Les Hôtes

– Ouvrez, les gens, ouvrez la porte,

je frappe au seuil et à l’auvent,

ouvrez, les gens, je suis le vent

qui s’habille de feuilles mortes.
– Entrez, monsieur, entrez le vent,

voici pour vous la cheminée

et sa niche badigeonnée ;

entrez chez nous, monsieur le vent.
– Ouvrez, les gens, je suis la pluie,

je suis la veuve en robe grise

dont la trame s’indéfinise,

dans un brouillard couleur de suie.
– Entrez, la veuve, entrez chez nous,

entrez la froide et la livide,

les lézardes du mur humide

s’ouvrent pour vous loger chez nous.
– Levez, les gens, la barre en fer,

ouvrez, les gens, je suis la neige ;

mon manteau blanc se désagrège

sur les routes du vieil hiver.
– Entrez, la neige, entrez, la dame,

avec vos pétales de lys,

et semez-les par le taudis

jusque dans l’âtre où vit la flamme.
Car nous sommes les gens inquiétants

qui habitons le nord des régions désertes,

qui vous aimons dites, depuis quels temps ?

pour les peines que nous avons par vous souffertes.

L’attente

Et c’est au long de ces pays de sépulture,

En ces marais, qui sont bourbeux depuis mille ans,

Que j’amarre, ce soir, mon désir d’aventure,

Comme un brusque voilier fragile et violent.
J’ai délaissé, là-bas, les quais lointains,

D’où s’exaltait et naviguait, dans les matins,

Inassouvie,

Avec le vieux butin du monde en ses flancs clairs,

Avec ses pavillons ameutant l’air,

L’Eternelle, qui est la vie.
Ici, le silence pèse de tout son poids

Sur un enclos bordé de dunes ;

Les mains obliques de la lune

Y caressent, sous les cieux froids,

D’énormes rangs de tombeaux blancs.
Des branchages, pareils à des vertèbres,

Pendant, cassés, autour de troncs massifs et lourds ;

De gros oiseaux de vair et de velours,

A vol torpide et lent, y foulent les ténèbres.

Clepsydres d’or, crânes et torches,

Mains de granit heurtant le seuil des porches,

Ailes de pierre et leurs pennes de fer,

Feuilles jaunes jonchant les dalles,

Oh ! tout l’automne et tout l’hiver

De la mort immémoriale.
Oh ! l’âpre cimetière épars de l’humaine pensée !

La montante Babel écroulée en tombeaux,

Où toute une splendeur d’espoir et de flambeaux,

Contre le sol, est écrasée,

Tandis qu’en haut, toujours, les merveilleux mystères

Ouvrant leurs espaliers de feux, au firmament,

Tendent, mais dans la nuit, leurs fruits de diamant

Vers les angoisses de la terre.
Pourtant, a-t-on lancé au fond des cieux,

Pour les capter,

De merveilleux filets ;

A-t-on fixé et ajusté,

L’autre après l’un, les faits après les faits ;

A-t-on dressé des échelles fragiles

Dont la raison affermissait chaque échelon,

Avec des doigts agiles ;

A-t-on construit, pour les atteindre,

De siècle à siècle et d’âge en âge,

Sans se lasser jamais, ni sans se plaindre,

De blancs et merveilleux échafaudages ?

Et néanmoins, voici le cimetière épars,

La montante Babel écroulée en tombeaux,

Où la pensée est morcelée et dispersée

En blocs hagards

Et en mornes flambeaux.
C’est que celui qu’on attendait n’est point venu,

Celui, dont la nature entière

Assemblera, un jour, la subtile matière

En des creusets puissants non encore connus ;

C’est que la race ardente et fine,

Dont il sera la fleur,

N’a point multiplié ses milliers de racines

Jusqu’au tréfonds des profondeurs ;

C’est que le passé mort domine encor et capte

Trop fortement, toute vigueur de volonté,

Pour que l’esprit, d’un large effort s’adapte

A son milieu nouveau de vérité ;

C’est que tout homme enfin n’écoute point assez

Le sommeil d’avenir qu’il tient, en soi-même, bercé,

Et qu’il entend sous les grands cieux solennisés,

Rêver, à mots divins, la nuit, dans le silence.
Mon coeur, est-il un voeu de joie et de vaillance

Plus superbe à former, que d’être,

Un jour, le héraut pur de ce prodige à naître ;

Que de dompter déjà pour sa large victoire,

Les blancs chevaux du vierge orgueil et de la gloire ?
Oh vous, mes mains, restez nettes et belles,

Oh vous, mes yeux, restez clairs, mais fermés,

En attendant le tranquille rebelle

Que les siècles auront subtilement formé,

Pour découvrir, à coups d’audace et de génie,

Les mots qui recèlent toute harmonie

Et réunir notre esprit et le monde,

Dans les deux mains d’une très simple loi profonde.

Le Mont

Ce mont,

Avec son ombre prosternée,

Au clair de lune, devant lui,

Règne, infiniment, la nuit,

Tragique et lourd, sur la campagne lasse.
Par les carreaux de leurs fenêtres basses,

Les chaumières pauvres et vieilles

De loin en loin, comme des gens, surveillent.

Aux pieds de leurs digues en terre,

Les clos ont peur du colossal mystère

Que recèle le mont,

Lorsqu’il règne, toute la nuit,

Avec son ombre prosternée,

En prière, devant lui.
Sous les rochers qu’il accumule,

S’élabore la vie énorme et minuscule

Des atomes et des poussières.

Les fers, les plombs, les ors, les pierres

Y reposent. Et les joyaux et leurs yeux lourds

Qui ne peuvent se voir dormir,

Mais qui s’éveilleront pour tout à coup frémir

D’une rouge clarté suprême,

Attendent là que, fièrement, un jour,

Au front des rois, ils surgissent en diadèmes.
Ce mont,

Avec son ombre prosternée,

Au clair de lune, devant lui,

Déchire et domine la nuit,

Avec ses rocs plantés, en pointes, sur sa tête.

Il abritait, aux temps anciens, des bêtes

Monstrueuses, que des hommes, vêtus de peaux,

Tuaient à coups de hache et de marteaux,

Et dépeçaient en des fêtes, envenimées

De disputes, de cris, de sang et de fumées.
Sous un sol dur, compact et gras,

Les silex clairs, les os géants, les dents énormes

Dorment,

Restes blanchis de meurtre ou de combat.

Des blocs immobiles, ainsi que des statues,

Que les gouttes de l’eau qui filtre ont revêtues

De tuniques de nacre et d’écailles d’argent,

S’y regardent, depuis mille et mille ans.

Le silence y séjourne et, seul, on y entend,

Sur ces pierres de haut en bas luisantes,

Le même choc des gouttes d’eau tombantes,

Une à une, depuis mille ans.
Un murmure lointain de songe et de légende

Circule, autour de lui, la nuit,

Lorsque, de loin, son front commande

Aux souvenirs, dans les veillées.

On songe alors à ses grottes taillées,

Où travaillaient des nains, sur des enclumes d’or,

Où leurs ombres couraient, dansaient, votaient,

Dans le décor

Tragique et merveilleux des antres noirs.

Au jour levant, la caverne semblait un bouge,

Mais les brasiers, soudainement, les soirs,

Y soulevaient de gigantesques ailes

Qui s’en allaient

– Plumes et étincelles –

Frôler, de haut en bas, les parois rouges.
Jadis, Vénus ardente et pâle,

Sachant qu’un jardin d’or y fleurissait de sang,

Y recueillit au coeur des feux, l’amour resplendissant

Et les braises des passions fatales.

Elle s’y penchait, au-dessus de la flamme,

Elle y chauffait ses seins cruels et ses yeux clairs

Et condensait, au tréfonds de sa chair,

L’inextinguible ardeur qui fait flamber les âmes.

Les villages s’en souviennent : c’était l’hiver ;

Le gel compact avait durci les berges ;

Le sol sonnait froid, l’arbre dressait, dans l’air,

Ses branchages comme des verges ;

Des lueurs d’or couraient au ras des neiges.

On avait vu Vénus et son cortège

Passer, brûlante et nue, à travers la campagne,

Les hommes fous crier d’amour vers leurs compagnes,

Les chiens casser leur chaîne et les taureaux

S’ériger lourds et leurs soufflants naseaux,

Dans l’étable nocturne, ameuter la tempête.
Ce mont,

Avec son ombre, en prière, devant lui,

Chargeait de son mystère et de sa nuit

Les coeurs naïfs et leurs ardeurs secrètes.
Il incarnait l’immensité ;

Ses blocs dataient des premiers temps du monde,

Des forêts d’or avaient grandi, s’étaient entées

Sur sa base, pour s’élever et s’abaisser

Et retomber vers les plaines fécondes

Et ressurgir encor de leur poussière.

Les siècles le sacraient et l’on eût dit, à voir

L’énorme entassement se bossuer, le soir,

Qu’un orage, sur le coteau, s’était fait pierre.

Je suis entré avec des torches, au coeur du mont,

Ombres et feux semblaient sortir de moi,

Ils projetaient leur vol brusque, sur les parois,

De l’un à l’autre bout des salles colossales.
Les déesses, les nains, les ors profonds,

Les yeux clos des joyaux, la fable

Des batailles entre hommes et dragons

Mêlaient leurs souvenirs en tourbillons ;

J’étais le miroir vague et formidable,

J’étais le carrefour, où tout se rencontrait ;

Le sol, le roc, le feu, la nuit et la forêt

Semblaient les substances mêmes de ma pensée ;

Je m’emplissais de peur ; j’étais comme insensé

De vivre et de sentir tant de siècles frémir

En cet instant du temps que je serai dans l’avenir.

Mon âme était anxieuse d’être elle-même ;

Elle s’illimitait en une âme suprême

Et violente, où l’univers se résumait ;

Sur la vie et la mort planait même visage,

Je ne distinguais plus leur forme au fond des âges ;

Tout me semblait présent et je me transformais

Moi-même, et je me confondais avec un être, immense

Qui ne voit plus quand tout finit, quand tout commence,

Ni pourquoi la tragique humanité

Avec ses cris, avec ses pleurs, avec ses plaintes,

Traîne ses pas marqués de sang, au labyrinthe

De la nocturne et flamboyante éternité.
Ce mont,

Avec son ombre projetée,

Au clair de la lune, devant lui,

Oppresse, infiniment, la nuit,

Le songe épars sur les campagnes lasses.

La Foule

En ces villes d’ombre et d’ébène

D’où s’élèvent des feux prodigieux ;

En ces villes, où se démènent,

Avec leurs chants, leurs cris et leurs blasphèmes,

A grande houle, les foules ;

En ces villes soudain terrifiées

De révolte sanglante et de nocturne effroi,

Je sens bondir et s’exalter en moi

Et s’épandre, soudain, mon coeur multiplié.

La fièvre, avec de frémissantes mains,

La fièvre au cours de la folie et de la haine

M’entraîne

Et me roule, comme un caillou, par les chemins.

Tout calcul tombe et se supprime,

Le coeur s’élance ou vers la gloire ou vers le crime ;

Et tout à coup je m’apparais celui

Qui s’est, hors de soi-même, enfui

Vers le sauvage appel des forces unanimes.

Soit rage, ou bien amour, ou bien démence,

Tout passe en vol de foudre, au fond des consciences ;

Tout se devine, avant qu’on ait senti

Le clou d’un but certain entrer dans son esprit.
Des gens hagards courent avec des torches,

Une rumeur de mer s’engouffre, au fond des porches,

Murs, enseignes, maisons, palais et gares,

Dans le soir fou, devant mes yeux, s’effarent ;

Sur les places, les poteaux d’or de la lumière

Tendent, vers les cieux noirs, des feux qui s’exaspèrent ;

Un cadran luit, couleur de sang, au front de tours ;

Qu’un tribun parle, au coin d’un carrefour,

Avant que l’on saisisse un sens dans ses paroles,

Déjà l’on sait son geste et c’est avec fureur

Qu’on outrage le front lauré d’un empereur

Et qu’on brise l’autel d’où s’impose l’idole.
La nuit est fourmillante et terrible de bruit ;

Une électrique ardeur brûle dans l’atmosphère ;

Les coeurs sont à prendre ; l’âme se serre

En une angoisse énorme et se délivre en cris ;

On sent qu’un même instant est maître

D’épanouir ou d’écraser ce qui va naître ;

Le peuple est à celui que le destin

Dota d’assez puissantes mains

Pour manceuvrer la foudre et les tonnerres

Et dévoiler, parmi tant de lueurs contraires,

L’astre nouveau que chaque ère nouvelle

Choisit pour aimanter la vie universelle.
Oh ! dis, sens-tu qu’elle est belle et profonde,

Mon coeur,

Cette heure

Qui sonne et chante au coeur du monde ?

Que t’importent et les vieilles sagesses

Et les soleils couchants des dogmes sur la mer

Voici l’heure qui bout de sang et de jeunesse,

Voici la violente et merveilleuse ivresse

D’un vin si fort que rien n’y semble amer.

Un vaste espoir, venu de l’inconnu, déplace

L’équilibre ancien dont les âmes sont lasses ;

La nature paraît sculpter

Un visage nouveau à son éternité ;

Tout bouge et l’on dirait les horizons en marche.

Les ponts, les tours, les arches

Tremblent, au fond du sol profond.

La multitude et ses brusques poussées

Semblent faire éclater les villes oppressées,

Le temps est là des débâcles et des miracles

Et des gestes d’éclair et d’or,

Là-bas, au loin, sur les Thabors.
Comme une vague en des fleuves perdue,

Comme une aile effacée au fond de l’étendue,

Engouffre-toi,

Mon coeur, en ces foules battant les capitales

De leurs. fureurs et de leurs rages triomphales ;

Vois s’irriter et s’exalter

Chaque clameur, chaque folie et chaque effroi ;

Fais un faisceau de ces milliers de fibres,

Muscles tendus et nerfs qui vibrent ;

Aimante et réunis tous ces courants

Et prends

Si large part à ces brusques métamorphoses

D’hommes et de choses,

Que tu sentes l’obscure et formidable loi

Qui les domine et les opprime

Soudainement, à coups d’éclairs, s’inscrire en toi.

Mets en accord ta vie avec les destinées

Que la foule, sans le savoir,

Promulgue, en cette nuit d’angoisse illuminée.

Ce que sera demain, le droit on le devoir,

Seule, elle en a l’instinct profond ;

Et l’univers total travaille et collabore,

Avec des milliers de causes qu’on ignore,

A chaque effort vers le futur qu’elle élabore,

Rouge et tragique, à l’horizon.

Oh ! l’avenir, comme on l’écoute

Crever le sol, casser les voûtes,

En ces villes d’ébène et d’or, où l’incendie

Rôde comme un lion dont les crins s’irradient ;

Minute unique, où les siècles tressaillent ;

Noeud que les victoires dénouent dans les batailles ;

Grande heure, où les aspects du monde changent,

Où ce qui fut juste et sacré paraît étrange,

Où l’on monte vers les sommets d’une autre foi,

Où la foule maîtresse enfin de sa colère,

Comptant et recomptant ses longs maux séculaires

Sur le bloc de sa force érige un nouveau droit.

En ces villes soudain terrifiées

De fête rouge et de nocturne effroi,

Pour te grandir et te magnifier,

Mon âme, enferme-toi.

La Clémence

C’était un doux pays illuminé de plaines

Où circulaient de longs troupeaux

Dont on voyait les laines

Blanchir les prés et se mirer dans l’eau ;

C’étaient des champs de fleurs à l’infini :

Un fleuve y sinuait de chaumière en chaumière ;

Son cours faisait, au loin, un geste de lumière ;

C’étaient des lacs, cernés de joncs ; tels de grands nids,

Où s’endormaient les oiseaux en silence,

Où seul, un vent très lent de paix et de clémence

Remuait l’air paisible autour d’un îlot d’or.

C’était l’heure du soir et des vagues étales

Quand l’écho lisse et pur double, de bord en bord,

La voix des passeurs d’eau sur les rives natales.
Les villages songeaient au fond des avenues.

Persuasives et bienvenues

Les bonnes volontés d’aimer et de bien vivre

Dilataient l’être et l’esprit semblait ivre

Ou de joie attendrie ou de fière douleur.

Un peu de l’or des soirs pénétrait dans les fleurs

Qui se fermaient pour s’endormir ;

On regardait, au long des grands chemins, frémir

De haut en bas, les peupliers nocturnes ;

Le vol des angélus, sur les choses, planait ;

Un sens nouveau du monde, avec douceur, tombait

Des urnes

Que l’infini et le mystère

Penchent, depuis des milliers d’ans,

Vers les désirs tendus et haletants

Et les extases de la terre.
Pures, dans le cristal taillées,

Les premières étoiles réveillées

Apparaissaient, une à une, sur l’horizon.

La tranquille rosée argentait le gazon ;

Une bonté mélancolique et fraîche

Venait des choses vers le coeur ;

Toute clarté, comme des flèches,

Pointait sa force en profondeur ;

Aux lointains bleus de calme et de prière,

L’ombre penchante épousait la lumière ;

Des mains jointes semblaient de la terre monter

Et s’élever toujours et s’exalter,

Et telle était l’ardeur de bienveillance

Qui vous poignait, qu’elle éclatait en violence

Et s’en allait, plus haut que le pardon lui-même,

Darder, vers ce désir extrême

D’être soudain la dupe ou bien la proie

D’une injustice et d’en pleurer de joie.
On souhaitait

Se dépouiller de tout orgueil ;

On souhaitait

Être celui qui fait accueil

Au sacrifice et qui se tait ;

On souhaitait,

S’unir confusément à tout ce qui tremblait,

En ce soir pur et translucide

Comme des lueurs d’or dans un vitrail d’abside.
On souhaitait enfin

Se fondre et s’abîmer en ces épreuves claires

Bonheur qu’on quitte, affres qu’on veut, douleur qu’on vainc,

Et vivre, en leur tumulte intime et volontaire,

Comme un martyr ou comme un saint.
Les chaumières, là-bas, dormaient au long des routes ;

Les fleurs et les couleurs s’éteignaient toutes ;

Mais l’écho lisse et pur doublait toujours, doublait encor,

De bord en bord,

À cette heure de calme et de vagues étales

La voix des passeurs d’eau des rivières natales.

La Crypte

Égarons-nous, mon âme, en ces cryptes funestes,

Où la douleur, par des crimes, se définit,

Où chaque dalle, au long du mur, atteste

Qu’un meurtre noir, à toute éternité,

Est broyé là, sous du granit.
Des pleurs y tombent sur les morts ;

Des pleurs sur des corps morts

Et leurs remords,

Y tombent ;

Des coeurs ensanglantés d’amour

Se sont jadis aimés,

Se sont tués, quoique s’aimant toujours,

Et s’entendent, les nuits, et s’entendent, les jours,

Se taire ou s’appeler, parmi ces tombes.
Le vent qui passe et que l’ombre y respire,

Est moite et lourd et vieux de souvenirs ;

On l’écoute, le soir, l’haleine suspendue ;

Et l’on surprend des effluves voler

Et s’attirer et se frôler.
Oh ! ces caves de marbre en sculpture tordues.
La vie, au-delà de la mort encor vivante,

La vie approfondie en épouvante,

Perdure là, si fort,

Qu’on croit sentir, dans les murailles,

Avec de surhumains efforts,

Battre et s’exalter encor

Tous ces coeurs fous, tous ces coeurs morts,

Qui ont vaincu leurs funérailles.
Reposent là des maîtresses de rois

Dont le caprice et le délire

Ont fait se battre des empires ;

Des conquérants, dont les glaives d’effroi

Se brisèrent, entre des doigts de femme ;

Des poètes fervents et clairs

De leur ivresse et de leur flamme,

Qui périrent, en chantant l’air

Triste ou joyeux qu’aimait leur dame.
Voici les ravageurs et les ardents

Dont le baiser masquait le coup de dents ;

Les fous dont le vertige aimait l’abîme

Qui dépeçaient l’amour en y taillant un crime ;

Les violents et les vaincus du sort

Ivres de l’inconnu que leur offrait la mort ;

Enfin, les princesses, les reines,

Mortes depuis quels temps et sur quels échafauds ? –

Quand le peuple portait des morts, comme drapeaux,

Devant ses pas rués vers la conquête humaine.
Égarons-nous, mon âme, en ces cryptes de deuil,

Où, sous chaque tombeau, où, dans chaque linceul,

On écoute les morts si terriblement vivre.

Leur désespoir superbe et leur douleur enivrent,

Car, au-delà de l’agonie, ils ont planté

Si fortement et si tragiquement leur volonté

Que leur poussière encore est pleine

Des ferments clairs de leur amour et de leur haine.

Leurs passions, bien qu’aujourd’hui sans voix,

S’entremordent, comme autrefois,

Plus féroces depuis qu’elles se sentent

Libres, dans ce palais de la clarté absente.
Regard d’orgueil, regard de proie,

Fondent l’un sur l’autre, sans qu’on les voie,

Pour se percer et s’abîmer, en des ténèbres.

Autour des vieux granits et des pierres célèbres,

Parfois, un remuement de pas guerriers s’entend

Et tel héros debout dans son orgueil, attend

Que, sur son socle orné de combats rouges,

Soudain le bronze et l’or de la bataille bougent.
Tout drame y vit, les yeux hagards, le poing fermé,

Et traîne, à ses côtés, le désespoir armé ;

L’envie et le soupçon aux carrefours s’abouchent ;

Des mots sont étouffés, par des mains, sur des bouches ;

Des bras se nouent et se dénouent, ardents et las ;

Dans l’ombre, on croirait voir luire un assassinat ;

Mille désirs qui se lèvent et qui avortent,

D’un large élan vaincu, battent toujours les portes ;

L’intermittent reflet de vieux flambeaux d’airain

Passe, le long des murs, en gestes surhumains ;

On sent, autour de soi, les passions bandées,

Sur l’arc silencieux des plus sombres idées ;

Tout est muet et tout est haletant ;

La nuit, la fièvre encore augmente et l’on entend

Un bruit pesant sortir de terre

Et se rompre les plombs et se fendre les bières !

Oh, cette vie aiguë et toute en profondeur,

Si ténébreuse et si trouble, qu’elle fait peur !

Cette vie âpre, où les luttes s’accroissent

A force de volonté,

Jusqu’à donner l’éternité

Pour mesure à son angoisse,

Mon coeur, sens-tu, comme elle est effrénée

En son spasme suprême et sa ferveur damnée ?
Soit par pitié, soit parce qu’elle

Concentre, en son ardeur, toute l’âme rebelle,

Incline-toi, vers son mystère et sa terreur,

Ô toi, qui veux la vie à travers tout, mon coeur !

Pèse sa crainte et suppute ses rages

Et son entêtement, en ces conflits d’orages,

Toujours exaspéré, jusqu’au suprême effort ;

Sens les afflux de joie et les reflux de peine

Passer, dans l’atmosphère, et enfiévrer la mort ;

Songe à tous tes amours, songe à toutes tes haines,

Et plonge-toi, sauvage et outrancier,

Comme un rouge faisceau de lances,

En ce terrible et fourmillant brasier

De violence et de silence.

L’action

Lassé des mots, lassé des livres,

Qui tiédissent la volonté,

Je cherche, au fond de ma fierté,

L’acte qui sauve et qui délivre.
La vie, elle est là-bas, violente et féconde,

Qui mord, à galops fous, les grands chemins du monde.

Dans le tumulte et la poussière,

Les forts se sont pendus à sa crinière

Et, soulevés par elle et par ses bonds,

De prodige en prodige,

Ils ont gravi, à travers pluie et vent, les monts

Des audaces et des vertiges.
L’action !

J’en sais qui la dressent dans l’air

Tragiquement, sur ciel d’orage,

Avec des bras en sang et des clameurs de rage ;

D’autres qui la rêvent sourde et profonde,

Comme une mer

Dont l’abîme repousse et rejette les ondes.

J’en sais qui l’espèrent vêtue

Du silence charmeur des fleurs et des statues.
J’en sais qui l’évoquent partout

Où la douleur se crispe, où la démence bout,
J’en sais qui la cherchent encore,

Durant la nuit, jusqu’à l’aurore,

Alors déjà qu’elle est debout, au seuil

Doux et serein de leur orgueil.
La vie en cris ou en silence,

La vie en lutte ou en accord,

Avec la vie, avec la mort,

La vie âpre, la vie intense,

Elle est là-bas, sous des pôles de cristal blanc

Où l’homme innove un chemin lent ;

Elle est ici dans la ferveur ou dans la haine

De l’ascendante et rouge ardeur humaine ;

Elle est parmi les flots des mers et leur terreur

Sur des plages dont nul n’a exploré l’horreur ;

Elle est dans les forêts aux floraisons lyriques,

Qui décorent les monts et les îles d’Afrique ;

Elle est où chaque effort grandit,

Geste à geste, vers l’infini,

Où le génie extermine les gloses,

Criant les faits, montrant les causes

Et préparant l’élan des géantes métamorphoses.
Lassé des mots, lassé des livres,

Je cherche en ma fierté

L’acte qui sauve et qui délivre.
Et je le veux puissant et entêté,

Lucide et pur, comme un beau bloc de glace ;

Sans crainte et sans fallace,

Digne de ceux

Qui n’arborent l’orgueil silencieux

Loin du monde, que pour eux-mêmes.
Et je le veux trempé dans un baptême

De nette et large humanité,

Montrant à tous sa totale sincérité

Et reculant, en un élan suprême,

Les frontières de la bonté.
Oh ! vivre et vivre et vivre et se sentir meilleur

A mesure que bout plus fervemment le coeur ;

Vivre plus clair, dès qu’on marche en conquête ;

Vivre plus haut encor, dès que le sort s’entête

A dessécher la sève et la force des bras ;

Rêver, les yeux hardis, à tout ce qu’on fera

De pur, de grand, de juste en ces Chanaans d’or

Qui surgiront, quand même, au bout du saint effort ;
Oh ! vivre et vivre, éperdument,

En ces, heures de solennel isolement,

Où le désir attise, où la pensée anime,

Avec leurs espoirs fous, l’existence sublime.
Lassé des mots, lassé des livres,

Je veux le glaive enfin qui taille

Ma victoire, dans la bataille.
Et je songe, comme on prie, à tous ceux

Qui se lèvent, héros ou Dieux,

A l’horizon de la famille humaine ;

Comme des arcs-en-ciel prodigieux,

Ils se posent sur les domaines

De la misère et de la haine ;

Les effluves de leur exemple

Pénètrent peu à peu jusques au fond des temples,

Si bien que la foule, soudain,

Voulant aimer, voulant connaître

Le sens nouveau qu’impose, avec ardeur, leur être

Aux énigmes du destin,

Déjà forme son âme à leur image,

Pendant que disputent et s’embrouillent encor,

A coups de textes morts,

Les prêtres et les sages.

Alors, on voit les paroles armées

Planer sur les luttes et les exploits

Et, clairs, monter les fronts et, vibrantes, les voix

Et foudre et or voler au loin les Renommées ;

Alors aussi, ceux qui réchauffaient leurs âmes

Au vieux foyer des souvenirs

L’abandonnent et saisissent l’épée en flamme

Et s’élancent vers l’avenir !

Au Bord Du Quai

Et qu’importe d’où sont venus ceux qui s’en vont,

S’ils entendent toujours un cri profond

Au carrefour des doutes !

Mon corps est lourd, mon corps est las,

Je veux rester, je ne peux pas ;

L’âpre univers est un tissu de routes

Tramé de vent et de lumière ;

Mieux vaut partir, sans aboutir,

Que de s’asseoir, même vainqueur, le soir,

Devant son oeuvre coutumière,

Avec, en son coeur morne, une vie

Qui cesse de bondir au-delà de la vie.