Les Autographes (2)

Ce jour est un beau jour, et je bénis cette heure,

Car des hôtes divins qui m’étaient inconnus

Sous mon toit solitaire aujourd’hui sont venus,

Et c’est vous dont le doigt leur montra ma demeure.

Béranger dont le chant rend au soldat qui pleure

L’image du héros qu’il ne reverra plus,

Et qui tout bas naguère annonçait aux vaincus

L’aube d’un ciel plus pur et d’une ère meilleure ;

Barbier qui, nuit et jour, forge son vers d’airain,

Et l’enchanteur Nodier, et son Trilby malin

Dont le pêcheur Dougal redoutait l’artifice ;

Sénancour, d’Oberman confident fraternel ;

Et vous, de Chatterton innocente complice,

Eloa de la terre, ô douce Ketty-Bel !

Les Petits Enfants

Le jour se lève triste, et chaque heure, en silence,

Tombe dans le passé pour ne plus revenir ;

L’hiver a sur les bois jeté son deuil immense,

Et jusques au printemps la terre va languir.

Notre âme aussi languit, et l’humaine croyance

A de mornes hivers qui semblent l’endormir,

Où le doute l’enivre, où la pale espérance

N’est plus qu’une lueur qui commence à mourir.

Mais comme sous la neige on voit encore paraître

Un reste de gazon qui perce et veut renaître,

Quand le doute m’accable et me cache les cieux,

Je regarde sortir de l’école chrétienne,

Le sourire à la bouche et marchant deux à deux,

Les tout petits enfants qui vont à Saint-Étienne.

L’hiver

Ce qu’il faut au bonheur, lorsque souffle la bise,

C’est une porte close, un livre, et dans un coin

Une lampe qui brûle, et qui tout bas me dise

Que, si l’ennui venait, la muse n’est pas loin.

Il faut que d’heure en heure, et d’église en église,

La voix de l’avenir me parle dans l’airain,

Relève par degrés mon âme qui se brise,

Et, d’espoir en espoir, la mène au lendemain.

Surtout que nul amour ne tourmente ma veille,

Ou si dans le passé quelque ombre se réveille,

Qu’elle s’efface vite, et se perde à mes yeux,

Dans ce monde de l’âme, où d’une vie étrange

L’art anime son rêve, être mystérieux

Qui n’est déjà plus l’homme, et n’est pas encore l’ange.

L’idéal Du Poète

Pour créer sa Vénus, le statuaire antique

Aux vierges de son temps prenait ses traits divers,

A l’une le sourire ou la grâce pudique,

A l’autre le regard plein de tendres éclairs.

Ainsi va le poète, au sein de l’univers,

Cherchant de belle en belle, et sous un nom mystique

Dans sa forme inspirée, ardente, symbolique,

Animant l’Idéal qui doit vivre en ses vers ;

Et comme aussi parfois Myron ou Praxitèle

Oubliait (on est homme) aux genoux du modèle

L’idole qu’attendait l’auguste piédestal,

Le poète souvent pour une douce image,

Au milieu de la foule entrevue au passage,

Laisse au fond de son cœur pâlir son Idéal.

Notre-dame De Paris

Ce poème vivant, seconde Notre-Dame,

Qui doit se voir encore debout à l’horizon,

Quand l’autre qui l’inspire et dont il prend le nom,

Aura dans la poussière exhalé sa grande âme ;

Ce colosse qu’un soir de son rêve de flamme

L’artiste a vu sortir, fait d’or et de limon,

Ce chant aux mille échos, où l’ange et le démon

Mêlent le cri du tigre au soupir de la femme ;

Ce livre de l’enfer et du ciel, le voici :

Lisez, mais si vers vous un pauvre enfant transi

Tend la main pour sa sœur qui danse sur la place,

Donnez, ne comptez pas, c’est Dieu qui comptera ;

Donnez, que votre cœur, en voyant l’humble tasse,

Se rappelle toujours la brune Esméralda.

Regret

Quand la flamme au foyer pâlissait vers le soir,

C’était jadis pour moi votre heure de clémence ;

Nous nous taisions tous deux, mais un rêve d’espoir

Arrivait à mon âme à travers ce silence ;

Sur mon front, où l’amour n’était plus une offense,

Passait ce grand œil bleu dont je sais le pouvoir,

Je ne le voyais pas, mais ma longue souffrance

En devenait plus douce, et je croyais le voir.

Mais aujourd’hui qu’il faut n’aimer plus ce que j’aime,

Quand la flamme au foyer tombe et meurt d’elle-même,

Dans mon cœur désolé quelque chose se plaint ;

Ma main ne cherche plus une autre main dans l’ombre,

Et je sens, dans ce cœur où tout devient plus sombre,

Une autre flamme encore qui pâlit et s’éteint.

Rencontre

Dans ce monde parfois on trouve en son chemin

Un être au front charmant dont la voix séduisante

Fait naitre au cœur (hélas ! voilà le cœur humain !)

Ce trouble précurseur qui se mêle à l’attente.

On le laisse partir sans lui tendre la main,

Mais, le songe envolé, la vie impatiente

S’agite dans le vague, et jusqu’au lendemain,

L’heure pèse sur l’âme et se traîne plus lente.

Romans nés à demi, silencieux amours

Dont les regrets sont doux, si leurs destins sont courts,

Livres sans dénouement qu’entrouvre la pensée !

Ne les achevons pas, la suite a ses hasards ;

Souvent l’œuvre est plus belle à peine commencée

Que sur le piédestal qui la montre aux regards.

Résignation

Maintenant que ma vie est une vaine cendre

Que le souffle du vent dissipe jour à jour ;

Maintenant que mon cœur se laisse encore surprendre

Aux tièdes voluptés de quelque fol amour ;

Maintenant que du ciel j’ai voulu redescendre

Dans la foule où tout va se perdre sans retour,

Et que les souvenirs qui devaient me défendre,

Au fond de ma pensée ont péri tour à tour.

Vous que j’ai tant aimée, ah ! laissez-moi vous dire

Que dans votre regard, que dans votre sourire

J’avais vu naître un monde à l’horizon vermeil ;

Mais vous l’avez voulu, j’ai baissé la paupière,

Et des enfants d’Adam épousant la misère,

Je marche dans leur ombre et je dors leur sommeil.

Retour

Ô muse, avais-je dit, que me font tes merveilles ?

Elles n’enchantent plus la scène où nous passons.

Pour consoler du jour le ciel a fait les veilles,

Laisse-moi le plaisir et garde tes chansons !

Et je livrais mon cœur, et j’ouvrais mes oreilles

Aux lyres de la terre, à leurs profanes sons,

Ce monde était mon Dieu, dans ses coupes vermeilles,

Ô muse, je buvais l’oubli de tes leçons.

Ah ! c’était vainement; et ces folles ivresses

Ne valaient pas, ô muse, un jour de mes tristesses,

Lorsqu’assis à tes pieds j’endormais ma douleur.

J’étais bien malheureux, mais une voix charmante

M’appelant : —  » Va, dit-elle, sois meilleur, et chante.

Et la source des vers s’est rouverte en mon cœur.

Le Chemin De Fer

Quand l’homme avec le fer sur le champ des aïeux

De ses nouveaux chemins aura tissu la trame,

Et pour mettre à ses pieds les deux ailes de l’âme,

Aura doué ses chars de magiques essieux,

Au bas de ces coteaux où vous rêvez, Madame,

Peut-être passera le sillon lumineux,

Et ce Paris aimé fera luire à vos yeux,

Dans la blanche fumée, un éclair de sa flamme.

Alors si le matin m’offre une douce fleur,

Ou qu’un sonnet, le soir, s’envole de mon cœur,

Au souffle de la brise et de la fantaisie,

J’irai vous les porter, pour qu’avant de mourir,

Ces deux fleurs du printemps ou de la poésie

Entre vos belles mains achèvent de s’ouvrir.

Sigalon

 » — Viens, laisse-là ces morts, lui disait Michel-Ange,  »

Et son doigt dédaigneux montrait le Jugement ;

 » Sur ces murs où tout passe, en ce monde où tout change,

L’œuvre s’use, et le nom ne survit qu’un moment.

Viens, tu verras là-haut la beauté sans mélange,

Celle que ton génie évoque vainement ;

Toute image terrestre a sa tache de fange :

Dieu n’a fait d’astres purs que pour son firmament.  »

Et lui, pour obéir à cette voix divine,

Moins triste, le matin, a quitté la Sixtine,

Et le soir il était sur le chemin des cieux,

Oubliant qu’il laissait, après lui, sur la terre

Des cœurs qu’en s’exhalant sa parole dernière

Ne trouverait pas prêts pour de si longs adieux.

Le Jeu

Oh ! ne jouez jamais, laissez l’homme courir

De l’or et du hasard cette chance vulgaire ;

Les anges dans le ciel, les femmes sur la terre

N’ont reçu du Seigneur des mains que pour bénir.

Le jeu sauve d’aimer, ou, s’il nous faut subir

Sans espérance hélas ! quelque amour solitaire,

Il endort par degrés notre sombre chimère,

Et, s’il ne rajeunit, console de vieillir.

Mais vous, cœur noble et pur, jeunesse sans orages,

Mêler à vos pensers de profanes images,

Semer le grain de Dieu dans ces sillons ingrats !…

Oh, non ! en écoutant cette langue nouvelle

Autour de vous peut-être on se dirait tout bas :

— La voix est d’elle encore, mais l’âme était plus belle.

Souvenir

Que voulez-vous de moi, sylphe de ma colline ?

A mes tristes combats venez-vous m’arracher ?

Ah ! ce n’est plus l’enfant que votre main divine

Berçait déjà rêveur, au pied de son rocher.

Depuis que loin de vous mon pied, hélas ! chemine,

Si longtemps et si loin je l’ai laissé marcher,

Qu’aujourd’hui vainement mon oreille s’incline,

Pour écouter encore l’appel de mon clocher.

Pourtant à mon oreille il était doux et tendre,

Quand sous les châtaigniers il venait me surprendre,

Et qu’il mêlait sa plainte aux chansons de mes sœurs.

Moi, je chantais aussi, mais ce chant de ma joie,

En traversant l’orage où mon cœur fut en proie,

Y prit, je le sens trop, l’amertume des pleurs.

Le Jour Des Morts

Voici le jour des morts, l’âme croit les entendre ;

Mais au lieu d’un jour sombre et d’un ciel attriste,

Une heure de printemps se lève sur leur cendre,

Comme un signe de paix et d’immortalité.

Vers les champs du repos, autour de la cité,

La foule des vivants commence à se répandre,

Et plus d’un a choisi le sentier écarté

Que peut-être demain il lui faudra reprendre.

Ah ! vous n’êtes pas là, vous que j’ai tant pleures,

Le hasard fit, hélas ! à vos mânes sacrés,

Pour la nuit de la tombe, un chevet solitaire.

Mais la loi du temps cesse où la vie a cessé,

Et les larmes du cœur vont partout sous la terre

Consoler dans la mort le pauvre trépassé.

Souvenir De Mai

Un matin que, troublé de sa mélancolie,

Mon cœur péniblement portait le poids du jour,

Je suivais le chemin, méditant la folie

A qui nous avons fait ce beau nom de l’amour.

Et je me demandais si jusqu’à la dernière

Elle tourmenterait mes heures, ici-bas,

Comme ce vent du nord qui va, dans sa colère,

Inclinant tour à tour les arbres sur mes pas.

Et je n’osais plonger mes regards dans l’allée,

De peur de voir au fond m’apparaître soudain

L’image que toujours mes vers gardent voilée,

Et que depuis longtemps j’adore de si loin.

Et c’est vous que j’ai vue… et blanche et reposée,

Vous étiez là, lisant : un saule vous couvrait,

Et sur votre front pur secouant sa rosée,

La haie harmonieuse entre nous murmurait.

Et ce tableau si doux de paix et d’innocence,

Amie, a fait rentrer le calme dans mon cœur,

Et j’aurais bien voulu, dans ma reconnaissance,

Effeuiller à vos pieds tout ce jardin en fleur.

Ainsi, dans cette vie agitée et flottante,

Quand nous nous croyons seuls et désertés de tous,

Par-delà le mur sombre ou la haie odorante,

Un ange du Seigneur passe à côté de nous.