L’étang Mort

Comme un lointain étang baigné de clair de lune,

Le passé m’apparaît dans l’ombre de l’oubli.

Mon âme, entre les joncs, cadavre enseveli,

S’y corrompt lentement dans l’eau jaunâtre et brune.
Les croyances d’antan s’effeuillent une à une,

Tandis qu’à l’horizon suavement pâli,

Un vague appel de cor, un murmure affaibli

Fait vibrer le silence endormi sur la dune.
O blême vision, étang crépusculaire,

Songe en paix. Pleure en vain, olifant légendaire,

O nostalgique écho des étés révolus !
Un trou saignant au front, les Espérances fées

De longs glaïeuls flétris et de lys morts coiffées,

Au son charmeur du cor ne s’éveilleront plus.

Mélusine

Les bras nus cerclés d’or et froissant le brocartDe sa robe argentée aux taillis d’aubépines,Mélusine apparaît entre les herbes fines,Les cheveux révoltés, saignante et l’oeil hagard.La splendeur de sa gorge éblouit le regardEt l’émail de ses dents a des clartés divines ;Mais Mélusine est folle et fait dans les ravinesPaître au pied des sapins la biche et le brocart.Depuis cent ans qu’elle erre au pied des arbres fées,Elle est fée elle-mème ; un charme étrange et douxLa fait suivre à minuit des renards et des loups.Ses yeux au ciel nocturne enchantent les hiboux,Et près d’elle, érigeant ses fleurs en clairs trophées,Jaillit un glaïeul rose à feuillage de houx.

Morgane

Un pâle clair de lune allonge sur la grève

L’ombre de hauts clochers et de grands toits, où rêve

Tout un choeur de géants et d’archanges ailés.
Pourtant la ville est loin, à plus de deux cents lieues ;

La dune est solitaire et les toits dentelés,

Les clochers, les pignons et les murs crénelés,

Sur le sable et les flots montent en ombres bleues.
Au fond des profondeurs du ciel gris remuées

Toute une ville étrange apparaît : des palais,

Des campaniles d’or, hantés de clairs reflets,

Et des grands escaliers croulant dans les nuées.
Leur ombre grandissante envahit les galets

Et Morgane, accoudée au milieu des nuages,

Berce au-dessus des mers la ville des mirages.

Narcissus

Ni les douces langueurs des flûtes et des lyres,

Ni les parfums mourants des vagues encensoirs

En cadence envolés dans le calme des soirs,

Ni les bras frais et nus ni les savants sourires
Ne peuvent rallumer le feu des vains espoirs

En mon coeur et, lassé d’amours et de délires

Factices, blond éphèbe effroi des hétaïres

Jalouses, j’ai posé mon front dans tes lys noirs.
Et les lys vénéneux, fleurs d’ombre et de ténèbres,

Sur ma tempe entr’ouvrant leurs calices funèbres,

M’ont appris mon infâme et chaste déshonneur ;
Et, descendu vivant dans l’horreur de mon être,

J’ai savouré l’étrange et suave bonheur

De pouvoir me haïr, ayant pu me connaître.

Nénuphars

Pour Théophile Gautier
Sous leurs feuilles glauques et lisses,

Les blancs nénuphars allemands

Bercent au fond de leurs calices

Des contes païens et charmants.
Le groupe enlacé des naïades,

Sous le fleuve entraînant Hylas,

Y chante à travers les ballades,

Divin écho de l’Eurotas.
L’urne crétoise au flanc sonore,

Que l’eau claire emplit d’un sanglot,

Sous son poids fait sombrer encore

Les lotus nageant sur le flot.
Mais, hélas ! par le temps flétries,

Leurs chairs ont pris des tons palis.

Mille ans d’amour les ont meurtries.

Les nymphes mortes sont Willis.
Les yeux éteints, la bouche ouverte,

Leurs bras nus sous leur cou ployés,

Leur groupe apparaît sous l’eau verte

Comme une ronde de noyés.
C’est un chœur de mauvais génies,

D’ombre et de suicidés blafards

Qui dans un spasme d’agonies

Valse au-dessus des nénuphars ;
Et tout un monde fantastique,

Gnomes et feux follets troublants,

Grouille et chante, où la fable antique

Eut mis des dieux de marbres blancs.

Récurrence

Enchanteurs et sorciers, Mantegna, Léonard !

Des sourires de femme apparus dans les Louvre

Plus d’un porte une plaie au flanc, qui pleure et s’ouvre

Et lui fait un front blême et le geste hagard.
Ce bleu sombre et profond du ciel dans le regard,

Ces lèvres de Vinci férocement royales,

Ces cheveux roux nimbés de perles et d’opales

Ont fait de ma jeunesse une souffrance d’art.
Désormais obsédé des grâces captivantes

Des Mortes, insensible aux charmes des vivantes,

Mon coeur au seul Passé veut trouver des attraits ;
Et, comme un envoûté des gothiques magies,

En proie aux vains regrets des vaines nostalgies,

Je suis un triste et fol amant d’anciens portraits.

Relent D’amour

Beauté tragique et vénéneuse,

Genèvre, Ô pale empoisonneuse

Dont les refus lents et savants
M’ont appris l’amère ironie

Des vains désirs à l’agonie

De l’amour même survivants,
Je hais et maudis ta mémoire,

Coupe d’or où ne veut plus boire

Mon coeur las, altéré d’oubli.
Déjà lointaine comme un songe,

Tu n’étais plus qu’un vain mensonge

Dans mon sépulcre enseveli
Quand voilà qu’une bagatelle,

Le fréle éventail de dentelle

Dans mes main tombé par hasard,
M’emplit de ton odeur aimée,

Relent de ta chair embaumée,

Parfum de benjoin et de fard
Et soudain tiré de l’abîme,

Pareil à l’antique victime

Engraissée aux caveaux sacrés,
Comme une bête qu’on égorge,

Je reviens en tendant la gorge,

Pleurer sur tes pieds adorés.

Visionnaire

C’était au fond d’un rêve obsédant de regrets.

J’errais seul au milieu d’un pays insalubre.

Disque énorme, une lune éclatante et lugubre

Émergeait à demi des herbes d’un marais.
Et j’arrivais ainsi dons un bois de cyprès,

Où des coups de maillet attristaient le silence

Et l’air était avare et plein de violence,

Comme autour d’un billot dont on fait les apprêts.
Un bruit humide et mat de chair et d’os qu’on froisse,

Des propos qu’on étouffe, et puis dans l’air muet

Un râle exténué, qui défaille et se tait,

Y faisaient l’heure atroce et suante d’angoisse !
Une affre d’agonie autour de moi tombait.

J’avançai hardiment entre les herbes sèches,

Et je vis une fosse et, les pieds sur leurs bêches,

Deux aides de bourreau, qui dressaient un gibet.
Les deux bras de la croix étaient encore à terre ;

Des ronces la cachaient : devant elle à genoux

Trois hommes, trois bandits à visage de loups

Achevaient d’y clouer un être de mystère,
Un être enseveli sous de longs cheveux roux

Tout grumelés de pourpre, et dont les cuisses nues,

Entre cet or humide et vivant apparues,

Brillaient d’un pâle éclat d’étoile triste et doux.
Au-dessus des cyprès la lune énorme et rouge

Éclaira tout à coup la face des bourreaux

Et le Crucifié, dont les blancs pectoraux

Devinrent les seins droits et pourprés d’une gouge !
Et, les paumes des mains saignantes, et deux trous

Dans la chair des pieds nus se crispant d’épouvante,

Je vis qu’ils torturaient une Vierge vivante,

Contre la croix pâmée avec des grands yeux fous.
Les hommes, l’oeil sournois allumé de luxures

Devant ce corps de femme à la blême splendeur,

Dont l’atroce agonie aiguisait l’impudeur,

Prolongeaient savamment la lenteur des tortures.
Et dans ces trois bourreaux, sûrs de l’impunité,

Raffinant la souffrance et creusant le supplice,

Je reconnus la Peur, la Force et la Justice,

Torturant à jamais la blême Humanité.

Viviane

Pour Léon Cladel
Linus aux bois de Crète errant parmi les branches

Voyait fuir et tourner de vagues formes blanches

Qui riaient ; et des pieds nus, dansant sur le thym
Et la menthe sauvage, égaraient Théocrite

En Sicile. En Bretagne, au temps d’un roi lointain,

Viviane, en riant de son rire argentin,

Pour captiver un mage évoquait un vieux rite ;
Un charme Assyriaque aux savants nombres d’or,

Et svelte, demi-nue et d’iris bleus coiffée,

Les bras cerclés d’argent, dansait, lascive fée,

Sur le rythme endormant des prêtresses d’Endor.
En vain pour l’éveiller Arthur sonna du cor,

Le vieux barde oublié dort dans Broceliande

Et les harpeurs gallois ont gardé la légende.

Yseulte

Parmi les trèfles d’or et les roses d’émail,Peinte avec des yeux verts et des cheveux de cuivreSur un ciel d’ocre pale, Yseulte clôt le livre,Dont six noms de princesse ornent l’épais fermail.Sa bouche, où le sang frais luit et perle en corail,Dit et son fauve amour et son ardeur de vivre.L’oeil sombre, où flotte un rêve impossible à poursuivre,A le regard voyant des saintes de vitrail.Aux mornes dévouements, comme aux rimes hardie,Elle est l’instinct aveugle, elle est la perfidie.Sa haine est un breuvage au sang des dieux pareil.On sent qu’un rouge amour la brûle et l’incendie,Et, fleur de feu comme elle, auprès de son orteil,Flambe et s’épanouit un jaune et clair soleil.

La Nuit

Portant dans ses bras nus ses deux enfants jumeaux,

Le Sommeil et la Mort, la Nuit pensive et douce

D’un vol auguste et calme, égal et sans secousse,

Glisse au-dessus des monts, des mers et des hameaux.
Sous ses longs voiles noirs étincelants d’émaux

Elle allaite ses fils, et de sa toison rousse,

Astre au cieux, d’un torrent d’étoiles éclabousse

L’ombre, où son lait tombé verse l’oubli des maux.
Et des bleues oasis, où sont les caravanes,

Aux balustres des tours, où perchent les cabanes

Des guetteurs, muezzins des froids climats du Nord,
Le vieux monde, hanté d’un peuple d’ombres vagues,

Comme un guerrier d’Homère au bercement des vagues

Sous les pas de la Nuit se détend et s’endort.

Le Jeune Homme Et La Mort

Le long des marbres noirs et des sombres portiques,

Bordant du pâle Hadès les quais silencieux,

L’éphèbe éblouissant et l’espoir dans les yeux

Descend d’un pas léger les trois degrés mystiques.
Fort de la calme foi des calmes temps antiques,

Il sait que chez les morts, séjours mystérieux,

Le héros chaste et nu trouve sous d’autres cieux

Les palmes de la stade et les disques rustiques.
Aussi la mort pour lui fut douce et passagère ;

Et tandis qu’il descend, comme une ombre légère

La déesse fatale au front pur et voilé
Voltigé en l’effleurant du souffle de sa robe.

Et, blanche, lui sourit sous son voile enroulé,

Dont un pli virginal et tremblant la dérobe.

Clair De Lune

A l’heure, où les bois d’aubépines,

De combe en combe au loin neigeant,

Apparaîtront dans les ravines

Comme un léger brouillard d’argent,
Nous irons dans la forêt brune,

Dans l’ombre, écouter les récits,

Que fait aux bois le clair de lune,

Ce bleuâtre amant des taillis :
Contes païens, récits épiques,

Dont les combats, tragique enfer,

Surgissent parfois noirs de piques

Au ciel brouillé des nuits d’hiver ;
Quand dans les brumes écroulées

La bise à l’horizon frileux

Entasse de pâles mêlées

D’escadrons d’astres fabuleux
Mais ta marche hésite et tressaille

En m’écoutant, va, ne crains rien.

Le ciel d’Avril est sans bataille,

Le bois moderne est bon chrétien.
Un chasseur nimbé d’or l’habite ;

Les chênes en Mai sont bénis.

Un souffle innocent y palpite,

Le souffle adorable des nids.
La chasse errante sous la lune

De Diane et du roi païen

S’est perdue au loin sur la dune

Aux sons du cor de saint Julien.
Heureux si dans cette déroute,

Qui fait hélas ! le bois désert,

Il nous reste au bord de la route

Le grand cerf blanc de saint Hubert ;
Pourtant je me suis laissé dire

Que les nains rieurs des talus

Étaient fils du vieux dieu Satyre

Et des faunes aux reins velus.
On veut aussi que la ruine,

Pour garder un ancien trésor,

Ait dans la mousse et la bruine

Des gnomes verts couronnés d’or
Rêve ou non ! libre à toi d’y croire.

Le bois nocturne a ses rayons

Mêlés de légende et d’histoire

Et des fables pour papillons.
Qui sait ? Dans l’herbe lumineuse

Tramant des encensoirs d’argent,

Verrons-nous passer sous l’yeuse

Le cortège de la Saint-Jean ?
Avec ses basses, ses violes

Fredonnant dans l’air tiède et pur,

Et ses diacres en étoles,

Tachant d’or clair le bois obscur ;
Ses vierges d’iris bleus coiffées,

Portant des rameaux de buis vert,

Dont Shakespeare eût fait des fées,

Platon des nymphes à l’oeil clair.
Écartant sur leurs pas les branches,

Nous verrons leurs manteaux de lin

Et l’ourlet de leurs robes blanches

Se perdre au tournant du chemin,
Et, dans la clairière irisée,

Le long des verts taillis mouillés,

Nous reviendrons dans la rosée,

De notre rêve émerveillés !

D’après Un Jacquemain

C’était un grand bois calme aux troncs baignés d’azur.

Une tête d’angoisse aux yeux d’illuminée

Flambants et bleus, pensive et de pleurs ravinée,

S’y dressait, fleur de songe, au fond du clair-obscur.
Tête de sainte errante ou de suppliciée

Une énorme couronne au bois piquant et dur,

La couronne du Christ étreignait ce front pur

Et doux, striait de sang la face extasiée.
Et tandis que les yeux allumés de ferveur

Défaillaient et brûlaient, à la fois fous et vides,

Entre ses pauvres mains de bleus chardons rigides
S’écrasaient sur sa robe à la place du coeur.

Oh ! ces yeux suppliants, enivrés et livides,

De femme au front saignant d’épines, ô Douleur !

Dea Silens

 » Sois charmante et tais-toi.  » (Beaudelaire)
C’est une Dame étrange et sombre en bronze vert,

Dans sa lividité comme décomposée,

Et gardant sur le socle, où sa tète est posée,

L’effroi d’un grand oeil blême, aveugle et large ouvert.
Parmi les bouquets blancs, encor lourds de rosée,

Elle vit, noire idole, et sous le double éclair

Des prunelles d’argent et des lèvres d’or clair,

Semble une reine morte en public exposée.
Aussi, malade épris du mutisme outrageant

De ce bronze, amoureux de sa morne insolence,

Je l’ai coiffé de gaze et de toile d’argent.
Et, déifiant mon rêve éclos d’un voeu méchant,

J’adore avec bonheur la Dame du Silence

Dans ce spectre attifé, d’un vieux buste émergeant.