans la laideur tordue en tons et lignes ;

O le plaisir humain au rebours de la joie,

Alcool pour les regards, alcool pour les pensées,

O le pauvre plaisir qui exige des proies

Et mord des fleurs qui ont le goût de ses nausées !
Jadis, il marchait nu, héroïque et placide,

Les mains fraîches, le front lucide,

Le vent et le soleil dansaient dans ses cheveux ;

Toute la vie harmonique et divine

Se réchauffait dans sa poitrine ;

Il la respirait fruste et l’expirait plus belle ;

Il ignorait la loi qui l’eût dressé : rebelle ;

Et l’aube et les couchants et les sources naïves

Et le frôlement vert des branches attentives

Par à travers sa chair donnaient à son âme profonde

L’universel baiser qui fait s’aimer les mondes.
Mais aujourd’hui, sénile et débauché,

Il lèche et mord et mange son péché ;

Il cultive, dans un jardin d’anomalies,

Bibles, codes, textes, règles, qu’il multiplie

Pour les nier et les flétrir par des viols.

Et ses amours sont l’or. Et ses haines ? les vols

Vers la beauté toujours plus claire et plus certaine

Qui s’ouvre en fleurs d’astres au pré des nuits lointaines.
Et le voici au fond de palais monstrueux

Dont les vitraux dardent aux cieux

L’inquiétude,

Et le voici, soudain, qui se transforme en multitude.
La scène brille, ainsi qu’un éventail,

Au fond, luisent des minarets d’émail

Et des maisons et des terrasses claires.

Sous les feux bleus des lampadaires,

En rythmes lents d’abord, mais violents soudain,

Se cueillant des baisers et se frôlant les seins,

Se rencontrent les bayadères ;

Des négrillons, coiffés de plumes,

– Les dents blanches, couleur d’écume,

En leurs bouches, vulves ouvertes, –

Bougent, tous les mêmes, d’après un branle inerte.

Un tambour bat, un son de cor s’entête,

Un fifre cru chatouille un refrain bête,

Et c’est enfin, pour la suprême apothéose,

Un assaut fou débordant sur les planches,

Un étagement d’or, de gorges et de hanches,

D’enlacements crispés et de terribles poses

Et des torses offerts et des robes fendues

Et des grappes de vice entre des fleurs pendues.
Et l’orchestre se meurt ou brusquement halète

Et monte et s’enfle et roule en aquilons ;

Des spasmes sourds sortent des violons ;

Des chiens lascifs semblent japper dans la tempête

Des bassons forts et des gros cuivres ;

Mille désirs naissent, gonflés, pesants, goulus.

On les dirait si lourds que tous, n’en pouvant plus,

Se prostituent en hâte et choient et se délivrent.
Et minuit sonne et la foule s’écoule

– Le hall fermé parmi les trottoirs noirs ;

Et sous les lanternes qui pendent

Rouges, dans la brume, ainsi que des viandes,

Ce sont des filles qui attendent.

Les Cathédrales

Au fond du choeur monumental,

D’où leur splendeur s’érige

– Or, argent, diamant, cristal –

Lourds de siècles et de prestiges,

Pendant les vêpres, quand les soirs

Aux longues prières invitent,

Ils s’imposent, les ostensoirs,

Dont les fixes joyaux méditent.
Ils conservent, ornés de feu,

Pour l’universelle amnistie,

Le baiser blanc du dernier Dieu,

Tombé sur terre en une hostie.
Et l’église, comme un palais de marbres noirs,

Où des châsses d’argent et d’ombre

Ouvrent leurs yeux de joyaux sombres,

Par l’élan clair de ses colonnes exulte

Et dresse avec ses arcs et ses voussoirs

Jusqu’au faîte, l’éternité du culte.
Dans un encadrement de grands cierges qui pleurent,

A travers temps et jours et heures,

Les ostensoirs

Sont le seul coeur de la croyance

Qui luise encor, cristal et or,

Dans les villes de la démence.
Le bourdon sonne et sonne,

A grand battant tannant,

De larges glas qui sont les râles

Et les sursauts des cathédrales.

Et les foules qui tiennent droits,

Pour refléter le ciel, les miroirs de leur foi,

Réunissent, à ces appels, leurs âmes,

Autour des ostensoirs de flamme.
– O ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les pauvres gens des blafardes ruelles,

Barrant de croix, avec leurs bras tendus,

L’ombre noire qui dort dans les chapelles.
– O ces foules, ces foules,

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les corps usés, voici les coeurs fendus,

Voici les coeurs lamentables des veuves

En qui les larmes pleuvent,

Continûment, depuis des ans.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les mousses et les marins du port

Dont les vagues monstrueuses bercent le sort.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les travailleurs cassés de peine,

Aux six coups de marteaux des jours de la semaine.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les enfants las de leur sang morne

Et qui mendient et qui s’offrent au coin des bornes.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les marguilliers massifs et mous

Qui font craquer leur stalle en pliant les genoux.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les armateurs dont les bateaux de fer,

Fortune au vent, tanguent parmi la mer.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Voici les grands bourgeois de droit divin

Qui bâtissent sur Dieu la maison de leur gain.
– O ces foules, ces foules

Et la misère et la détresse qui les foulent !
Les ostensoirs, qu’on élève, le soir,

Vers les villes échafaudées

En toits de verre et de cristal,

Du haut du choeur sacerdotal,

Tendent la croix des gothiques idées.
Ils s’imposent dans l’or des clairs dimanches

– Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches –

Ils s’imposent dans l’or et dans les bruits de fête

Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes

L’autel de marbre rouge et ses piliers vermeils ;

Ils sont une âme en du soleil,

Qui vit de vieux décor et d’antique mystère

Autoritaire.
Pourtant, dès que s’éteignent les grands cierges

Et les lampes veillant le coeur des saintes vierges,

Un deuil d’encens évaporé flotte et s’empreint

Sur les châsses d’argent et les tombeaux d’airain ;

Et les vitraux, peuplés de siècles rassemblés

Devant le Christ avec leurs papes immobiles

Et leurs martyrs et leurs héros semblent trembler

Au bruit d’un train lointain qui roule sur la ville.

Les Idées

Sur la Ville, dont les désirs flamboient,

Règnent, sans qu’on les voie,

Mais évidentes, les idées.
On les rêve parmi les brumes, accoudées

En des lointains, là-haut, près des soleils.
Aubes rouges, midis fumeux, couchants vermeils,

Dans le tumulte violent des heures,

Elles demeurent.
Et la première et la plus vaste, c’est la force

Multipliée en bras et déployée en torses

Aux jours de violence et de férocité ;

Mais d’autres fois, ferme et sereine,

Quand une âme lucide et patiente entraîne

Les foules souveraines

Sous le joug d’or où les ploiera sa volonté.
Depuis que se mangent ou se fécondent,

A chaque instant qui naît, qui meurt, les mondes,

La force est dans l’atome et l’atome vibre d’elle ;

Elle est l’ardeur de la conquête universelle ;

Indifférente au bien, au mal, mais haletante

Dans chaque assaut, dans chaque élan, dans chaque attente,

Elle dresse la gloire et ses palmes, dans l’air ;

Elle est volante et dirige l’éclair

Vers la mêlée inextricable où le sort bouge

Et la victoire est suspendue à son poing rouge.

Et voici la justice et la pitié, jumelles ;

Mères au double coeur dont les claires mamelles

Versent le jour clément et se penchent vers tous.

Ceux d’aujourd’hui les déclarent deux ennemies

Luttant avec des cris et des antinomies,

Au nom de Christ, le maître abominable ou doux,

Selon celui qui interprète ses paroles.

La loi qui est déesse, on la proclame idole ;

Et les codes sont des meutes qu’on dresse à mordre

Et la peur règne mais l’ordre,

Qui doit s’ouvrir comme une grande fleur

Libre et sûre, malgré ses milliers de pétales,

Puisera sa vertu et son ardeur

Immensément, dans l’équité totale.
Oh ! l’avenir montré tel qu’un pays de flamme,

Comme il est beau devant les âmes

Qui, malgré l’heure, ont confiance en leur vouloir.

Tant de siècles ne détiennent l’espoir,

Depuis mille et mille ans, indestructible,

Sans que tous les désirs ligués, frappant la cible,

Ne tuent un jour la haine et n’instaurent l’amour.

La conscience humaine est sculptée en contours

Puissants et délicats que, sans cesse, on affine

Pour transmuer sa vie en facultés divines

Et créer le bonheur que promettait un Dieu.

Le futur éclatant est un oiseau de feu,

Dont les plumes, une par une,

Se détachant de l’aile et retombant vers nous,

Frôlent de joie et de splendeur nos regards fous.
Et plus haute que n’est la force et la justice,

Par au delà du vrai, du faux, de l’équité,

Plus loin que la vertu ou que le vice,

Luit la beauté.

Touffue et claire,

Méduse ténébreuse et Minerve solaire,

Fondant le double mythe en unique splendeur,

Elle exalte par sa grandeur.

Sublime, elle a pour prêtres les génies

Qui communient

De la lumière de ses yeux ;

Les temps sont datés d’elle et marchent glorieux

Dès que sa volonté leur est douce et amie ;

Son poing crispé saisit les mille antinomies

Et les assemble et les resserre et les unit,

Pour tordre et pour forger, d’un coup, tout l’infini.
La rose Égypte et la Grèce dorée

Jadis, aux temps des Dieux, l’ont instaurée

En des temples d’où s’envolait l’oracle ;

Et Paris et Florence ont rêvé le miracle

D’être, à leur tour, l’autel où ses pieds clairs,

Vibrants d’ailes, se poseraient sur l’univers.

Aujourd’hui même, elle apparaît dans les fumées

Les yeux offerts, les mains encor fermées,

Le corps revêtu d’or et de soleil ;

Un feu nouveau d’entre ses doigts vermeils

Glisse et provoque aux conquêtes certaines,

Mais la vénale ardeur des tapages modernes

Déchaîne un bruit si fort, sous les cieux ternes,

Que l’appel clair vers ses fervents s’entend à peine.
Et néanmoins elle est la totale harmonie

Qui se transforme et se restaure à l’infini,

En se servant des mille efforts que l’on croit vains.

Elle est la clef du cycle humain,

Elle suggère à tous l’existence parfaite,

La simple joie et l’effort éperdu,

Vers les temps clairs, illuminés de fêtes

Et sonores, là-bas, d’un large accord inentendu.

Quiconque espère en elle est au delà de l’heure

Qui frappe aux cadrans noirs de sa demeure

Et tandis que la foule abat, dans la douleur,

Ses pauvres bras tendus vers la splendeur,

Parfois, déjà, dans le miracle, où quelque âme s’isole,

La beauté passe et dit les futures paroles.
Sur la Ville, d’où les désirs flamboient,

Règnent, sans qu’on les voie,

Mais évidentes, les idées.

L’âme De La Ville

Les toits semblent perdus

Et les clochers et les pignons fondus,

Dans ces matins fuligineux et rouges,

Où, feu à feu, des signaux bougent.
Une courbe de viaduc énorme

Longe les quais mornes et uniformes ;

Un train s’ébranle immense et las.
Là-bas,

Un steamer rauque avec un bruit de corne.
Et par les quais uniformes et mornes,

Et par les ponts et par les rues,

Se bousculent, en leurs cohues,

Sur des écrans de brumes crues,

Des ombres et des ombres.
Un air de soufre et de naphte s’exhale ;

Un soleil trouble et monstrueux s’étale ;

L’esprit soudainement s’effare

Vers l’impossible et le bizarre ;

Crime ou vertu, voit-il encor

Ce qui se meut en ces décors,

Où, devant lui, sur les places, s’exalte

Ailes grandes, dans le brouillard

Un aigle noir avec un étendard,

Entre ses serres de basalte.
O les siècles et les siècles sur cette ville,

Grande de son passé

Sans cesse ardent et traversé,

Comme à cette heure, de fantômes !

O les siècles et les siècles sur elle,

Avec leur vie immense et criminelle

Battant depuis quels temps ? –

Chaque demeure et chaque pierre

De désirs fous ou de colères carnassières !
Quelques huttes d’abord et quelques prêtres :

L’asile à tous, l’église et ses fenêtres

Laissant filtrer la lumière du dogme sûr

Et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.

Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;

Croix des papes dont le monde s’effare ;

Moines, abbés, barons, serfs et vilains ;

Mitres d’orfroi, casques d’argent, vestes de lin ;

Luttes d’instincts, loin des luttes de l’âme

Entre voisins, pour l’orgueil vain d’une oriflamme ;

Haines de sceptre à sceptre et monarques faillis

Sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,

Taillant le bloc de leur justice à coups de glaive

Et la dressant et l’imposant, grossière et brève.
Puis, l’ébauche, lente à naître, de la cité :

Forces qu’on veut dans le droit seul planter ;

Ongles du peuple et mâchoires de rois ;

Mufles crispés dans l’ombre et souterrains abois

Vers on ne sait quel idéal au fond des nues ;

Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues ;

Flambeaux de délivrance et de salut, debout

Dans l’atmosphère énorme où la révolte bout ;

Livres dont les pages, soudain intelligibles,

Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles ;

Hommes divins et clairs, tels des monuments d’or

D’où les événements sortent armés et forts ;

Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles

Et l’espoir fou, dans toutes les cervelles,

Malgré les échafauds, malgré les incendies

Et les têtes en sang au bout des poings brandies.
Elle a mille ans la ville,

La ville âpre et profonde ;

Et sans cesse, malgré l’assaut des jours

Et des peuples minant son orgueil lourd,

Elle résiste à l’usure du monde.

Quel océan, ses coeurs ! quel orage, ses nerfs !

Quels noeuds de volontés serrés en son mystère !

Victorieuse, elle absorbe la terre,

Vaincue, elle est l’attrait de l’univers ;

Toujours, en son triomphe ou ses défaites,

Elle apparaît géante, et son cri sonne et son nom luit,

Et la clarté que font ses feux d’or dans la nuit

Rayonne au loin, jusqu’aux planètes!
O les siècles et les siècles sur elle !
Son âme, en ces matins hagards,

Circule en chaque atome

De vapeur lourde et de voiles épars,

Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes

Qui s’estompent dans le brouillard.

Son âme errante en chacune des ombres

Qui traversent ses quartiers sombres,

Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée,

Son âme formidable et convulsée,

Son âme, où le passé ébauche

Avec le présent net l’avenir encor gauche.
O ce monde de fièvre et d’inlassable essor

Rué, à poumons lourds et haletants,

Vers on ne sait quels buts inquiétants ?

Monde promis pourtant à des lois d’or,

A des lois claires, qu’il ignore encor

Mais qu’il faut, un jour, qu’on exhume,

Une à une, du fond des brumes.

Monde aujourd’hui têtu, tragique et blême

Qui met sa vie et son âme dans l’effort même

Qu’il projette, le jour, la nuit,

A chaque heure, vers l’infini.
O les siècles et les siècles sur cette ville !
Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.

Il est fumant dans la pensée et la sueur

Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,

Et la ville l’entend monter du fond des gorges

De ceux qui le portent en eux

Et le veulent crier et sangloter aux cieux.
Et de partout on vient vers elle,

Les uns des bourgs et les autres des champs,

Depuis toujours, du fond des loins ;

Et les routes éternelles sont les témoins

De ces marches, à travers temps,

Qui se rythment comme le sang

Et s’avivent, continuelles.
Le rêve! il est plus haut que les fumées

Qu’elle renvoie envenimées

Autour d’elle, vers l’horizon ;

Même dans la peur ou dans l’ennui,

Il est là-bas, qui domine, les nuits,

Pareil à ces buissons

D’étoiles d’or et de couronnes noires,

Qui s’allument, le soir, évocatoires.
Et qu’importent les maux et les heures démentes,

Et les cuves de vice où la cité fermente,

Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,

Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,

Qui soulève vers lui l’humanité

Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.

Le Bazar

C’est un bazar, au bout des faubourgs rouges :Etalages toujours montants, toujours accrus,Tumulte et cris jetés, gestes vifs et bourrusEt lettres d’or, qui soudain bougent,En torsades, sur la façade.C’est un bazar, avec des murs géantsEt des balcons et des sous-sols béantsEt des tympans montés sur des cornichesEt des drapeaux et des affichesOù deux clowns noirs plument un ange.On y étale à certains jours,En de vaines et frivoles boutiques,Ce que l’humanité des temps antiquesCroyait divinement être l’amour ;Aussi les Dieux et leur beautéEt l’effrayant aspect de leur éternitéEt leurs yeux d’or et leurs mythes et leurs emblèmesEt les livres qui les blasphèment.Toutes ardeurs, tous souvenirs, toutes prièresSont là, sur des étaux et s’empoussièrent ;Des mots qui renfermaient l’âme du mondeEt que les prêtres seuls disaient au nom de tousSont charriés et ballottés, dans la facondeDes camelots et des voyous.L’immensité se serre en des armoiresDérisoires et rayonne de plaies ;Et le sens même de la gloireSe définit par des monnaies.Lettres jusques au ciel, lettres en or qui bouge,C’est un bazar au bout des faubourgs rouges !La foule et ses flots noirsS’y bousculent près des comptoirs ;La foule oh ses désirs multipliés,Par centaines et par milliers ! -Y tourne, y monte, au long des escaliers,Et s’érige folle et sauvage,En spirale, vers les étages.Là-haut, c’est la penséeImmortelle, mais convulsée,Avec ses triomphes et ses surprises,Qu’à la hâte on expertise.Tous ceux dont le cerveauS’enflamme aux feux des problèmes nouveaux,Tous les chercheurs qui se fixent pour cibleLe front d’airain de l’impossibleEt le cassent, pour que les découvertesS’en échappent, ailes ouvertes,Sont là gauches, fiévreux, distraits,Dupes des gens qui les renientMais utilisent leur génie,Et font argent de leurs secrets.Oh ! les Edens, là-bas, au bout du monde,Avec des glaciers purs à leurs sommets sacrés,Que ces voyants des lois profondesOnt explorés,Sans se douter qu’ils sont les Dieux.Oh ! leur ardeur à recréer la vie,Selon la foi qu’ils ont en euxEt la douceur et la bonté de leurs grands yeux,Quand, revenus de l’inconnuVers les hommes, d’où ils s’érigent,On leur vole ce qui leur reste aux mainsDe vérité conquise et de destin.C’est un bazar tout en vertigesQue bat, continûment, la foule, avec ses houlesEt ses vagues d’argent et d’or ;C’est un bazar tout en décors,Avec des tours, avec des rampes de lumières ;C’est un bazar bâti si haut que, dans la nuit,Il apparaît la bête et de flamme et de bruitQui monte épouvanter le silence stellaire.

Le Masque

La couronne formidable des rois

En s’appuyant de tout son poids

Sur ce masque de cire

Semblait broyer et mutiler

L’empire.
Le pâle émail des yeux usés

S’était fendu en agonies

Minuscules, mais infinies,

Sous les sourcils décomposés.
Le front avait été l’éclair,

Avant que les pâles années

N’eussent rivé les destinées,

Sur ce bloc mort de morne chair.
Les crins encore étaient ardents,

Mais la colossale mâchoire,

Mi-ouverte, laissait la gloire

Tomber morte d’entre les dents.
Depuis des temps qu’on ne sait pas,

La couronne, violemment cruelle,

De sa poussée indiscontinuelle

Ployait le chef toujours plus las.
Les astuces, les perfidies

Louchaient en ses joyaux taillés,

Et les meurtres, les sangs, les incendies

Semblaient reluire entre ses ors caillés.
Elle écrasait et abattait

Ce qui jadis était la gloire :

Ce front géant qui la portait

Et la dardait vers les victoires

Si bien qu’ainsi s’accomplissait, sans bruit,

L’oeuvre d’une force qui se détruit,

Obstinément, soi-même,

Et finit par se définir

Pour l’avenir

Dans un emblème.
Couronne et tête étaient placées,

Couronne ardente et tête autoritaire,

En un logis de verre,

Au fond d’un hall, dans un musée.

Le Port

Toute la mer va vers la ville !Son port est surmonté d’un million de croix :Vergues transversales barrant de grands mâts droits.Son port est pluvieux et suie à travers brumes,Où le soleil comme un oeil rouge et colossal larmoie.Son port est ameuté de steamers noirs qui fumentEt mugissent, au fond du soir, sans qu’on les voie.Son port est fourmillant et musculeux de brasPerdus en un fouillis dédalien d’amarres.Son port est tourmenté de chocs et de fracasEt de marteaux tournant dans l’air leurs tintamarres.Toute la mer va vers la ville !Les flots qui voyagent comme les vents,Les flots légers, les flots vivants,Pour que la ville en feu l’absorbe et le respireLui rapportent le monde en leurs navires.Les Orients et les Midis tanguent vers elleEt les Nords blancs et la folie universelleEt tous les nombres dont le désir prévoit la somme.Et tout ce qui s’invente et tout ce que les hommesTirent de leurs cerveaux puissants et volcaniquesTend vers elle, cingle vers elle et vers ses luttes :Elle est le brasier d’or des humaines disputes,Elle est le réservoir des richesses uniquesEt les marins naïfs peignent son caducéeSur leur peau rousse et crevassée,A l’heure où l’ombre emplit les soirs océaniques.Toute la mer va vers la ville !Ô les Babels enfin réalisées !Et cent peuples fondus dans la cité commune ;Et les langues se dissolvant en une ;Et la ville comme une main, les doigts ouverts,Se refermant sur l’univers !Dites ! les docks bondés jusques au faiteEt la montagne, et le désert, et les forêts,Et leurs siècles captés comme en des rets ;Dites ! leurs blocs d’éternité : marbres et bois,Que l’on achète,Et que l’on vend au poids ;Et puis, dites ! les morts, les morts, les mortsQu’il a fallu pour ces conquêtes.Toute la mer va vers la ville !La mer pesante, ardente et libre,Qui tient la terre en équilibre;La mer que domine la loi des multitudes,La mer où les courants tracent les certitudes ;La mer et ses vagues coalisées,Comme un désir multiple et fou,Qui renversent les rocs depuis mille ans deboutEt retombent et s’effacent, égalisées;La mer dont chaque lame ébauche une tendresseOu voile une fureur ; la mer plane ou sauvage ;La mer qui inquiète et angoisse et oppresseDe l’ivresse de son image.Toute la mer va vers la ville !Son port est parsemé et scintillant de feuxEt sillonné de rails fuyants et lumineux.Son port est ceint de tours rouges dont les murs sonnentD’un bruit souterrain d’eau qui s’enfle et ronfle en elles.Son port est lourd d’odeurs de naphte et de carboneQui s’épandent, au long des quais, par des ruelles.Son port est fabuleux de déesses sculptéesA l’avant des vaisseaux dont les mâts d’or s’exaltent.Son port est solennel de tempêtes domptéesEt des havres d’airain, de grès et de basalte.