Petits Mystères

Chut ! Oh ! ce soir, comme elle est près !

Vrai, je ne sais ce qu’elle pense,

Me ferait-elle des avances ?

Est-ce là le rayon qui fiance

Nos cœurs humains à son cœur frais ?
Par quels ennuis kilométriques

Mener ma silhouette encor,

Avant de prendre mon essor

Pour arrimer, veuf de tout corps,

A ses dortoirs madréporiques.
Mets de la Lune dans ton vin,

M’a dit sa moue cadenassée ;

Je ne bois que de l’eau glacée,

Et de sa seule panacée

Mes tissus qui stagnent ont faim.
Lune, consomme mon baptême,

Lave mes yeux de ton linceul ;

Qu’aux hommes, je sois ton filleul ;

Et pour nos compagnes, le seul

Qui les délivre d’elles-mêmes.
Lune, mise au ban du Progrès

Des populaces des Étoiles,

Volatilise-moi les moelles,

Que je t’arrive à pleines voiles,

Dolmen, Cyprès, Amen, au frais !

Pierrots

I
C’est, sur un cou qui, raide, émerge

D’une fraise empesée idem,

Une face imberbe au cold-cream,

Un air d’hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l’opium

De l’indulgence universelle,

La bouche clownesque ensorcèle

Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde

Glacialement désopilé,

Au transcendantal en-allé

Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné

Sur le noir serre-tête en soie,

Ils font rire leur patte d’oie

Et froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague

Le scarabée égyptien,

À leur boutonnière fait bien

Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d’azur!

Et parfois aussi de légumes,

De riz plus blanc que leur costume,

De mandarines et d’œufs durs.
Ils sont de la secte du Blême,

Ils n’ont rien à voir avec Dieu,

Et sifflent:  » tout est pour le mieux

« Dans la meilleur’ des mi-carême !  »
II
Le cœur blanc tatoué

De sentences lunaires,

Ils ont:  » Faut mourir, frères !  »

Pour mot-d’ordre-Évohé.
Quand trépasse une vierge,

Ils suivent son convoi,

Tenant leur cou tout droit

Comme on porte un beau cierge.
Rôle très-fatigant,

D’autant qu’ils n’ont personne

Chez eux, qui les frictionne

D’un conjugal onguent.
Ces dandys de la lune

S’imposent, en effet,

De chanter  » s’il vous plaît ?  »

De la blonde à la brune.
Car c’est des gens blasés;

Et s’ils vous semblent dupes,

Çà et là, de la Jupe,

Lange à cicatriser,
Croyez qu’ils font la bête

Afin d’avoir des seins,

Pis-aller de coussins

A leurs savantes têtes.
Écarquillant le cou

Et feignant de comprendre

De travers, la voix tendre,

Mais les yeux si filous !
-D’ailleurs, de mœurs très fines,

Et toujours fort corrects,

(École des cromlechs

Et des tuyaux d’usines).
III
Comme ils vont molester, la nuit,

Au profond des parcs, les statues,

Mais n’offrant qu’aux moins dévêtues

Leur bras et tout ce qui s’ensuit,
En tête à tête avec la femme

Ils ont toujours l’air d’être un tiers,

Confondent demain avec hier,

Et demandent Rien avec âme!
Jurent  » je t’aime !  » l’air là-bas,

D’une voix sans timbre, en extase,

Et concluent aux plus folles phrases

Par des:  » mon Dieu, n’ insistons pas ?  »
Jusqu’à ce qu’ivre, Elle s’oublie,

Prise d’on ne sait quel besoin

De lune ? Dans leurs bras, fort loin

Des convenances établies.
IV
Maquillés d’abandon, les manches

En saule, ils leur font des serments,

Pour être vrais trop véhéments !

Puis tumultuent en gigues blanches,
Beuglant: Ange ! Tu m’as compris,

A la vie, à la mort ! -et songent :

Ah ! Passer là-dessus l’éponge !

Et c’est pas chez eux parti pris,
Hélas ! mais l’idée de la femme

Se prenant au sérieux encor

Dans ce siècle, voilà, les tord

D’un rire aux déchirantes gammes !
Ne leur jetez pas la pierre, ô

Vous qu’affecte une jarretière !

Allez, ne jetez pas la pierre

aux blancs parias, aux purs pierrots !
V
Blancs enfants de chœur de la lune,

Et lunologues éminents,

Leur Église ouvre à tout venant,

Claire d’ailleurs comme pas une.
Ils disent, d’un œil faisandé,

Les manches très-sacerdotales,

Que ce bas monde de scandale

N’est qu’un des mille coups de dé
Du jeu que l’Idée et l’Amour,

Afin sans doute de connaître

Aussi leur propre raison d’être,

Ont jugé bon de mettre au jour.
Que nul d’ailleurs ne vaut le nôtre,

Qu’il faut pas le traiter d’hôtel

Garni vers un plus immortel,

Car nous sommes faits l’un pour l’autre;
Qu’enfin, et rien de moins subtil,

Ces gratuites antinomies

Au fond ne nous regardant mie,

L’art de tout est l’Ainsi soit-il ;
Et que, chers frères, le beau rôle

Est de vivre de but en blanc

Et, dût-on se battre les flancs,

De hausser à tout les épaules.

Pierrots (on A Des Principes)

Elle disait, de son air vain fondamental :

« Je t’aime pour toi seul!  » -oh ! Là, là, grêle histoire;

Oui, comme l’art ! Du calme, ô salaire illusoire

Du capitaliste l’Idéal !
Elle faisait:  » J’attends, me voici, je sais pas  »

Le regard pris de ces larges candeurs des lunes ;

-Oh ! Là, là, ce n’est pas peut-être pour des prunes,

Qu’on a fait ses classes ici-bas ?
Mais voici qu’un beau soir, infortunée à point,

Elle meurt ! -Oh ! Là, là ; bon, changement de thème !

On sait que tu dois ressusciter le troisième

Jour, sinon en personne, du moins
Dans l’odeur, les verdures, les eaux des beaux mois !

Et tu iras, levant encor bien plus de dupes

Vers le Zaïmph de la Joconde, vers la Jupe !

Il se pourra même que j’en sois.

Pierrots (scène Courte, Mais Typique)

Il me faut, vos yeux ! Dès que je perds leur étoile,

Le mal des calmes plats s’engouffre dans ma voile,

Le frisson du Vae soli ! gargouille en mes moelles
Vous auriez dû me voir après cette querelle !

J’errais dans l’agitation la plus cruelle,

Criant aux murs: Mon dieu ! mon dieu ! Que dira-t-elle ?
Mais aussi, vrai, vous me blessâtes aux antennes

De l’âme, avec les mensonges de votre traîne.

Et votre tas de complications mondaines.
Je voyais que vos yeux me lançaient sur des pistes,

Je songeais : oui, divins, ces yeux ! mais rien n’existe

Derrière ! Son âme est affaire d’oculiste.
Moi, je suis laminé d’esthétiques loyales !

Je hais les trémolos, les phrases nationales ;

Bref, le violet gros deuil est ma couleur locale.
Je ne suis point  » ce gaillard-là !  » ni Le Superbe !

Mais mon âme, qu’un cri un peu cru exacerbe,

Est au fond distinguée et franche comme une herbe.
J’ai des nerfs encor sensibles au son des cloches,

Et je vais en plein air sans peur et sans reproche,

Sans jamais me sourire en un miroir de poche.
C’est vrai, j’ai bien roulé ! J’ai râlé dans des gîtes

Peu vous; mais, n’en ai-je pas plus de mérite

À en avoir sauvé la foi en vos yeux ? Dites..
-Allons, faisons la paix, venez, que je vous berce,

Enfant. Eh bien ?

-C’est que, votre pardon me verse

Un mélange (confus) d’impressions diverses
(Exit)

Stérilités

Cautérise et coagule

En virgules

Ses lagunes des cerises

Des félines Ophélies

Orphelines en folie.
Tarentules de feintises

La remise

Sans rancune des ovules

Aux félines Ophélies

Orphelines en folie.
Sourd aux brises des scrupules,

Vers la bulle

De la lune, adieu, nolise

Ces félines Ophélies

Orphelines en folie !

Un Mot Au Soleil Pour Commencer

Soleil ! soudard plaqué d’ordres et de crachats,

Planteur mal élevé, sache que les Vestales

À qui la lune, en son équivoque œil-de-chat,

Est la rosace de l’Unique Cathédrale,
Sache que les Pierrots, phalènes des dolmens

Et des nymphéas blancs des lacs où dort Gomorrhe,

Et tous les bienheureux qui pâturent l’Éden

Toujours printanier des renoncements, -t’abhorrent.
Et qu’ils gardent pour toi des mépris spéciaux,

Bellâtre, Maquignon, Ruffian, Rastaquouère

À breloques d’œufs d’or qui le prends de si haut

Avec la terre et son Orpheline lunaire.
Continue à fournir de couchants avinés

Les lendemains vomis des fêtes nationales,

A styler tes saisons, à nous bien déchaîner

Les drames de l’Apothéose Ombilicale!
Va, Phoebus! Mais, Dèva, dieu des réveils cabrés,

Regarde un peu parfois ce Port-Royal d’esthètes

Qui, dans leurs décamérons lunaires au frais,

Ne parlent de rien moins que mettre à prix ta tête.
Certes, tu as encor devant toi de beaux jours;

Mais la tribu s’accroît, de ces vieilles pratiques

De l’À QUOI BON? qui vont rêvant l’art et l’amour

Au seuil lointain de l’Agrégat inorganique.
Pour aujourd’hui, vieux beau, nous nous contenterons

De mettre sous le nez de Ta Badauderie

Le mot dont l’Homme t’a déjà marqué au front;

Tu ne t’en étais jamais douté, je parie?
-Sache qu’on va disant d’une belle phrase, os

Sonore, mais très nul comme suc médullaire,

De tout boniment creux enfin : c’est du pathos,

C’ est du PHŒBUS! -Ah ! Pas besoin de commentaires
Ô vision du temps où l’être trop puni,

D’un : « Eh ! Va donc, Phœbus !  » te rentrera ton prêche

De vieux crescite et multiplicamini,

Pour s’inoculer à jamais la Lune fraîche!

Litanies Des Derniers Quartiers De Lune

Eucharistie

De l’Arcadie,
Qui fais de l’œil

Aux cœurs en deuil,
Ciel des idylles

Qu’on veut stériles,
Fonts baptismaux

Des blancs pierrots.
Dernier ciboire

De notre Histoire,
Vortex-nombril

Du Tout-Nihil,
Miroir et bible

Des impassibles,
Hôtel garni

De l’infini,
Sphinx et Joconde

Des défunts mondes,
Ô Chanaan

Du bon néant,
Néant, la Mecque

Des bibliothèques,
Léthé, Lotos,

Exaudi nos !

Litanies Des Premiers Quartiers De La Lune

Lune bénie

Des insomnies,
Blanc médaillon

Des Endymions,
Astre fossile

Que tout exile,
Jaloux tombeau

De Salammbô,
Embarcadère

Des grands Mystères,
Madone et miss

Diane-Artémis,
Sainte Vigie

De nos orgies,
Jettatura

Des baccarats,
Dame très lasse

De nos terrasses,
Philtre attisant

Les vers-luisants,
Rosace et dôme

Des derniers psaumes,
Bel œil-de-chat

De nos rachats,
Sois l’Ambulance

De nos croyances!
Sois l’édredon

Du Grand-Pardon!

Locutions Des Pierrots

I
Les mares de vos, yeux aux joncs de cils,

Ô vaillante oisive femme,

Quand donc me renverront-ils

La Lune-levante de ma belle âme ?
Voilà tantôt une heure qu’en langueur

Mon cœur si simple s’abreuve

De vos vilaines rigueurs,

Avec le regard bon d’un terre-neuve,
Ah! madame, ce n’est vraiment pas bien,

Quand on n’est pas la Joconde,

D’en adopter le maintien

Pour induire en spleens tout bleus le pauv’ monde!
II
Ah! le divin attachement

Que je nourris pour Cydalise,

Maintenant qu’elle échappe aux prises

De mon lunaire entendement
Vrai, je me ronge en des détresses,

Parmi les fleurs de son terroir

À seule fin de bien savoir

Quelle est sa faculté-maîtresse!
– C’est d’être la mienne, dis-tu?

Hélas! tu sais bien que j’oppose

Un démenti formel aux poses

Qui sentent par trop l’impromptu.
III
Ah! sans Lune, quelles nuits blanches,

Quels cauchemars pleins de talent!

Vois-je pas là nos cygnes blancs ?

Vient-on pas de tourner la clanche ?
Et c’est vers toi que j’en suis là,

Que ma conscience voit double,

Et que mon cœur pêche en eau trouble,

Ève, Joconde et Dalila!
Ah ! par l’infini circonflexe

De l’ogive où j’ahanne en croix,

Vends-moi donc une bonne fois

La raison d’être de Ton Sexe!
IV
Tu dis que mon cœur est à jeun

De quoi jouer tout seul son rôle,

Et que mon regard ne t’enjôle

Qu’avec des infinis d’emprunt!
Et tu rêvais avoir affaire

À quelque pauvre in-octavo

Hélas! c’est vrai que mon cerveau

S’est vu, des soirs, trois hémisphères.
Mais va, l’œillet de tes vingt ans,

Je l’arrose aux plus belles âmes

Qui soient! Surtout, je n’en réclame

Pas, sais-tu, de ta part autant!!
V
T’occupe pas, sois Ton Regard,

Et sois l’âme qui s’exécute;

Tu fournis la matière brute,

Je me charge de l’œuvre d’art.
Chef-d’œuvre d’art sans idée-mère

Par exemple! Oh! dis, n’est-ce pas,

Faut pas nous mettre sur les bras

Un cri des Limbes prolifères ?
Allons, je sais que vous avez

L’égoïsme solide au poste,

Et même prêt aux holocaustes

De l’ordre le plus élevé.
VI
Je te vas dire: moi, quand j’aime,

C’est d’un cœur, au fond sans apprêts,

Mais dignement élaboré

Dans nos plus singuliers problèmes.
Ainsi, pour mes mœurs et mon art,

C’est la période védique

Qui seule à bon droit revendique

Ce que j’en  » attelle à ton char « .
C’est comme notre Bible hindoue

Qui, tiens, m’amène à caresser,

Avec ces yeux de cétacé,

Ainsi, bien sans but, ta joue.
VII
Cœur de profil, petite âme douillette,

Tu veux te tremper un matin en moi,

Comme on trempe, en levant le petit doigt,

Dans son café au lait une mouillette!
Et mon amour, si blanc, si vert, si grand,

Si tournoyant! ainsi ne te suggère .

Que pas-de-deux, silhouettes légères

À enlever sur ce solide écran!
Adieu. Qu’est-ce encor ? Allons bon, tu pleures!

Aussi pourquoi ces grands airs de vouloir,

Quand mon Étoile t’ouvre son peignoir,

D’Hélas, chercher midi flambant à d’autres heures!
VIII
Ah! tout le long du cœur

Un vieil ennui m’effleure

M’est avis qu’il est l’heure

De renaître moqueur.
Eh bien? je t’ai blessée?

Ai-je eu le sanglot faux,

Que tu prends cet air sot

De La Cruche cassée ?
Tout divague d’amour;

Tout, du cèdre à l’hysope,

Sirote sa syncope;

J’ai fait un joli four.
IX
Ton geste,

Houri,

M’a l’air d’un memento mori

Qui signifie au fond : va, reste
Mais je te dirai ce que c’est,

Et pourquoi je pars, foi d’honnête

Poète

Français.
Ton cœur a la conscience nette,

Le mien n’est qu’un individu

Perdu

De dettes.
X
Que loin l’âme type

Qui m’a dit adieu

Parce que mes yeux

Manquaient de principes!
Elle, en ce moment,

Elle, si pain tendre,

Oh! peut-être engendre

Quelque garnement.
Car on l’a unie

Avec un monsieur,

Ce qu’il y a de mieux,

Mais pauvre en génie.
XI
Et je me console avec la

Bonne fortune

De l’alme Lune.

Ô Lune, Ave Paris stella !
Tu sais si la femme est cramponne ;

Eh bien, déteins,

Glace sans tain,

Sur mon œil! qu’il soit tout atone,
Qu’il déclare : ô folles d’essais,

Je vous invite

À prendre vite,

Car c’est à prendre et à laisser.
XII
Encore un livre; ô nostalgies

Loin de ces très-goujates gens,

Loin des saluts et des argents,

Loin de nos phraséologies!
Encore un de mes pierrots mort;

Mort d’un chronique orphelinisme;

c’était un cœur plein de dandysme

Lunaire, en un drôle de corps.
Les dieux s’en vont; plus que des hures

Ah! ça devient tous les jours pis;

J’ai fait mon temps, je déguerpis

Vers l’Inclusive Sinécure!
XIII
Eh bien oui, je l’ai chagrinée,

Tout le long, le long de l’année;

Mais quoi! s’en est-elle étonnée?
Absolus, drapés de layettes,

Aux lunes de miel de l’Hymette,

Nous avions par trop l’air vignette!
Ma vitre pleure, adieu! l’on bâille

Vers les ciels couleur de limaille

Où la Lune a ses funérailles.
Je ne veux accuser nul être,

Bien qu’au fond tout m’ait pris en traître.

Ah! paître, sans but là-bas! paître
XIV
Les mains dans les poches,

Le long de la route,

J’écoute

Mille cloches

Chantant :  » les temps sont proches;

 » Sans que tu t’en doutes!  »
Ah! Dieu m’est égal!

Et je suis chez moi!

Mon toit

Très-natal

C’est Tout. Je marche droit,

Je fais pas de mal.
Je connais l’Histoire,

Et puis la Nature,

Ces foires

Aux ratures;

Aussi je vous assure

Que l’on peut me croire!
XV
J’entends battre mon Sacré-Cœur

Dans le crépuscule de l’heure,

Comme il est méconnu, sans sœur,

Et sans destin, et sans demeure!
J’entends battre ma jeune chair

Équivoquant par mes artères,

Entre les Édens de mes vers

Et la province de mes pères.
Et j’entends la flûte de Pan

Qui chante :  » bats, bats la campagne!

 » Meurs, quand tout vit à tes dépens;

 » Mais entre nous, va, qui perd gagne!
XVI
Je ne suis qu’un viveur lunaire

Qui fait des ronds dans les bassins,

Et cela, sans autre dessein

Que devenir un légendaire.
Retroussant d’un air de défi

Mes manches de mandarin pâle,

J’arrondis ma bouche et -j’exhale

Des conseils doux de Crucifix.
Ah! oui, devenir légendaire,

Au seuil des siècles charlatans !

Mais où sont les Lunes d’antan ?

Et que Dieu n’est-il à refaire ?

Lunes En Détresse

Vous voyez, la Lune chevauche

Les nuages noirs à tous crins,

Cependant que le vent embouche

Ses trente-six mille buccins !
Adieu, petits cœurs benjamins

Choyés comme Jésus en crèche,

Qui vous vantiez d’être orphelins

Pour avoir toute la brioche !
Partez dans le vent qui se fâche,

Sous la Lune sans lendemains,

Cherchez la pâtée et la niche

Et les douceurs d’un traversin.
Et vous, nuages à tous crins,

Rentrez ces profils de reproche,

C’est les trente-six mille buccins

Du vent qui m’ont rendu tout lâche.
D’autant que je ne suis pas riche,

Et que Ses yeux dans leurs écrins

Ont déjà fait de fortes brèches

Dans mon patrimoine enfantin.
Partez, partez, jusqu’au matin !

Ou, si ma misère vous touche,

Eh bien, cachez aux traversins

Vos têtes, naïves autruches,
Éternelles, chères embûches

Où la Chimère encor trébuche !

Nobles Et Touchantes Divagations Sous La Lune

Un chien perdu grelotte en abois à la Lune

Oh ! Pourquoi ce sanglot quand nul ne l’a battu ?

Et, nuits ! Que partout la même âme ! En est-il une

Qui n’aboie à l’Exil ainsi qu’un chien perdu ?
Non, non ; pas un caillou qui ne rêve un ménage,

Pas un soir qui ne pleure : encore un aujourd’hui !

Pas un moi qui n’écume aux barreaux de sa cage

Et n’épluche ses jours en filaments d’ennui.
Et les bons végétaux ! Des fossiles qui gisent

En pliocènes tufs de squelettes parias,

Aux printemps aspergés par les steppes kirghyses,

Aux roses des contreforts de l’Hymalaya !
Et le vent qui beugle, apocalyptique bête

S’abattant sur des toits aux habitants pourris,

Qui secoue en vain leur huis-clos, et puis s’arrête,

Pleurant sur son cœur à Sept-Glaives d’incompris.
Tout vient d’un seul impératif catégorique,

Mais qu’il a le bras long, et la matrice loin !

L’amour, l’amour qui rêve, ascétise et fornique ;

Que n’aimons-nous pour nous dans notre petit coin ?
Infini, d’où sors-tu ? Pourquoi nos sens superbes

Sont-ils fous d’au delà les claviers octroyés,

Croient-ils à des miroirs plus heureux que le Verbe,

Et se tuent ? Infini, montre un peu tes papiers !
Motifs décoratifs, et non but de l’Histoire,

Non le bonheur pour tous, mais de coquets moyens

S’objectivant en nous, substratums sans pourboires,

Trinité de Molochs, le Vrai, le Beau, le Bien.
Nuages à profils de kaïns! vents d’automne

Qui, dans l’antiquité des Pans soi-disant gais,

Vous lamentiez aux toits des temples heptagones,

Voyez, nous rebrodons les mêmes Anankès.
Jadis les gants violets des Révérendissimes

De la théologie en conciles cités,

Et l’évêque d’Hippone attelant ses victimes

Au char du Jaggernaut œcuménicité ;
Aujourd’hui, microscope de télescope ! Encore,

Nous voilà relançant l’Ogive au toujours lui,

Qu’il y tourne casaque, à neuf qu’il s’y redore

Pour venir nous bercer un printemps notre ennui.
Une place plus fraîche à l’oreiller des fièvres,

Un mirage inédit au détour du chemin,

Des rampements plus fous vers le bonheur des lèvres,

Et des opiums plus longs à rêver. Mais demain ?
Recommencer encore ? Ah ! Lâchons les écluses,

A la fin ! Oublions tout ! Nous faut convoyer

Vers ces ciels où, s’aimer et paître étant les muses,

Cuver sera le dieu pénate des foyers !
Oh ! L’Éden immédiat des braves empirismes !

Peigner ses fiers cheveux avec l’arête des

Poissons qu’on lui offrit crus dans un paroxysme

De dévouement ! S’aimer sans serments, ni rabais.
Oui, vivre pur d’habitudes et de programmes,

Pacageant mes milieux, à travers et à tort,

Choyant comme un beau chat ma chère petite âme,

N’arriver qu’ivre-mort de moi-même à la mort !
Oui, par delà nos arts, par delà nos époques

Et nos hérédités, tes îles de candeur,

Inconscience ! Et elle, au seuil, là, qui se moque

De mes regards en arrière, et fait : n’aie pas peur.
Que non, je n’ai plus peur ; je rechois en enfance ;

mon bateau de fleurs est prêt, j’y veux rêver à

L’ombre de tes maternelles protubérances,

En t’offrant le miroir de mes et caetera

Nuitamment

Ô Lune, coule dans mes veines

Et que je me soutienne à peine,
Et croie t’aplatir sur mon cœur !

Mais, elle est pâle à faire peur !
Et montre par son teint, sa mise,

Combien elle en a vu de grises !
Et ramène, se sentant mal,

Son cachemire sidéral,
Errante Delos, nécropole,

Je veux que tu fasses école ;
Je te promets en ex-voto

Les Putiphars de mes manteaux !
Et tiens, adieu ; je rentre en ville

Mettre en train deux ou trois idylles,
En m’annonçant par un Péan

D’épithalame à ton Néant.

La Lune Est Stérile

Lune, Pape abortif à l’amiable, Pape

Des Mormons pour l’art, dans la jalouse Paphos

Où l’État tient gratis les fils de la soupape

D’échappement des apoplectiques Cosmos !
C’est toi, léger manuel d’instincts, toi qui circules,

Glaçant, après les grandes averses, les oeufs

Obtus de ces myriades d’animalcules

Dont les simouns mettraient nos muqueuses en feu !
Tu ne sais que la fleur des sanglantes chimies ;

Et perces nos rideaux, nous offrant le lotus

Qui constipe les plus larges polygamies,

Tout net, de l’excrément logique des fœtus.
Carguez-lui vos rideaux, citoyens de mœurs lâches ;

C’est l’Extase qui paie comptant, donne son Ut

Des deux sexes et veut pas même que l’on sache

S’il se peut qu’elle ait, hors de l’art pour l’art, un but.
On allèche de vie humaine, à pleines voiles,

Les Tantales virtuels, peu intéressants

D’ailleurs, sauf leurs cordiaux, qui rêvent dans nos moelles ;

Et c’est un produit net qu’encaissent nos bons sens.
Et puis, l’atteindrons-nous, l’Oasis aux citernes,

Où nos coeurs toucheraient les payes qu’on leur doit ?

Non, c’est la rosse aveugle aux cercles sempiternes

Qui tourne pour autrui les bons chevaux de bois.
Ne vous distrayez pas, avec vos grosses douanes ;

Clefs de fa, clefs de sol, huit stades de claviers,

Laissez faire, laissez passer la caravane

Qui porte à l’Idéal ses plus riches dossiers !
L’Art est tout, du droit divin de l’Inconscience ;

Après lui, le déluge ! et son moindre regard

Est le cercle infini dont la circonférence

Est partout, et le centre immoral nulle part.
Pour moi, déboulonné du pôle de stylite

Qui me sied, dès qu’un corps a trop de son secret,

J’affiche : celles qui voient tout, je les invite

A venir, à mon bras, des soirs, prendre le frais.
Or voici : nos deux Cris, abaissant leurs visières,

Passent mutuellement, après quiproquos,

Aux chers peignes du cru leurs moelles épinières

D’où lèvent débusqués tous les archets locaux.
Et les ciels familiers liserés de folie

Neigeant en charpie éblouissante, faut voir

Comme le moindre appel : c’est pour nous seuls ! rallie

Les louables efforts menés à l’abattoir !
Et la santé en deuil ronronne ses vertiges,

Et chante, pour la forme:  » Hélas ! ce n’est pas bien,

 » Par ces pays, pays si tournoyants, vous dis-je,

 » Où la faim d’Infini justifie les moyens.  »
Lors, qu’ils sont beaux les flancs tirant leur révérence

Au sanglant capitaliste berné des nuits,

En s’affalant cuver ces jeux sans conséquence !

Oh ! n’avoir à songer qu’à ses propres ennuis !
– Bons aïeux qui geigniez semaine par semaine,

Vers mon Cœur, baobab des védiques terroirs,

Je m’agite aussi ! mais l’Inconscient me mène ;

Or, il sait ce qu’il fait, je n’ai rien à y voir.

Les Linges, Le Cygne

Ce sont les linges, les linges,

Hôpitaux consacrés aux cruors et aux fanges ;

Ce sont les langes, les langes,

Où l’on voudrait, ah ! Redorloter ses méninges !
Vos linges pollués, Noëls de Bethléem !

De la lessive des linceuls des requiems

De nos touchantes personnalités, aux langes

Des berceaux, vite à bas, sans doubles de rechange,

Qui nous suivent, transfigurés (fatals vauriens

Que nous sommes) ainsi que des Langes gardiens.

C’est la guimpe qui dit, même aux trois quarts meurtrie :

« Ah ! Pas de ces familiarités, je vous prie  »

C’est la peine avalée aux édredons d’eider;

C’est le mouchoir laissé, parlant d’âme et de chair

Et de scènes ! (je vous pris la main sous la table,

J’eus même des accents vraiment inimitables),

Mais ces malentendus ! L’adieu noir ! -je m’en vais !

-Il fait nuit ! -que m’importe ! à moi, chemins mauvais !

Puis, comme Phèdre en ses illicites malaises :

« Ah ! Que ces draps d’un lit d’occasion me pèsent !  »

Linges adolescents, nuptiaux, maternels ;

Nappe qui drape la sainte-table ou l’autel,

Purificatoire au calice, manuterges,

Refuges des baisers convolant vers les cierges.

Ô langes invalides, linges aveuglants !

Oreillers du bon coeur toujours convalescent

Qui dit, même à la soeur, dont le toucher l’écoeure :

« Rien qu’ une cuillerée, ah ! Toutes les deux heures  »

Voie Lactée à charpie en surplis : lourds jupons

A plis d’ordre dorique à lesquels nous rampons

Rien que pour y râler, doux comme la tortue

Qui grignote au soleil une vieille laitue.

Linges des grandes maladies ; champs-clos des draps

Fleurant : soulagez-vous, va, tant que ça ira !

Et les cols rabattus des jeunes filles fières,

Les bas blancs bien tirés, les chants des lavandières,

Le peignoir sur la chair de poule après le bain,

Les cornettes des sœurs, les voiles, les béguins,

La province et ses armoires, les lingeries

Du lycée et du cloître ; et les bonnes prairies

Blanches des traversins rafraîchissant leurs creux

De parfums de famille aux tempes sans aveux,

Et la mort ! Pavoisez les balcons de draps pâles,

Les cloches ! Car voici que des rideaux s’exhale

La procession du beau Cygne ambassadeur

Qui mène Lohengrin au pays des candeurs !
Ce sont les linges, les linges,

Hôpitaux consacrés aux cruors et aux fanges !

Ce sont les langes, les langes,

Où l’on voudrait, ah ! Redorloter ses méninges.

États

Ah ! Ce soir, j’ai le cœur mal, le coeur à la lune.

Ô nappes du silence, étalez vos lagunes ;

Ô toits, terrasses, bassins, colliers dénoués

De perles, tombes, lys, chats en peine, louez

La lune, notre maîtresse à tous, dans sa gloire :

Elle est l’Hostie ! Et le silence est son ciboire !

Ah ! Qu’il fait bon, oh ! Bel et bon, dans le halo

De deuil de ce diamant de la plus belle eau !

ô lune, vous allez me trouver romanesque,

Mais voyons, oh ! Seulement de temps en temps est-c’que

Ce serait fol à moi de me dire, entre nous,

Ton Christophe Colomb, ô Colombe, à genoux ?

Allons, n’en parlons plus; et déroulons l’office

Des minuits, confits dans l’alcool de tes délices.

Ralentendo vers nous, ô dolente Cité,

Cellule en fibroïne aux organes ratés !

Rappelle-toi les centaures, les villes mortes,

Palmyre, et les sphinx camards des Thèbe aux cent portes ;

Et quelle Gomorrhe a sous ton lac de Léthé

Ses catacombes vers la stérile Astarté !

Et combien l’ homme, avec ses relatifs  » je t’aime « ,

Est trop anthropomorphe au delà de lui-même,

Et ne sait que vivoter comm’ça des bonjours

Aux bonsoirs tout en s’arrangeant avec l’Amour.

-Ah ! Je vous disais donc, et cent fois plutôt qu’une

Que j’avais le coeur mal, le coeur bien à la Lune.