Si Nostre Vie Est Moins Qu’une Journée

Si nostre vie est moins qu’une journée

En l’eternel, si l’an qui faict le tour

Chasse nos jours sans espoir de retour,

Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon ame emprisonnée ?

Pourquoy te plaist l’obscur de nostre jour,

Si pour voler en un plus cler sejour,

Tu as au dos l’aele bien empanée ?
La, est le bien que tout esprit desire,

La, le repos où tout le monde aspire,

La, est l’amour, la, le plaisir encore.
La, ô mon ame au plus hault ciel guidée !

Tu y pouras recongnoistre l’Idée

De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Quand La Fureur, Qui Bat Les Grands Coupeaux

Quand la fureur, qui bat les grands coupeaux,

Hors de mon cœur l’Olive arrachera,

Avec le chien le loup se couchera,

Fidèle garde aux timides troupeaux.
Le ciel, qui voit avec tant de flambeaux,

Le violent de son cours cessera,

Le feu sans chaud, et sans clarté sera,

Obscur le rond des deux astres plus beaux.
Tous animaux changeront de séjour

L’un avec l’autre, et au plus clair du jour

Ressemblera la nuit humide, et sombre,
Des prés seront semblables les couleurs,

La mer sans eau, et les forêts sans ombre,

Et sans odeur les roses, et les fleurs.

Quand Le Soleil Lave Sa Tête Blonde

Quand le Soleil lave sa tête blonde

En l’Océan, l’humide et noire nuit

Un coi sommeil, un doux repos sans bruit

Epand en l’air, sur la terre et sous l’onde.
Mais ce repos, qui soulage le monde

De ses travaux, est ce qui plus me nuit,

Et d’astres lors si grand nombre ne luit,

Que j’ai d’ennuis et d’angoisse profonde.
Puis quand le ciel de rougeur se colore,

Ce que je puis de plaisir concevoir

Semble renaître avec la belle aurore.
Mais qui me fait tant de biens recevoir ?

Le doux espoir que j’ai de bientôt voir

L’autre Soleil, qui la terre décore.

Qui A Nombré, Quand L’astre, Qui Plus Luit

Qui a nombré, quand l’astre, qui plus luit,

Jà le milieu du bas cercle environne,

Tous ces beaux feux, qui font une couronne

Aux noirs cheveux de la plus claire nuit,
Et qui a su combien de fleurs produit

Le vert printemps, combien de fruits l’automne,

Et les trésors, que l’Inde riche donne

Au marinier, qu’avarice conduit,
Qui a compté les étincelles vives

D’Etne, ou Vésuve, et les flots, qui en mer

Heurtent le front des écumeuses rives,
Celui encor d’une, qui tout excelle,

Peut les vertus, et beautés estimer,

Et les tourments, que j’ai pour l’amour d’elle.

La Nuit M’est Courte, Et Le Jour Trop Me Dure

La nuit m’est courte, et le jour trop me dure,

Je fuis l’amour, et le suis à la trace,

Cruel me suis, et requiers votre grâce,

Je prends plaisir au tourment, que j’endure.
Je vois mon bien, et mon mal je procure,

Désir m’enflamme, et crainte me rend glace,

Je veux courir, et jamais ne déplace,

L’obscur m’est clair, et la lumière obscure.
Vôtre je suis et ne puis être mien,

Mon corps est libre, et d’un étroit lien

Je sens mon cœur en prison retenu.
Obtenir veux, et ne puis requérir,

Ainsi me blesse, et ne me veut guérir

Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.

Le Grand Flambeau Gouverneur De L’année

Le grand flambeau gouverneur de l’année,

Par la vertu de l’enflammée corne

Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne

De mainte fleur du sang des princes née.
Puis de son char la rouë estant tournée

Vers le cartier prochain du Capricorne,

Froid est le vent, la saison nue et morne,

Et toute fleur devient seiche et fanée.
Ainsi, alors que sur moy tu etens,

Ô mon Soleil ! tes clercs rayons epars,

Sentir me fais un gracieux printens.
Mais tout soudain que de moy tu depars,

Je sens en moy venir de toutes pars

Plus d’un hyver, tout en un mesme tens.

Les Boys Fueilluz, Et Les Herbeuses Ryves

Les Boys fueilluz, et les herbeuses Ryves

N’admirent tant parmy sa Troupe saincte

Dyane, alors que le chaut l’a contrainte

De pardonner aux bestes fugitives.
Que tes beautez, dont les autres tu prives

De leurs Honneurs, non sans Envie mainte,

Veu que tu rends toute Lumiere etainte

Par la clarté de deux Etoiles vyves.
Les Demydieux, et les nymphes des Boys

Par l’epesseur des forestz chevelues

Te regardant, s’estonnent maintesfoys,
Et pour à Loyre eternité donner,

Contre leurs bords ses Filles impolues

Font ton hault bruit sans cesse resonner.

L’olive

I
je ne quiers pas la fameuse couronne,

Saint ornement du Dieu au chef doré,

Ou que, du Dieu aux Indes adoré,

Le gai chapeau la tête m’environne.

Encores moins veux je que l’on me donne

Le mol rameau en Cypre décoré

Celui qui est d’Athènes honoré,

Seul je le veux, et le Ciel me l’ordonne.

O tige heureux, que la sage Déesse

En sa tutelle et garde a voulu prendre,

Pour faire honneur à son sacré autel

Orne mon chef, donne moi hardiesse

De te chanter, qui espère te rendre

Égal un jour au Laurier immortel.
II
Loire fameux, qui, ta petite source,

Enfles de maints gros fleuves et ruisseaux,

Et qui de loin coules tes claires eaux

En l’Océan d’une assez vive course

Ton chef royal hardiment bien haut pousse

Et apparais entre tous les plus beaux,

Comme un taureau sur les menus troupeaux,

Quoi que le Pô envieux s’en courrouce.

Commande doncq’ aux gentilles Naïades

Sortir dehors leurs beaux palais humides

Avecques toi, leur fleuve paternel,

Pour saluer de joyeuses aubades

Celle qui t’a, et tes filles liquides,

Deifié de ce bruit éternel.
III
Divin Ronsard, qui de l’arc à sept cordes

Tiras premier au but de la mémoire

Les traits ailés de la Française gloire,

Que sur ton luth hautement tu accordes.

Fameux harpeur et prince de nos odes,

Laisse ton Loir hautain de ta victoire,

Et viens sonner au rivage de Loire

De tes chansons les plus nouvelles modes.

Enfonce l’arc du vieil Thébain archer,

Ou nul que toi ne sut onq’ encocher

Des doctes Sueurs les sagettes divines.

Porte pour moi, parmi le ciel des Gaules,

Le saint honneur des nymphes Angevines,

Trop pesant faix pour mes faibles épaules.
IV
Si notre vie est moins qu’une journée

En l’éternel, si l’an qui fait le tour

Chasse nos jours sans espoir de retour,

Si périssable est toute chose née,

Que songes tu, mon âme emprisonnée ?

Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,

Si pour voler en un plus clair séjour,

Tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,

Là, le repos où tout le monde aspire,

Là, est l’amour, là, le plaisir encore.

Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,

Tu y pourras reconnaître l’Idée

De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

Loyre Fameux, Qui Ta Petite Source

Loyre fameux, qui ta petite Source

Enfles de maintz gros fleuves, et Ruysseaux,

Et qui de loing coules tes cleres Eaux

En l’Ocean d’une assez lente Course.
Ton chef Royal hardiment bien hault pousse

Et aparoy entre tous les plus beaux,

Comme un Thaureau sur les menuz Troupeaux,

Quoy que le Pau envieux s’en courrousse.
Commande doncq’ aux gentilles Naiades

Sortir dehors leurs beaux Palaiz humides

Avecques toy, leur Fleuve Paternel,
Pour saluer de joyeuses Aubades

Celle qui t’a, et tes Filles liquides

Deifié de ce bruyt eternel.

Me Soit Amour Ou Rude, Ou Favorable

Me soit amour ou rude, ou favorable,

Ou haut, ou bas me pousse la fortune,

Tout ce, qu’au cœur je sens pour l’amour d’une,

Jusqu’à la mort, et plus, sera durable.
Je suis le roc de foi non variable,

Que vent, que mer, que le ciel importune,

Et toutefois adverse, ou opportune

Soit la saison, il demeure imployable.
Plutôt voudra le diamant apprendre

À s’amollir de son bon gré, ou prendre

Sous un burin de plomb, diverse forme,
Que par nouveau ou bonheur, ou malheur

Mon cœur, où est de votre grand’ valeur

Le vrai portrait, en autre se transforme.

Ni Par Les Bois Les Dryades Courantes

Ni par les bois les Dryades courantes,

Ni par les champs les fiers scadrons armés,

Ni par les flots les grands vaisseaux ramés,

Ni sur les fleurs les abeilles errantes,
Ni des forêts les tresses verdoyantes,

Ni des oiseaux les corps bien emplumés,

Ni de la nuit les flambeaux allumés,

Ni des rochers les traces ondoyantes,
Ni les piliers des saints temples dorés,

Ni les palais de marbre élaborés,

Ni l’or encor, ni la perle tant claire,
Ni tout le beau, que possèdent les cieux,

Ni le plaisir pourrait plaire à mes yeux,

Ne voyant point le Soleil, qui m’éclaire.

Fasse Le Ciel (quand Il Voudra) Revivre

Fasse le ciel (quand il voudra) revivre

Lysippe, Apelle, Homère, qui le prix

Ont emporté sur tous humains esprits

En la statue, au tableau, et au livre.
Pour engraver, tirer, décrire, en cuivre,

Peinture, et vers, ce qu’en vous est compris,

Si ne pourraient leur ouvrage entrepris

Ciseau, pinceau, ou la plume bien suivre.
Voila pourquoi ne faut, que je souhaite

De l’engraveur, du peintre, ou du poète

Marteau, couleur, ni encre, ô ma Déesse !
L’art peut errer, la main faut, l’œil s’écarte.

De vos beautés mon cœur soit donc sans cesse

Le marbre seul, et la table, et la carte.

Ces Cheveux D’or Sont Les Liens Madame

Ces cheveux d’or sont les liens Madame,

Dont fut premier ma liberté surprise,

Amour la flamme autour du cœur éprise,

Ces yeux le trait, qui me transperce l’âme.
Forts sont les nœuds, âpre, et vive la flamme,

Le coup, de main à tirer bien apprise,

Et toutefois j’aime, j’adore, et prise

Ce qui m’étreint, qui me brûle, et entame.
Pour briser donc, pour éteindre, et guérir

Ce dur lien, cette ardeur, cette plaie,

Je ne quiers fer, liqueur, ni médecine,
L’heur, et plaisir, que ce m’est de périr

De telle main, ne permet que j’essaie

Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

Ces Cheveux D’or, Ce Front De Marbre

Ces cheveux d’or, ce front de marbre, et celle

Bouche d’œillets, et de lis toute pleine,

Ces doux soupirs, cette odorante haleine,

Et de ces yeux l’une, et l’autre étincelle,
Ce chant divin, qui les âmes rappelle,

Ce chaste ris, enchanteur de ma peine,

Ce corps, ce tout, bref cette plus qu’humaine

Douce beauté si cruellement belle,
Ce port humain, cette grâce gentille,

Ce vif esprit, et ce doux grave style,

Ce haut penser, cet honnête silence,
Ce sont les haims, les appâts, et l’amorce,

Les traits les rets, qui ma débile force

Ont captivé d’une humble violence.

Comme Jadis L’ame De L’univers

Comme jadis l’ame de l’univers

Enamourée en sa beaulté profonde,

Pour façonner cette grand’ forme ronde,

Et l’enrichir de ses thesors divers,
Courbant sur nous son temple aux yeulx ouvers,

Separa l’air, le feu, la terre, et l’onde,

Et pour tirer les semences du monde

Sonda le creux des abismes couvers :
Non autrement, ô l’ame de ma vie !

Tu feus à toy par toymesme ravie

Te voyant peinte en mon affection,
Lors ton regard d’un accord plus humain

Lia mes sens, ou Amour de sa main

Forma le rond de ta perfection.