Romance

Quand vous me montrez une rose

Qui s’épanouit sous l’azur,

Pourquoi suis-je alors plus morose ?

Quand vous me montrez une rose,

C’est que je pense à son front pur.

Quand vous me montrez une étoile,

Pourquoi les pleurs, comme un brouillard,

Sur mes yeux jettent-ils leur voile ?

Quand vous me montrez une étoile,

C’est que je pense à son regard.

Quand vous me montrez l’hirondelle

Qui part jusqu’au prochain avril,

Pourquoi mon âme se meurt-elle ?

Quand vous me montrez l’hirondelle,

C’est que je pense à mon exil.

Serment

Ô poète trop prompt à te laisser charmer,

Si cette douce enfant devait t’être ravie

Et si ce cœur en qui tout le tien se confie

Ne pouvait pas pour toi frémir et s’animer ?

N’importe ! ses yeux seuls ont su faire germer

Dans mon âme si lasse & de tout assouvie

L’amour qui rajeunit, console et purifie,

Et je devrais encor la bénir et l’aimer.

Heureux ou malheureux, je lui serai fidèle ;

J’aimerai ma douleur, puisqu’elle viendra d’elle

Qui chassa de mon sein la honte et le remord.

Vierge dont les regards me tiennent sous leurs charmes,

Si tu me fais pleurer, je bénirai mes larmes,

Si tu me fais mourir, je bénirai la mort !

Vie Antérieure

S’il est vrai que ce monde est pour l’homme un exil

Où, ployant sous le faix du labeur dur & vil,

Il expie en pleurant sa vie antérieure ;

S’il est vrai que, dans une existence meilleure,

Parmi les astres d’or qui roulent dans l’azur,

Il a vécu, formé d’un élément plus pur,

Et qu’il garde un regret de sa splendeur première ;

Tu dois venir, enfant, de ce lieu de lumière

Auquel mon âme a dû naguère appartenir ;

Car tu m’en as rendu le vague souvenir,

Car en t’apercevant, blonde vierge ingénue,

J’ai frémi, comme si je t’avais reconnue,

Et, lorsque mon regard au fond du tien plongea,

J’ai senti que nous étions aimés déjà

Et depuis ce jour-là, saisi de nostalgie,

Mon rêve au firmament toujours se réfugie,

Voulant y découvrir notre pays natal,

Et dès que la nuit monte au ciel oriental,

Je cherche du regard dans la voûte lactée

L’étoile qui par nous fut jadis habitée.

Les Trois Oiseaux

J’ai dit au ramier :  » Pars ! et va quand même,

Au delà des champs d’avoine et de foin,

Me chercher la fleur qui fera qu’on m’aime.

Le ramier m’a dit :  » C’est trop loin !  »

Et j’ai dit à l’aigle :  » Aide-moi, j’y compte,

Et, si c’est le feu du ciel qu’il me faut,

Pour l’aller ravir prends ton vol et monte.  »

Et l’aigle m’a dit :  » C’est trop haut !  »

Et j’ai dit enfin au vautour :  » Dévore

Ce cœur trop plein d’elle et prends-en ta part.

Laisse ce qui peut être intact encore.  »

Le vautour m’a dit :  » C’est trop tard ! « 

Lettre

Non, ce n’est pas en vous  » un idéal  » que j’aime,

C’est vous tout simplement, mon enfant, c’est vous-même.

Telle Dieu vous a faite, et telle je vous veux.

Et rien ne m’éblouit, ni l’or de vos cheveux,

Ni le feu sombre et doux de vos larges prunelles,

Bien que ma passion ait pris sa source en elles.

Comme moi, vous devez avoir plus d’un défaut ;

Pourtant c’est vous que j’aime et c’est vous qu’il me faut.

Je ne poursuis pas là de chimère impossible ;

Non, non ! mais seulement, si vous êtes sensible

Au sentiment profond, pur, fidèle et sacré,

Que j’ai conçu pour vous et que je garderai,

Et si nous triomphons de ce qui nous sépare,

Le rêve, chère enfant, où mon esprit s’égare,

C’est d’avoir à toujours chérir et protéger

Vous comme vous voilà, vous sans y rien changer.

Je vous sais le cœur bon, vous n’êtes point coquette ;

Mais je ne voudrais pas que vous fussiez parfaite,

Et le chagrin qu’un jour vous me pourrez donner,

J’y tiens pour la douceur de vous le pardonner.

Je veux joindre, si j’ai le bonheur que j’espère,

À l’ardeur de l’amant l’indulgence du père

Et devenir plus doux quand vous me ferez mal.

Voyez, je ne mets pas en vous  » un idéal,  »

Et de l’humanité je connais la faiblesse ;

Mais je vous crois assez de cœur et de noblesse ;

Pour espérer que, grâce à mon effort constant,

Vous m’aimerez un peu, moi qui vous aimetant !

Lied

Rougissante et tête baissée,

Je la vois me sourire encor.

— Pour le doigt de ma fiancée

Qu’on me fasse un bel anneau d’or.

Elle part, mais bonne et fidèle ;

Je vais l’attendre en m’affligeant.

— Pour garder ce qui me vient d’elle

Qu’on me fasse un coffret d’argent.

J’ai sur le cœur un poids énorme ;

L’exil est trop dur et trop long.

— Pour que je me repose et dorme,

Qu’on me fasse un cercueil de plomb.

Obstination

Vous aurez beau faire et beau dire.

L’oubli me serait odieux ;

Et je vois toujours son sourire

Des adieux.

Vous aurez beau dire et beau faire,

Sans espoir je dois la chérir ;

J’en souffre bien, mais je préfère

En souffrir.

Vous aurez beau faire et beau dire.

Dût-elle même l’ignorer,

Je veux, fidèle à mon martyre,

La pleurer.

Vous aurez beau dire et beau faire.

Seule, elle peut mon mal guérir,

Et j’aime mieux, s’il persévère,

En mourir.

Orgueil D’aimer

Hélas ! la chimère s’envole

Et l’espoir ne m’est plus permis ;

Mais je défends qu’on me console.

Ne me plaignez pas, mes amis.

J’aime ma peine intérieure

Et l’accepte d’un cœur soumis.

Ma part est encor la meilleure

Puisque mon amour m’est resté ;

Ne me plaignez pas si j’en pleure.

À votre lampe, aux soirs d’été,

Les papillons couleur de soufre

Meurent pour avoir palpité.

Ainsi mon amour, comme un gouffre,

M’entraîne et je vais m’engloutir ;

Ne me plaignez pas si j’en souffre.

Car je ne puis me repentir,

Et dans la torture subie

J’ai la volupté du martyr ;

Et s’il faut y laisser ma vie,

Ce sera sans lâches clameurs.

J’aime ! j’aime et veux qu’on m’envie !

Ne me plaignez pas si j’en meurs.

Pitié Des Choses

La douleur aiguise les sens,

— Hélas ! ma mignonne est partie ! —

Et dans la nature je sens

Une secrète sympathie.

Je sens que les nids querelleurs

Par égard pour moi se contraignent,

Que je fais de la peine aux fleurs

Et que les étoiles me plaignent.

La fauvette semble en effet

De son chant joyeux avoir honte,

Le lys sait le mal qu’il me fait

Et l’étoile aussi s’en rend compte.

En eux j’entends, respire & vois

La chère absente, & je regrette

Ses yeux, son haleine & sa voix

Qui sont astres, lys & fauvette.

Purgatoire

J’ai fait ce rêve. J’étais mort.

Une voix dit : — Ton âme impie,

En un très-misérable fort,

Va revivre afin qu’elle expie.

Dans le bois qu’octobre jaunit

Et que le vent du nord flagelle,

Deviens le passereau sans nid.

— Merci. Je vais voler vers elle.

— Non ! sois plutôt l’arbre isolé

Et, dans l’ouragan qui s’irrite,

Tords ton feuillage échevelé,

— Soit. Il se peut que je l’abrite.

— Alors, cœur plein d’amour humain,

Sois le caillou que broie et roule

Le chariot sur un grand chemin.

— Qu’importe ? si son pied me foule.

— Insensé, dit enfin la voix

Qui gronda pour cet anathème,

Sois donc homme encore une fois,

Et revis, mais sans qu’elle t’aime !

Réponse

—  » Mais je l’ai vu si peu !  » — disiez-vous l’autre jour.

Et moi, vous ai-je vue en effet davantage ?

En un moment mon cœur s’est donné sans partage.

Ne pouvez-vous ainsi m’aimer à votre tour ?

Pour monter d’un coup d’aile au sommet de la tour,

Pour emplir de clartés l’horizon noir d’orage,

Et pour nous enchanter de son puissant mirage,

Quel temps faut-il à l’aigle, à l’éclair, à l’amour ?

Je vous ai vue à peine et vous m’êtes ravie !

Mais à vous mériter je consacre ma vie

Et du sombre avenir j’accepte le défi.

Pour s’aimer faut-il donc tellement se connaître,

Puisque, pour allumer le feu qui me pénètre,

Chère âme, un seul regard de vos yeux a suffi ?

L’écho

J’ai crié dans la solitude :

 » Mon chagrin sera-t-il moins rude,

Un jour, quand je dirai son nom ?  »

Et l’écho m’a répondu :  » Non.  »

 » Comment vivrai-je, en la détresse

Qui m’enveloppe & qui m’oppresse,

Comme fait au mort son linceul ?  »

Et l’écho m’a répondu :  » Seul !  »

 » Grâce ! le sort est trop sévère !

Mon cœur se révolte ! Que faire

Pour en étouffer les rumeurs ?  »

Et l’écho m’a répondu :  » Meurs ! « 

La Mémoire

Souvent, lorsque la main sur les yeux je médite,

Elle m’apparaît, svelte & la tête petite,

Avec ses blonds cheveux coupés courts sur le front.

Trouverai-je jamais des mots qui la peindront,

La chère vision que malgré moi j’ai fuie ?

Qu’est auprès de son teint la rose après la pluie ?

Peut-on comparer même au chant du bengali

Son exotique accent, si clair & si joli ?

Est-il une grenade entr’ouverte qui rende

L’incarnat de sa bouche adorablement grande ?

Oui, les astres sont purs, mais aucun, dans les cieux,

Aucun n’est éclatant & pur comme ses yeux ;

Et l’antilope errant sous le taillis humide

N’a pas ce long regard lumineux & timide.

Ah ! devant tant de grâce & de charme innocent,

Le poète qui veut décrire est impuissant,

Mais l’amant peut du moins s’écrier :  » Sois bénie,

Ô faculté sublime à l’égal du génie,

Mémoire, qui me rends son sourire & sa voix,

Et qui fais qu’exilé loin d’elle je la vois ! « 

Chanson D’exil

Triste exilé, qu’il te souvienne

Combien l’avenir était beau,

Quand sa main tremblait dans la tienne

Comme un oiseau,

Et combien ton âme était pleine

D’une bonne & douce chaleur,

Quand tu respirais son haleine

Comme une fleur.

Mais elle est loin, la chère idole,

Et tout s’assombrit de nouveau ;

Tu sais qu’un souvenir s’envole

Comme un oiseau ;

Déjà l’aile du doute plane

Sur ton âme où naît la douleur ;

Et tu sais qu’un amour se fane

Comme une fleur.

En Automne

Quand de la divine enfant de Norvége,

Tout tremblant d’amour, j’osai m’approcher,

Il tombait alors des flocons de neige.

Comme un martinet revole au clocher,

Quand je la revis, plein d’ardeurs plus fortes,

Il tombait alors des fleurs de pêcher.

Ah ! je te maudis, exil qui l’emportes

Et me veux du cœur l’espoir arracher !

Il ne tombe plus que des feuilles mortes.