Prologue

Le vieux maître excellent de l’école lombarde

N’a certes pas créé ses tableaux d’un seul jet,

Tant leur style absolu témoigne du projet

De ne confier rien à la main qui hasarde.

La Joconde n’est point parfaite par mégarde :

Il achevait les yeux, la bouche, puis songeait,

Chaque ligne en son tour logique s’allongeait.

Et l’ensemble palpite et vit et vous regarde.

A l’exemple du peintre insigne, je voudrais

Saisir tous les accents et rendre tous les traits

De la Femme, en laissant chacun une œuvre entière

Et, rattachant le tout d’un plastique lien,

Composer dans la forme, honneur de la matière,

Une grande figure au front olympien.

Les Corps

Les Grecs, pour honorer une de leurs Vénus,

Inscrivaient Callipyge au socle de la pierre.

Ils aimaient, par amour de la grande matière,

La vérité des corps harmonieux et nus.

Je ne crois pas aux sots faussement ingénus

A qui l’éclat du beau fait baisser la paupière ;

Je veux voir et nommer la forme tout entière

Qui n’a point de détails honteux ou mal venus.

C’est pourquoi je vous loue, ô blancheurs, ô merveilles,

A ces autres beautés égales et pareilles

Que l’art même, hésitant, tremble de composer ;

Superbes dans le cadre indigne de la chambre,

L’amoureuse nature a, d’un divin baiser,

Sur votre neige aussi mis deux fossettes d’ambre.

Les Dents

Derrière l’épaisseur et le pur incarnat

Des lèvres, qu’en passant fait palpiter l’haleine,

On entrevoit les dents découvertes à peine,

Comme une aube à travers de frais rideaux grenat.

Ce n’est rien qu’un rayon, un filet délicat

Dans la bouche pourprée étincelante et saine ;

La parole les montre en blancheur incertaine ;

Le rire, plus ouvert, en révèle l’éclat.

Sous la suavité des lèvres amoureuses,

Attirantes aussi, vous luisez dangereuses.

Voluptueusement vous nous blessez un jour,

Blanches dents sans pitié, petites dents aiguës,

Qui déchirez le rêve, et faites que l’amour

Boit les baisers ainsi que d’amères ciguës !

Les Épaules

La courbe n’eut jamais d’inflexions plus douces,

Excepté quand elle est le sein pur et charmant.

Elles laissent tomber leurs ondes mollement

Dans la succession des lignes sans secousses.

Une ombre d’or que font des duvets et des mousses !

A l’aisselle en finit l’épanouissement ;

Et les songes légers qui viennent en aimant

Sur elles vont dormir au bord des tresses rousses.

Opulentes, sans rien qui sente la maigreur,

Elles ont, n’étant pas sujettes à l’erreur,

L’impeccabilité de marbre des déesses.

Nul voisinage exquis n’est pour elles gênant !

Elles n’ont pas besoin de faire des promesses.

Car elles sont un tout suprême et rayonnant.

Les Mains

Blanches, ayant la chair délicate des fleurs,

On ne peut pas savoir que les mains sont cruelles.

Pourtant l’âme se sèche et se flétrit par elles ;

Elles touchent nos yeux pour en tirer des pleurs.

Le lait pur et la nacre ont formé leurs couleurs ;

Un peu de rose fait qu’elles semblent plus belles.

Les veines, réseau fin de bleuâtres dentelles,

En viennent affleurer les plastiques pâleurs.

Si frêles ! qui pourrait redouter leurs caresses ?

Les mains, filets d’amour que tendent les maîtresses,

Prennent notre pensée et prennent notre cœur.

Leur claire beauté ment et leurs chaînes sont sûres ;

Et ma fierté subit, ainsi qu’un mal vainqueur,

Les mains, les douces mains qui nous font des blessures.

Les Seins

L’éclosion superbe et jeune de ses seins

Pour enchaîner mes yeux fleurit sur sa poitrine.

Tels deux astres jumeaux dans la clarté marine

Palpitent dévolus aux suprêmes desseins.

Vous contenez l’esprit loin des rêves malsains,

Nobles rondeurs, effroi de la pudeur chagrine !

Et c’est d’un trait pieux que mon doigt vous burine,

Lumineuses parmi la pourpre des coussins.

Blanches sérénités de l’océan des formes,

Quelquefois je vous veux, sous les muscles énormes,

Géantes et crevant le moule de mes mains.

Plus frêles, mesurant l’étreinte de ma lèvre,

Vers la succession des muets lendemains,

Conduisez lentement mon extase sans fièvre.

Les Yeux

Le soleil des beaux yeux ne brûle que l’été.

Plus tard il s’affaiblit ; plus tôt, il faut attendre :

C’est un rayon d’avril, pâle encore et trop tendre,

N’échauffant que la grâce au lieu de la beauté.

Au solstice de l’âge un instant arrêté,

C’est un feu qui ferait revivre un cœur en cendre

Une flamme dorant, avant que de descendre,

L’épanouissement de la maturité.

Pourtant, un jour plus doux tremble dans l’aube blanche ;

On dirait que du sein de l’ombre qui l’épanche,

Mystérieux, il garde encore de la nuit.

Le ciel profond n’a pas dépouillé tous ses voiles ;

Parmi l’azur il semble oublier des étoiles,

Et dans les yeux de vierge une aube monte et luit.

L’oreille

Elles seraient la nacre au bord des coquillages

Si les nacres avaient ces humaines blancheurs ;

Elles seraient le rose et le satin des fleurs,

Si les roses vivaient aux barreaux des treillages.

Il semble qu’une fée, en de lointains pillages,

Ait pris leur éclat frais à toutes les fraîcheurs ;

Leur coloris est fait de toutes les couleurs,

Et la lumière y trace, exquise, des sillages.

C’est la volute et c’est la conque ; c’est la chair

Devenue arabesque avec son ourlet clair

Où préside une loi d’harmonie ancienne ;

Et vous avez, malgré la date du sculpteur,

Des airs de curieuse et de Parisienne

Qui fait des mots et qui provoque le conteur.

Le Nez

Ouvert à la fraîcheur des roses embaumées,

Le nez, suite du front classiquement étroit,

Se dessine un peu grand, irréprochable et droit,

Dans la convention plastique des camées.

La plus belle parmi les mortes bien-aimées,

Cléopâtre, la reine à qui mon rêve croit,

Avait ce nez petit dont, mieux qu’un charme froid,

La grâce fit qu’Antoine oublia ses armées !

J’aime encore le nez des Juives, pâle et fin,

Dont la narine rose anime le confins

De la joue, et palpite et s’enfle sensuelle.

La colère le plisse et le dédain le tord,

Et l’on voit, frémissant tout entier dans son aile,

Le grand amour sans peur, sans mesure et sans tort.

Le Pied

Je veux, humiliant mon front et mes genoux,

Prosterné devant toi comme on est quand on prie,

Sous le ciel de tes yeux qui font ma rêverie,

Baiser pieusement tes pieds petits et doux.

J’étancherai, gardant tout mon désir pour vous,

La grande soif d’aimer qui n’est jamais tarie,

Ô petits pieds, trésor dont la beauté marie

La rose triomphale et claire au lys jaloux.

Vous avez des frissons subtils comme les ailes ;

Non moins immaculés que les mains et plus frêles,

A peine vous posez sur notre sol impur.

Peureux, lorsque ma lèvre amoureuse vous touche,

Je crois sentir trembler, au souffle de ma bouche,

Des oiseaux retenus captifs loin de l’azur.

Le Ventre

Appuyé sur les reins et sur les contours blancs

Des cuisses, au-dessous des merveilles du buste,

Le ventre épanouit sa tension robuste

Et joint par une courbe exacte les deux flancs.

Les tissus de la peau sont à peine tremblants

Du souffle qui descend de la poitrine auguste ;

Et leur nubilité sur les hanches s’ajuste

Et s’y fond en accords superbes et saillants.

Un enveloppement de caresse ou de vague

En termine la grâce et dessine un pli vague

Des deux côtés, sur la solidité des chairs.

Au milieu, sur le fond de blancheur précieuse,

Le nombril, conque rose et corolle aux plis clairs,

Entrouvre son regard de fleur silencieuse.

Les Bras

Ô la plus douce et la meilleure des caresses !

Autour du cou deux bras enlacés simplement.

Premier mot du désir, premier rêve d’amant,

Et premier abandon de toutes les maîtresses !

Puis vaincus et jetés parmi le flot des tresses

Comme le fer tenace arraché de l’aimant ;

A l’ombre des rideaux le long apaisement

Des suprêmes langueurs et des molles paresses.

Et quand, l’âme et les sens rassasiés, l’esprit

Clairvoyant vous regarde, il voit et vous décrit

Relevés et pareils aux anses d’une amphore ;

Du poignet nu sans vain bracelet de métal,

Et du coude où le blanc a des rougeurs d’aurore,

A l’épaule au parfum plus doux que le santal.

Les Cheveux

Le flot de ses cheveux a baisé le soleil :

Il en est demeuré rouge comme une aurore.

Il brille sur la tête auguste et la décore

Comme un ruisseau coulant dans un pays vermeil.

Les profonds cheveux bruns embaument le sommeil ;

Les cheveux blonds sont doux ; un miel exquis les dore ;

Mais les roux sont plus beaux et plus puissants encore,

Et leur rayonnement aux flammes est pareil.

Ondes au cours puissant où mon désir s’abreuve,

Ruisselez et roulez éparses comme un fleuve,

Et faites à la chair un linceul endormant.

Je veux sur le lit blanc des tièdes encolures,

Comme un noyé, comme un lascif, éperdument

Plonger mes mains dans l’or vivant des chevelures.

Le Cou

Un grain d’ambre fondant et roulant dans du lait

Ou la goutte de miel d’une abeille importune,

Un éclair de soleil dans un rayon de lune,

Un peu d’or sous la peau pris comme en un filet,

Voilà les tons subtils du cou, si l’on voulait

L’avouer, que l’on soit blonde, châtaine ou brune.

Mais le contraste fait la neige sur chacune

Des épaules plus blanches, et le charme est complet.

Droit, il porte au repos, comme une fleur insigne,

La tête, puis se penche onduleux ; et le cygne,

S’il avait cette grâce, aurait ce cou charmant ;

Puis se renverse avec la bouche qui se pâme,

Et trahit, sous l’effort d’un léger battement,

Dans sa réalité le doux souffle de l’âme.

Le Front

Ainsi que la lueur d’une lampe d’opale

Veillant dans une alcôve ou devant un autel,

Ainsi, rayon d’amour ou soupir immortel,

Le feu de la pensée éclaire le front pâle.

Ta lucide beauté ne connaît point le hâle,

Ni les molles langueurs des roses de pastel :

Et l’impeccable orgueil de tes lignes est tel

Qu’il saurait démentir les tortures du râle.

A la fois transparence et reflet précieux,

Tu sembles répéter la lumière des yeux

Dans ta blancheur d’hostie et ta rigueur de pierre.

Ton étroitesse est comme un abri délicat

(Car l’âme ne luit pas toute sous la paupière)

Qui concentre et dérobe à peine son éclat.