Rencontre

Dans ce monde parfois on trouve en son chemin

Un être au front charmant dont la voix séduisante

Fait naitre au cœur (hélas ! voilà le cœur humain !)

Ce trouble précurseur qui se mêle à l’attente.

On le laisse partir sans lui tendre la main,

Mais, le songe envolé, la vie impatiente

S’agite dans le vague, et jusqu’au lendemain,

L’heure pèse sur l’âme et se traîne plus lente.

Romans nés à demi, silencieux amours

Dont les regrets sont doux, si leurs destins sont courts,

Livres sans dénouement qu’entrouvre la pensée !

Ne les achevons pas, la suite a ses hasards ;

Souvent l’œuvre est plus belle à peine commencée

Que sur le piédestal qui la montre aux regards.

Résignation

Maintenant que ma vie est une vaine cendre

Que le souffle du vent dissipe jour à jour ;

Maintenant que mon cœur se laisse encore surprendre

Aux tièdes voluptés de quelque fol amour ;

Maintenant que du ciel j’ai voulu redescendre

Dans la foule où tout va se perdre sans retour,

Et que les souvenirs qui devaient me défendre,

Au fond de ma pensée ont péri tour à tour.

Vous que j’ai tant aimée, ah ! laissez-moi vous dire

Que dans votre regard, que dans votre sourire

J’avais vu naître un monde à l’horizon vermeil ;

Mais vous l’avez voulu, j’ai baissé la paupière,

Et des enfants d’Adam épousant la misère,

Je marche dans leur ombre et je dors leur sommeil.

Retour

Ô muse, avais-je dit, que me font tes merveilles ?

Elles n’enchantent plus la scène où nous passons.

Pour consoler du jour le ciel a fait les veilles,

Laisse-moi le plaisir et garde tes chansons !

Et je livrais mon cœur, et j’ouvrais mes oreilles

Aux lyres de la terre, à leurs profanes sons,

Ce monde était mon Dieu, dans ses coupes vermeilles,

Ô muse, je buvais l’oubli de tes leçons.

Ah ! c’était vainement; et ces folles ivresses

Ne valaient pas, ô muse, un jour de mes tristesses,

Lorsqu’assis à tes pieds j’endormais ma douleur.

J’étais bien malheureux, mais une voix charmante

M’appelant : —  » Va, dit-elle, sois meilleur, et chante.

Et la source des vers s’est rouverte en mon cœur.

Le Chemin De Fer

Quand l’homme avec le fer sur le champ des aïeux

De ses nouveaux chemins aura tissu la trame,

Et pour mettre à ses pieds les deux ailes de l’âme,

Aura doué ses chars de magiques essieux,

Au bas de ces coteaux où vous rêvez, Madame,

Peut-être passera le sillon lumineux,

Et ce Paris aimé fera luire à vos yeux,

Dans la blanche fumée, un éclair de sa flamme.

Alors si le matin m’offre une douce fleur,

Ou qu’un sonnet, le soir, s’envole de mon cœur,

Au souffle de la brise et de la fantaisie,

J’irai vous les porter, pour qu’avant de mourir,

Ces deux fleurs du printemps ou de la poésie

Entre vos belles mains achèvent de s’ouvrir.

Sigalon

 » — Viens, laisse-là ces morts, lui disait Michel-Ange,  »

Et son doigt dédaigneux montrait le Jugement ;

 » Sur ces murs où tout passe, en ce monde où tout change,

L’œuvre s’use, et le nom ne survit qu’un moment.

Viens, tu verras là-haut la beauté sans mélange,

Celle que ton génie évoque vainement ;

Toute image terrestre a sa tache de fange :

Dieu n’a fait d’astres purs que pour son firmament.  »

Et lui, pour obéir à cette voix divine,

Moins triste, le matin, a quitté la Sixtine,

Et le soir il était sur le chemin des cieux,

Oubliant qu’il laissait, après lui, sur la terre

Des cœurs qu’en s’exhalant sa parole dernière

Ne trouverait pas prêts pour de si longs adieux.

Le Jeu

Oh ! ne jouez jamais, laissez l’homme courir

De l’or et du hasard cette chance vulgaire ;

Les anges dans le ciel, les femmes sur la terre

N’ont reçu du Seigneur des mains que pour bénir.

Le jeu sauve d’aimer, ou, s’il nous faut subir

Sans espérance hélas ! quelque amour solitaire,

Il endort par degrés notre sombre chimère,

Et, s’il ne rajeunit, console de vieillir.

Mais vous, cœur noble et pur, jeunesse sans orages,

Mêler à vos pensers de profanes images,

Semer le grain de Dieu dans ces sillons ingrats !…

Oh, non ! en écoutant cette langue nouvelle

Autour de vous peut-être on se dirait tout bas :

— La voix est d’elle encore, mais l’âme était plus belle.

Souvenir

Que voulez-vous de moi, sylphe de ma colline ?

A mes tristes combats venez-vous m’arracher ?

Ah ! ce n’est plus l’enfant que votre main divine

Berçait déjà rêveur, au pied de son rocher.

Depuis que loin de vous mon pied, hélas ! chemine,

Si longtemps et si loin je l’ai laissé marcher,

Qu’aujourd’hui vainement mon oreille s’incline,

Pour écouter encore l’appel de mon clocher.

Pourtant à mon oreille il était doux et tendre,

Quand sous les châtaigniers il venait me surprendre,

Et qu’il mêlait sa plainte aux chansons de mes sœurs.

Moi, je chantais aussi, mais ce chant de ma joie,

En traversant l’orage où mon cœur fut en proie,

Y prit, je le sens trop, l’amertume des pleurs.

Le Jour Des Morts

Voici le jour des morts, l’âme croit les entendre ;

Mais au lieu d’un jour sombre et d’un ciel attriste,

Une heure de printemps se lève sur leur cendre,

Comme un signe de paix et d’immortalité.

Vers les champs du repos, autour de la cité,

La foule des vivants commence à se répandre,

Et plus d’un a choisi le sentier écarté

Que peut-être demain il lui faudra reprendre.

Ah ! vous n’êtes pas là, vous que j’ai tant pleures,

Le hasard fit, hélas ! à vos mânes sacrés,

Pour la nuit de la tombe, un chevet solitaire.

Mais la loi du temps cesse où la vie a cessé,

Et les larmes du cœur vont partout sous la terre

Consoler dans la mort le pauvre trépassé.

Souvenir De Mai

Un matin que, troublé de sa mélancolie,

Mon cœur péniblement portait le poids du jour,

Je suivais le chemin, méditant la folie

A qui nous avons fait ce beau nom de l’amour.

Et je me demandais si jusqu’à la dernière

Elle tourmenterait mes heures, ici-bas,

Comme ce vent du nord qui va, dans sa colère,

Inclinant tour à tour les arbres sur mes pas.

Et je n’osais plonger mes regards dans l’allée,

De peur de voir au fond m’apparaître soudain

L’image que toujours mes vers gardent voilée,

Et que depuis longtemps j’adore de si loin.

Et c’est vous que j’ai vue… et blanche et reposée,

Vous étiez là, lisant : un saule vous couvrait,

Et sur votre front pur secouant sa rosée,

La haie harmonieuse entre nous murmurait.

Et ce tableau si doux de paix et d’innocence,

Amie, a fait rentrer le calme dans mon cœur,

Et j’aurais bien voulu, dans ma reconnaissance,

Effeuiller à vos pieds tout ce jardin en fleur.

Ainsi, dans cette vie agitée et flottante,

Quand nous nous croyons seuls et désertés de tous,

Par-delà le mur sombre ou la haie odorante,

Un ange du Seigneur passe à côté de nous.

Le Livre Perdu

Si vous l’avez trouvé, rapportez-moi mon livre,

L’hôte consolateur de mon obscur foyer,

Un de ces doux amis qui nous aident à vivre,

Et nous font oublier.

Comme un sage modeste en son âme sereine

Cache de sa vertu le précieux trésor,

Il était sans parure et sur sa tranche à peine

Il avait un peu d’or.

Mais dans sa nudité quelle grâce infinie !

La sève de nos bois tarit en un moment,

Mais le baume sacré des livres du génie

Coule éternellement.

Que j’aimais celui-ci ! Sur mes pâles journées

Il jetait une égale et paisible lueur,

Et, talisman chéri de mes jeunes années,

Il dormait sur mon cœur.

Que de fois, dans l’ennui d’une heure sombre et dure,

Comme une fleur des champs qui commence à fleurir,

Le volume entr’ouvert de son tendre murmure

Est venu m’assoupir !

Dès que mon doigt touchait ses pages immortelles,

J’entendais s’élever mille douces rumeurs

Comme d’oiseaux charmants qui vont ouvrir leurs ailes

Et s’envoler ailleurs.

Il n’est plus ici-bas de ces livres magiques

Dont un mot prononcé tout bas par les devins

Évoquait dans la nuit des ombres fantastiques

Et des concerts divins.

Ces temps sont loin de nous, et le dernier des mages

A fermé pour jamais ces livres de l’enfer.

Notre froide raison sur les dernières pages

A mis le sceau de fer.

Seul, le poète encore a le don des miracles,

Et le monde nouveau que nous ouvrent ses mains

Par sa voix éclatante à d’augustes spectacles

Invite les humains.

Mais où donc est le mien, où retrouver ta trace,

Pauvre livre égaré dans la froide cité ?

Elle a bien des chanteurs, mais lequel a ta grâce

Et ta simplicité ?

Confident des désirs, des regrets du jeune âge,

Sous chacun de tes vers je laissais en passant

L’émotion première et la première image

D’un poème naissant.

De ces songes dorés une main étrangère

Va-t-elle dissiper l’harmonieux essaim,

Et le nom émouvant de celle qui m’est chère

S’effacer de ton sein ?

Nous t’avions là tous deux, elle et moi : sur sa tête,

Dans un jour expié d’ineffable bonheur,

J’avais fait ruisseler tous les vers du poète,

Chastes baisers du cœur.

De son noble regard sur le livre fidèle

En ces instants si courts les clartés avaient lui,

Et je sens, dans mon cœur, que quelque chose d’elle

M’abandonne aujourd’hui.

Rendez, rendez-le-moi : s’il vient reprendre encore

Sur le rayon désert sa place d’autrefois,

S’il m’est encore donné d’ouïr avec l’aurore

— Se réveiller sa voix,

Ce sera jour de fête en mon humble demeure ;

Jamais jalouse lèvre avec un son plus doux

N’aura dit à celui qui laissa passer l’heure :

Ingrat, d’où venez-vous ?

Ah ! déchiré, flétri, qu’importe ? S’il arrive.

L’ami que sur l’écueil les flots ont jeté nu,

Pour celui qui le pleure et l’attend sur la rive

Est toujours bienvenu.

Si vous me le rendez, qu’en vos coupes de joie

Sa muse verse encore les gouttes de son miel,

Et que dans le malheur sa pitié vous envoie

Son chant venu du ciel.

Mais si vous le gardez, que toutes ses pensées,

S’armant contre vous seul de mille dards vengeurs,

Vous fassent du récit de vos peines passées

De nouvelles douleurs !

Que le sceptique essor de sa chanson légère

Trouble d’amers soupçons chaque heure de vos jours,

Et vous force à douter s’il est sur cette terre

Des sincères amours !

Sur Un Livre Renvoyé

Vous m’avez renvoyé ce livre sans le lire,

Et sans être écouté son chant m’est revenu ;

Il est beau cependant, et j’aurais bien voulu

Le voir aimé de vous, et vous l’entendre dire.

Mais simple que je suis, et quel est mon délire !

Lorsqu’au souffle de mai dans les airs répandu,

La jeunesse du monde a soudain reparu,

Chacun, au fond de soi, n’a-t-il pas une lyre ?

La vôtre vous redit ce que chante au Seigneur

Dans son calice d’or l’âme de chaque fleur,

Et Dieu, dans les vallons, près des flots, sur les cimes

Épanchant sa rosée et ses dons éclatants,

Vous ouvre de sa main deux poèmes sublimes :

L’un est la solitude et l’autre le printemps.

Le Repos Est Plus Loin

Quand mon doigt, au hasard, tournait la blanche page

Du livre où votre cœur se recueille et s’endort,

Et qui mêle sans cesse à son doux chant de mort

Le souvenir plus doux de votre premier âge,

Je ne sais quelle grave et consolante image

De ce monde où notre âme attend un meilleur sort,

A d’austères pensers m’attirait sans effort,

Et détournait mes yeux de la terrestre plage.

Mais quand vous avez dit avec tant de douleur :

 » — Celle qui nous fut chère, et qui fut notre sœur,

Nous laissant tous en deuil, hier, s’en est allée ;  »

Le livre, tout-à-coup, s’est fermé sous ma main,

Car votre voix, Madame, incertaine et voilée,

Disait bien mieux que lui : — le repos est plus loin !

Un Soir

Laissez-moi retrouver, là-haut, sur la colline,

Dans les sentiers qu’hier nous avons parcourus,

L’enivrant souvenir de cette heure divine

Qui ne reviendra plus ;

Heure délicieuse, où, sur l’herbe foulée

Nous nous sommes assis, pour écouter tous deux

Les légers bruits du soir, montant de la vallée

Pour mourir dans les cieux.

Car chaque heure des jours de l’été qui commence

A son charme qui plane au-dessus des moissons,

Le matin ses parfums, midi son long silence,

Et le soir ses chansons ;

En ces lieux où naguère elle s’est reposée,

Je reviens maintenant puiser dans chaque fleur

Ses suaves pensers, bienfaisante rosée

Qui tombait de son cœur.

Et comme ce lin pur que la vierge Marie

De sa quenouille d’or laisse flotter aux vents,

Surprend le voyageur qui foule la prairie

Dans ses réseaux mouvants ;

Ainsi, lorsque cherchant des traces effacées,

Pas à pas, je parcours ce mont du souvenir,

En foule s’éveillant, d’ineffables pensées

Reviennent m’assaillir.

Elle disait : —  » Voyez comme au loin sur la pente,

Pendant que le soleil descend à l’horizon,

L’harmonieux reflet de sa splendeur mourante

Colore le gazon.  »

Moi, je ne voyais pas cette tristesse douce

Qu’épanchait à nos pieds le soleil endormi,

Je ne voyais plus qu’elle assise, ou sur la mousse

Se levant à demi ;

Et près d’elle, debout, à son visage tendre

Attachant mon regard et mon âme à la fois,

Je regardais s’ouvrir les lèvres, sans comprendre

Ce que disait la voix.

Mon âme recueillait la parole angélique,

Et je pensais : Du jour le concert va cesser,

Mais cette voix du ciel reprendra le cantique

Que l’autre va laisser.

Elle disait encore : —  » Écoutez l’alouette

Mêlant son frais murmure au murmure des blés,

Et vers l’oiseau chanteur elle penchait sa tête

Pour l’entendre de près.  »

Moi, je n’écoutais pas ce qu’aux moissons nouvelles

L’alouette disait, avant de s’endormir,

Je regardais cet ange, et tremblais que ses ailes

Ne vinssent à s’ouvrir.

Il semblait, à la voir touchant le sol à peine,

Que dans le frêle accord qu’elle écoutait ainsi

Son oreille entendit quelque autre voix lointaine

Qui lui parlait aussi.

Pois, en redescendant, au buisson qui s’incline,

L’humble rose des champs s’effeuillait sous sa main,

Et mes lèvres ensuite effleuraient l’églantine,

Quand Elle était plus loin.

Ah ! donnez-moi, mon Dieu ! sur cette pauvre terre

Une autre heure semblable avant le dernier jour,

Puis des siècles après de deuil et de misère,

Pour cette heure d’amour !

L’écran

Le soir, quand votre front s’incline sur la plage

Où s’écrit, jour à jour, plus d’un rêve charmant,

Devant votre foyer élevez prudemment

Cet écran dont mon cœur vous adresse l’hommage.

Quel que soit l’inventeur, je le bénis, et gage,

Sans connaître son nom, que ce fut un amant :

Il craignait que le feu (c’est assez d’un moment)

N’altérât dans sa fleur un jeune et beau visage.

Mais si la passion qu’il faut craindre toujours

Tout-à-coup éveillait de vos tristes amours

L’étincelle qui dort sous la cendre paisible,

Talisman de la muse aux dons chastes et doux,

L’étude, ô mon amie, est l’écran invisible

Qu’il vous faudrait placer entre la flamme et vous.

Un Soir D’automne

Une source à mes pieds roule son eau limpide,

Et mêle son murmure à celui de mes vers,

Tandis qu’autour de moi tombe la feuille humide

Du saule qui déjà sent le froid des hivers.

A l’autre bord du lac, une beauté timide

Dessine, en se jouant, ces coteaux encor verts

Qui disputent en vain à son crayon rapide

Et leurs mille détours et leurs lointains divers.

Et parfois je crois voir une blanche nacelle

S’en venir d’elle à moi pour retourner vers elle,

Et la muse, au milieu, nous sourire en passant,

Et verser tour à tour de sa coupe bénie,

Aux changeantes lueurs du jour qui va baissant,

La lumière sur l’un, sur l’autre l’harmonie.